‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 61 sur 85 · LE NUAGE · texte numérisé non relu

LE NUAGE

Tout naît en toi, tout meurt, tout tombe et rentre en toi Océan éternel aux larges eaux profondes, O père dont je sors, Océan, reprends-moi ; Donne au nuage errant le repos dans tes ondes.

Le souffle de la Mort et celui de l'Amour Agitent le remous des effets et des causes ; Et de ces flots confus j'ai dû surgir un jour ; Rêve, j'aurai flotté dans le rêve des choses.

Un jour, hors de ton sein obscur je suis monté ; Devant moi s'est ouvert l'infini de l'espace, Et les vents au hasard m'ont poussé, m'ont porté : Car notre âme est pareille au nuage qui passe.

LE NUAGK. 71

Le nuage a longtemps erré par l'univers ; A toute heure changeait sa bizarre fortune ; Tantôt il traversait l'ouragan des hivers, Et tantôt se baignait en de bleus clairs de lune

O père, de splendeurs un moment ébloui, J'ai béni ma naissance et je t'ai rendu grâce. Quand en toi se perdra mon cœur las aujourd'hui, De ces splendeurs d'alors où survivra la trace ?

Que reste- t-il au ciel du nuage mouvant? Toute vie éphémère, en sa vague apparence, Est le jouet ainsi des caprices du vent; Rien ne dure, sinon l'impassible Substance...

J'ai connu les hivers, les printemps, les étés ; J'aspire maintenant au calme dans ton Être. J'ai vu de longs jours d'or, de sublimes clartés, Et pourtant je n'ai peur que de pouvoir renaître.

Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau ; Et, si je participe à ta vie éternelle, Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer roule et berce inconsciente en elle.

Je ne jouirai plus, mais ne souffrirai pas;

J'ai ri, pleuré, souffert, j'ai vécu : fais-moi trêve :

Je veux le vrai néant et l'absolu trépas,

Et le sommeil sans fin, que ne trouble aucun rêve...

O mon âme éteins-toi, lumière d'un moment ! Ta folle soif d'errer et d'être est assouvie ; Ne redoute la mort que si la mort te ment, Et nous leurre h son tour autant que fait la vie.

Père, anéantis-moi : j'ai vécu; c'est assez.

Tu ne m'entendras pas pousser de cris funèbres ;

En ton abîme, avec tous les siècles passés,

Fais-moi descendre au plus profond de tes ténèbres !

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