SCÈNE II JOAD, JOSABETH
JOAD
Les temps sont accomplis, princesse : il faut parler; Et votre heureux larcin ne se peut plus celer. Des ennemis de Dieu la coupable insolence. Abusant contre lui de ce profond silence, Accuse trop longtemps ses promesses d'erreur*. Que dis-je? le succès animant leiir fureur, Jusque sur notre autel votre injuste marâtre^ Veut offrir à Baal un encens idolâtre.
1 Si j'avais a décider entre les trois expositions fameuses de Bajnzei, A'Iphiyénie et <ÏAihaiie,]e donnerais la préférence à cette dernière. Au mérite de bien instruire le spectateur de tout ce qu'il doit savoir, elle joint l'avantage d'être une scène d'action , dans laquelle le souverain pontife , ( n homme qui médite un grand dessein, cherche à s'assurer des dispositions du généial de l'armée d'Athalie. Il n'existe point d'autre exemple d'une aussi grande perfection. (G.)
2 Erreur pour fausseté ne paraît pas exact. Il ne peut y avoir d'erreur dans les promesses ; l'erreur ne peut être que dans C( lui qui promet au delà de ses moyens. Cependant ce mot peut passer dans un vers à la faveur d'une ellipse : accuser les promesses d'erreur, c'est les accuser de nous induire en erreur, de nous tromper (G.), d'être pour nous un sujet d'erreur, error. Mais n'y a-t-il pas plus que cela dans le vers de Racine? Les ennemis de Dieu ne laccusent-ils pas de ne pas pouvoir plus encore que de ne pas vouloir tenir ses promesses? Leur insolence en est d'autant plus grande; alors erreur est exact.
3 Atliale était belle-mère de Josabeth, fille de Joram. (G.)
Ar,TE I, Sr-ÈNF H 309
Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé, Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé. De nos princes hébreux il aura le courage, Et déjà son esprit a devancé son âge*. Avant que son destin s'explique par ma voix , Je vais l'oflVir au Dieu par qui régnent les rois^ : Aussitôt assemblant nos lévites, nos prêtres. Je leur déclarerai Tliéritier de leurs maîtres'.
JOSABETU.
Sait-il déjà son nom et son noble destin?
JOAD
Il ne répond encor qu'au nom d'Éliacin ^ Il se croit quelque enfant rejeté par sa mère, A qui j'ai par pitié daigné servir de père,
JOSABETH
Hélas ! de quel péril je l'avais su tirer ! Dans quel péril encor est-il près de rentrer !
JOAD
Quoi ! déjà votre loi s'aflaiblit et s'étonne !
' Ce vers prévient l'objection que les discours de Joas sont au dessus de son âge. (G.)
Je suis jeuue, il est vrai ; mais ani âoies birm nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
(Corneille, l» Cid, acte II, se. ii.)
Et dans le livre de la Sagesie : « J'étais un enfant bien né, et j'avais reçu de Dieu une âme d un bon naturel. •> (Ch. viii, v. 19.) Voyez dans Massillon, Peiil Carême, deuxième dimanche de Carême, le développement de celte idée.
2 C'est la pensée de l'Écriture sainte :
« Le trône royal appartient à Dieu, et les rois ne le remplissent qu en son nom C'est une chose bien magnifique pour les rois, et qui nous oblige à les révérer avec une espèce de religion ; mais pour laquelle aussi Dieu les avertit d'exercer saintement et divinement une autorité divine et sacrée. « (Bossuet.)
« Les rois régnent par moi , •■ est- il dit au livre de la Sayesne.
' Quelle rapidité dans la marche de l'action 1 dés la seconde scène, au moment où l'on apprend i)0urla première fois que Joas, héritier du trône, existe dans le temple, on voit le grand prêtre prêt a déclarer sa naissance. (G.)
' ■ Il n'a encore d autre nom que celui d'Eliacin. ■> C'était une petite chose a bien dire. Le poète a trouvé moyen d'en faire un vers élégant : c'est en ne négligeant rien r|u'on embellit tout. L.
JOSABETH
A VOS sages conseils, seigneur, je m'abandonne. Du jour que j'arrachai cet enfant à la mort, Je remis en vos mains tout le soin de son sort ; Même, de mon amour craignant la violence . Autant que je le puis j'évite sa présence, De peur qu'en le voyant quelque trouble indiscret Ne fasse avec mes pleurs échapper mon secret '. Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières. Cependant aujourd'hui puis -je vous demander Quels amis vous avez prêts à vous seconder? Abner, le brave Abner viemlra-t-il nous défendre? A-t-il près de son roi fait serment de se rendre?
JOAT).
Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi, Ne sait pas même encor si nous avons un roi.
JOSABETII.
Mais à qui de Joas confiez-vous la garde?
Est-ce Obed, est-ce Ammon (juc cet honneur regarde ^î
De mon père sur eux les bien fai ts répandus. . .
A l'injuste Athalie ils se sont tous vendus ^
JOSABETII.
Qui donc opposoz-vous contre ses satellites^?
1 Quelle délicatesse dans les sentiments de Josabeth! que d'élégance dans les vers qui les expriment !
2 Cette locution manque à la fois d'élégance et de correction , on ne peut pas dire : un honneur qui regarde quelqu'un. (A. M.) Ce soin honorable vous regarde , est l'expression commune; cei honneur vous regarde, dit la même chose d'une manière neuve. Le vers de Racine nous semble correct et élégant.
3 Injuste a beaucoup de force dans la langue du xvii« siècle. L'unique usage , dit Massillon , que les grands font de leur autorité , c'est de la faire servir à leurs plaisirs injustes. »
4 Opposer contre, espèce de pléonasme; car opposer vient d'opponere , obpmiere , mellre devant ou contre. On dit opposer à.