‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 63 sur 260 · SCÈNE Vlli AGRIPPINE, BURRHUS, ALBfNE · texte numérisé non relu

SCÈNE Vlli AGRIPPINE, BURRHUS, ALBfNE

ALBLXE.

Ah 1 Madame, ah ! seigneur, courez vers l'empereur, Venez sauver César de sa propre fureur; Il se voit pour jamais séparé de Junie.

A(;rippine.

Quoi ! Junie elle-même a terminé sa vieï

à ses llatteurs et à ses passions, etc|ui va liàter 1 acromplissemeiit des imprécations de sa mère. Jusque-là, le dém ûment est terrible, il y a une sorte de consternation répandue sur la scène : on frémit et du crime qui vient de se commettre , et de tous ceux que ce premier crime annonce. Mais cet eflèt commencée s'aflaiblir après la sortie de Néron. (G. i

\C.TK V. SCliNK VIII ^à;i

ALBINE

Pour accabler César d'un éternel ennui , Madame, sans mourir elle est morte pour lui. Vous savez de ces lieux comme elle s'est ravie ' : Elle a feint de passer chez la triste Octavie ; Mais bientôt elle a pris des chemins écartés, Où mes yeux ont suivi ses pas précipités. Des portes du palais elle sort éperdue. D'abord elle a d'Auguste aperçu la statue ; Et mouillant de ses pleurs le marbre de ses pie.ls, Que de ses bras pressants elle tenait liés : « Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse, « Protège en ce moment le reste de ta race : « Rome , dans ton palais, vient de voir immoler « Le seul de tes neveux qui te pût ressembler. « On veut après sa mort que je lui sois parjure. « Mais, pour lui conserver une foi toujours pure, « Prince , je me dévoue à ces dieux immortels « Dont ta vertu t'a fait partager les autels. » Le peuple cependant, que ce spectacle étonne. Vole de toutes parts, se presse, l'environne, S'attendrit à ses pleurs, et, plaignant son ennui *. D'une commune voix la prend sous son appui. Ils la mènent au temple où depuis tant d'années ' Au culte des autels no? vierges destinées Gardent fidèlement le dépôt précieux Du feu toujours ardent qui brûle pournos dieux. César les voit partir sans oser les distraire. Narcisse, plus hardi, s'empresse pour lui plaire •

I On $e dérobe . on t'échappe de quelque endroit ; mais on ne i>eut te ravir d'un lieu. C'est le huitième et le dernier des vers que la criiique la plus sévère puisse être autorisée à rayer de cet ouvrige. (L., * Ce mot ennui est ici trop au-dessous de ce qu'il doit exprimer. (G./ ' On ne recevait pas parmi les vestales une fille au-dfssus de dix ans ; mais . devant des spectateurs à qui cette règle est \>eu connue, le poète peut supposer une exctj>tion faite par leppu))le en faveur de la vertueuse et mallieureuse lunie. (L.

\m i!HiTANM<;rs

11 vole vers Junie, ef, sans s'épouvanter, ])'une profane main commence à l'arrêter. De mille coups mortels son audace est punie; Son infidèle sang rejaillit sur Junie.

César, de tant d'objets en même temps frappé. Le laisse entre les mains qui l'ont enveloppé. Il rentre. Chacun fuit son silence farouche ' : Le seul nom de Junie échappe de sa bouche. 11 marche sans dessein : ses yeux mal assurés N'osent lever au ciel leurs regards égarés : Et l'on craint, si la nuit jointe à la solitude Vient de son désespoir aigrir l'inquiétude. Si vous l'abandonnez plus longtemps sans secours , Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours. Le temps presse : courez. Il ne faut qu'un caprice; Il se perdrait, Madame.

AGRU'PINE.

Il se ferait justice *.

Mais, Burrhus, allons voir jusqu'où vont ses transports Voyons quel changement produiront ses remords; S'il voudra désormais suivre d'autres maximes.

BURRHUS

Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes !

1 fuir un silence. Quand on voudrait exiiminer a la rigueur cette expression , on la trouverait juste. Peut on faire entendre en moins de mots que, le silence de Néron étant la |)reuve de sa fureur, chacun s'enfuit? (L. Racine.)

