EN OKI F NT
Dans le désert, les grands lions hurlent d'amour vers les lionnes.
Amour, orage tout puissant, tu fais à tous sentir ta force: saisis-moi, embrasse-moi, tue-moi, oh! foudroie-moi de tes éclairs!
Amour, vin étrange ! ceux que tu désaltères ont toujours plus soif après qu'ils ont bu.
Les roses, impatientes d'aimer, les roses déchirent leurs robes vertes, ouvrent leurs jeunes seins et les tendent vers les lèvres d'or du soleil.
Les roses, les lys pâles, les violettes se meurent consumés d'amour.
O Djelal-ed-Din, l'amour tue: tout ce qui veut aimer doit mourir. L'amour brûle, l'amour flétrit: le premier baiser de l'amour est le premier aussi que te donne la Mort.
La mer se dresse vers les cieux. Les forêts mon-
tent vers les deux. Les âmes s'élancent vers les cieux.
Allah! Allah! que cherchent-elles?
Vois comme peu à peu, ô Djelal-ed-Din, tues monté dans la lumière. Tu n'étais d'abord qu'un atome misérablede semence humaine. Des milliers d'éléments subtils se sont réunis pour former ton corps. Tu t'agitais dans les ténèbres: aujourd'hui tes yeux s'ouvrent à l'ardente clarté du soleil; tu vois le ciel et la terre; tu aimes et tu souffres, et tu sens, commme Allah, les passions s'agiter en toi. Dans ton cerveau les pensées flottent, comme les astres dans la nuit. Tu es initié au secret du monde. Les ailes immenses de ton âme. comme les ailes du Simourgh, parcourent sans effort le temps et l'espace : et il semble parfois que ton rêve étouffe en cet univers sans limites: ô miracle! tu n'étais pourtant qu'un atome misérable de semence humaine.
Pourquoi trembles tu devant la beauté d'un
EN ORIENT. I6l
sage ? Pourquoi pâlis-tu au son d'une voix ? Pourquoi es-tu pris de vertige en contemplant desyeux de femme? Pourquoi te sens-tu mourir en baisant des lèvres mortelles ? Les splendeurs de la beauté humaine récèlent donc d'effrayants mystères. ?
Au milieu du désert, je sais une eau bleue : ce sont tes regards, mon amour. Mes désirs sont les flamants roses qui s'y viennent désaltérer.
Les astres brûlent dans la nuit pour les rencontres des amants. Les fleurs se meurent dans la nuit pour le tête-à-tête des amants. La rose exhale ses parfums pour baigner l'extase des amants. Pour laisser parler les amants, la terre se taitdans la nuit.
Soleil, âme ardente, tu bois les fleuves, les lacs, la rosée de la nuit, le sang de la terre, les esprits des fleurs : tu bois notre vie, notre souffle.
O Soleil I tu as donc en toi l'insatiable désir des amants.
Aime, brûle, soupire, meurs de passion; sois comme le ciel d'été, au cœur rempli de feu, aux yeux remplis de larmes.
£ty une nuit) Allah dit à Pâme de Djclal-cd-Din : J'ai eu bien des naissances. J'ai eu de profonds rêves, qui vous seront toujours ignorés. Que savezvous de mes trésors, de mes mosquées, de mes palais ? Vous êtes la goutte d'eau : que connaissezvous des océans de ma Pensée ? Vous êtes l'atome : mais la poussière sait-elle les secrets du soleil ? La plante qui croît dans le désert, que connaît-elle, que peut-elle dire de l'immensité du désert ? Vous êtes pareils à des fourmis qui ramperaient aux pieds d'un roi. Ont-elles l'idée de sa puissance, de ses royaumes, de ses armées? Ont-elles l'idée de sa beauté, de sa grandeur, de son amour, et des rêves qui se déroulent dans Tin fi ni de sa peo
Je suis en tout, je suis partout : je suis la splendeur du soleil, je suis la clarté de la lune. Je suis la chaleur qui vous baigne, et je suis l'air qui vous fait vivre. Je suis la rosée pâle qui tombe des étoiles et pénètre dans le cœur des plantes. Je suis le rayon de la nuit qui coule aux profondeurs du sol et s'y cristallise en diamants. Je suis partout, je suis en tout : je suis le parfum dans la fleur, et suis la bonté dans vos âmes ; je suis le rythme dans vos poèmes; je suis l'harmonie dans les mondes. O Djelal-ed-Din, tu le sais, je suisla vie dans tous les êtres.
C'est moi qui fais naître et c'est moi qui tue. C'est moi qui dors et moi qui veille. Je suis la terre, l'eau et le feu, et le visible et l'invisible; je suis l'esprit, je suis l'amour, je suis la mort : que craignez-vous ? Quand je vous tue, n'est-ce pas en moi, en mon âme que vous tombez ?
O Djelal-ed-Din, je n'ai créé le monde que pour m'en donner l'illusion. Ton Ame est une étincelle de mon Ame, ta pensée est née de ma Pensée. Crée donc aussi, Djelal-ed-Din, crée et rêve, comme j'ai rêvé...
Les mondes et les âmes flottent dans ton sein. Déroule les poèmes qui dorment enveloppés dans le silence de tes rêves. Je t'ai donné la puissance créatrice, et le rythme, cette magie à laquelle j'ai soumis les cieux. Crée et chante; aime sans fin, ie viens me souvenir en toi...
O miroir de mes passions, miroir trouble de mes tourments, je viens me refléter en toi!
