‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 63 sur 85 · I . ' E N C H A N T E M K N T DE SI VA · texte numérisé non relu

I . ' E N C H A N T E M K N T DE SI VA

Pour ombrager son front de fatigue pâli, Grand parasol couleur de lapis-lazuli.

En les suivant des yeux, Siva vit d'une roche, Comme le soir tombait, que la mer était proche ; Et par elle effarés, ces fauves, ces oiseaux Tumultueusement vaguaient dans les roseaux...

Le Dieu d'un prompt élan atteignit le rivage, Et la Femme plongea dans l'abîme sauvage...

Et la mer était sombre et roulait des sanglots. Siva, dont la douleur hurlait comme ces flots, La nuit étant venue, aperçut de la dune Sur les eaux palpiter un clair lever de lune : Et c'était elle encor, montant du gouffre amer; Et s'élançant vers elle, il marcha sur la mer.

Elle glissait, lumière ardente, sur les vagues ; Et les flots adoucis calmaient leurs plaintes vagues ; Sur ses pieds blancs les flots qui s'étaient apaisés Semblaient éparpiller des essaims de baisers, Comme des papillons volant sur des fleurs pâles : Et dans la mer coulait un long fleuve d'opales.

go L ILLUSION.

Et, lé Dieu s'avançait infatigablement ; Et, l'attirant toujours comme le fer l'aimant, La Vierge paraissait une colonne en flamme Qui dansait, descendait et montait sur la lame ; Et la poursuite ainsi dura jusqu'au matin, Où tout à coup la Vierge, à l'horizon lointain, Alors qu'un peu de jour aux ténèbres se mêle, Se fondit dans l'aurore adorable comme elle. Et lorsque le Dieu sombre eut cessé de la voir, Le ciel, qui s'éclairait, à ses yeux se fit noir; Et tout autour de lui la mer comme une chienne Aboyait, unissant ses fureurs à la sienne...

Mais, regagnant la plage, il vit que d'un rocher Des singes se glissaient, cherchant à se cacher, Et roulaient, et rampaient, et guettaient une proie Puis il les entendit pousser des cris de joie Si stridents et si fous, qu'il se dit : « Elle est là!> Et d'un long beuglement d'amour il l'appela.

Sur la rive en effet contre un arbre appuyée. De ses deux bras couverte, et pudique, effrayée, Elle avait des frissons, comme si sur sa peau

L'haleine était déjà du monstrueux troupeau...

Et plein d'éclairs, typhon écroulé sur leurs têtes, Siva saisit, tordit, broya toutes ces bêtes, Et rouge du sang vil qui coulait de leurs corps, Il dansa, trépignant et chantant, sur les morts.

Elle les regardait songeuse : et dans la femme Obscurément passa comme un regret infâme; Et Siva décela sous sa pure beauté Tout un fonds ténébreux de bestialité.

Il n'en fut que plus ivre et plus ardent peut-être En son désir toujours croissant de la connaître. Elle ne bougeait plus, mais d'un regard humain Contempla le grand Dieu qui lui prenait la main, Et, bien qu'il fût la Mort, se mit à lui sourire.

— Or, comme il l'étreignait, voilà que son délire

Se fondit tout à coup ; et ce fut le réveil !

Ses yeux troubles semblaient sortir d'un lourd sommeil

Et d'un songe où longtemps avait erré son âme ;

Et gisant à ses pieds, au lieu de cette femme,

Coulait et s'étalait, infect et repoussant,

Tout un putride amas de chair, d'os et de sang.

« O mensonge, dit-il, infection immonde,

Te voilà donc, objet des délices du monde !

L'Illusion, voulant me troubler, t'envoya,

Fantôme cher à ceux qu'égare la Maya.

Je suis l'Etre qui sait que tout n'est qu'apparence,

Et que tout passe et meurt, l'ivresse ou la souffrance,

Et que tout amour ment pour être un créateur :

Je reste, seul réel, le calme Destructeur.

O Nature, dont luit splendide la surface,

Aux yeux que j'ai fermés tout ton néant s'efface.

Danseuse aux voiles d'or, dont le corps radieux

Tourbillonne devant les hommes et les Dieux,

Et dont la vanité dans la leur se reflète,

Sous tes gloires je vois se dresser ton squelette...

Mais ta vraie et durable image, la voilà.

Néant que le Désir à mon esprit voila !

Et sous l'arbre sacré l'Ascète au front livide, Siva, se replongea dans le gouffre du vide.

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