‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 23 sur 85 · XXXVIII JEAN LAHOR · texte numérisé non relu

XXXVIII JEAN LAHOR

nait quelque valeur à son existence misérable : et un tel idéal consolait du réel; et il avait comme une apparence de divin, je veux dire de cette action bienfaisante que certaines religions attribuaient au Dieu d'amour et de justice « infinimentbon, infiniment parfait », reconnu et adoré d'elles.

« Mais cet idéal qui perpétuellement réclamait l'effort, la lutte, la guerre, devait donc exalter l'action, éveiller, réveiller, surexciter toutes nos énergies, rendait de la sorte un semblant de dignité, de grandeur à ce peu qu'est la vie humaine ; faisait jaillir de la lumière et de la joie, lui aussi, ex nihilo. »

Enfin la pleine connaissance de la littérature hindoue (qui le poussa à s'en faire le premier vulgarisateur auprès du grand public) acheva de développer chez Lahor l'enthousiasme créateur. Son esthétique poétique se complète en même temps que sa philosophie du monde et de la vie.

« J'avais avec ébloui ssement lu le poème du Ram le poème de Valmiki, que — faut-il l'avouer? — j'osai placer au-dessus d'Homère, pour la haute inspiration panthéiste qui traverse son œuvre, pour son sentiment si profond, unique en toute littérature, de l'immense vie de la nature ; et pour son Rama, pour son héros autrement grand qu'Achille, chevaleresque, vraiment surhumain, — il est du reste l'incarnation d'un Dieu; — et pour sa Sita bien-aimée, lune des figures féminines les plus belles, les plus pures, les plus adorablement tendres de notre race, SOëur des vierges et des femmes de Shakespeare. Et longuement, étonné, stupéfait,

JKAN LAHOR. XXXIX

comme nos voyageurs modernes dans les ruines et les forêts d'Angkor, j'errai dans le poème monstrueux du Mahabharata, ville aussi de temples et de palais, patiemment pendant des siècles construits, à la façon de nos cathédrales, par de pieux ouvriers anonymes. Mais ce poème en son immensité contenait encore l'Inde entière avec ses forêts, ses jungles, ses montagnes géantes, ses étangs, ses fleuves, ses mers retentissantes, et avec ses Dieux fous et ses saints, ses rishis les menaçant, accroupis sous les figuiers sacrés, et avec ses bêtes formidables ou douces, et toutes ses histoires, toutes ses légendes humaines et divines, tous les êtres dont l'âme par la métempsycose passe de l'un à l'autre, des Dieux descend à l'homme, de l'homme à l'animal, et du monde animal vers le monde humain et divin : avec toute sa vie enfin, sa vie pullulante et ardente, embrassant le ciel et l'enfer, et qui aux Hindous par moment apparaissait comme le délire d'un Dieu. Et si beau parfois était dans ce poème aussi le drame humain! Quel final plus grandiose que cette ascension du héros, las de l'existence, las de la terre, aspirant à la mort, et montant vers les hauteurs sereines, les blancheurs éclatantes de l'Himalaya, c'est-à-dire vers les palais du ciel, leur patrie d'origine !

« Mais la révélation qui m'impressionna le plus sans doute fut celle des philosophies et des religions hindoues, surtout du Bouddhisme: c'est que je retrouvais en elles les évolutions successives par lesquelles avait passé mon esprit : panthéisme, nihilisme, bouddhisme, qui, lui, était enfin le salut et la résurrection. »

Cette passion de l'Orient, Jean Lahor l'avait commu-

Page 1