SCENE IV
ACHILLE, GLYTEMNESTRE. IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS, yEGLNE.
ACHILLE
Princesse, mon bonheur ne dépend que de vous : Votre père à l'autel vous destine un époux; Venez y recevoir un cœur qui vous adore.
IPHIGÉNIE
Seigneur, il n'est pas temps que nous partions encore. La reine permettra que j'ose demander Un gage à votre amour, qu'il me doit accorder. Je viens vous présenter nue jeune princesse : Le Ciel a sur son front imprimé sa noblesse. De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés ; Vous savez ses malheurs, vous les avez causés. Moi-même (où m'emportait une aveugle colère !) J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère. Que ne puis -je aussi bien, par d'utiles secours ^ Réparer promptement mes injustes discours? Je lui prête ma voix, je ne puis davantage. Vous seul pouvez, seigneur, détruire votre ouvrage : Elle est votre captive; et ses fers, que je plains, Quand vous l'ordonnerez, tomberont de ses mains. Commencez donc par là cette heureuse journée. Qu'elle puisse à ndus voir n'être plus condamnée. Montrez que je vais suivre au pied de nos autels Un roi qui , non content d'effrayer les mortels , A des embrasements ne borne point sa gloire.
1 Le ])Oëte n'a pas manqué un seul trait pour rendre Iphigénie intéressante. Lorsqu'on présume qu'Iphigénie n'est cccupée que de son bonheur, son premier soin e'^t de réparer l'injure qu'elle croit avoir faite à Ériphile. (L. B.)
A(-TE m, SCENE IV 173
Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire ', Et, par les malheureux quelquefois désarmé, Sait imiter eu tout les dieux qui l'ont formé.
ÉRIPHILE
Oui , seigneur, des douleurs soulagez la plus vive. La guerre dans Lesbos me fit votre captive : Mais c'est pousser trop loin ses droits injurieux, Qu'y joindre le tourment que je souffre en ces lieux.
Vous, Madame?
ÉRIPHILi:.
Oui, seigneur; et, sans compter le reste, Pouvez-vous m'imposer une loi plus funeste Que de rendre mes yeux les tristes spectateurs De la félicité de mes persécuteurs ?
J'entends de toutes parts menacer ma patrie; Je vois marcher contre elle une armée en furie ; Je vois déjà l'tiymen, pour mieux me déchirer. Mettre en vos mains le feu qui doit la dévorer. Souffrez que loin du camp et loin de votre vue, Toujours infortunée et toujours inconnue , J'aille cacher un sort si digne de pitié. Et dont mes pleurs encor vous taisent la moitié*.
ACHILLE
C'est trop, belle princesse : il ne faut que nous suivre. Venez; qu'aux yeux des Grecs Achille vous délivre; Et que le doux momeut de ma félicité Soit le moment heureux de votre liberté.
• Attendrir sa victoire, expression neuve et poétique , pour dire se laisser attendrir dans sa victoire. Tout le monde, dit la Harpe, entend ce que c'est qu'at- (cndrir la vic(oire, qui est par elle-même, comme dit Cicéron, insolente et cruelle. (A Martin ) *
* « Je vous tais la moitié de mes malheurs » serait de la prose. Ues pleurs vous en taisent ta muilié; voilà de la poésie. Ce ne sont pas les figures qui font le sublime, ce sont celles qui font l'élégance continuR du style, et l' élèvent au-dessus de la simple pureté; personne n'en a un aussi grand nombre que Racine. (L )
171 IPHIGÉNIE