La sagesse ttAl-Ghazak
Quelle réalité donner à ce monde, dont la vie n'est qu'une suite de phénomènes, d'apparences, de visions chassant des visions?
i. Il y eut un philosophe de ce nom, qui, né en 450 de l'hégire et mort en 522, professa à Bagdad et adopta longtemps la doctrine des soufis, ou des panthéistes musulmans.
EN ORIENT. l65
Sur le damier de l'existence le Ciel se joue avec les êtres: et, la partie achevée, il les replace dans la sombre boite du néant.
Pour le sage, les réalités de la vie finissent par apparaître comme des visions dont il a peine à
saisir le sens.
Matière, d'où vient ta beauté? Qui a fait germer aux profondeurs du sol les fleurs mystérieuses des diamants, des rubis rouges, des bleues turquoises? Par quelle magie de la boue fangeuse la rose compose-t-elle la pourpre de ses lèvres!
Qui peut, 6 Allah, dévoiler tes secrets?- Dans
vJam dormait Judas près de Jésus, Nemrod et
: \braham, le Pharaon et Moïse. La même terre
nourrit la rose et près d'elle la plante vénéneuse.
l66 LA GLOIRE DU NÉANT.
Le sucre que le papillon vient boire sur la bouche des rieurs et le poison du serpent naja étaient unis d'abord dans la même goutte d'eau.
Quand tout désir sera-t-il éteint dans ton cœur? Quand laisseras-tu dormir au fond de ta Substance tous ces éléments subtils, dont la réunion a produit les êtres?
J'ai vu sur le sein de la Mort les tètes des Dieux anciens suspendues comme un collier de perles. J'ai vu les métamorphoses du Néant. Je sais que tout doit périr, le ciel, cette mosquée aux coupoles semées d'émail bleu, et le soleil, ce pieux dervisch. qui tourne dans une perpétuelle extase. Je sais que ce monde est folie, et qu'il est sans réalité: pourquoi s'étonner alors que mon cœur soit dans la tristesse?
Le monde, cette folie, nous a bien trompés : mais nous avons vu passer des formes, de beaux
EN ORIKNT. l67
fantômes devant nos yeux, et nous avons fait des rêves en les contemplant.
Chaque atome de l'univers contient le secret du soleil; chaque atome de l'univers garde le secret de l'univers.
Ta Pensée, cherchant à se connaître, a créél'univers; et, reflétée en ce miroir profond, n'a-t-elle pas tremblé de s'y voir?
La vérité est comme une mer, sans limite et terrible. Contente-toi de quelques gouttes d'eau venant d'elle, pour apaiser ta soif, et pour fertiliser le coin de terre où tu vis. Méfie- toi des rêves qui attirent, parfois égarent vers d'effrayants abîmes de vertige et de mort.
Laisse plutôt te guider ton cœur, qui soupire et qui dit: « Aime d'abord, et aime ensuite; aime pour être aimé, aime encore, sans être aimé. » Tu as cherché le secret du monde dans la nature.
l'école et la mosquée ; tu l'as cherché de ville en ville; tu l'as demandé aux sages; tu t'en es retourné sans réponse, triste, vieilli, fatigué.
Contente-toi, pour la fin de tes jours, des quelques certitudes qui te sont fournies par la science humaine, de parcelles de vérité, toutes appliquées au bien des hommes.
La forêt brahmanique.
O Infini, que nul ne peut comprendre, dit une prière indienne!... Ces étoiles, ces soleils, ces mondes, poussière lumineuse, où, poussière lumineuse aussi par le miracle de la conscience qui nous est un moment donnée, nous pensons, rêvons, jouissons et souffrons, toutes ces formes, toutes ces âmes, ô Infini, sont donc tes pensées ou tes rêves.
Et vainement pour te comprendre j'interroge ces vivants hiéroglyphes qui m'entourent, rochers, arbres, fleurs pareilles à des veux, animaux sans paroles, muets symboles, gardant si bien ton secret et le leurl Pensée mystérieuse et sans bornes, que de rêves splendides ou hideux roulent confusément en toi! En toi, comment tant de grandeurs et de misères, tant de laideurs et de beautés rassemblées?
Comment pêle-mêle Abel et Caïn, Cléopâtre et le lépreux immonde? Tu crées le monde délicieux, féerique, enfantin, de la fleur, du papillon, de l'insecte, ou de l'oiseau-mouche; et tu crées l'hippopotame énorme, la pieuvre terrifiante et gluante, le peuple monstrueux, qui nageou rampe sous leseaux.
Tu fais naître à la fois le nègre bestial et sanglant, mangeur de chair humaine, et la vierge adorable et pure, grand lys blanc, doux lys sans tache, honoré des chrétiens comme la mère d'un Dieu ! Tu fais surgir Timour-leng, amoncelant les tètes coupées et en dressant des pyramides, régals des oiseaux de proie, délices des vers et des mouches; et tu fais apparaître le Bouddha et Jésus!
Adoration à toi, Pensée imcompréhensible, infinie, Pensée formidable, dont seule la religion hindoue, comme un miroir brisé reproduit le soleil, m'a fait entrevoir quelques gigantesques images, et la multiplicité de tes formes, et celle de tes variations, trop contradictoires pour l'étroite intelligence humaine!
L'âme aryenne.
