ACTE II, SCÈNE III
Si votre cœur devait en être séparé; Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes; Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds. Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage ; Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le Ciel ne veut point avouer. Songez -y donc. Madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés •. Digne de l'univers, à qui vous vous devez.
JUXIE.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d'une même journée.
Comme une criminelle amenée en ces lieux;
Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux.
Que sur mon innocence à peine je me lie,
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille
Qui vit presque en naissant étointlre sa famille,
Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur,
S'est fait une vertu conforme à son malheur -,
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui lexpose aux yeux de tout le monde,
Dont je n"ai pu de loin soutenir la clarté ',
' Cette phrase manque de clarté.
i C'est le privilé.îçe de la poéiie d'ennoblir les choses les plus communes. Cette idée si vulgaire, faire de nécestiié viriu, est ici exprimée avec une élégance particulière. (G.)
3 On dit à un roi la majeilé, la splendeur de votre rang, et non pas la clarté. Ici , ce mot, qui répand à cette nuit profonde , est amené si naturellement, qu'il parait nécessaire. ( L. Racine.)
72 BRITANNIGUS
Et dont une autre enfin remplit la majesté?
NÉRON
Je vous ai déjà dit que je la répudie i : Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement : Je vous réponds de vous; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus sujet au repentira
JUNIE
Le Ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d'une gloire insensée : Je sais de vos présents mesurer la grandeur; Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur. Plus il me ferait honte et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.
NÉRON
C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin, Madame, et l'amitié ne peut aller plus loin. I\lais ne nous flattons point, et laissons le mystère. La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ; Et pour Britannicus..:
JUNIE
Il a su me touchei".
Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité sans doute est peu discrète; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour, je n'ai pas dû penser. Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer.
1 Brusquerie de Néron, tjui passe brus(|uementde la galanterie à l'incivilité dès (|u'il éprouve une légère contradiction. (G.)
2 Le dernier hémistiche est une menace; et toute la tirade de Néron, sous le voile d'une politesse alTectée, a quelque chose de fier et de dur, très convenable au caractère de cet empereur. (G.)