TERREUR DU BEAU
Mais mon esprit encore a soif de la beauté ; Plus que jamais je suis troublé par son mystère; En vain je voudrais fuir : toujours je suis tenté Par ce Sphinx aux yeux durs qui fait saigner la terre.
Je viens donc t'adorer, je ne viens pas t'aimer : Je veux auprès de toi me sevrer de caresses ; Les choses dès longtemps ont su m'accoutumer Au froid rayonnement de clartés sans tendresses.
Ouvre-moi largement ces yeux qui me sont chers, Idole dont la forme est si rare et sublime, Qu'oubliant la banale étreinte de nos chairs, De toi je sens monter un vertige d'abîme.
J'interroge en ton corps d'un rythme sans défauts Le mystère effrayant de la beauté parfaite, Et peu m'importe alors que tes regards soient faux, Quand de telles clartés rayonnent de ta tête.
Image aux traits si purs dû mensonge divin, Forme noble et sans tache et de splendeur vêtue, Rappelant que la vie, où tout m'apparaît vain, Pourrait n'être, elle aussi, qu'un songe qui nous tue,
66 l'illusion.
Si tu vois par instant des larmes dans mes yeux, Ne les crois pas venir de mon âme blessée ; J'ai parfois cette angoisse en contemplant les cieux, Quand j'y cherche de même un semblant de pensée.
Le secret éternel que recèle le beau,
C'est lui qui me tourmente en eux comme en toi-même
La beauté m'épouvante à l'égal du tombeau,
Tant j'ai vu de néant sous sa splendeur suprême.
Et c'est pourquoi devant ton corps tranquille et nu, Devant son rythme pur et son éclat sans voiles, Je tremble, comme aussi devant tout l'inconnu Du ciel nocturne avec sa poussière d'étoiles.