ACTE I, SCÈNE
D'ilion trop longtemps vous ferment le chemin : Mais, parmi tant d'honneurs, vous êtes homme enfin '; Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, Ne vous a point promis un honheur sans mélanj-'e. Bientôt... Mais quels malheurs dans ce billet tracés Vous arrachent, seigneur, les pleurs que vous versez ? Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie? Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie ? Qu'est-ce qu'on vous écrit? daignez m'en avertir*.
AGAMEMNOxV.
Non, tu ne mourras point, je n'y puis consentir.
ARCAS
Seigneur...
AGA.VIEMNON.
Tu vois mon trouble; apprends ce qui le cau^e; Et juge s'il est temps, ami, que je repose.
Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés. Nous partions; et déjà, par mille cris de joie, Nous menacions de loin les rivages de Troie. Un prodige étonnant fit taire ce transport : Le vent qui nous flattait nous laissa dans le port. Il fallut s'arrêter; et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile '.
Ovide parle de cet obstacle qui retient b Hotte des Grecs ; il l'attribue à Neptune, protecteur d'une ville dont il avait bâti les remparts. G.)
Permanet Aoniis Nereus violenlus in nndis, liellaqiie non transfert : et siint qui parcere Trojae Neptauum credeut, qui uia-nia fecerat urbis.
Melam. XII, 25.
> Le vieillard, dans Euripide, tient le même langage à Agamemnon ? M'en instruire était le mot convenable.
3 Quelle harmonie '. quelle richesse poétique '. Racine lutte ici sans désavantage conlr ' le plus parf iit des poètes latins.
Olli remigio noctemque diemqne fatigant.
.En. VIII , 9V.
... Et in lento lactantur marmore tonsx.
.€n. vu, 2<.
138 IPHIGEiNlE
Ce miracle inoUï me tit tourner les yeux Vers la divinité qu'on adore eu ces lieux : Suivi de Ménélas , de Nestor et d'Ulysse , J'offris sur ses autels un secret sacrifice. Quelle fut sa réponse ! et quel devins-je, Arcas ', Quand j'entendis ces mots prononcés par Galchas !
Vous armez contre Troie une puissance vaine :
Si , dans un sacrifice auguste et solennel . Une fille du sang d'Hélène
De Diane en ces lieux n'ensanglante Tantel.
Pour obtenir les vents que le Ciel vous dédie , Sacrifiez Iphigénie.
ARCAS
Votre fille 1
AGAMÉJJNON.
Surpris, comme tu peux penser, Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage Que par mille sanglots qui se firent passage. Je condamnai les dieux, et, sans plus rien ouïr, Fis vœu sur leurs autels de leur désobéir. Que n'en croyais-je alors ma tendresse alarmée! Je voulais sur-le-champ congédier l'armée ^ ! Ulysse , en apparence approuvant mes discours , De ce premier torrent laissa passer le cours; Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie, Il me représenta l'honneur et la patrie %
' On dirait aujourd liui que devins-je.
2 Euripide fait dire à Agamemnon : « A peine ai-je entendu cet oracle cruel • " (juej ordonne à Tlialtibius de proclamer iiautement que je congédie l'armée, ne •( pouvant consentir à égorger ma fille. » (G.)
3 II m", représenta l'honneir et la patrie... de quel front... j'irais , etc., anacoluthe, ou changement de construction que se permettent les grands écrivains pour varier la marche d'une période, et qui donne au style de la liberté et de la grâce .\insi. dans Massillon : ■• C'est une vaine curiosité qu'il veut satisfaire . et faire servir Jésus-Christ de spectacle à son loisir et à son oisiveté ; » et encore : ' Ils exigent de nous une nouriiture solide, et que nous parlions le langage de la sagesse. »
ACTt I. SCÈNE I i;i9
Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis, Et l'empire d'Asie à la Grèce promis; De quel front, immolant tout l'État à ma fille , Roi sans gloire^ j'irais vieillir dans ma famille ' ? Moi-même, je l'avoue avec quelque pudeur, Charmé de mou pouvoir, et plein de ma grandeur, Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce Chatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse -. Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nui's, Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis. Vengeant de leurs autels le sanglant privilège,
Me venaient reprocher ma pitié sacrilège;
Et, présentant la foudre à mon esprit confus.
Le bras déjà levé, menaçaient mes refus.
Je me rendis, Arcas; et, vaincu par Ulysse.
De ma fille . en pleurant, j'ordonnai le supplice.
Mais des bras d'une mère il fallait l'arracher.
Quel funeste artifice il me fallut chercher !
D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage;
J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage,
Que ce guerrier, pressé de partir avec nous,
Voulait revoir ma fille, et partir son épou\.
ARCAS
Et ne craignez-vous point l'impatient Achille '?
I Voilà le caractère d'Ulysse établi. Tout ce morceau i)répare la grande scène d Agamemtion et d'L'lysse, dans laquelle le roi d'Itaque développe toutes les idées qu'Agamemnon lui prête ici. (G.^
î Chatouiller est du style familier; mais, dit la Harpe, chnlouilUr l'orgueilleuse faiblesse forme une suite d'expressions neuves et embellies par leur a.^scmblagr. t'omeille avait dit moins heureusement qu'à la vue de la tète de Pompée présentée à César, un plaisir secret
Chatouillait malsré lui son âme avec surprise. Du reste, les deux poètes empruntent celte expressionau vers suivant de Virgile : Latonï taritom pertentant gaudia pectiis.
S L'impatient Achille veut dire le bouill'int, l'impf'tiieux Achille ; Uacine a pris ce mot dans le sens des Latins. (G.)
140 IPHIGÉNIE
Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, Ce héros, qu'armera l'amour et la raison ', Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom ? Verra- t-il à ses yeux son amante immolée?
AGAMEMNON
Achille était absent, et son père, Pelée,
D'un voisin ennemi redoutant les efforts.
L'avait, tu t'en souviens, rappelé de ces bords ;
Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence,
Aurait dû plus longtemps prolonger son absence.
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ?
Achille va combattre, et triomphe en courant;
Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée.
Hier avec la nuit arriva dans l'armée.
Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras
Ma fille, qui s'approche, et court à son trépas,
Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère,
Peut-être s'applaudit des bontés de son père,
Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si siints,
Sa jeunesse , son sang , n'est pas ce que je plains :
Je j)lains mille vertus, une amour mutuelle.
Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle,
Un respect qu'en son cœur rien ne peut balancer,
Et que j'avais promis de mieux récompenser.
Non, je ne croirai point, ô Ciel, que ta justice
Approuve la fureur de ce noir sacrifice :
Tes oracles, sans doute, ont voulu m'éprouver;
Et tu me punirais si j'osais l'achever.
1 Quand le verbe précède, on peut le mettre au singulier; s'il suivait, il faudrait le mettre au pluriel : Ce héros que l'amour et la r'tison armeront (L. Racine.)
On peut mettre le singulier sans que le verbe précède , comme le prouve un peu plus bas ce vers :
Sa jeuiiesse, mon sang, n'est pas ce que je plains.
On fait accorder le verbe avec le sujet le plus proche.