‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 5 sur 260 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Il la gouverne en père. Enfin Néron naissant A toutes les vertus d'Auguste vieillissant'.

AGRirPINE.

Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste. Il commence, il est vrai, par où finit Auguste; Mais crains que, l'avenir détruisant le passé. Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé. Il se déguise en vain : je lis sur son visage Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage * : Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang La fierté des Néron qu'il puisa dans mon flanc '. Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices * : De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices '; Mais, sa feinte bonté se tournant en fureur, Les délices de Rome en devinrent l'horreur. Que m'importe, après tout, que Néron plus fidèle D'une longue vertu laisse un jour le modèle? Ai-je mis dans sa main le timon de l'État Pour le conduire au gré du peuple et du sénat? Ah 1 que de la patrie il soit, s'il veut, le père ' :

IV, V.) Quoi qu'il en soit, c'est une indiscrétion d'Albiiie : elle doit ne point vanter devant Agrippine le temps des consuls comme un temps de prospérité. Cela n'était point bon à dire aux empereurs, qui avaient substitué à l'autorité consulaire un pouvoir monarchique, cela même n'était pas vrai : Rome avait été très-malheureuse sous ses consuls, dans le dernier siècle de la république. (Geoffroy.)

I Séneque dit à Néron : « Comparare nemo mansuetudini tuae audebit divum Augustuin, etiamsi in certamen juvenilium annorum deduxerit senectutem plus quam maturam. •• De Clément, lib. I, c. xi.)

* Ces deux vers sont en substance dans le^ cinq premiers chapitres de la vie de Néron par Suétone, qui, en parlant de Domitius, dit qu'il était arrogan» . immiti».

' Agrippine était petite-fille de Claudius Drusus Néron, filsde TiberiusClaudius Néron et de Line. La famille Claudia était une des plus anciennes et des plus illustres de Rome.

* Au figuré, on dit avoir des prémica, pour avoir des commencements.

' Agrippine appelle ici Caligula par le prénom de r^ïus. suivant l'usage des Romains dans le discours familier. (L.»

* Allusion au titre de père de la paine, que Néron re<;ut la première année df

44 BRITANNICUS

Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère '

De quel nom cependant pouvons-nous appeler

L'attentat que le jour vient de nous révéler?

Il sait, car leur amour ne peut être ignorée.

Que de Britannicus Junie est adorée :

Et ce même Néron , que la vertu conduit.

Fait enlever Junie au milieu de la nuit * 1

Que veut-il? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire?

Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ?

Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité

Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté?

ALBINE

Vous leur appui. Madame?

AGRIPPINE

Arrête , chère Albine.

Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine; Que du trône où le sang l'a dû faire monter », Britannicus par moi s'est vu précipiter. Par moi seule éloigné de l'hymen d'Octavie, Le frère de Junie abandonna la vie *, Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux, Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux ^. Néron jouit de tout : et moi, pour récompense ,

J Ces vers et ceux qui précèdent montrent Agrippine tout entière, une femme avide de régner à tout prix, celle qui , lorsqu'on lui disait que son fils , devenu empereur, la ferait périr, répondit : Occidat. dum operei; ce qui parait vouloir dire : Qu'il me tue, pourvu qu'il règne; mais ce qui voulait dire, en effet : Que je périsse, pourvu que je règne. Mais remarquez qu'ici le caractère perce à tout moment, sans y penser et comme malgré lui, et ne songe jamais à s'annoncer. Tout est ambition et politique , et jamais on ne parle ni de politique ni d'ambition. (L.)

- Yoilâ le premier trait de la tyrannie de Néron. L'amour de Britannicus et de Junie, et la jalousie de Néron, sont presque le seul incident que Racine ait ajouté à l'histoire, qui est parfaitement analogue au sujet.

3 Faute contre les mœurs. C'était le sénat qui donnait l'empire.

4 Die nuptiarum (Agrippinae) Silanus sibi mortem conscivit. (Tac. Ann. XII,viii.) •^ La construction de cette phrase n'est pas claire. Il fallait dire : Silanus, le

frère de Junie , etc.

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