‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 97 sur 260 · SCÈNE I ÉRIPHILE, DORIS · texte numérisé non relu

SCÈNE I ÉRIPHILE, DORIS

DORIS

Ah ! que me dites-vous ! Quelle étrange manie Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie? Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Qui le croira, Madame ? Et quel cœur si farouche. . .

ÉRIPHILE

Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche;

Jamais de tant de soins mon esprit agité

Ne porta plus d'envie à sa félicité.

Favorables périls ! espérance inutile 1

N'as-tu pas vu sa gloire et le trouble d'Achille?

J'en ai vu, j'en ai fui les signes trop certains.

Ce héros, si terrible au reste des humains,

Qui ne connaît de pleurs que ceux qu'il fait répandre ,

Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre i,

Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours,

Suça même le sang des lions et des ours -,

1 Ce pronom eux, qui se rapiwrte a pleurs, ne produit pas ici un bon elK't. On lit, dans le vers suivant , faire un dùcuurs , [Xiur faire un récit, un rapport; il faut laisser cette liberté aux poètes. (G.)

2 Le poëte, selon la remarque de L. Kaciiie, a su embellir les détails qu'il a empruntés à Stace :

Non uilas ex. more dapes habnisse; nec illis Uberibus satiasse famem, sed scissa leonum Viscera, semianimesqiie libens traiisse meduUas.

Achill. lib. II.

I8i IPHIGÉNIE

Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :

Elle Ta vu pleurer et changer de visage.

Et tu la plains, Doris ! Par combien de malheurs

Ne lui voudrais-je point disputer de tels pleurs?

Quand je devrais comme elle expirer dans une heure...

Mais que dis-je ? expirer 1 ne crois pas qu'elle meure.

Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli

Achille aura pour elle impunément pâli ^ ?

Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.

Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle

Que pour croître à la fois sa gloire et mon tourment -,

J'^t la rendre pins belle aux yeux de son amant.

Hé quoi ! ne vois-tu pas tont ce qu'on fait pour elle?

On supprime des dieux U sentence morielle;

Et, quoique le bûcher soit déjà préparé,

Le nom de la victime estencor ignoré,

Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence,

Ne reconnais-tu pas un pèr»^ qui balance ?

Et que fera-t-il donc? Quel courage endurci

Soutiendrait les assauts qu'on lui prépare ici :

Une mère en fureur, les larmes d'une fille,

Les cris, le désespoir de tonte une famille,

Le sang à ces objets facile à s'ébranler,

> Impunément pâ/i/ quelle énergie et quelle originalité d'expression', et tout ce rôle d'Ériphile est écrit avec la même force, et rempli de traits semblables, lîacine n'a rien écrit de plus parfait dans l'expression des sentiments amers et violents. (L.)

2 Racine a déjà dit dans Bajazel :

Je ne prends point plaisir à croître ma misère ,

Et nous verrons dans Eslher :

Qiie ce nouvel honneur va croître .sou audace !

Voltaire, dans ses remarques sur Corneille, s'exprime ainsi : <• Croître, aujourd'hui n'est plus actif : on dit accroître ; mais il me semble qu'il est permis <le dire croître mes tourments, mes ennuis, mes douleurs, mes peines. » On peut ajouter à cette observation que croître, selon l'Académie, peut s'employer diins le sens actif en poésie; alors i signifie, comme ici, augmenter. Nous pensons que l'exemple de Racine et l'autorilé d» l'Académie doivent faire loi. (A. Martin.)

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