On peut comprendre que cette nature indienne si riche, si féconde, par endroits si pullulante e(
si folle, où si rapidement se succèdent les jeux de la vie et de la mort, venant se refléter en l'imagination des Aryas, l'ait toute remplie de prodigieuses images, de monstrueuses visions ; et que l'univers un jour soit apparu à l'Hindou comme un rêve, comme un délire divin, dont l'homme un moment prend conscience, avant de rentrer dans l'Etre, d'où surgissent toutes ces créations transitoires.
Comment, déjà si panthéiste, le génie aryen eût-il résisté à la fascination de ce nouveau monde? Nulle race n'a ressenti davantage ni gardé plus longtemps le frisson, l'émotion première d'épouvante ou d'extase, que communiquent à quelques âmes, mais plus rarement aujourd'hui, le spectacle incompréhensible et la troublante magie des choses. Seuls parfois les grands génies de la Renaissance anglaise rappelleront ces étonnants visionnaires. Tout, en effet, pour ces imaginations hindoues, si facilement délirantes, s'animera d'une vie intense et fantastique. La réalité du monde, si incertaine et fugitive, de plus en plus pour elles prendra l'aspect d'un songe; et ce vague et flottant univers leur semblera donc le rêve d'un Dieu, reflété par le rêve de l'homme.
Ils n'auront pas la science, leur génie étant synthétique, intuitif surtout. Esprits métaphysiques,
ils ne sauront se complaire que dans l'infini de l'espace et de la durée, où ils accumuleront, comme pour le remplir, d'incalculablesgénérations divines. Quand ils ne se perdront pas en Dieu, comme dans un océan de lumière, ils se perdront avec délices dans Tidée de la mort et la sensation du néant. Ces panthéistes pourront devenir nihilistes : l'impossible sera pour eux de s'arrêter, ainsi que nos générations modernes, dans le positivisme et l'étroite réalité du présent.
Toujours ils porteront en eux l'anxiété de cet Infini, garderont le vertige de cet Abîme obscur, qui est le vrai fond des choses, qui en soutient la surface, océan des causes éternelles, sur lequel les formes éphémères, de confuse et vaine apparence, roulent, s'élèvent tour à tour, un instant se rencontrent, se mêlent ou se choquent, puis s'évanouissent et s'effacent, ainsi que la figure des vagues et leur écume blanche sur la mer. Ils auront pendant des siècles la joie et la gloire de s'enivrer de Dieu, et ces idéalistes regarderont la prière, la contemplation ou le rêvecomme le but supérieur, l'unique fin de la vie. Ils ne connaîtront jamais et n'auraient pas compris ce dogme tout moderne et inconnu de l'antiquité, du travail nécessaire, visiblement utile et productif.
La lutte pour l'existence n'avait pas alors cette âpreté, cette fureur qui semble augmenter chaque jour, et qui pourrait même contrarier le songe fait par quelques esprits d'une sorte de paradis terrestre et matériel où seraient convies tous les hommes.
Il y aura eu dans l'Inde pour l'humanité plus jeune, comme à d'autres époques dans la Grèce ou dans la Judée, des heures magnifiques de foi, d'enthousiasme et d'orgueil, qui peut-être ne se retrouveront plus, et qu'il nous est permis de regretter et d'envier parfois. Le panthéisme aura enivré les Hindous, et de cette ivresse que communiquent seules les idées: oui, toutes les joies que nous pourraient donner les plus belles conquêtes matérielles, ou celles même de la vérité scientifique, seront misérables toujours, comparées aux joies de ces âmes, qui, par la conscience de leur identité avec Dieu, s'identifiaient à l'Infini et entraient vivantes dans l'Eternité.
Parmi les influences dont pesa sur eux la Nature, il y eut celle encore du climat. Les rayons du soleil indien tombant droit sur de pareils cerveaux les chaufferont, les enflammeront souvent jusqu'à l'hallucination et au délire, ou d'autres fois la lourde chaleur tropicale accablera ces âmes jusqu'à l'anéantissement, et plus d'une volontiers goûtera la mort, le// />-
vâna, dans un abîme de lumière. Delà par moments cette exaltation, cette passion, ces extases, quand éperdueselles nagentdans laclarté divine, et à d'autres moments, ces dépressions, ces fatigues, ces satiétés, cette soif du néant, cet évanouissement de la conscience perçu comme un sensation délicieuse.
L'ascétisme.
Nous ne comprenons plus aujourd'hui ce qu'il y eut de nécessaire et de grand dans l'ascétisme. Mais que l'on se rappelle les impudicités qui partout s'étalaient, à de certaines époques et en certains pays: or l'âme, un jour, s'éveilla dans la brute humaine et, prise de stupeur et de dégoût, voulut soumettre et dompter cette chair qui l'avait humiliée, salie, entraînée si bas avec elle. Parmi ces débordements de luxures, il fut donc bien que dans l'Inde, ou ailleurs, l'ascétisme se dressât comme une citadelle de diamant, un refuge pour l'espritet l'âme. L'idéalisme fut l'honneur de l'Inde, et, dans le flot montant des bestialités, fut une digue qui leur résista.
Les yoghis donnèrent peut-être les premiers au monde le spectacle de la pureté, de la sainteté absolues. Les expériences de ces yogliis, démon-
trant à leur manière que l'âme, que la volonté sont d'incalculables puissances, eurent alors et ont toujours leur prix.
