‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 79 sur 85 · T. I T. HT S ION · texte numérisé non relu

T. I T. HT S ION

ayant cette gloire douloureuse de partager ses rêves, ses passions, ses joies, — et aussi ses souffrances, et la conscience de sa misère peut-être, et de l'éternité de ses ennuis.

Création, illusion splendide, pareille à ces nuages d'or et de pourpre qu'illuminent un instant les couchers de soleil, et qui si vile s'évanouissent dans l'ombre, comme les générations dans la mort ; création, illusion splendide, figures, apparitions gigantesques, qui se déroulent une heure en la Pensée divine !

A la mort, tu quittes tes proches pour rentrer dans l'universelle Substance, au sein de la Mère éternelle. Le nuage, à la fin de sa course errante, rentre et meurt en son Océan.

Si une même et unique Substance est dans tout, une seule Pensée, une seule et même Ame, alors

que peux-tu craindre? n'es-tu pas éternel en ce Tout et par lui? Et la mort te peut-elle séparer de toi-même?

Rien ne dure hormis la mort. La vie n'est qu'une étincelle, un éclair jaillissant de la nuit.

Mais si l'individu est comme une goutte d'eau misérable, sa vie prend quelque réalité, une apparence même de grandeur, par sa participation à la vie de l'espèce, à l'immense vie générale. L'humble goutted'eau prend sa part des gloires de son Océan.

O délices de plonger en l'épaisseur d'une forêt comme un nageur dans la mer. de m'enfoncer aux profondeurs de ses vagues vertes, de ses mousses, de ses fougères, de ses broussailles, qui m'aveuglent et fouettent au visage, comme la mer fouette le nageur de sa folle écume! Puis un frisson sacre pet] à peu me saisit, et un entretien s'engage, en ces vivantes cathédrales, entre mon âme et les mystérieuses et puissantes Forces naturelles : Lumière venant de L'infini, Terre maternelle qui me porte, Eau mobile et chantante, Eau tremblante, obscure

ou claire, si pareille à mon âme. Et jusqu'à la nuit terrifiante, je reste seul et rêve en cette compagnie muette des Êtres primitifs, rochers chenus, vieux de milliers de siècles, arbres géants, dont les ancêtres sont nés longtemps aussi avant la race humaine, — et dont j'écoute le silence, parlant de soumission tranquille, de résignation à la Loi éternelle, qui les fait avec moi et comme moi apparaître un iour et mourir.

RCverie d'autoimie.

C'était une journée du splendide automne, et devant moi se déroulait un large horizon lumineux un horizon de montagnes en l'un de ces jours féeriques, jours de surnaturelle beauté, où tout se transfigure, s'idéalise sous les clartés mourantes du soleil d'automne. Un cercle immense s'étendait, de cimes géantes, de vallées vertes, de vallées au loin perdues en des brumes d'argent, un cercle infini où la vie brillait d'un si rayonnant et si doux éclat. Et comme je redescendais vers la plaine, les feuilles tombées dans la forêt, transmuée en une miraculeuse forêt de pourpre et d'or, les feuilles craquaient, gémissaient sous mes pieds; et ces

gémissements me rappelèrent les morts, les morts sans nombre, dont l'automne ramène le souvenir et est la saison de fête, les millions et les millions de morts, qui dorment sous la terre et d'où sortait cette vie, en ce jour-là si heureuse et claire, et d'où perpétuellement jaillissaient cette nature et cette humanité en continuelle reviviscence, et moimême, — incompréhensible à moi-même, comme ici-bas toutes choses, mais goûtant cette minute de stupeur, de ravissement, d'extase, cette minute sublime entre l'être et le néant, par une rayonnante journée du mourant et splendide automne.

J'étais devant une immense prairie, et songeais qu'en chacun de ces brins d'herbe, de ces millions de brins d'herbe, était le nn stère de la vie. Et à l'orée de cette prairie, une forêt bruissait dans le vent; et je songeais a la vie débordante, continue, qui en elle surgissait de la terre, je songeais à chacun de ses arbres, à la progression de leurs racines dans le silence et la nuit du sol. à leur lutte souterraine contre La rocheou d'autres racines rencontrées; et des racines, ma songerie montait aux feuilles, aux douces feuilles frissonnantes; et je

voyais la perpétuelle ascension du sang pâle qui les nourrit, et je pensais au rythme intérieur qui les a distribuées sur la tige, au rythme aussi qui en a formé le dessin et lentement les a tissées.

