‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 24 sur 260 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

Croître loin de nos yeux son amour et vos charmes? Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu'à ce jour, M'avez-vous sans pitié relégué dans ma conr ' ? On dit plus : vous souffrez, sans en être offensée , Qu'il vous ose, Madame, expliquer sa pensée : Car je ne croirai point que, sans me consulter, La sévère Junie ait voulu le llatter, Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée. Sans que j'en sois instruit que par la renommée.

Je ne vous nierai point , seigneur, que ses soupirs

M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.

Il n'a point détourné ses regards d'une fille

Seul reste du débris d'une illustre famille :

Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux

Son père me nomma pour l'objet de ses vœux.

Il m'aime; il obéit à l'empereur son père.

Et j'ose dire encore, à vous, à votre mère ;

Vos désirs sont toujours si conformes aux siens. .

NÉROX.

Ma mère a ses desseins. Madame, et j'ai les miens. Ne parlons plus ici de Claude et d'Agrippine ; Ce n'est point par leur choix que je me détermine. C'est à moi, seul. Madame, à répondre de vous; Et je veux de ma main vous choisir un époux.

JUNIE

Ah ! seigneur, songez-vons que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?

NÉRON

Non, Madame; l'époux dont je vous entretiens Peut sans honte assembler vos aïeux et les siens; Vous pouvez sans rougir consentir à sa flamme.

> Ces traits d'une galanterie un peu romanesque font frémir lorsqu on songe que c'est Néron qui parle. Il y a un art prodigieux dans cette scène, où Néron cher rhant à plaire laisse cependant percer la férocité de son caractère. (A. Martin.)

Et quel est donc , seigneur, cet époux ?

NÉRON

Moi, Madame.

JDNIE.

Vous !

NÉRON

Je vous nommerais , Madame, un autre nom, Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron '. Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire, J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire. Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois conGer ce trésor. Plus je vois que César, digne seul de vous plaire, En doit être lui seul l'heureux dépositaire, Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis l'empire des humains. Vous-même, consultez vos premières années : Claudius à son fils les avait destinées ; Mais c'était en un temps où de l'empire entier Il croyait quelque jour le nommer héritier. Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire -, C'est à vous de passer du côté de l'empire. En vain de ce présent ils m'auraient honoré,

1 Cette réponse a de la grandeur; mais observez que cette galanterie tient au rang et non à la personne, et Xéron n'en devait point avoir d'autre. Elle devait servir à donner au langage une sorte de galanterie noble , que le seul Racine a connue dans ce siècle, et que sa diction a su élever au ton de la tragédie.

(l-AHARPE.)

2 Contredire, dans notre langue, a le régime direct, soit avec les choses, soit avec les personnes. On coniredii un auteur, on conlredil les paroles, on conlredil l'expérience, etc.; le régime indirec est latin, conlradiccre alicui. Il est clair que Racine l'a choisi de préférence, puisque l'autre ne le gênait en rien. Ce n'est pas la seule fois qu'il ait fait usage des latinismes comme d'un moyen de plus pour diflérencier la poé.=ie et la prose, et j'avoue que leur contredire ne me blesse nullement, sans doute à cause du rapport étymologique, comme dans ce beau vers de la Fontaine :

Celui de qui la tète au ciel était voisine.

On oublie qu'en français on est voisin du ciel, parce qu'on dirait en latin vicinum cœlo capul. (Laharpe.)

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