Le temps n'est plus de ces révoltes contre les exigences de la chair, ni de ces éducations robustes du caractère et de la volonté. Mais quand on sait ce qui reste en nous de la bête primitive, apprivoisée seulement par les religions et les lois, quand on sait comme elle peut, à l'occasion, être basse, immonde, stupide et féroce, l'on est tenté d'admirer la folie de ces idéalistes, dont l'esprit remporta de telles victoires sur la nature, et la volonté sur l'instinct.
L'idéalisme hindou devait forcément aboutir à la doctrine de la Maya, a la fois si subtile et profonde. Tout fuit, tout nous leurre ; rien ne dure; une perpétuelle illusion nous égare : illusion, cette vie terrestre, étincelle jaillissant de la nuit pour sitôt s'éteindre en la nuit ; illusion, ce brûlant désir, qui une heure trouble nos âmes, met aux lèvres jointes des amants l'échange des serments eterneïs\ illusions, nos passions, nos ambitions, nos crovances; et cependant illusions
nécessaires, puisque le monde n'existerait pas sans elles, et que c'est bien la décevante Maya, ainsi que les Hindous l'ont su voir, qui perpétuellement crée etrecrée l'univers, en tisse la trame et la renouvelle, est au fond de toute tragédie ou de toute comédie humaines!
Mais dans ce monde toujours, œuvre de la Maya, les hommes dont les désirs, la cupidité, l'envie ou l'erreur troublent l'intelligence, roulent à travers les différents états, avec la pensée que ces états sont réels. »
Les Pouranas.
C'est dans le Pouranas que l'hindouisme ou le néo-brahmanisme apparaît triomphant avec ses Dieux monstrueux et sans nombre, parfois ses orgies sinistres ou ses sensualités mystiques. Il s'épanouit à la même époque dans l'architecture religieuse, grandiose et folle, dans le délire surtout du style dravidien, dont la pyramide, étincelante sous la lumière, se hérisse parmi la végétation tropicale d'un fourmillement de formes animales, humaines ou divines, mêlées, enlacées, confondues, pullulant de la base au sommet.
Ils se montrent ici dans leur plein triomphe, les Dieux que l'influence de la caste populaire des soudras méprisés, finit par imposer au vieux panthéisme hindou, ces Dieux énormes, à plusieurs têtes, regardant tous les points de l'espace, ces Dieux aux jambes, aux bras multiples, qu'ils projettent de toutes parts, comme des polypes géants : Siva le rouge, dans son immobilité et sa terrible rêverie d'ascète, ou, un collier de crânes au cou, assiscalme sur des cadavres ; et lebleu Krishna, dansant sur les têtes du serpent, ou lascif, efféminé, folâtrant parmi les bergères ; et Ganesa à la face d'éléphant; et Hanoumat à la face de singe, et toute la troupe, aimable ou terrifiante, des divinités femelles.
Le vieux brahmanisme est à jamais vaincu, comme une aristocratie submergée par la plèbe, et dans ce néo-brahmanisme se reconnaît donc l'invasion, la poussée des soudras, des castes, des races inférieures.
Certaines décadences n'en ont pas moins leur splendeur de soleils couchants; et de telles lueurs illuminent les Pouranas. Sortes de villes saintes où vécut l'àme d'un peuple, leur création fut lente et anonyme, comme celle de toute grande cité ; ceux qui les édifièrent furent de pieux dévots, des rêveurs, des saints obscurs, dédaigneux
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de leur personnalité, de leur nom, et ne pensant qu'à la glorification de leur Dieu.
Aussi le défaut de ces livres, leur inégalité, est-il à nos yeux un de leurs mérites peut-être ; en effet, ce n'est pas ici une œuvre d'artistes, c'est la ville de Dieu ouverte à toutes les pensées et à toutes les âmes, aux plus humbles comme aux plus hautes.
Les Pouranas furent les derniers poèmes religieux de la littérature hindoue : elle s'éteignit après eux; ses clartés dernières, elle les jeta dans ce long et glorieux crépuscule. Puis l'ombre et la nuit s'étendirent.
Quelques esprits ont accusé de l'état de mort où nous voyons aujourd'hui la pensée et lame de cette race hindoue, son antique foi panthéiste. Bien que sans doute il faille compter les doctrines religieuses et philosophiques parmi les éléments de la force ou de la faiblesse, de la grandeur ou de la décadence d'un peuple, ce ne fut pas le panthéisme ni même le nihilisme des Hindous, qui furent les vraies causes de leur décadence. D'autres influences, et que nous ne pouvons chercher ni étudier ici, l'ancienneté de la race, le climat, la poussée des races inférieures par exemple, ont contribué à la produire. Ce qu'on peut dire
aussi, c'est que toute aristocratie est tôt ou tard altérée par son milieu, qui est la plèbe, et lentement pénétrée, corrompue, vaincue par elle; c'est que les religions, les races ou les classes, toutes, ont leur vieillesse, leur mort nécessaires ; c'est que la loi de l'évolution, si décevante et meurtrière, loi d'ironie et de néant, fatalement pousse à l'usure, à la destruction, à la mort, les races les plus glorieuses comme les plus beaux et les plus nobles des êtres ; c'est enfin que religions ou philosophies, mœurs, institutions, coutumes, tout n'est que relatif ou fugitif; c'est que toutes les civilisations ont péri, que toutes périront, et, qu'aucun peuple, comme aucun homme, ne peut arrêter sa vie à ce point où il aurait su atteindre la grandeur, la puissance et la félicité suprêmes.
