SCENE I JOAD, ABNER
ABNER
Oui, je viens dans son temple adorer rKternel ';
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la Loi nous fut donnée '-.
Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour ',
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
I Les Juifs n'avaient qu'un seul temple et qu'un seul autel où il Ait permis d'offrir des sacrifices. C'était une marque sensible de l'unité de Dieu... Tous les hommes étaient obligés de se trouver à Jérusalem aux trois grandes solennités, et il état permis aux femmes d'y venir. (Fleiry, J/o-ur* dfs Israélites.)
* Ce vers indique le jour où l'action se [lasse : c'est unjour illustre et solennel, c'est la fête de la Pentecôte. (G.)
u Les trois fêtes solennelles des Juifs étaient la Pàque, la Pentecôte et la fête des Tabernacles, instituées en mémoire des trois plus grandes grâces qu'ils avaient remues de Dieu : la sortie d'Egypte, la publication de la loi, l'établis.'enrent dans la terre promise. " (Flecry, iffurs des hraéliies.) La Pentecôte s'appelait aussi la /■»■■(? (/«* Prémices, parce (pi'on > offrait à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson. (L.) Voy. le livre de YExude , ch. xxiii.
3 Les fêtes des Juifs étatent toujours accompagnées de musique. » Dieu dit à Moïse : Parlez aux enfants d'Israël : Le premier jour du septième mois sera pour \ous un jour de fête et de repos, un jour remarquable par le son des trom- I ettes, un jour d'assemblée sainte. « {Lévitique. ch. xxiii, v. 23 et 24.)
300 ATHALIK '
Le peuple saint en foule inondait les portiques '.
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices- :
Les prêtres ne pouvaient sutlire aux sacrifices.
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours *.
D'à lorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre :
Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal *;
Ou même, s'era pressant aux autels de Baal *,
Se fait initier à ses honteux mystères,
VA blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères *.
Je tremble qu'Athalie , à ne vous rien cacher,
Vous-même de l'autel vous faisant arracher,
N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes.
Et d'un respect forcé ne dépouille les restes '.
JOAD
D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
• Racine doit cette belle expression à Virgile,:
Mane salutantum totis vomit xdibus nodain. {Georgiques.)
5 " Vous apporterez en la maison du Seigneur votre Dieu les prémices des fruits de votre terre. « {Exode . ch. xxiii , v. 19.) 3 Voltaire a dit dans Merope, en se servant d'une image analogus : Goûtez des jours sereins nés du sein des orages.
1 Fatal, parce que c'est Dieu qui frappe d'aveuglement ceux qui ne l'écoutent point; " Aveuglez le cœur de ce peuple; rendez ses oreilles sourdes et fermezlui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son cœur ne comprenne , qu'il ne se convertisse à moi , et qu'il ne soit guéri. « ^ISAIE, ch. VI, V. 10.)
5 Baal, idole des Phéniciens , adoptée parles habitants du royaume d'Israël, qui mêlaient au culte de celle fausse divinité des cérémonies infâmes. (G.)
6 Leurs pères. Le reste est un nom collectif qui s'accorde très-Lien avec le pluriel.
"^ Dans ce peu de vers, Racine a fait connaître le caractère d'Athalie, celui de Joad , le jour de l'action , et le lieu de la scène , qui est le vestibule du temple. (L ) " Le peuple n'entrait point dans le temple II n'y avait que les sacrificateurs, et encore ceux qui étaient de service , aux heures réglées le soir et le matin, pour ?llumer les lampes, offrir les pains et les parfums. » (Fleurv.)
ACTt I, SCENE I 301
ABNER
Pensez -VOUS être saint et juste impunément ? Dès longtemps elle hait cette fermeté rare Qui rehausse en Joad l'éclat de k tiare' : Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition.
Du mérite éclatant cette reine jalouse Hait surtout Josabet, votre fidèle épouse : Si du grand prêtre Aaron Joad est successeur, De notre dernier roi Josabet est la sœur *. Mathan, d'ailleurs, Matban, ce prêtre sacrilège, F*lus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège *; nMathan, de nos autels infâme déserteur. Et de toute vertu zélé persécuteur*.
C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère , Ce ministre à Baal prête son ministère; Ce temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. Pour vous perdre il n'est point de ressort qu'il n'invente : Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante '; Il affecte pour vous une fausse douceur";
I Tous les Juifs avaient la tête couverte de quelque espèce de tiare, comme (elle des Perses et des Chaldéens. (Flelby.) La tiare du ^rand prêtre était de lin lin. On y attachait sur le devant , avec un ruban de couleur d hyacinthe . une lame d'or sur laquelle étaient gravés ces mots: La sainieié eai nu Seigneur. (Exode, ch. xxvm, v. 26, 37,38.)
i Josabet était tille de Joram et sœur d'Ochozias. V. Il Paralip., ch. xxii, v. II. — Joad savait bien, dit-on, que s;i femme était tille de Joram et sœur dOchozias. Oui, mais Abner insiste sur la noblesse de cette orgine pour faire sentir qu'elle est pour Athalie un nouveau motif de hair dans lépouse de Joad une princesse du sang royal. (G.)
s Méchant n'est pas pris ici dans son acception vulgaire. Il signifie impie. C'est le >ens biblique.
* Zélé persécuteur de toute l'cr/i/ / Quelle alliance de mots! cela rappelle pour la hardiesse ■< le juste, persécuteur irréconciliable de ses propres passions •■. (Bossues, Oraiton funèbre de Henriette de France.)
5 Peatimum inimicorum genus laudantet , dit Tacite.
6 ine douceur affectée est toujours faune. Ainsi on n'affecte jamais une fausse douceur, parce qu'on ne peut vouloir affecter l'hypocriMP. (A. M.)
Et, par là de son fiel colorant la noirceur,
Tantôt à cette reine il vous peint redoutable ;
Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
11 lui feinl qu'en un lieu que vous seul connaissez ',
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin depuis deux jours la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin parait ensevelie.
Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
Lancer sur le lieu saint des regards furieux ;
Comme si dans le fond de ce vaste édifice
Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice '.
Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit près d'éclater,
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire ».
JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots ^
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte
Cependant je rends grâce au zèle ofiicieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
Je vois que l'injustice en secret vous irrite ,
Que vous avez encor le cœur Israélite.
1 // lui feint, latinism'. Finxil illi, illi mentibus esl. Remarquez l'admirable vérité de ce portrait de Mathan , et la ijeinture aussi énergique que fidèle des ruses employées par les courtisans pour tromper les princes. (G.)
2 Ce supçon d' Abner est une préparation très-adroite du dénoùment. (G.)
3 Jusqu'en son sanctuaire , met le comble à l'audace et à l'impiété. 11 n'y avait ciue le pont Te qui entrât dans le sanctuaire, où reposait l'arche d'aUiance; encore n'y entrait-il qu'une fois l'année.
* Voyez le livre de Job . eh. xxvi , v. 10, et ch. xxxviii, v. 1 1 .
■5 Tout ce qu'il peut y avoir de sublime paraît rassemblé dans ces quatre vers. La grandeur de la pensée, la noblesse du sentiment, la magnificence des paroles et 1 harmonie de l'expression si heureusement terminée par le dernier vers.