VERS DORES
Des vers retentissants valent-ils le silence D'une âme qui remplit son devoir simplement, Et, pour autrui toujours pleine de vigilance, Trouve sa récompense et sa joie en aimant ?
La splendeur de la forme est une corruptrice ; Les ivresses du beau rarement nous font purs : Recherche désormais une autre inspiratrice Que la Vénus aux yeux changeants, tendres ou durs.
Accomplis ton devoir, car la beauté suprême. Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps : La statue idéale, elle dort en toi-même ; L'œuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.
VERS DORKS. 119
Le saint est le très noble et le sublime artiste,
Alors que de sa fange il sculpte un être pur,
Et tire un être aimant d'une brute égoïste,
Comme un sculpteur un Dieu d'un lourd métal obscur.
L'humble héros qui lutte et qui se sacrifie, S'offrant à la douleur, à la mort sans trembler, Seul t'apprendra les fins augustes de la vie ; Et c'est à celui-là qu'il te faut ressembler.
Des tristes, des souffrants, de tant d âmes qui pleurent Approche avec amour, et les viens relever : C'est en luttant, souffrant, en mourant comme ils meurent, Qu'ils t'ont permis de vivre et permis de rêver!
Regarde-les parfois entr'ouvrant leurs yeux mornes Sur cette vie étrange et terrible pour eux. Que ta religion soit la pitié sans bornes ! Allège le fardeau de tous ces malheureux !
De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie, Étant le châtiment de l'incessant désir ; Du fier renoncement de ton âme à la joie Goûte la joie austère et le sombre plaisir.
l'illusion.
Sache que les héros, les saints, tu les imites. En détruisant en toi l'égoïsme d'abord ; Meurs à toi-même, afin de vivre sans limites : Toute âme pour grandir doit traverser la mort.
Connais du vrai héros la volupté profonde ; Libre de sentiments égoïstes et bas, Sentant battre ton cœur avec le coeur du monde, Habite un lieu divin où la peur n'atteint pas.
Quand à l'âme de tous ton âme est réunie, Si bien que leur douleur est ta propre douleur, Alors tu fais ta vie immortelle, infinie, Plus large aussi ta joie en y mêlant la leur.
Oui, ta vie est sublime, est harmonique et pleine. De cette heure où ton être étroitement confond Sa destinée avec la destinée humaine, Et rentre, goutte d'eau, dans l'Océan profond.
a! rai ris d' Al-Ghazali1. — Quatrains d'Omar Kheyam.
Cantique des Cantiques. — U Idole.
1. /.enterre, éditeur. — Un vol. petit in-12 de la collection elzévirienne.
2. Ce volume contient surtout la seconde édition très augmentée des quatrains d' Al-Ghazali, parus à la même librairie en 1896.
L'auteur les attribue au philosophe persan Al-Ghazali, qui naquit en l'an 450 de l'hégire, et vivait ainsi au XV siècle de notre ère. Ce philosophe, dont le nom est à très peu près celui de l'auteur, et dont la pensée et la vie paraissent avoir ressemblé à sa vie et à sa pensée, n'a pas laissé de vers.
Si l'auteur a adopté cette forme des quatrains, c'est qu'elle était alors l'une des formes préférées de la poésie persane. Al-Ghazali eut pour contemporain Omar Kheyam, dont on connaît les quatrains immortels.
Les quatrains d'Jïl-Ghazali
Lï amour de la femme.
O mon âme, écoute : c'est l'heure Où la lune à travers les cieux Soupire un chant délicieux, Comme un chant de flûte qui pleure.
Avant que la Mort lève, inquiétant mystère, Le rideau des secrets que Dieu cache à la terre, Aime, et ne cherche pas d'où ton être est venu, Xi ce qui doit l'attendre au fond de l'inconnu.
Je rêve d'un amour étrange et sans pareil, Fait d'adoration très tendre, un peu mystique, Presque semblable à des caresses de musique; Je rêve d'un amour qui n'ait pas de réveil.
Offre tes seins, ta joue en flamme Aux souffles de la nuit d'été :
Dans la nuit j'ai versé mon âme Pour la mêler à ta beauté.
Une coupe de vin, quelques fruits, et pour table Une prairie en fleurs, et la bouche adorable De l'amie, et ses yeux mi-fermés de langueur : — Alors je sens, Allah, Ton baiser sur mon cœur.
