I5HITA.NMCUS
Son fils VOUS était cher, sa mort peut vous confondre : Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.
AGRIPPINE
Non, non : Britannicus est mort empoisonné : Narcisse a fait le coup; vous l'avez ordonné.
NÉRON
Madame!... Mais qui peut vous tenir ce langage?
NARCISSE
Hél seigneur, ce soupçon vous fait-il tant d'outrage' ?
Britannicus, Madame, eut des desseins secrets
Qui vous auraient coûté de plus justes regrets :
Il aspirait plus loin qu'à l'hymen de Junie;
De vos propres bontés il vous aurait punie.
Il vous trompait vous-même, et son cœur offensé
Prétendait tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie ;
Soit qu'instruit des complots qui menaçaient sa vie,
Sur ma fidélité César s'en soit remis,
Laissez les pleurs, Madame, à vos seuls ennemis;
Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres :
Mais vous...
AGRIPPINE
Poursuis, Néron; avec de tels ministres. Par des faits glorieux tu vas te signaler : Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer ; Ta main a commencé par le sang de ton frère; Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère : Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais; Tu voudrais t'afiranchir du joug de mes bienfaits.
1 C'est un des traits les plus ]jrolonds et les plus admirables de la pièce, mais c'e^t un des moins sentis. Néron, toujours faible, se défend et nie le crime. Narcisse, avec une impudence digne des scélérats consommés, encourage, enhardit son maître ; il lève le mastiue, il avoue tout, et soutient que tout est bien fait. C'est le discours d'un scélérat qui compte sur le crédit que lui donne le crime sur un maître tel que Néron. Agrippine elle-même est confonduede cet excès d'eiïronterie; et, n'espérant plus rien de son fils, c'est alors qu'elle laisse un libre cours à sa fureur, et qu'elle accable Néron des imprécations les plus terribles. (G.)
A<:TE V. SCENE Ml 123
Mais je veux que ma mort te soit même inutile : Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille; Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi , Partout, à tout moment, m'oftriront devant toi '. Tes remords te suivront comme autant de furies : Tu croiras les calmer par d'autres barbaries; Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours, D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j'espère qu'enfin le Ciel, las-de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes ; Qu'après l'être couvert de leur sang et du mien , Tu te verras forcé de répandre le tien; Et ton nom paraîtra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure *. Voilà ce que mon cœur se présage de toi. Adieu : tu peux sortir '.
NÉRON
Narcisse, suivez-moi *. SCÈNE VII
agrippinl:, buruhus.
AORIPPINE.
Ah ! Ciel, de mes soupçons quelle était l'injustice ! Je condamnais Burrhus pour écouter Narcisse I
1 y. Tac. Ann. XIV, x.
i Voilà un exemple <le cet art si fréquent dans Racine, de donner aux idées les plus fortes l'expression la plus simple. Dire à un homme que son nom sera une injure pour les tyrans est déjà terrible , mais pour les plu» cruels tyrans une cruelle injure l je ne crois pas ([ue l'invective puisse imaginer rien au delà . et pourtant il n'y a rien de trop pour Néron. (L.)
3 Agrippine, selon Ihistoire, ne fut pas, à beaucoup près, si hardie qu'elle lest ici: elle fut consternée de l.i mort de Britannicus, ([ui lui présageait la sienne, et ne \H dans ce premier attentat qu un essai du parricide : « Parricidii ( xemplum inteiligebat, ■> dit Tacite. (.Un. XII. xvi.) (L.)
• La froideur avec laquelle Néron entend les imprécations d'Agrippine, son silence, cet ordre sec et laconique, Narcisse , suivez-moi , sont le dernier trait du caractère <le cet empereur: on voit déjà un scélérat endurci, déterminé à se livrer
12t liHITANNICUS
Hurrhus, avez-vons vu quels regards furieux Néron en me quittant m'a laissés pour adieux ? C'en est fait, le cruel n'a plus rien qui l'arrête ; Le coup qu'on m'a prédit va tomber sur ma tète. Il vous accablera vous-même à votre tour.
BDRRIIUS.
Ab ! Madame, pour moi j'ai vécu trop d'un jour.
Plût au Ciel que sa main, heureusement cruelle.
Eût fait sur moi l'essai de sa fureur nouvelle !
Qu'il ne m'eût pas donné par ce triste attentat
Un gage trop certain des malheurs de l'État :
Son crime seul n'est pas ce qui me désespère;
Sa jalousie a pu l'armer contre son frère :
Mais, s'il vous faut, Madame, expliquer ma douleur.
Néron l'a vu mourir sans changer de couleur.
Ses yeux indifTérents ont déjà la constance
D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.
Qu'il achève, Madame, et qu'il fasse périr
Un ministre importun qui ne le peut souffrir.
Hélas ! loin de vouloir éviter sa colère,
La plus soudaine mort me sera la plus chère.