ACTE I, SCÈNE I
Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance ', Afin que, quelque jour, par une même loi, Britannicus la tienne entre mon fils et moi *.
ÂLBIiSÈ.
Quel dessein 1
AGRIPPINE
Je m'assure un port dans la tempête.
Néron m'échappera, si ce frein ne l'arrête.
ALBINE
Mais prendre contre un fils tant de soins superflus?
AGRIPPINE
Je le craindrais bientôt s'il ne me craignait plus.
ALBINE
Une juste frayeur vous alarme peut-être.
Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit être ,
Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous;
Et ce sont des secrets entre César et vous.
Quelques titres nouveaux que Rome lui défère,
Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère.
Sa prodigue amitié ne se réserve rien :
Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ' ;
A peine parle-t-on de la triste Oclavie.
1 Agrippine veut dominer, il faut qu'elle Jivise : elle a couronné un méchant et un ingrat, elle est réduite a le redouter ou à l'intimider sans cesse , et l'on pressent aisément quel doit être le résultat de cette conduite avec un homme lel que Néron. (L.)
2 Le sens de ces deux vers n'est pas bien net : on entend parfaitement comment Agrippine tient la balance entre Néron et Britannicus ; mais on n'entend pas si bien comment Britannicus , quelque jour, tiendra la balance entre Néron et sa mère. Néron, couronné par sa mère, peut craindre qu'elle ne fasse un jour pour Britannicus ce qu'elle a fait pour son fils; mais Agrippine doit savoir que si Britannicus reprenait jamais la puissance, ce ne pourrait être que pour se venger. (G.)
' Ce mot »aini est très-juste. Il n'est point dans le sens qu'il a dans ce vers de Virgile o sanciimiiina conjut, mais dans le sens que lui donne le verbe «ancto. 11 veut dire auguste, vénérable ; et c'est dans ce sens qu'Ovide a dit :
lUud amicitis sanctum ac venerabile donum. Trist. I, cap. viii.
(L. RiCINE.)
46 BRITANNICUS
Auguste voire aïeul honora moins Li\ie' : Néron devant sa mère a permis le premier Qu'on portât des faisceaux couronnés de laurier. Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance?
AGRIPPINE
Un peu moins de respect, et plus de confiance.
Tous ces présents , Albine , irritent mon dépit :
Je vois mes honneurs croître, et tomber mon crédit.
Non, non, le temps n'est plus que Néron jeune encore
Me renvoyait les vœux d'une cour qui l'adore;
Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'État;
Que mon ordre au palais assemblait le sénat;
Et que, derrière un voile, invisible et présente,
J'étais de ce grand corps Uâme toute-puissante*,
Des volontés de Rome alors mal assuré,
Néron de, sa grandeur n'était point enivré.
Ce jour, ce trisie jour, frappe encor ma mémoire, Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire. Quand les ambassadeurs de tant de rois divers Vinrent le reconnaître au nom de l'univers. Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place : J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce ; Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit, Laissa sur son visage éclater son dépit. Mon cœur même en conçut un malheureux augure. L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure, Se leva par avance , et , courant m'embrasser, II m'écarta du trône où j'allais me placer '.
1 Auguste ne fit donner à Livie aucuns honneurs particuliers, et quand après la mort de cet empereur le sénat voulut décerner divers honneurs à sa veuve . Tibère s'opposa à ce qu'on lui accordât même un licteur : « Ne lictorem quidem ei decemi passus est. » (Tac. Ann. 1, xiv.)
^ In palatium ob id vocabantur (Patres), ut adstaret abditis a tergo foribus, vélo discreta, quod visum arceret, auditum nonadimeret. {.Id., ibid., XHI, v.)
s Quin et legatis Armeniorum, causam gentis apud Neronem orantibus, ascendere suggestum imperatoris etpraesidere simul parabat (Agrippinai ; nisi, caeteris