JEAN LAHOR. XXXIII
ment ou les plus passionnément aimés, l'horreur des pestes, des fléaux de tous genres, des catastrophes volcaniques et sismiques fauchant au hasard tant de milliers d'êtres, et toute l'histoire de l'humanité, et ma conviction, qui l'explique et qui quelque jour sera confirmée par la science, que l'homme physiologiquement, originellement, est un être déséquilibré, un être demifou, — capable cependant d'être amélioré et guéri; — et la vision, (ignorée, comme tant d'autres, de tout le xvne siècle optimiste, dont l'horizon fut si étroit), la vision de ces immenses populations noires, de ces troupeaux humains, plongés en l'animalité la plus basse, et couvrant une partie de la terre, faisant plus affreux encore les déserts ou les forêts terribles de l'Afrique, de l'Australie, de la Malaisie, me révélaient un monde qui ne me semblait pas le meilleur des mondes possibles. La nature créatrice trop souvent m'apparaissait mauvaise ou amorale tout au moins, puisqu'elle était indifférente à cette distinction qu'à notre honneur nous avons un jour établie, du bien et du mal, et que sa loi éternelle, universelle, est une loi d'injustice et de meurtre, les faibles étant, depuis l'origine du monde, la proie des forts, le droit de la force étant le seul qu'elle eût établi et reconnu.
« La science confirmait sans doute ma vague foi panthéiste, en reconnaissant l'unité de substance et l'unité de force ; mais la chimie, mais la physique me montraient l'irréalité de toutes les apparences, me faisaient voir que tout se transformait sans cesse, était dans un perpétuel devenir-, que rien n'était stable, et que tout fuyait, se décomposait sans fin, n'apparaissait que pour
disparaître et mourir. L'astronomie, cette science sublime, mais dont se doivent écarter ceux qui redoutent le vertige, me faisait également voir les astres à l'infini, les astres qu'on croyait éternels, soumis aux mêmes lois de l'évolution, et, dans leur tourbillon fou qui apparaît sans but, naissant et mourant comme nous. Et qu'était ma poussière en la poussière des mondes ? Et que demeurait-il de tous les soleils éteints, de toutes les éternités passées? rien, rien que néant ; et ce néant, n'annonçait-il pas celui de toutes les éternités présentes et à venir? Déjà je pressentais, sans la connaître, la parole tranquille et terrible, la parole profonde comme l'abîme, du divin Bouddha : la forme est vide, la connaissance est vide; car l'analyse de la pensée me découvrait ellemême le peu de réalité de la connaissance.
«Dès lors, toutes les parties du Tout ne me semblant plus que néant, du néant de ses parties je concluais à celui du Tout.
«Et j'avais vraiment, par instants, la vision ou la sensation d'un rêve infini, douloureux plutôt, et dont, rêve moi-même, je prenais un moment conscience : oui. par instants, je ne voyais plus les êtres, les choses, que sous un aspect fantômal, et, comme un magicien dans son cercle magique, je regardais rouler vouement à l'entour de moi la fantasmagorie de l'Univers. Et tout cela était bien tel qu'un rêve; et qui m'aurait pu et me pourrait prouver que tout cela n'est pas un rêve: Ces hallucinations hantèrent souvent ma pensée. La vie. à me> veux, de plus en plus s'évanouissait donc dans la ninit, a ce point qu'un jour je me demandai si la vie. si le mensonge de la vie. n'était pas seulement une appa-
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rence d'elle, et si la mort, si le néant n'était pas l'unique et la vraie réalité ?
« Mais le néant a donc ses gloires, ses splendeurs qui enivrent, ses douceurs consolantes, tout illusoires, toute menteuses qu'elles soient. Et comme le reste des êtres à ces gloires, à ces splendeurs, à ces douceurs, je m'attachais passionnément. La Gloire du ?ièant, fut le titre d'un volume en prose de rêveries, de sensations, d'idées, que j'écrivis ou commençai alors à écrire.
« Et ainsi cette philosophie, qui eût dû détruire en moi la volonté de vivre, m'inspirait plutôt une sorte d'épicurisme, celui d'un désespéré sans doute, le violent besoin par tous mes sens, par tout mon être, de goûter ces mensonges, dont le néant nous sait charmer.
« Je vivais donc. Et, par une contradiction heureuse, je demeurais si rêveur, que j'ai pu être un esprit pratique au fond, et soucieux des plus minutieux détails; sans cela aurais-je pu me préparer à la profession médicale, et l'exercer?
« Mais cet épicurisme, tout idéaliste qu'il pouvait devenir par moments, et qu'à l'ordinaire il était loin d'être, ne me devait pas contenter : c'était accepter la vie, l'accepter lâchement telle qu'elle est, avec son désordre, son mal, avec sa mort et son néant. Une révolte n'était-elle pas plus digne? et j'arrivai peu à peu à ce parti meilleur.
« Mystérieusement apparu dans la vie, je cherchai à utiliser pour le mieux cette force incompréhensible, et quelque peu libre après tout, qui était mon âme, — étincelle sortie de la nuit pour rentrer si tôt dans la nuit.