La pleine lune avec son paie enchantement
Extasiait la terre et charmait toutes choses:
Les rossignols pleuraient dans le harem des roses;
Et nos cœurs dans la nuit se fondaient en aimant.
Fraternise, ô mon âme, arec les astres d'or.
Ames aussi, brûlant par la nuit infinie ;
Brûle comme eux. palpite, aime et souffre, aime encor
Avec l'aube et les soirs sublimes communie.
EN OKIKNT. 125
Sons, lignes ou couleurs, tout rythme est une fête Je suis l'être pourtant que peut endolorir La douceur d'un regard, et qui se sent mourir A l'éclat meurtrier de la beauté parfaite.
Un vieux sage m'a dit que l'amour est un songe, Mais que rien comme lui n'est divin par moments; Un vieux sage m'a dit que si tout est mensonge, Il n'est rien d'aussi beau que celui des amants.
Mon âme est un Sultan, et mon corps est sa tente; Et le Sultan sans peur, bien qu'il soit dans l'attente Du meurtrier qui doit le frapper quelque jour, Ecoute en souriant des musiques d'amour.
Afin d'éternisé:- le mal et la douleur, Xous baisons en tremblant la surface et la Heur D'un corps mortel qui loge en lui la pourriture, Tant la surface est tendre et douce l'imposture !
Si tu m'aimes ou non, je ne le veux savoir ; Je t'aime et m'en contente, et ne sais qu'une chose. C'est que ton corps exquis est doux comme la rose Qu'en rêvant je respire et baise tout un soir.
Pour dissoudre ton corps et pour tuer ton àme, La Mort sait ainsi prendre un visage de femme Avec de grands yeux purs et pareils à des fleurs, — Et tu baises les yeux infâmes dont tu meurs.
Lune, tête de mort illuminant les nuits. Tu nous viens enseigner comme tout est mensonge. Lune qui fais les cieux plus tendres, quand tu luis Sur nos amours, et fais plus divin notre songe.
L'amour m\
Rien donc ne m'aura su rassasier jamais De ce qui m'attirait jadis et que j'aimais: J'avais demandé trop aux lèvres de la femme : Seul l'Océan d'amour, Dieu, peut remplir une àme.
Au sein de l'Océan la goutte d'eau gémit; L'Océan lui répond : « S'il est quelque distance Entre nous deux encor, c'est ton cœur qui la mit : Meurs, et tu seras Dieu, rentrée en Ma substance. »
Vis d'adoration, vis d'extase et d'amour! Aime, désire et souffre, et fais que chaque joui- Ton cœur s'ouvre plus large à des amours plus grandes! Prends sa joie au soleil, et qu'à tous tu la rendes!
Au sein des mers, au fond du ciel, partout je vois La végétation de Ta vie infinie Soumise au rythme, au nombre, à la loi d'harmonie — Et c'est pour T'imiter que je scande ma voix.
A l'origine était le Rythme, et lorsque Dieu Fit se cristaliser ces îles du ciel bleu, Les étoiles, déjà le Rythme était en elles, Et tout vibre, et tout vit par ses lois éternelles.
Féerique et remplissant l'espace d'étincelles, Le Ciel est un oiseau d'azur qui bat des ailes Sur la route, Seigneur, que lui montra Ta main Quel but poursuit son vol? Où sera-t-il demain?
Comme un nuage d'or en la pourpre du soir, Allah, l'univers roule au fond de Ta pensée : Tel que la mer en feu par le ciel caressée; Par Toi transfiguré, mon rêve est Ton miroir.
Je suis l'Infini vague et suis le Temps sans bornes Mon rêve a fait fleurir les éternités mornes; Je suis l'Amour et suis la Mort, le gouffre aimant D'où le néant prend l'être et surgit un moment.
Le nuage sait-il la force qui le pousse, Force terrible un jour, un autre calme el douce î De vous maudit une heure, une autre heure boni, Me connaissez-vous mieux. Moi, le Souffle infini?
EN OKIKNT. 129
Le doute.
J'avais la foi jadis et n'ai plus que le doute;
Je nie sens, pour agir, moins allègre et moins fort,
L'arbre de la science est l'arbre de la mort,
Et ses fruits sont amers à celui qui les goûte.