Puis j'imaginais sous ces arbres le monde pullulant et mystérieux des bêtes, celui des insectes qui rampent ou qui volent, celui des patients vers ténébreux qui travaillent, luttent eux-mêmes sans relâche. Je pensais que la vie est donc en tout, partout, et que ce qui me semble immobile et sans vie, comme la roche muette, s'émeut aussi, perpétuellement répond aux incessantes vibrations des forces; et mon rêve entrant dans les eaux, dans les mers, voyait le mouvement éternel des flots, et celui des êtres qu'ils bercent; et dans l'océan de l'air, les oiseaux nageaient ; et dans l'océan de l'éther flottaient les soleils, les lunes, les étoiles.

Et une sorte de vertige me prit, comme celui qui nous prend devant une masse d'eau en marche, une cataracte qui tombe, un fleuve qui court, torrentiel et puissant; et je me dis : « Oh! si tout cela du moins était emporté dans la joie et d'immenses clartés, comme en cette trombe lumineuse roulant au foudroyant finale de la Symphonie avec chœurs; mais où fuit-il ce tourbillon, tout le rêve des choses, et pourquoi ces mouvements infinis, s'ils sont sans

but, sans autre but que d'être, puis de n'être plus? Et pourquoi la lutte universelle, l'universelle souffrance ?» — Et la vie cependant, à cette minute, était douce, et avec des rayons de soleil et avec des chansons du vent elle me caressait au visage. . .

Oui, tout n'est qu'illusion : illusion, cette vie et tout en cette vie; mais sans l'illusion, serait-elle? Celui en effet qui saurait la voir ce qu'elle est, un point dans un effrayant abîme, et verrait les hommes ce qu'ils sont, ombres, fantômes se profilant sur le fond formidable de l'éternité et de l'infini, dédaignerait sans doute, comme quelques-uns des rishis d'autrefois, de se mêler à ce spectacle insignifiant, à ces rencontres, à ce jeu vain de marionnettes : mais il est si peu d'hommes qui pensent, et la Maya les fait se perpétuer et durer, la vie existant, après tout, pour qu'on la vive, non pour qu'on la médite.

Illusion, la foi antique en l'immense légion des Dieux morts, Indra, Brahma, Vishnou, Siva. pour ne parler que des Dieux hindous; et cette illusion cependant fit la force et l'espoir, la joie ou Pépou-

vante de millions d'êtres : et cette illusion fut nécessaire, généralement fut bonne, et vraie même en un certain sens.

Si Ton songe à l'éternité, illusion aussi cette gloire humaine, qui pour un moment fait vibrer un nom dans l'espace, un nom qui bientôt se perdra en l'indifférence, le silence et l'oubli : et cette illusion cependant a éveillé, excité, soutenu l'énergie de milliers d'hommes, les a fait travailler à la grandeur de leur pays, à l'élévation de leur race.

Illusions, nos passions humaines; illusion, cet amour, cause d'extases et de désespoirs, de vertus et de crimes, de tant d'ivresses et de douleurs; et cette folie cependant entretient l'espèce par un mensonge doux'et amer, dont nous tous, ou presque tous, sommes les dupes.

La beauté? Mais aux artistes les plus épris d'elle, un jour elle ne peut suffire et ne semble plus guère qu'un radieux mensonge, comparée à ces réalités magnifiques, qui sont la sainteté, l'héroïsme aimant.

Oui, l'illusion est dans tout, et il le sait trop, celui qui a longtemps vécu, — dans tout, hors en la curiosité du vrai, et dans l'amour ardent de la justice, dans la pitié pour les êtres, dans la résignation transcendante à ce néant du monde. L'illu-

sion est dans tout; mais un Bouddha, un Jésus, et ceux qui les ont imités, ceux-là. nulle illusion neles aura trompés, car rien n'est illusoire du bien accompli ou du vrai proclamé jusqu'au sacrifice.

Sous la nuit, fourmillante d'étoiles, sous son mystérieux et effrayant silence, un cercle illimité de montagnes, ondulant comme de larges houles, comme les vagues d'une Atlantique devenue soudain immobile. Et de ce sommet, dans l'air froid, j'attends le lever du soleil, ému comme un chrétien avant la minute de l'Élévation, en l'obscurité d'une cathédrale. Si terrible et si haute est cette cathédrale de la Nuit, où l'Orient peu à peu s'éclaire, tel qu'une rosace pale. