‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 62 sur 85 · FANTOMES · texte numérisé non relu

FANTOMES

Vous toutes que j'aimai, vous que je crus aimer, Vous qu'en voyant passer j'adorais en silence, Vous dont le regard pur ne savait que charmer, Ou, brûlant, me perçait ainsi qu'un fer de lance,

Je n'aurai plus bientôt qu'un souvenir confus De votre clair passage en mes yeux et mon âme ; Vos sourires enfuis, je ne les verrai plus, Xi vos chères douceurs que le néant réclame.

O fantômes, pour moi qu'aurez-vous donc été ? Pourquoi ce besoin fou de lueurs aussi vaines, Et quand tous mes désirs buvaient votre beauté, Que cherchaient-ils plus loin que les lèvres humaines

Que vouliez-vous, mes grands désirs inapaisés? Pourquoi du mal d'aimer l'adorable souffrance ? Et ces corps fugitifs, que mordent nos baisers. De quel beau plus réel seraient-ils l'apparence?

— Ne te plains pas ainsi, mon âme : bénis-les, Ces fantômes légers qu'arrêtaient tes caresses, Pour avoir su tromper la soif dont tu brûlais, Et tes ardents espoirs d'apaisantes tendresses.

O visions, à qui je parlais à genoux,

Puisqu'un vide est dans tout, et d'abord en moi-même.

Je pardonne à celui qui se cachait en vous.

Et, des pleurs dans les veux, me souviens et vous aime

Sous un figuier sacré, Siva, le Solitaire, Méditait, accroupi sur des peaux de panthère, Les yeux de la couleur d'un ter rouge, effrayant, Sans souffle, nu, sordide, et tel qu'un mendiant. Et les Dieux redoutaient le formidable Ascète Qui, des éclairs soudains jaillissant de sa tête, Pouvait anéantir tout ce vague univers ; Et devant ses regards, les étés, les hivers, Et les siècles passaient, ainsi que des fantômes Ou que, vains et sans but, des tourbillons d'atomes.

Donc, les grands Dieux craignaient d'être tués un jour Par ce Dieu de la Mort, qui méprisait l'Amour

76 l'illusion.

Et demeurait très chaste, ayant vu le mensonge De l'éternel désir, dont l'objet n'est qu'un songe, Mais qui goûtait la paix ineffable des morts, Et, n'ayant rien créé, n'avait pas de remords.

Les Dieux, ayant pensé que pour troubler une âme Il suffisait des yeux ou d'un souffle de femme, Afin d'illuminer et peut-être émouvoir, Comme la Lune aimante émeut l'Océan noir, Cet immuable Esprit, ce gouffre de ténèbres, Cet ami des bûchers et des choses funèbres, Créèrent, en prenant aux astres leur clarté, Un être féminin d'éclatante beauté ; Et quand cette Apsara, dans son lever d'étoile, Apparut nue, avec ses longs cheveux pour voile, Les Dieux même, devant ce corps éblouissant, Connurent ce désir qui fait brûler le sang.

Et la Maya lui dit : « De tes attraits ravie, Que l'âme de Siva, par qui meurt toute vie, Soit troublée et vaincue, et les Dieux te feront Siéger au milieu d'eux, une tiare au front. Avec ton rire d'or descends donc sur la te; Et, très belle, séduis le divin Solitaire. »

Mais la Vierge hésita, quand elle lui dit : « Va, »

Épouvantée aussi par ce nom de Siva.

La Maya, la voyant morne et d'effroi glacée,

Comme une aube d'hiver par la pluie effacée,

En ce corps rayonnant de sa virginité

Mit l'âme de la femme avec sa vanité.

— Tout armée et parée, alors se sentant prête,

Sereine, l'Apsara chercha l'anachorète.

Elle allait au travers d'une immense forêt, Parmi la pourpre et l'or d'un soir qui se mourait, Quand elle vit f Ascète, au fond d'une clairière, Dans l'immobilité d'un yougîn en prière ; Et le rouge soleil, très bas disparaissant, Sur sa tête posait un grand nimbe de sang. Il la terrifia par sa face plus pâle Que celle d'un mourant qui s'éteint et qui râle, Et l'Apsara resta longtemps sur un rocher, Debout, le contemplant, ne l'osant approcher, Ses yeux bleus dilatés par la peur de cet Etre, Sombre abîme où jamais la pitié ne pénètre, Et dont l'iime, perdue en l'horreur du néant. La semblait attirer vers son gouffre béant.

Or voici qu'argentant les feuilles et la mousse, Blanchissant la forêt, une lumière douce, Tandis que s'effaçait la rougeur du couchant. S'exhala d'elle, avec la tendresse d'un chant : Et, comme dans les bois quand le matin les dore, Les oiseaux, affolés par cette étrange aurore, Les oiseaux, qui déjà tous regagnaient leurs nids, Emplirent les rameaux de leurs cris infinis... Et la Vierge avança, de splendeur revêtue ; Puis sans un mouvement, ainsi qu'une statue, Se tint devant Siva, qui ne la voyait pas. Murmurant un salut, elle fit quelques pas ; Mais l'Etre, en qui jamais un désir ne s'éL Ouvrait au loin ses yeux aveuglés par le rêve...

Tel qu'un serpent qui dort, l'Ascète lentement. Sentant autour de lui ce tendre enchantement, S'éveilla. La forêt entière lit silence : Car d'un regard terrible, aigu comme une lance. Siva fixait enfin cette apparition.

11 vit alors venir à lui la vision...

Elle se rapprochait, et n'était plus tremblante.

Mais le bravait, farouche, et. tout étincelante.

Ainsi que dans l'azur l'un des palais des Dieux, Aux yeux du Solitaire elle plongeait ses yeux. Elle était là, dressant son jeune corps robuste; Sous des gazes d'argent pointaient durs sur le buste Ses deux seins qu'enfermaient leurs étuis de santal ; Ses colliers, sa ceinture étaient faits d'un métal Sombre et lourd, où flambait un ciel de pierreries ; De topazes ses mains d'enfant étaient fleuries ; Et ses jambes, ses pieds et le bas de ses lianes D'une lueur d'éclairs perçaient, tendres et blancs La frissonnante nuit, la nuit de mousseline De sa jupe très noire, et si légère et fine Qu'un amant l'aurait pu soulever d'un soupir. Ses orteils s'étoilaient de bagues de saphir. Et comme elle cambrait, si souple, sa stature, Entre les petits seins bombés et la ceinture, Ses chairs de lys avec leur pulpe de satin Apparaissaient, ainsi que blanchit, au matin, Sur la terre endormie et ténébreuse encore, Souriante et nacrée, une bande d'aurore. Large nappe d'or pur et de cuivre fondus, Ses cheveux ruisselaient jusqu'à terre épandus, Et, fleur plus belle enfin que ne l'était la tige, Sa tête à tout mortel eût donné le vertige.

Siva la regardait, cherchant à concevoir Ce qu'était ce prodige éclairant le ciel noir. — Et le funèbre Dieu comprit que la Nature Dans tout cet être avait miré son imposture : Cette chair rose et blanche avait pris ses couleurs A l'apparent éclat des nacres et des fleurs; Son regard bleu semblait condenser la lumière; Et ses cheveux, c'était la forêt printanière; Et dans sa voix coulaient le murmure des eaux Et tous les gazouillis, tous les chants des oiseaux...

Elle pâlit soudain d'une pâleur lunaire,

Lorsque Siva, debout, de la voix du tonnerre,

Lui cria, formidable, en levant une main :

« O mensonge, va-t'en! c'est là-bas ton chemin;

Ou prends garde à ces yeux dont le regard foudroie.

— « Pourquoi refuses-tu de goûter à ma joie?

Lui dit-elle Mes bras te voudraient enfermer.

Ne me repousse pas; \a, tu me peux aimer :

.h- suis terrible aussi, je fais souffrir et tue ;

L'âme des héros fiers à mes pieds abattue

Râle et meurt, en pleurant vers l'aube tic mes seins;

J'ai su troubler les Dieux, j'épouvante les saints:

Mon mystère est obscur non moins que ton mystère ; Cruelle autant que toi , j'ensanglante la terre. Ton santal est, dit-on, la cendre des bûchers; Moi, j'ai la cendre aussi des cœurs que j'ai séchés, Des âmes que mes feux consument tout entières, Et je règne avec toi sur les froids cimetières. »

Il lui redit : « Va-t'en ! » Mais le Dieu cette fois Fit son regard moins dur et moins rude sa voix. Et lente, à reculons, sans dire une parole, La Vierge, s'entourant d'une blanche auréole, Les yeux toujours vers lui, rentra dans la forêt.

Un vent chaud dans la nuit passa, qui soupirait... Et Siva dans sa chair sentit une morsure, La flèche vénéneuse ayant fait sa blessure.

Elle disparaissait, et ses grands cheveux clairs Mêlaient, phosphorescents, leur lueur aux éclairs... Et Siva se voulut replonger dans ses rêves; Mais des oiseaux jetaient au loin des notes brèves, Ainsi que des soupirs entrecoupés d'amant, Et toute la forêt frémissait doucement ;

82 l'illusion.

Sous l'incantation des étoiles tremblantes, Languissamment s'ouvraient des corolles de plantes, Et le lourd vent d'amour, propice à leurs hymens, Sur leur cœur dispersait l'averse des pollens...

Et Siva, les yeux fous et brûlants d'un feu sombre, Poursuivit cette femme et s'enfonça dans l'ombre.

Il courait, il volait ; mais, plus rapide encor,

Là-bas, elle fuyait, ainsi qu'un éclair d'or.

Il rampa sous les bois, se rua par les jungles,

Il déchirait ses mains et s'arrachait les ongles :

Il faisait se lever des troupeaux d'éléphants;

Féroce, il écrasait la biche avec ses faons ;

Il entrait dans la vase où grouillaient les reptiles ;

Il se heurtait au dos squameux des crocodiles ;

Et les lions tapis sous les fourrés profonds

Tremblaient comme en ces nuits où hurlent les typhons.

Légère, elle glissait, pareille à l'hirondelle; Or Siva, qui par bonds s'était rapproché d'elle, En un rayonnement par la fuite exalte, Un instant put revoir sa sublime beauté; Et l'Apsara, cachée à demi par un arbre, L'attendit, lui montrant un sourire de marbre :

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Et vive, et de nouveau sous le bois se perdant, S'éteignit, puis brilla, telle, en ce vol aident, Qu'une étoile emportée au fond des nuits d'orage, Et que tour à tour couvre et découvre un nuage.

Bleuissant la forêt, la lune se leva.

La Vierge brusquement disparut; et Siva

S'arrêta tout à coup, surpris d'un appel tendre...

C'étaient des voix d'oiseaux qui se faisaient entendre

En tout il retrouvait, voyait, halluciné,

Celle par qui l'espace était illuminé :

Quand la lune monta, dans ce pâle incendie

Il avait cru revoir sa lumière agrandie ;

Tous les astres du ciel lui rappelaient ses yeux,

Les torrents, les flots lourds de ses cheveux soyeux;

A des troncs s'enroulant, les reptiles eux-mêmes

Faisaient rêver sa chair aux étreintes suprêmes,

Et des serpents unis qui broyaient les roseaux,

A ces embrassements dont craquent tous les os.

Le vent soufflait du Sud : sous sa tiède caresse

Les fleurs qu'il fécondait frissonnaient de tendresse ;

Et tout râla d'amour ; et les grands cerfs bramaient ;

Dans l'ombre miaulaient des tigres qui s'aimaient;

Et pesants, et passant comme l'ouragan passe,

Des éléphants en rut se perdaient dans l'espace.

Et de nouveau Siva, terrifiant, hagard,

Se jeta dans la nuit qu'il fouillait du regard !

Grondant et chaud, ainsi qu'une haleine de forge, Son souffle lui brûlait et desséchait la gorge ; Alors il voulut boire, et, comme il approchait D'une source, il la vit, Elle, qui se penchait, Lissant ses cheveux blonds emmêlés par la course, Devant le miroir clair que formait cette source. Le matin blanchissait ; dans les moires de l'eau L'aurore se mêlait aux reflets de sa peau ; Et, cette eau l'attirant, la Vierge se mit nue. Siva, caché, goûtait une extase inconnue, Désaltérant ses yeux à cette nudité, Et jaloux de ce flot qui léchait sa beauté. De ses petites mains accrochant une branche. Elle se balança, merveilleusement blanche ; Puis, cessant de troubler le miroir du bassin. Dans l'onde transparente clic entra jusqu'au sein, Et les fleurs de sa gorge, avec leur pointe rose, V semblaient des lotus où l'abeille se pose. Avec un cri d'oiseau qui découvre un serpent. Elle aperçut Siva sous les herbes rampant,

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Et pareille à l'étoile au sortir de la nue,

Hors de l'eau, radieuse, elle s'élança nue.

Et le Dévorateur, qui l'avait cru saisir,

Flagellé plus encor par lo fouet du désir,

En hâte des deux mains mit de l'eau sur sa bouche.

Et déchiré, saignant, se redressant farouche,

Il laissa l'herbe morte où son œil avait lui;

Et la course reprit ardente entre elle et lui.

