NÉRO.X
De quoi?
NARCISSE
Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment ; Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste, On verrait succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le premier : Heureux que sa bonté daigncât tout oublier.
NÉnON.
iMais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? Je n'ai que trop de pente à punir son audace : Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d'un éternel regret. Mais de tout l'univers quel sera le langage? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage. Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur'? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
NARCISSE
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez -vous la mémoire? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? Mais , seigneur, les Romains ne vous sont pas connus; Non, non : dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution affaiblit votre règne : Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne-
dit vou$ à Narcisse. .Néron est si troublé dece(|u'il vient d'entendre, qii il ne sait il qui il répond. (L. Racine.)
' Il est remarquable ((ue ce discours de Néron est comme un rellet de celui que vient de lui tenir Burrhiis pour le détourner du crhne. L'impression qu'il areçiie dure encore ; mais on sent qu'elle va s'effacer, car les raisonnements s'affaiblissent d mesure que la scène se prolonge. A. Martin.)
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Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés; Ils adorent la main qui les tient enchaînés. Vous les verrez toujours ardents à vous complaire : Leur prompte servitude a fatigué Tibère '. iMoi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté Que je reçus de Claude avec la liberté, J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la sœur; Rome sur les autels prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes; Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés *,
NÉRON
Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre.
J'ai promis à Burrhus. il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi :
J'oppose à ses raisons un courage inutile;
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit : Son adroite vertu ménage son crédit.
Ou plutùl ils n'ont tous qu'une même pensée : Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée;
' Admirable expre>sion d une pensée profonde. Tacite peint Tiijere comme un despote ombrageux, ennemi de la liberté par caractère, mais dégoûté des flatteries grossièreo, dont il sentait la bassesse mieux que personne. Tacite rapporte que , sortant un jour du sénat, il s'écria : « 0 homines ad scrviiutem paratos 1 O hommes nés pour la servitude 1 » Mot qui a fourni à Racine l'idée de ce vers énergique. iG.)
I . aussi Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, c. XIV.
^ Tout cela est historiquement vrai. Après le meurtre d'Agrippine, le sénat décréta : <• Ut dies natalis Agrippinse inter néfastes esset. (Tac. Ànn. XIV, xn, XIII. / Après le meurtre d Oclavie : « Dona ob hœc templis décréta .. Quoties fugas (■ et csedes jussit primeps, toties grates diis actas. » (lOid., r,xiv. i