ACTE H, SCÈNE V
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie^ J'allais prier Baal de veiller sur ma vie. Et chercher du repos au pied de ses autels. Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels i ! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée ; J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse; Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur : Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin. Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin *. C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre : Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consultera Que présage, Mathan, ce prodige incroyable?
MATHAN
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable...
sermon pour la benédiciion des drapeaux de l'armée de Câlinai : « Ce n'est pas pour vous rappeler ici des idées de feu et de sang, etc. " ' Ce mouvement rappelle celui de Virgile :
... Qiiid non mortalia pectora cogis, Auri facra famés!
s Sicocalos, sic lUe manns, sic ora ferebat. (Virgile, Enéide, liv. lU.)
3 Nous ne connaissons rien dans notre lan.çue de plus beau , de plus poétique et de plus élégant que ce songe. L'idée vive et rapide qu'Athalie donne de sa puissance , la peinture aiïreuse qu'elle fait de l'ombre de Jézabel , le portrait plein de douceur de Joas , et la manière dont elle décrit ensuite le trouble qui régnait dans le temple des Juifs lorsqu'elle y est entrée , forment autant de tableaux qui font passer dans l'àme du spectateur le trouble et la terreur d Athidie. (L. P..)
ATIIALIE.
Mais cet, enfant fatal, Abner, vous l'avez vu : Quel est-il? de quel sang, et de quelle tribu?
ABNER
Deux enfants à l'aulel prêtaient leur ministère : L'un est flls de Joa'3, Josabelb est sa mère : L'autre m'est inconnu '.
MATHAN
Pourquoi délibérer?
De tous les deux, Madame, il se faut assurer. Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures 2; Que je ne cherche point à venger mes injures; Que la seule équité règne en tous mes avis : Mais lui-même, après tout, fût-ce son propre fils, Youdrait-il un moment laisser vivre un coupable?
ABNER
De quel crime un enfant peut-il être capable ?
MATHAN
Le Ciel nous l'a fait voir un poignard à la main : Le Ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain. Que cherchez-vons de plus?
ABNER
Mais, sur la foi d'un songe , Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge? Vous ne savez encor de quel père il est né, Quel il est.
MATHAN
On le craint; tout est examiné.
1 Abner ignore la naissance d'Élincin. Joad, dans la première scène, n'a pas laissé échapper son secret. Cette circonstance est remarquable ; car, en supposant Abner instruit du sort d'Eliacin, il eût été forcé de recourir au mensonge pour le sauver, ce qui aurait nui à la noblesse de son caractère. C'est une de ces convenances délicates dont les ouvrages de Racine offrent une multitude d'exemples.
2 On dit bien les égards, mais non les mesures de quelqu'un pour une personne. (AciD.) Le second mot ne passe-t-il pas à la faveur du premier ?