La religion en certaines des Upanishads, apparaît comme la méditation d'une àme, qui, libre en face de l'infini, cherche, par sa vertu propre, à s'affranchir de l'illusion du monde, et à enta communication directe avec le divin. La religion, le culte, la morale, tout semble se résumer dans la connaissance de Brakma. c'est-à-dire dan> la
conscience de l'identité de lame humaine et de l'âme des choses. Mais cette foi transcendante n'est-elle pas celle même du grand Spinosa? Se reconnaître identique au Tout, éternel dans l'éternité du Tout, sortir de son égoïsme,derétroitesse du moi, pour rentrer, par la sympathie et l'amour, dans l'existence pleine et sans bornes, dans le large et profond Océan de la vie, cette religion des Upanishads n'est-elle pas la religion suprême, impliquant la morale suprême, et ne pourrait-elle pas quelque jour, par son accord avec la science, devenir la foi de bien des âmes ?
Le Bouddhisme.
Nulle religion ne fut plus haute. Ce fut pour la première fois dans le monde la religion de la pitié, de cette pitié dont ne veulent plus certains penseurs allemands, et qui fut et qui reste nécessaire cependant à la souffrance du monde. Là encore éclate la haute noblesse de l'âme aryen ne. Que l'on songe aux races qui entouraient, menaçaient, en ce sombre passé, les Hindous, et les Iraniens comme eux, quelques-unes de ces races monstrueuses d'animalité féroce, toutes n'obéissant du reste qu'aux instincts de
l8o LA GLCIRE DU NÉANT.
l'homme naturel, races noires ou jaunes, et qui dans l'Inde, victorieuses un jour parle nombre, imposeront, feront triompher Siva. Le Bouddha, le premier ou l'un des premiers, rêva et créa l'homme surhumain, surhumain par son amour, par l'universalité de son amour, par son esprit de sacrifice, par sa lutte héroïque contre la Vie reconnue mauvaise. Le Bouddhisme fut la première grande révolte, et le premier grand triomphe de l'âme aryenne contre la Nature, je veux dire contre les bas instincts naturels, contre la bête en nous, contre le désordre, l'injustice, la souffrance, le mal universels, révolte, triomphe que si magnifiquement de nos jours continuent la science et la volonté de quelques hommes. Ce sont là des victoires, des gloires de la race aryenne; les religions sémitiques, tout optimistes et fatalistes, où l'homme, comme le Job de la Bible, se tait, se prosterne, s'anéantit devant la toute-puissance et l'arbitraire superbe du Sultan ou du Roi des cieux, n'ont jamais admis cette résistance de l'homme a Yordre ou au désordre des choses. Il n'y a eu de philosophie, c'est-à-dire de se libre, que chez les Arvas; il n'y eut, ailleurs, que des théologies dogmatiques. Si bien des Sémites s'assimilent à merveille aujourd'hui la pensée et la science moderne>, les Arabes, repré-
sentants plus obstinés du génie de leur race, ne leur sont-ils pas absolument réfractaires ?
A la race hindoue, si délicate et tendre, le Bouddha prêcha le renoncement et la charité, et il eut d'elle des miracles de rem ncement et de charité. Comme le Christ, il exigea de l'homme des vertus surhumaines, un héroïsme continu qui semble inaccessible à des sociétés d'une moralité aussi incertaine et vulgaire que l'est aujourd'hui la nôtre, et, comme le Christ, il fit par milliers surgir des héros et des saints. Il avait compris que plus on demande aux hommes, plus on obtient d'eux. En effet, plus un idéal est élevé, plus il faut d'efforts pour le pouvoir atteindre; et ces efforts ne sont jamais perdus. Folle ou divine futla sérénité, l'impassibilité devant les douleurs et la mort, que montrèrent souvent ses disciples.
Le bouddhisme, par quelques-uns au moins de ses traits primitifs, tend à devenir la foi consciente ou inconsciente de quelques âmes modernes. Plus d'une, en effet, affectées du même pessimine, s'étant désintéressées du mystère de la cause première, après de longues et inutiles tentatives pour le pénétrer, n'osant plus s'attacher aux problèmes
182 LA GLOIRE DtT NÉANT.
métaphysiques, sans notion précise d'un Dieu personnel, athées ou du moins agnostiques, se sont créé leurfoi cependant. Or, la religion deces âmes, pessimiste et sans Dieu, toute de résignation, de pitié, de justice, cette religion qui accepte la vie telle qu'elle apparaît, vaine, au fond, trop souvent douloureuse, pour beaucoup si atrocement cruelle, cette religion n'attendant du devoir accompli d'autre récompense que la joie, la sérénité venant de lui, cette religion qui, partie de l'idée du néant, nous fait purs et nous communique la douceur ou l'ivresse d'un amour infini pendant ce court passage entre deux ténèbres, n'est-ce pas celle même du Bouddha, plus ou moins transformée par la pensée moderne ?
Le nihilisme a donc reçu du bouddhisme sa première formule philosophique, sa première et jusqu'ici son unique formule religieuse. Le bouddhisme indien aura démontré que du pessimisme et du nihilisme même peut sortir la morale la plus haute, et que la morale peut être indépendante de toute croyance à un premier Principe. Et nous pensons que le pessimisme contemporain doit aboutir aussi à de magnifiques mouvements de charité, malgré les égarements et les crimes où, d'autre part, lui et le nihilisme entraîneront sans
doute bien des êtres, trompés par cette ignorance dont parlait le Bouddha et qu'il était venu combattre.