Elle, fuyant rapide et comme avec des ailes, Lui, tigre bondissant qui chasse les gazelles, Au travers d'un désert hérissé de rochers Ils allaient, par moments l'un à l'autre cachés; Et lui sentait parfois, ainsi qu'une brûlure, Le parfum que livrait au vent sa chevelure, Tandis que loin toujours, toujours le devançant, Sur ce désert en feu, mirage se dressant, Elle laissait flotter, manteau d'or et de moire. Ses cheveux qui dans l'air lui faisaient une gloire.

Le ciel était torride et le sable aveuglant ; Elle glissait d'un vol qui devenait plus lent. Or un bois apparut, où, dans son ermitage, Sous les arbres priait un brahme de grand âge ;

86 l'illusion.

Et franchissant le seuil, ainsi qu'à l'Orient

La candide splendeur du matin souriant,

Elle s'arrêta droite en face du vieux sage ;

Et lorsque celui-ci, relevant son visage,

Eut vu ce corps en fleur, de l'éclat des jasmins,

A son front il porta la paume de ses mains

Et, se courbant, lui dit : « Sois bénie, ô Déesse

Dont la venue est pour mes yeux une caresse ;

Ta joue est en sueur, tu palpites d'émoi ;

Serais-tu donc mortelle? alors, Vierge, dis-moi,

Vierge aux regards d'enfant, toute nue et si chaste,

D'où tu viens, quelles sont ta naissance et ta caste? »

L'Apsara doucement lui demanda du lait,

Et le vieillard trembla, tandis qu'elle parlait :

« J'ignore qui je suis et comment j'ai pu naître.

Qui peut dire comment et pourquoi naît un être !

ITn matin, j'ai fleuri sur l'abîme profond ;

Les Dieux en nous créant voient-ils bien ce qu'ils font ?

Un délire est entré dans Le rêve des choses,

Et je les trouble aussi, sans en savoir les causes. »

Le sage, enveloppé par le charme fatal De ce beau corps, pareil à l'arbre de santal,

l'enchantement de siva. 87

Ivre, comme ébloui, sans bouger devant elle.

Lui murmura : « Splendeur immortelle ou mortelle,

Dont, si calmes et doux, les moindres mouvements,

Glissent harmonieux, onduleux et charmants,

Le rythme qui régit les danses des étoiles

N'égale pas celui qu'à mes yeux tu dévoiles!

Vierge, les Livres saints, tous les Védas, c'est toi !

Ta beauté, c'est le Rythme éternel et la Loi !

J'ai vécu toujours pur ; mon âme s'est trompée :

Ton regard entre en moi, perçant comme une épée,

Plus fort que n'est ma force et déliant mes vœux,

Et je voudrais mourir en touchant tes cheveux.

Dans le ciel de tes yeux rit la seule lumière ;

Je fais le sacrifice et je dis la prière :

Ou'obtiendrai-je par eux que ne vaille ton corps ?

L'hymne saint du matin ne vaut pas les accords

De cette voix d'enfant me demandant à boire;

Le flamboiement du ciel brûle moins que ta gloire... »

Le vieillard se traînait, rampant sur les genoux, Et ruisselant de pleurs qui lui paraissaient doux, Quand Siva, se ruant devant l'anachorète, Férocement cria, l'ayant pris à la tête :

« Ou'oses-tu bégayer, vieillard lubrique et fou ? » Le roula sous ses pieds et lui tordit le cou ; Et le corps disparut, consumé par la flamme.

Et Siva, la cherchant, ne vit plus cette femme : Il prononça des mots magiques, pour la voir; Mais, vaincu par l'amour, il était sans pouvoir; Et lâche alors, afin de retrouver sa trace, Il implora les Dieux et leur demanda grâce.

Et voilà que, plongeant ses yeux de toutes parts.

Il aperçut, fuyant au loin, des léopards;

Et ces bêtes passaient ainsi qu'une rafale :

Elle était sur l'un d'eux, superbe, triomphale,

Et, d'un bras enroulée à son cou tacheté,

Etendait de son corps la fière nudité,

Et, telle qu'un rajah qu'une troupe protège.

Entraînait à sa suite un bondissant corti

De tigres, de lions et de lynx, dont les voix

Rugissaient et tonnaient dans l'épaisseur des bois.

La Vierge souriait parmi cette tempête :

Des oiseaux bleus volaient en cercle sur sa tête

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