Éphémère témoin de l'histoire des cieux, Je contemple, étonné de leurs métamorphoses, L'Infini qui voit naître et mourir tous les Dieux, Et fait pour le néant se lever toutes choses.
Sans mon assentiment, Allah, Tu m'as fait naître, Et je vais redescendre en l'inconnu béant, Avant d'avoir compris le secret de mon être, Dont la grandeur m'étonne autant que le néant.
Allah, j'ai médité sur toutes Tes naissances, Sur Tes aspects divers, renouvelés sans fin, Et Te voyant souffrir sous ces mille apparences, J'ai partagé l'horreur de Ton néant divin.
Lien mystérieux du néant et de l'être
Amour, oh ! Pourquoi donc m'avoir fait apparaître
Fantôme aussi parmi ces fantôme divers,
Et comme eux étonné par ce vague univers.
O Mort blême et glacée, et qui répands 1 effroi. De tout être ici-bas repoussée et honnie, O Mort, pour ta pitié cependant sois bénie ; Car le bétail humain n'a de repos qu'en toi.
Ta place, ils la prendront, ceux qui viennent de naître. Tes fils, jeunes et forts, les sens-tu, triomphants. T'écarter, comme toi jadis, enivrés d'être? — « Va-t'en, me dit la Mort, tu gênes tes enfants! »
Les mondes engloutis en Ton éternité.
Évanouis en Toi, qu'auront-ils donc été ?
Un rêve, la lueur d'un éclair bleu qui M
— Pourquoi ce trouble vain un moment dans l'espace:
EN ORIKN'T. 131
Ta passion divine est pareille à la nôtre : Pourquoi dans Ton cerveau courent ces astres fous ? Et Ton âme infinie, Allah, n'est donc pas autre Que celle qui s'agite et se tourmente en nous?
Animal monstrueux qu'agite une âme obscure, Monstre muet, comment, ô ma mère, ô Nature, Suis-je ta conscience et ton verbe, et pourquoi Sembles-tu ne penser et ne parler qu'en moi ?
Inconscients, parfois hallucinés et fous,
Les pauvres animaux sont avec leur folie
Le rêve obscur d'un Dieu qui se réveille en nous,
Et s'épouvante alors de son œuvre accomplie.
Certains soirs où les sens s'exaltent, l'univers Paraît une œuvre encor divine et magnifique ; Et les soupirs du vent ont la douceur des \ Et les lueurs du ciel semblent une musique.
Les êtres pour le sage ont l'aspect de fantômes Vaine agitation de forces et d'atomes, Un mouvement sans but tourmente l'univers, Que sans but réfléchit l'eau calme de mes vers.
Tu sais le dénouement et la scène dernière : Plus de dents, de regards, de paroles, — plus rien. Une minute encor goûte et bois la lumière, Médite ou rêve, agis surtout, et fais le bien.
La pitic du renoncement.
Qu'une nouvelle vie aimante en toi commence : Multipliant en toi la joie et les douleurs, Vois dans l'Humanité comme ton être immense, Et fais tiens ses espoirs, son ivresse et ses pleurs.
Mon âme était tombée en un séjour étrange, Dans l'ordure et le sang, dans la nuit et la fange, Et c'est de là pourtant qu'elle est montée un jour Pour son ascension sublime vers l'amour.
Consacrant tout ton être à l'Idéal suprême, Combats sans nul espoir ni souci de toi-même Et, vaincu, garde encor la fierté de tes yeux, Car tu fais œuvre sainte en la place des Dieux.
Oh ! les voyants, les fous, les saints hallucinés,
Nous leurs devons notre âme et le peu que nous sommes,
Et ce tourment auquel ils nous ont condamnés,
Étant des animaux, de devenir des hommes.
J'ai plané dans les airs, j'ai nagé dans les ondes, J'ai transmigré partout; du sein des mers profondes, Pour monter vers le jour j'ai fait de longs efforts ; J'ai déjà revêtu plusieurs milliers de corps.
La Xature accomplit sans morale et sans goût Son œuvre indifférente au beau pur comme au juste Et c'est nous qui créons ou qui recréons tout, Toute vertu sublime et toute forme auguste.
Oui renonce à sa vie étroite et sait mourir Aux royautés du monde, est le Roi que j'envie Oui, pour aimer plus fort, accepte de souffrir. Conquiert, amant heureux, le secret de la vie.