^ Cette réponse , dictée par la passion du moment, quoique dure et cruelle pour une mère, est admirable dans la bouche d'Agrippiiie. On pressent avec efTroi que sa violence et ses emportements hâteront le moment du parricide. Les trois vers qui suivent achèvent d'élever au dernier degré de la ressemblance ce sublime portrait d'une femme ambitieuse. (G.)

FIN

IPHIGÉME

TRAGEDIK

PREFACE D'ÏPHIGENIE

Il n'y a rien de plus célèbre dans les poëtes que le sacrifice d'Iphigénie ; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus iniiiortantcs parlicuiarilés de ce sacrilice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon , Soplioele dans Klectre, et , après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait, en effet, répandu le sangd'lpliigénie, tille d'Agamemnon, et qu'elle soit morte en Aulidf. Il ne faut que lire Lucrèce au commencement de son premier livre.

Aiilide quo pacto Trivial virginis aram Iphianassai tuiparunt sanguine fœde Ductovfs Danaum, etc.

Et Cljtemnestre dit dans Eschyle qu'Agamemnon son mari , qui \ient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie sa (ille, qu'il a autrefois innnob'e.

D'autres ont feint que Diane ayant eu pitié de cette jeune princesse, l'avait enlevée «'t portée dans la Tauride au moment qu'on l'allait sacrifier, et que la déesse avait fait trou\er en sa place ou une biche, ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable, et Ovide l'a mise au nombre des Métamorphoses.

il y a une troisième o|)inion, qui n'est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stesichorus, l'un des plus fameux et des plus anciens poëtes lyriques, ont écrit qu'il était bien vrai ([u'une princesse de ce nom avait été sacritiée, mais que celte jjiliigénie était une fille (ju'llélène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avait osé avouer pour sa lille, parce qu'elle n'osait déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias {Corinth., pag. -125) rapporte et le témoignage et les noms des poëtes qui ont été de ce sentiment; et il ajoute que c'était la créance commune de.tout le jiaysd'Argos.

Homère enlin, le père des poètes, a si peu prétendu cpi Iphigénie, (ille d'Agaraemnon, eût été ou sacrifiée en Aulide, ou transportée dans la Scytliie, que, dans le neuvième livre de V Iliade , c'est-à-dire près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie, Agamemnon lait offrir en mariage à Achille sa lille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée à Mycènes, dans sa maison.

J'ai rapporté tous ces avis si différents, et surtout le passage (le Pausanias, parce que c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Ériphile, sans lequel je n'aurais jamais osé entreprendre cette tragédie. Quelle api)arence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable (ju'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie i)ar le secours d'une déesse (^t d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous?

Je puis dire donc que j'ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie, que j'ai pu représenter telle qu'il ma plu, et qui , tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion. Ainsi le dénoûment de la pièce est tiré du fond même de la pièce. Et il ne faut pas I avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, en sauvant à la f,n une [U'incesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie , et en la sauvant par une autre voie que par un miracle . qu'il n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne le saurait jamais croire.

Le voyage d'Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maître, et d'où il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide, n'est pas non pins sans fonileinent. Enphorien de Chalcide , poëte trèsconnu parmi les anciens, et dont Virgile [Eglog. x) et Quintilien {Instit., 1. X) font une mention honorable, parlait de ce voyage de Lesbos. Il disait dans un de ses poëmes, au rapport de Parthenius, qu'Achille avait lait la conquête de cette île avant que de joindre l'armée des Grecs, et qu'il y avait môme trouvé une princesse (pii s'était éprise d'amour pour lui.

Voilà les printipales choses en quoi je me suis un peu éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regaide les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement, .l'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie; et je l'avoue d'autant plus volontiers, que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouviages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, jtar Pcffet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'turipide , que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes; mes s|)ectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le jtlus savani |ieuple de la Grèce, et qui ont lait dire qu'entre les poètes Euripide était extrêmement tragique, tragicôtatos, c'est-à-dire qu'il savait merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de l;i tragédie.

Je m'étonne après cela que les modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poëte , dans le jugement «pi'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point ici de I'Alcf.ste; mais en vérité j'ai Irop d'obligation à Euripide pour ne pas ' |>rendre quelque soin de sa mémoire , et pour laisser échapper roccasion de le réconcilier avec ces messieurs. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont f>as bien lu l'ouvrage sur letpiel ils l'ont <ondamné. J'ai choisi la plus importante de leurs objections pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi : je dis la [)lus importante de leurs objections; car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement rpie l'on y puisse répliquer.