Des religions du passé, la religion bouddhique est celle qui semble en réalité le moins en antagonisme avec la science actuelle. Sur l'éternité de la Substance et de la Force, sur le mouvement universel qui emporte, crée et détruit toutes choses, sur la grande loi de correspondance entre la cause et l'effet, qui est la loi même de l'évolution, sur la parenté de tous les êtres, sur la solidarité qui unit tous les vivants entre eux, et toutes les générations entre elles, le bouddhisme, après le brahmanisme, professe des doctrines à peu près identiques à, celles de la science. Il est d'accord avec le pessimisme scientifique de Darwin. Mais le pessimisme, loin d'être un motif de découragement pour les hommes de bonne volonté, ne peut et ne doit qu'exciter en eux une profonde pitié de toutes les misères et un grand effort pour les diminuer. Le bouddhisme rêve en effet le ciel sur la terre, c'està-dire la réalisation en cette vie d'un royaume idéal d'amour et de justice.
Ce qui fait l'originalité de cette religion, c'est qu'elle sauve ou tend à sauver l'homme par les
seules énergies de son âme nouvelle, de son âme transfigurée. Et les Grecs auront cette même confiance en elle et ce même orgueil.
Le bouddhisme n'impose pas la foi ; il demande à ses fidèles de n'admettre aucune proposition sans l'agrément complet de l'intelligence.
Cette religion aussi est toute en esprit et en vérité; elle ne tient compte ni de l'être extérieur, ni du fait apparent; elle ne considère que la volonté, l'intention au fond des actes.
La pensée pure, la parole pure, l'acte pur, telle est en peu de mots la morale du Bouddha, et la meilleure prière est à ses yeux la vertu, la pratique de la justice, l'amour de toutes les créatures.
L'âme humaine s'est élevée, en la personne du Bouddha, à un état de conscience que depuis elle n'a pas dépassé, que sans doute elle ne dépassera jamais.
Le Bouddha a vu le néant des choses, et cette universelle souffrance, que seule une immense charité peut amoindrir ou consoler.
Le Bouddha, plus de deux mille ans avant Kant, avant la désespérance moderne où nous a jetés la ruine de tous les systèmes théologiques ou métaphysiques, avait compris déjà la vanité de tous
ces systèmes, et le mensonge de tout, hors de ces réalités tragiques, et qui pour nous subsisteront à jamais : la mort, la souffrance, le mal, et hors de cette pitié aussi, de cette chose étrange et sublime, que font naître pour leurs victimes le mal, la souffrance, la mort.
Il semble donc qu'il ait créé la religion éternelle et universelle, celle que nulle découverte scientifique ne saurait contredire, la foi qui, ne reposant pas sur la nécessité d'une révélation surnaturelle ni d'un Dieu personnel et juste, pour faire de la justice et de la charité la loi obligatoire de ce monde, peut de la sorte rallier à elle tous les hommes de cœur et de bonne volonté.
Devant une figure aussi sainte, aussi haute, ne se sent-on pas, comme devant celle de Jésus, saisi d'adoration et de respect, et près de comprendre que des générations sans nombre se soient passionnément attachées à elle, comme à un idéal sans tache, peut-être à l'une des manifestations les plus mystérieuses et les plus pures de cette âme ou de cette Force obscure, invisible, inconnaissable, à qui l'humanité' réclame en vain depuis des siècles la même pitié ou la même justice1?
r. Pour moi le Bouddhisme est aryen, mais bien entendu
La science a donc confirmé certaines des intuitions sublimes de la philosophie et de la religion des Hindous. Le monisme et le pessimisme actuels ne font que reproduire dans une langue plus précise, justement exigée par l'esprit moderne, quelques-uns des plus anciens sutras du brahmanisme ou du bouddhisme. Comme ces prodigieux penseurs des bords du Gange et des forêts indiennes, qui ont rêvé le poème magnifique du panthéisme hindou, dans tous les phénomènes nous entrevoyons les modalités d'une même Force et d'une même Substance; par l'anatomie, l'histologie, la physiologie, la psychologie comparées, nous rétablissons cette vérité, repoussée par le judaïsme et le christianisme judaïque, d'une étroite parenté unissant tous les êtres; et ainsi nous retrouvons l'homme, ses organes, sa sensibilité, ses passions dans la vie plus ou moins consciente de l'animal ou de la plante.
Mais en même temps quelques-uns d'entre nous.
je parle du Bouddhisme primitif. Tout fait penser que son fondateur fut arya, et du reste, quelle que fût son origine, il est évident que cette religion bouddhique primitive n'a été tout entière que le développement de certaines doctrines brahmaniques, aryennes par conséquent.