Bouddha, maître sublime, ô le plus saint des maîtres. Fais-moi riche de ta sagesse et de tes dons, Donne-moi ta douceur tranquille, et tes pardons. Et ton mélancolique amour pour tous les êtres.
Que peux-tu désirer, cœur plus grand que le monde, Hors d'aimer, d'être fou d'amour, d'aimer sans lin, Et d'alléger parfois la misère qui gronde Chez ceux dont l'âme a soif et dont le corps a faim ?
Tout le ciel se reflète au fond de ta prunelle. Participe à la Vie immense, être d'un jour: Par la science, ou par le rêve, ou par l'amour, Etre éphémère, en toi mets la Vie éternelle.
KN OKI ENT. 135
Rends familier ton rêve avec l'éternité; Accoutume tes yeux au gouffre de l'Espace, A tout cet effroyable inconnu, qui dépasse L'habituel courage humain, si limité.
Effet mystérieux de l'infini des causes,
Quand tu te sentiras un avec toutes choses,
Avec le ciel, avec la terre dont tu sors,
Tu ne t'effraieras plus de l'ombre où vont les morts.
Libérant ton esprit de l'effroi du trépas, Parmi les purs, les saints dont la vie est profonde, Communiant sans cesse avec l'âme du monde, Habite un lieu sublime où la peur n'atteint pas.
Pour le contemplatif de la vie éternelle, Perdu dans la Substance et comme éteint en Elle, Demain n'est pas, non plus qu'hier ni qu'aujourd'hui Et les mots vie ou mort n'ont plus de sens pour lui.
Soîis le Ciel du Nord. — En Orient. — La Forêt brahmanique. — L Illusion. — Le Cosmos.
I. Lemerre, éditeur, un vol. in-16. La Gloire du Néant, seconde édition, revue et augmentée du Livre du Néant, paru en 1868, à la même librairie.
Sous le Ciel du Nord
L'Infini sur ma tête, au-dessous l'Infini encore, et au milieu ce bruit des rues, ces hommes et ces femmes, ces fanges: quel rêve! Et qui le fait donc? Moi, mon cerveau malade, ou à la fois le cerveau de lJInfini malade et le mien!
Etainsi les innombrables etformidables forces de l'Univers, les forces de la Terre et du Ciel en travail pendant l'immensité des siècles, pour aboutir à cela, à ce chaos toujours, à ces platitudes et à ces misères, à ces douleurs et à ces crimes, à ces combats féroces entre les races, les classes, les espèces, tous les êtres, — qui n'auraient eu, et si simplement, qu'à ne pas être!
En pleine mer, j'ai souvent pris plaisir à descendre par la pensée dans le gouffre qui était sous moi, dans ces profondeurs insondables, où nagent des monstres inconnus, où s'épanouissent des fleurs et des coquillages ignorés, et où le remous par instant soulève de blancs cadavres, restes d'anciens naufrages. La terre, comme un vaisseau, nous porte, et, au-dessous, qui osera sonder l'abîme horrible, silencieux, où flottent tant d'éternités mortes et d'antiques cieux naufragés?
Dans ces millions d'étoiles flottant par l'infini régnent sans doute aussi la douleur et la mort : et qui croirait, à voir la paix du ciel, que palpitent en lui tant de choses blessées?
Pour qui est ce monde? Pour nous? Mais à peine arrivés, nous ne songeons qu'à nous distraire, qu'à nous arracher au lourd ennui devivre. au poids des heures monotones.
Pour Dieu? Mais quel est le Dieu qu'un tel spectacle amuse?
Tel qu'un enfant, la nuit, perdu dans une forêt, et qui frissonne et tremble devant l'inconnu des ténèbres, dans cette forêt de l'infini, dont les cimes sont fleuries d'étoiles, parfois je marche égaré et comme fou, épouvanté de son silence et des regards muets que me jettent les choses.
Oh! ne devrions-nous pas, nous sachant irrévocablement mortels, vivre comme des condamnés, qui dans l'horreur de l'exécution prochaine, tourmentés, meurtris par les bourreaux, et tout affamés de tendresse, se rapprocheraient, seserreraientcœur contre cœur, par un mouvement de désespoir et de pitié mutuelle? Ne devrions-nous pas, communiant à la même coupe d'amour, de douleur et d'effroi, passionnément, frénétiquement à certaines heures nous chérir les uns les autres, goûtant la sombre extase que donnait aux martyrs chrétiens ou aux victimes de la Terreur l'entrée dans ia
mort d'une foule exaltée tout entière par l'épouvante et la commisération réciproque d'aussi terrifiantes angoisses ?
