ACTE 1, SCÈNE I
Le Ciel en soit béni ! Mais ce secret courroux. Cette oisive vertu, vous en contentez- vous? La foi qui n'agit point , est-ce une foi sincère ' ? Huit ans déjà passés, une impie étrangère - Du sceptre de David usurpe tous les droits % Se baigne impunément dans le sang de nos rois , Des enfants de son fils détestable homicide, Et même contre Dieu lève son bras perfide : Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État % Vous, nourri dans les camps du saint roi Josapbat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées. Qui rassurâtes seul nos villes alarmées. Lorsque d'Ochozias le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu;
Voici les vers de ce dernier, dans la pièce intitulée : Le Triomphe de la Ligue. On pourra ;^cm| urtr ;
Je ne crains qne mon Dieu , lui loul seul je redoute...
Celui n'est délaissé qui a Dieu pour son l'ère.
Il ouvre à tous la main; il nourrit les corbeaux :
Il donne la viande au petits passereaux ,
Aux bêtes des forêts , des prés et des montagnes.
Tout vit de sa bonté. (Act. II, se. i.)
' Cette forme de phrase interrompue est tres-beile ; elle relève le discours par une interrogation inattendue. (A. M.)
* Il ne faut pas consulter la grammaire, mais la poésie, sur le mérite de ce tour heureux et rapide. La grammaire voulait Imit an$ sont déjà pa»»ét depui» que... L Académie, qui a fait cette observation, ajoute que Malherbe a la gloire d avoir créé cette façon de parler dans sa pro»opopée d'Ot(ende. (G.)
Voici la strophe de Malherbe :
Trois ans déjà passés , Ihéâlre de la guerre. J'exerce des deux chefs les funestes combats. Et fais émerveiller tous les yeux de la tfrre. De voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.
3 Cela justilie complètement Joad contre ceux qui l'accusent d'être un fanatique et un séditieux, qui fait égorger sa souveraine, a qui il a fait serment de fidélité. .Aihalie nest point la souveraine de Joad , puisqu'elle est uturpairice ei étrangère. Il ne lui a fait aucun serment , et jamais, dans la pièce, elle ne lui parle comme à son sujet, comme jamais il ne lui parle comme à sa souveraine. Joad est le sujet de Joas seulement. (A. M.)
* Racine donne ici la plus haute idée d'Abner, personnage qu il a créé et dont il n'est fait aucune mention dans Joseplie ni dans l'Écriture. (G.)
Je crains Dieu, dites-vous , sa vérité me touche ! Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche : « Du zèle de ma Loi que sert de vous parer? « Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer? « Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices? « Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? « Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté. « Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété; « Du milieu de mon peuple exterminez les crimes; « Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes '. »
ABNEU.
Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu? Benjamin est sans force, et Juda sans vertu : Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race Éteignit tout le feu de leur antique audace*. Dieu même, disent-ils, s'est retiré de nous : De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux, 11 voit sans intérêt leur grandeur terrassée; Et sa miséricorde à la fin s'est lasssé : On ne voit plus pour nous ses redoutables mains De merveilles sans nombre effrayer les humains,
1 Quelle vivacité , quel mouvement dans ce discours de Joad , qui joint la réponse à l'objection; qui, dans la même phrase, fait parler Abner et fait parler Uieul (G.) » Qu'ai-jeà faire de cette multitude de victimes que vous m'offrez? dit le Seigneur; tout cela m'est à dégoût. Je n'aime point les holocaustes de vos béliers, ni la graisse de vos troupeaux, ni le sang des veaux, des agneaux et des boucs. " (IsAïE, ch. I, V. Il et12.) J.-B. Rousseau ( liv. I , Ode xi ) a traduit aussi le verset 13 du Psaume xlix ; « Numquid manducabo carnes taurorum, aut sanguinera hircorum potabo "? Mangerai-je la chair des taureaux, ou boirai-je le sang (les boucs? »
Que m'importent vos sacrifices,
Vos offrandes et vos troupeiui?
Dieu boit-il le sang des génisses?
Mange-t-il la chair des taureaux?
mais il a évité le mot bouc, qui est un des plus ignobles de notre langue. Racine l'ennoblit par la manière dont il l'a placé , et par une sorte d'opposition avec roi». Qa'ai-je besoin du mng des boucs ? Le sang de vos rois crie. La bassesse même du mot fait ressortir le coiitraste. (G.)
2 Un jour qui éteignit n'est pas une image juste. Le jour voit éteindre, et n'éteint pas. [k. M.)
ÂCTK I, SCÈNE I 3()o
L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles '.