pessimistes autant qu'un brahmana bouddhiste, reconnaissent que l'ordre des choses est régi par des lois sans pitié, et que les conditions de la vie sont et seront à jamais la destruction, le meurtre, la douleur et la mort. La science déjà panthéiste, sera-t-elle pessimiste aussi, nihiliste même? La logique de l'esprit humain devra-t-elle aboutir encore à quelque doctrine analogue à celle de Bouddha? Nous ne le pouvons dire : mais ce que nous pensons, c'est que la religion, ou les religions, ou les philosophies de l'avenir auront, comme celle des Hindous, le sens profond de l'Infini, l'homme ayant conscience qu'il se meut et respire en lui, vit en lui, ne vit que par lui, et qu'il n'est vraiment grand et n'est éternel que par sa participation à la grandeur et à l'éternité du Tout. Ce que nous pensons et espérons aussi, c'est qu'à cet Infini, et même à l'horreur d'un infini néant, l'homme, comme quelques-uns d'entre les Grecs, saura opposer en l'avenir sa liberté, ses vertus, sa force, sa fierté légitime, ne cessant de lutter comme s'il devait vaincre, de vivre comme s'il ne pouvait mourir. Et certains d'entre les meilleurs des hommes aspireront à dégager de plus en plus de ce sombre univers, comme des obscurités de leur âme, des clartés et des joies, cherchant àajou-
ter des illusions encore à ce que l'Illusion e'ternelle nous offre par instant d'enchantements et de rêves, de consolantes et endormantes douceurs. Or ne voit-on pas que cette foi future serait, comme le panthéisme stoïcien, la synthèse élargie des plus hautes conceptions de la race aryenne sur les rapports de l'univers et de l'homme?
Et ce nouveau panthéisme, fût-il pessimiste, et surtout s'il était pessimiste, pourrait réédifier la morale sur des bases plus larges et plus sûres.
Nous croyons que la théorie pessimiste, telle que la conçut le Bouddha, et dont Darwin a fait une notion scientifique, s'imposera un jour aux intelligences; et peut-être ne le craignons-nous pas. L'optimisme de nos philosophies officielles est l'un des legs funestes du xvme siècle1. Le christianisme est absolument pessimiste dans son jugement de la vie terrestre : en cela, le christianisme a raison.
i. Xons devons à cet optimisme quelques-unes des erreurs de la Révolution française. L'erreur qui a tout compromis, et pour bien des années encore, a été la confiance optimiste des législateurs dans la raison de l'homme et la sagesse du plus grand nombre. Le darwinisme a f.ùt justice de ces idées; et ses conclusions ne semblent nullement en accord avec les tendances de ceux qui voulurent fonder un jour, sans savoir nettement du reste ce qu'ils désiraient et disaient, la République scientifique.
et son unique espoir est sa foi en Dieu et l'assurance de notre immortalité.
Seul le panthéisme, selon nous, et quelle qu'en soit la solution dernière, fondera donc la morale sur d'inébranlables bases, parce qu'il l'appuiera sur la conscience désormais certaine que l'individu appartient d'abord à ce grand Tout qui est, selon le mot des Hindous, comme son moi infini, et qu'ainsi son intérêt ne se peut distinguer de l'intérêt général, sa volonté de la volonté générale. Tu es cela, tat twam asi, disaient les sages de lTnde, voulant dire : « Tu es cet autre, à qui tu te donnes ; tu es cette patrie, à qui tu te sacrifies; tu es cette race humaine, pour qui et en qui tu vis et meurs ; ou plutôt tu ne peux mourir, car c'est toi-même encore cette race, et cette Terre et ces Cieux, cette Substance à jamais vivante, passionnée, douloureuse, parfois si haute et transfigurée comme toi, ce Monde immortel enfin, où parla dissolution de ton individualité te fera bientôt rentrer la mort : tu es cela, oui, tu es tout cela. » La peur, selon une parole hindoue, n'existe pas dans le monde des Dieux. La peur n'existera plus dans le monde des hommes, quand le woihumain reconnaissant son identité avec le moi universel, -aisira la profonde parole du Bhagavad-gita : « Les
Dieux, dit Krishna, ne pleurent pas les morts : car, toi et moi, nous ne pouvons mourir, car toi et moi, nous ne cesserons pas d'être... •/
Du jour où l'âme individuelle entre en cette communion avec l'Ame, la Vie universelle, elle se sent en effet devenir infinie, éternelle, et elle jouit et souffre d'une façon divine, car elle est en sympathie constante avec les joies comme avec les douleurs du Monde. Une telle âme est celle des héros. Le héros n'est-il pas celui qui à sa vie étroite, égoïste et d'un jour, substitue la vie de sa patrie ou de sa race, l'homme qui meurt à soimême pour renaître en tous, donne sa vie pour la multiplier? Et que veulent aussi l'artiste vrai ou le vrai poète, sinon communier par instants avec la Nature immense, mêler son âme à leur âme éphémère, par leur rêve égaler son rêve et quelquefois le dépasser?
Oui, le plus solide fondement de la morale sera l'assuranceque la vie individuelle n'a de grandeur et de force que comme partie de La vie du Tout, et que la vie étroitement égoïste n'est, selon l'expression du Bouddha, qu'un état d'obscurité ou d'ignorance.
La mutuelle solidarité des êtres sera de jour en jour mieux comprise et mieux enseignée. De jour en jour la science et l'histoire montreront plusclai-
rement les liens infinis qui unissent l'homme à la nature entière, l'humanité présente à celle du passé et de l'avenir; et un devoir plus large répondra à cette conception de la vie.
Qu'on ne s'effraie donc pas de ce retour et du triomphe, définitif peut-être, du panthéisme aryen. Quelques âmes sans doute, qui ne seront pas les moins élevées ni les moins pures, trop cruellement meurtries par les maux d'ici-bas, par les duretés, les brutalités de l'existence, s'écarteront de la lutte, rechercheront la paix dans une sorte de doctrine bouddhique, dans la doctrine delà résignation, du renoncement, et goûteront une mort exquise, en s'éteignant, selon la parole orientale, dans le couvent du non-être. Déjà que d'âmes modernes inconsciemment sont bouddhiques par leur douceur, leur rêve, leur pitié, leur tendresse, et par leur indifférence aussi, involontaire sans doute, au problème de la cause première, qu'après tant d efforts elles ont désespéré de résoudre.