Le fond des choses est inquiétant; mais la surface nous rassure, et nous nous laissons prendre aux éclats de rire du Soleil.
Mère pour les uns, marâtre pour les autres, pure et impure, belle et hideuse, tendre et cruelle, adorable et haïssable aussi. Nature, qui aimes et qui tues, qui tues et qui aimes, oui, le Sphinx est bien ton image : tète de femme et corps de bête!
Isis, que caches-tu? — Est-ce ta laideur?
Homme, bête impudique et lubrique, qui i
le Diable, le fis cynique, immonde, si parfaite-
ment à ton image, homme, ô brute obscure, adoratrice du Lingam, de Baal, des Dieux monstrueux et féroces!...
Homme, animal sublime, qui créas les religions saintes du Bouddha et du Christ, et rêvas les Vierges angéliques, mères adorables de Dieux aimants, animal sublime, qui créas la justice, le beau, le bien, la science, et sais vaincre par elle la Douleur et la Mort!...
Force universelle, toi qui animes et qui meus la matière, toi dont l'activité, la passion incessante se manifestent en des apparences si diverses, en mouvement, en électricité, en lumière, dans la danse des mondes ou celle des atomes, dans le flux et le reflux des êtres, poussés vers la vie par l'amour, repoussés hors d'elle parla mort, ô Force universelle, tu fais l'incendie magnifique des soleils d'or et des étoiles; tu es la foudre et l'orage, et l'aurore boréale frissonnante d'éclairs, et l'air par qui nous vivons et brûlons; tu es la lumière et l'ombre; tu es la fleuret le poison ; tu es le foyer d'où toutes les créations et tous les Dieux jaillissent, tels qu'un tourbillon d'étincelles ouïes
lueurs rouges d'un volcan. Ton sang est le sang de nos veines, mais ta Pensée serait-elle en nos pensées, quand elles se débattent et roulent dans la démence, dans la nuit et l'horreur de la folie ou du crime ?
Femme, si j'osais, j'ouvrirais ta chair, et, mettant à nu ce qu'elle cache d'ordures, je ferais de dégoût reculer tes amants. — Mais, a la surface, resplendit l'illusion magnifique, le radieux mensonge de ta beauté; et cette beauté, faite de choses repoussantes, cette illusion et ce mensonge, nous font plier les deux genoux, pâlir, balbutier, mourir!
Et la femme répondit tranquille : « C'est de cet intérieur qu'est sortie ta pensée
Au cimetière des Aliscamps, les amants se posent sur les tombes.
Au cimetière des Aliscamps, comme un fantôme, la Lune monte; la Lune au visage de morte, la Lune morte pleure et soupire, et, silencieuse-
ment, en pluie de perles, ses larmes coulent sur la terre.
Au cimetière des Aliscamps, les hauts peupliers gémissent, droits comme les vivants sous le ciel; et dans leur allée frissonnante, coupée de clartés et d'ombres, sur les tombes les amants rêvent, les amants unissent leurs lèvres, entremêlent et fondent leur âme en l'extase de baisers mortels.
Au cimetière des Aliscamps, j'ai vu l'image de la vie : le jardin du monde est un beau cimetière, où l'Amour, l'adorable Amour, se pose et rêve sur les tombes.
La Terre brûle comme une amante. Le Soleil de baisers la couvre, l'étouffé, l'oppresse; elle le veut encore, toujours et sans fin le rappelle. — Aimez donc tous, aimez ainsi: brûlez ainsi, chairs des amants. Ayez votre heure d'illusion, votre part du divin mensonge; un instant dans vos bras mortels enfermez, pressez, étreignez l'immortelle beauté du néant!
La tète de mort, elle éclate de rire, au souvenir
de la vie terrestre. Au souvenir de ses passions, de ses rêves, de ses amours, la tête de mort, elle éclate de rire. Elle se rappelle ses orgueils, ses croyances, et ce qu'elle nommait ses pensées, et elle éclate de rire, l'horrible tète de mort, pendant que les vers qui grouillaient en elle la quittent, ayant fini leur œuvre.