JOAD
Et quel temps fat jamais si fertile en miracles? Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir ^, Peuple ingrat? quoi ! toujours les plus grandes merveilles Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles! ?aut-il, Abner, laut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux, accomplis en nos jours : Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces \ Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces; L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé *; Près de ce champ fatal Jézabel immolée ; Sous les pieds des chevaux cette reine foulée *;
1 « Nous ne voyons plus les signes éclatants de notre Dieu , il n'y a pins de prophète , et nul de nous ne nous connaîtra plus. » (/'«. lx.xui , v. 9.)
* « Vous qui voyez tant de choses, n'observi z-vous pas ce que vous voyez? — Vous qui avez les oreilles ouvertes, n'entendez-vous point? » {In'ie, ch. xlii, V. 20.)
» C'est à ce vers que commence la plus belle, la plus éloquente énumération ((ui jamais ait signalé la verve d'un poète français. C'est une suite de quatorze vers, dont chacun retrace, du style If iilus précis et le plus énergique, un miracle fameux et un mémorable trait d'histoire. ( Voyez les ch. ix, x, xiv, xx et xxiii du livre 111 des Rois . et le ch. ix du liv. IV.) Quelle hardiesse dans ces expressions : Dieu fidèle en ses menaces , Achab delriiil , etc.l (G.)
Racine avait déjà dit :
Vous-même n'allez point de Ci ntrée en contrée Montrer aui nations MilhriJale détruit.
MilhriJijIe . act. Ul , SC. I.
* Inversion hardie, qui fait voir qu'entre les mair)s <run véritable poCte notre langue est moins faible el moins timide qu'on ne le croit. Le champ dont il s'agit est la vigne de Naboth, iiue Jézabel , fimme d'Achab, usurpa par le meurtre du propriétaire; et ce fut dans ce champ qu'elle fut dévorée par les chie. s. (G.)
5 « Jéhu leur dit : Jetez- la du haut en bas. Aussitôt ils la jetèrent par la fenêtre , et la muraille fut teii.te de son sang, et elle fut foulée aux pieds des chevaux. • ( IV Huin , cil. IX , V. 3.{.'/ Plus il y a de familiarité dans celte façon de parler, foulée sou^ les pieds des chevaux, ei, plus elle devient en rgique quand c'est a ui!e reine que ce malheur arrive. Essayez de mettre coursiers ii la place de chevaur, vous détru sez limage. (G.)
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés ',
Et de son corps hideux les membres déchirés ;
Des prophètes menteurs la troupe confondue,
Et la flamme du ciel sur l'autel descendue 2;
Élie aux éléments parlant en souverain ,
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain %
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée *;
Les morts se ranimant à la voix d'Elisée?
Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,
Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps.
Il sait quand il lui plait faire éclater sa gloire;
Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.
ABNER
Mais où sont ces honneurs à David tant promis ^, Et prédits même encore à Salomon son fils? Hélas ! nous espérions que de leur race heureuse Devait sortir de rois une suite nombreuse ; Que sur toute tribu, sur toute nation.
L'un d'eux établirait sa domination, Ferait cesser partout la discorde et la guerre, Et verrait à ses pieds tous les rois de la terre ^.
' « Les chiens mangeront la chair dp Jézabei dans le camp de Jezrael. » [IV Rois, ch. IX, V. 36.)
2 Les prophètes de Baal s'étaient tlattés de faire descendre le feu du ciel sur la victime , ils ne purent y réussir ; mais, à la voix du prophète du Seigneur, la tlamme descendit sur l'autel, et dévora la victime et les faux prophètes. (G.)
3 Les cieux fermés, expression empruntée de l'Ecriture : Dominus daudal cœlum. [Deul., ch. XI, v. 17.) Si clausum fiierit ccelum. {111 Roin , ch. VIII, v. 3o.) Clauso cœlo. {II Paralip., ch. vi , v. '20, etc. etc.) Les cieux d'airain, métaphore créée par Racine. (G.)
* La /erre (roi» ans son* p/wie est de la prose. Celte addition , e/ sans ro.ste, donne à tout le vers une couleur poétique. 11 faut surtout remarquer dans ce morceau l'art prodigieux avec lequel Racine a fait entrer dans la poésie des termes aussi communs que ceux de chiens , chevaux e{ pluie, (G.)
8 « Où sont. Seigneur, vos anciennes miséricordes , que vous avez promises à David avec serment, et en prenant votre vérité à témoin?» (P«. lxxxviii, v. 50.)
6 « Et tous les peuples de la terre serontbénis en lui ; toutes les nations rendront gloire à sa grandeur. >> (P«. lxxi, v. 7.)