D'autres âmes peut-être s'attacheront de préférence à cette idée de la Maya, qui fait de la vie un songe mystérieux, une illusion souvent splendide, plus souvent douloureuse et sombre, et celleslà, en participant au rêve des choses, par instants du moins, béniront l'illusion divine d'avoir
su, tout en les trompant, les charmer, les éblouir parfois.
Mais beaucoup d'entre elles, en embrassant le panthéisme aryen, le transformeront en une religion héroïque, se rapprochant quelque peu de cet hylozoïsme, de ce panthéisme stoïcien, qui concilia la notion de l'Infini avec les aspirations de la liberté humaine.
Etre on n'être pas, telle est la question éternelle. L'Inde a préféré ne plus être, mais nos générations modernes veulent vivre de toutes les énergies, de toutes les puissances aujourd'hui en elles.
Ainsi, contrairement à ce matérialisme abject et dont la grossièreté ou la platitude sont encore trop souvent prisées de nos jours, nous espérons que l'une des religions de l'avenir, infinie comme TimmenseNature, etcomme la religion de Spinosa, pourra être une foi héroïque, consolation et force de la future humanité.
Par bien des côtés cette religion ou cette philosophie ressemblera à ce panthéisme incertain, mais d'une sagesse pratique si certaine et si noble, qu'enseigna Marc-Aurèle à une époque d'inquiétude et de doute rappelant beaucoup l'heure présente. « Ou la Sagesse divine préside au monde.
disent ses Pensées, et que crains-tu alors? ou tout va au hasard et tout vient du hasard: mais toi, du moins, toi seul n'agis pointau hasard. » Et ce mot admirable : toi, dit moins, n'agis point an hasard, ne pourrait-il suffire pour fonder à nouveau la justice et recréer l'ordre et la moralité dans un monde sans ordre, sans moralité, sans justice?
Aussi ne pensons-nous pas comme quelques pessimistes et, tout convaincu que nous fussions de la misère irrémédiable attachée à la vie, nous n'inviterions pas la conscience humaine au suicide. La vie, nous l'acceptons telle qu'elle nous apparaît, amère et douce, lumineuse et sombre, remplie de grandeur et de néant. Et tout cet Univers ne fût-il que néant, au moins serait-il glorieux encore pour la conscience humaine de rêver l'absolu du beau etdu bien dans un Univers que ne régit pas l'idéal.
L'Inde ainsi pourrait quelque jour avoir sur la civilisation moderne une influence analogue à celle qu'au xv' et au XVIe siècles eut le monde merveilleux de la Grèce, soudainement découvert. Il se peut que de la rencontre, au borddu Gange, de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau de la famille aryenne, sortent cette religion nouvelle, ou ces formes de religions futures que nous essayons d'entrevoir.
U Illusion
Rien n'est simple, tout est complexe, oui, tout est étrange ici-bas. Si Ton avait quelque profondeur dans l'analyse, on verrait que le moindre atome, sortant de l'éternité et de l'infini, a dû faire peut-être, pour arriver jusqu'à moi, dans ma main qui écrit ou mon cerveau qui pense, un chemin plus long que d'ici au Soleil ou à la plus reculée des étoiles. On ne voit guère que la surface des choses et non l'abîme qui est sous elles, l'abime de causes et d'effets, de mouvements, de courants sans tin, de flux et de reflux qui les ont fait un jour monter à la surface.
A un moment, dans L'homme, la matière se fait cerveau, — et elle se souvient alors de ses transmi-
grations du passé, et de ses voyages éternels; et qu'elle a été plante, oiseau, bête au fond des forêts, vapeur ou atome au fond de l'infini.
Rêves sans doute, ces religions mortes. Mais ces rêves ont eu dans notre âme leurs réalités, et aussi vivantes qu'aucune de ces réalités objectives, qui, si vite évanouies dans le temps et l'espace, n'ont guère aux yeux du sage que l'apparence des songes.
La Science qui distinctement dans le passé voit la genèse du Soleil, voit sa mort aussi dans l'avenir; et elle assiste aux révolutions du monde avec la tranquillité des Brahmes rêvant à la naissance et au couchant des Dieux.
Ce monde n'a de réalité que par la Pensée, divine ou humaine. Supposons-la disparue, les choses, plongées dans l'inconscient, seraient donc comme si elles n'étaient pas. La Pensée est le
Soleil, qui fait vivre, éclaire l'Infini, et lui permet de se contempler soi-même.
Cette Force qui a créé les mondes, les soutient, les porte, les emporte, est l'esprit qui s'agite en toi, et en toi aussi crée les rêves.
J'étais avant ma naissance, et j'étais avant la naissance des choses; j'étais avec la Matière infinie, en elle errait chaque atome de mon corps; et ma pensée flottait dans l'abîme de la Pensée divine, aspirant à la vie, a la liberté, à la solitude. comme ces êtres dans le fond de la mer et qui lentement tendent vers sa surface lumineuse.
La substance de ma chair est étemelle; et ainsi mon sang serait con substantiel au Sangde Dieu; dans ma pensée planent des vérités éternelles: et ainsi ma pensée serait consubstantielle à la Pensée de Dieu.
Je pense, donc je suis consubstantiel a .