Je me contredis à toute heure : mon âme est comme Tonde, mobile et changeante, parfois lumière et or, reflétant un grand ciel d'azur, parfois livide, sombre, glacée, morbide, triste comme un marais d'automne, fouetté par une pluie grisâtre ou par un vent funèbre et gémissant,
Que de ténèbres j'ai traversées, que d'épouvantes et de souffrances ! Et malgré elles cependant, et de la nuit du gouffre, je suis remonté à
la surface : — j'ai revu le sourire de l'enfant, la candeur des vierges, la sainteté des mères, la grandeur des héros, l'œuvre lumineuse du génie. toutes Les clartés de l'âme humaine : — et j'ai
SOTS LE CIEL Dr NORD. 147
douté de l'omnipotence du Mal, comme jadis j'avais douté de celle du Bien, de la pureté, de la bonté chez les êtres.
Un mystèrere pose, un mystère d'amour, au fond de certaines fleurs et de certaines nuits tièdes; mais les mots malaisément expriment ce qu'enseignent les choses silencieuses.
Et un soir, je regardais longuement ton visage, et des larmes montèrent à mes yeux, larmes douces, larmes d'amour, chaudes comme une pluie d'été, larmesquidébordaientdutrop-pleindemoncœur...
Mais n'étaient-elles pas aussi d'angoisse et de mélancolie, à la pensée que la beauté pure, la beauté tendre et frêle de ton visage, et les fleurs mystiques de tes yeux étaient offertes à la vie, au souffle flétrissant de la vie, qui fane et qui tue, de la vie amère, et pourtant quelquefois si douce. — comme ce soir l'étaient mes larmes?
La tristesse de Salomon fait l'affliction de son peuple. Toute puissance est en lui. Sur un trône d'ivoire et de pierres précieuses, le Roi brille, comme une lumière. Il a conquis toutes les gloires ; il possède tous les trésors. Il a le don de poésie; il détient les secrets de la science; il commande aux Génies de la Terre, de l'Eau et du Ciel ; il comprend le silence des plantes et le langage des oiseaux; il entend la musique des astres, il perçoit la danse des atomes.
Et cependant sous sa couronne, dont les pierreries étincellent, le grand Roi penche sa tète pâle; sous son triomphal manteau d'or, il fléchit ses maigres épaules ; il médite, il rêve et il pleure; et le chant des oiseaux et celui des étoiles, et l'enfant merveilleuse aux tendres veux de fleurs qui. assise sur les marches du trône, fait vibrer délicieusement pour lui les cordes d'un luth surnaturel, rien ne le charme, ne L'émeut, ni ne le peut distraire.
11 sait que tout est vain, gloire, grandeur, science et amour; il sait que tout est illusion et songe, et qu'en ce monde tout doit périr ; et lui. le plus
puissant et le plus aimé des Rois, devant qui, un soir de jadis, comme une hirondelle, tourna dans une danse ineffable la voluptueuse Reine de Saba, il pleure sur l'universel néant et sur sa propre vanité, sur l'écroulement de lui-même.
Je ne sais où je suis, qui jesuis;jenesaisqu'une chose, c'est que je suis homme, ange et bète, lumière et boue : la chose, après Dieu et la Nature, la plus incompréhensible, — peut-être aussi la plus vide qui soit.
L'éternité est un infini, et qu'un infini pourrait seul remplir; — et pour le remplir, ô mon âme, tu n'as que tes lâchetés, tes misères, tes petitesses.
Si l'homme est fils de Dieu, je ne comprends plus la laideur, la bassesse humaines, cette bète qui sommeille ou rugit en nous; si l'homme est fils de la Matière, d'une Matière sans âme ni peu-
sée, je ne comprends plus sa pensée, son âme, ses besoins d'infini, ses rêves sans limites.
Souviens-toi que tu dois mourir et sans doute mourir tout entier, corps et àme.
Hàte-toi donc, gorge-toi de lumière, soûle-toi d'amour et de beauté! Avec le vin du rêve, emplis d'éternité et d'infini les courtes minutes de ta vie terrestre ! Le condamné à mort peut demander un repas royal : demande un repas divin; mais hàtetoi, car l'heure de l'exécution approche.