132 PRÉFACE D'IPHIGÉME

Il y a dans I'Alceste d'Euripide une scène merveilleuse, où Alceste qui se meurt, et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari les derniers adieux. Admète, tout en larmes, la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a l'image de la mort devant les yeux, lui parle ainsi :

Je vois déjà la rame et la barque fatale; J'entends le vieux nocher sur la rive infernale : Impatient, il crie : On t'attend ici -bas. Tout est prêt, descend?, viens, ne me retarde pas.

J'aurais souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original : mais au moins en voilà le sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus. Il leur est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Euripide où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin, à côté de ces vers, un Al., qui signifie que c'est Alceste qui parle; et à côté des vers suivants, un Ad., qui signifie que c'est Admète qui répond. Là-dessus il leur est venu dans l'esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d'Admète les paroles qu'Alceste dit à Admète et celles qu'elle se fait dire par Caron. Ainsi ils supposent quAdmète, quoiqu'il soit en parfaite santé, pense voir déjà Caron (jui le vient prendre : et, au lieu que, dans te |)assage d'Euripide, Caron impatient presse Alceste de le venir trouver, selon ces messieurs, c'est Admète effrayé qui est l'impatient, et qui presse Alceste d'expirer, de peur que Caron ne le prenne. « Il l'exhorte « (ce sont leurs termes) à avoir courage, à ne pas l'aire une « lâcheté ,et à mourir de bonne grâce ; il interrompt les adieux « d'Alceste pour lui dire de se dépêcher de mourir. » Peu s'en faut, à les entendre, qu'il ne la fasse mourir lui-même.

Ce sentiment leur a paru fort vilain. Et ils ont raison : il n'v a personne qui n'en fût très- scandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer à Euripide? En vérité, quand toutes les autres éditions où cet Al. n"a point été oublié ne donneraient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompés, la suite de ces quatre vers, et tous les discours qu'Admète tient dans la même scène, étaient plus que suffisants pour les empêcher de tomber dans une erreur si déraisonnable. Car Admète , bien

éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie « que toutes les morts « ensemble lui seraient moins cruelles que de la voir dans l'état « où il la voit : il la conjure de l'entraîner avec elle ; il ne peut « plus vivre si elle meurt ; il vit en elle ; il ne respire que pour « elle. »

Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux surannés d'Admète et d'Alceste; que l'un est un vieux mari, et l'autre une princesse déjà sur l'âge. Euripide a pris soin de leur répondre en un seul vers , où il fait dire par le chœur qu'Alceste toute jeune , et dans la première fleur de son âge , expire pour son jeune époux.

Ils reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands entants à marier. Comment n'ont-ils point lu le contraire en cent autres endroits, et surtout dans ce beau récit où l'on dépeint Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants qui la tirent, en pleurant, par la robe, et qu'elle prend sur ses bras lun après l'autre pour les baiser?

Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de celle-ci. Mais je crois qu'en voilà assez |)oiu' la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si léj^èrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euri[»ide méritait au moins (pi'ils rexaminasseni , puisqu'ils avaient envie de le condamner. Ils devaient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien. « Il faut être exlrêmeraent circonspect et trèsce retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes , (i de peur (pi'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condam- « ner ce que nous n'entendons pas. Et, s'il faut tomber dans « quelque excès, encore laut-il mieux pécher en admirant tout « dans leurs écrits qu'en y blâmant beaucoup de choses '. »

• Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est . ne, quod plerisque accidit , damnent quae non intelligunl. Ar si necesse est in alteram errare partem, omnia eorum lesientibus placere , quam multa displicere, maluerim.

ACTEURS

Agamemnon.

Achille.

Ulysse.

Clttemnbstre , femme d'Agamemnon.

Iphigénie, fille d'Agamemnon.

ÉRiPHiLE^ fille d'Hélène et de Thésée.

Arcàs, 1

domestiques d'Agamemnon.

EURYBATE, \

tEgine, femme de la suite de Clytemnestre.

DoRis, confidente d'Éripliilc.

Gardes.

La scène est en AuUde , dans la tente d'Agamemnon.

IPHIGÉNIE

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