Ce qui fait la grandeur de l'Amour, sa sublime et religieuse horreur, c'est qu'il perpétue la Vie. la Pensée, l'Esprit et Le Sang. Dieu en ses milliers de formes.
Aussi, pour les noces du Masculin et duFémimn éternels, le ciel nocturne, les merset les forêts, tout tressaille, chante, s'illumine: l'air est tiède; les étoiles brillent, comme des veux brûlants de désirs; la mer caressante baise la plage, et chante, paisible, une chanson vague, qui berce et alanguit
L'âme; le clair de lune bleu enveloppe les bois; tout se tait; et les fleurs se meurent dans la nuit, les soupirs des fleurs montent dans la nuit, leurs chauds soupirs, leurs parfums lourds, où leur cœur s'exhale et expire de volupté.
O Hymen, ô Hy menée! L'Amour recrée ce qu'avait tué la Mort; mais, chose effrayante! c'est pour elle de nouveau qu'il travaille et refait son œuvre.
Aussi ceux qui aiment, de peur qu'ils n'hésitent sans doute, comme les initiés du Vieux de la Montagne, sont-il voués à l'ivresse !
Les fleurs, le vent du sud, la lune d'été ont versé leurs poisons subtils; et, complices du Destin dont ils seront bientôt les victimes, ayant bu le fatal et délicieux breuvage, les pâles amants s'étreignent en de mortels baisers, et malgré eux, parfois, évoquent de nouveaux êtres à l'étrange mystère de la vie.
Pourquoi né dans ce siècle, non dans un autre? Dans cette patrie, non dans telle autre? De tel et telle, et non d'autres? Pourquoi ma forme, ma pensée, et non celle-ci ou celle-là? Pourquoi n'être
pas de race jaune, avec l'oeil oblique, déformant la vision du monde, et des idées mongoliques, des rêves de Dragons au rictus terrible, de Dieux féroces, à corps de monstres?
Ainsi ma pensée, ma forme, sont la résultante du milieu spécial dont je sors ; et c'est toute une part de fatalité dans ma vie physique, intellectuelle, morale; mais je me révolte contre les opinions, les jugements des miens, de mon pays, de ma race; et c'est ma part de liberté.
Les Stoïciens, race superbe, hommes d'opposition redoutable! César, le Jupiter terrestre, et Jupiter, le César d'en haut, semblent complices. Où fuir ? où se réfugier? — En soi-même. — L'homme, en son âme, se peut créer un monde d'idées pures, qui le console du réel. Oui. par son âme, il est libre. Quelle puissance lui ravirait cette liberté? Ni le Ciel ni la Terre ne peuvent l'empêcher d'être juste.
J'aime le Caire, cette ville de la Mort, et si, peintre, sculpteur ou poète, j'avais à reproduire
l'image du Néant, sur un trône d'ivoire exhumé du tombeau d'un Calife, je le placerais là, vêtu d'or et de pourpre, et tout étincelant d'escarboucles, de topazes brûlées et de rubis, comme resplendit chaque jour cette mélancolique cité sous l'or de son soleil ou sous l'incendie de ses couchants. La Mort, elle est ici partout visible: à l'horizon, les Pyramides, ces vieux monuments de sa gloire, se dressent entre le désert où elle règne, taciturne et formidable, et l'îlot vert, la plaine étroite, où rit et frissonne la Vie; à l'Est, s'effritent mélancoliquement, croulent les tombes des Califes: au Sud, celles des Mameluks, et qui bientôt ne seront plus que poussière, comme les corps autrefois somptueux, quelque temps enchâssés en elles. Hors de la ville, de toutes parts, de hautes collines de débris, détritus de mille générations disparues, et des tombes bossuant la terre, des tombes à l'infini, d'une blancheur de chaux aveuglante au soleil, ou qui luisent pâles sous la lune, beaucoup crevées, affaissées, sans nom, et dont les ossements et les cendres sont déjà mêlés à ce sable jaune, au néant du désert.
J'étais dans l'abîme, je dormais dans l'abîme, et de l'abîme je suis monté au jour; j'ai conquis ma dignité d'homme. — avant de rentrer dans l'abîme.
Sans L'orgueil, par lequel l'homme se considère comme un point central en l'Infini, « dont le centre est partout et la circonférence nulle part », comment, impuissant et débile, oserait-il quelque chose, et l'Univers ne l'écraserait-il pas de sa formidable immensité ?
Malgré le néant, où doit retomber ta personnehumaine, malgré les cruautés, l'ironie de la vie. puisque de tous les êtres, par un mv stère étrange, tu es le seul qui ait conçu l'idée de la vertu, l'idée du beau, et que ces idées te font grand et noble, garde précieusement cette noblesse qui f< Sors donc de L'animalité, sois vraiment homme.
c'est-à-dire un être nouveau, qui s'est trouvé devant le Destin formidable et n'a pas tremblé devant l'Infini, et est resté debout devant la Mort et l'a bravée, devant le Mal et l'a combattu, devant la laideur et l'a méprisée, et qui du Néant s'est délivre, comme Dieu, parla sublime gloire de ses rêves.
Il est plusieurs modes de délivrance : par le poison, le couteau, le vin, — modes vulgaires et trop faciles. Il en est d'autres : par le rêve, l'amour, la vertu, l'héroïsme, le sacrifice.
Sois bon toujours, sois aimant. Puisque la vie est un combat, et que l'odieuse loi du plus fort est la loi de l'univers entier, aie compassion des faibles, des petits qui succombent, recueille les blessés, adoucis les souffrances, console les misères, aime comme le Bouddha ou Jésus. Et sois poète aussi, crée de glorieux mensonges. Parle du bien, proclame la splendeur du beau : — n'évite certaines fois que de parler du vrai.
Vis de toutes tes forces, souffre et pleure, saigne s'il le faut, mais vis et sois grand, et que pendant un instant, — oh! que ce soit ton orgueil! — par la magie du rêve ou les ardeurs de tes passions, le néant de ton àme puisse être, comme le Néant universel, sublime, magnifique et divin \
Nous sommes ici-bas pour nous donner une heure l'illusion de l'éternité, pour faire infinis nos désirs et nos rêves, malgré l'étroite limite où cette vie nous enferme, pour que la Nature prenne conscience en nos âmes de sa grandeur, de sa misère aussi, de sa réalité qui toujours se revêt de formes nouvelles et fugitives, si bien qu'éternelle elle meurt sans cesse, et que mourant sans cesse, elle reste éternelle.
Ce monde te lait horreur ou t'ennuie : en ton monde.
Un Orient1
L'ivresse de Djelal-ed-Din.
Le cœur du soleil palpite, palpite embrasé de désirs.
La mer, la large mer palpite, comme un cœur gonflé de désirs.
I. Sous le ciel d'Orient rayonnante est la vision du monde, non plus sombre comme elle nous apparaît trop souvent sous le ciel du Nord.
Cet intermezzo, c'est l'ivresse du poète qui en Orient, ébloui par l'ardente lumière et la splendeur des choses, partage le panthéisme des mystiques persans ou Sonfis, s'élève avec eux à l'amour extatique, à l'amour divin le plus brûlant que puisse atteindre l'âme humaine.
Mais de telles cimes rayonnantes, de telles illuminations, de telles joies, le doute un jour le fait retomber à la sagesse désenchantée, que traduisent les paroles d'Al-Ghazali.
Et cet intermezzo, attribué par l'auteur à Djelal-ed-Din et à ce dernier philosophe, ne semble que plus splendidement et peut-être plus douloureusement encore, exprimer la gloire du néant.
Et mon cœur, débordant de désirs palpite, se lamente et pleure1.
Le soleil est ton âme, les rayons du soleil sont les feux de ton âme, ô Amour, Amour éternel :
Les astres d'or sont tes pensées, la poussière d'or de tes pensées, ô Amour, Amour éternel ;
Le vent d'été est ton haleine, le souffle brûlant de tes lèvres, ô Amour, Amour éternel;
Les fleurs aimantes sont tes soupirs, sont tes regards et tes baisers, ô Amour. Amour éternel;
Et la femme est la fleur suprême, le plus ardent de tes baisers, Amour, ô Amour éternel !
Les âmes tournoient deux par deux, sont prises de vertige et tombent dans le tourbillon de l'amour.
Les mondes roulent emportes dans le tourbillon de l'amour.
Les flots se dressent éperdus, rugissant d'amour vers la lune.
t. L'auteur a tenté, en quelques-uns de ces petits poèmes, d'imiter ou rappeler la musique, le rythme des ohazfls persans.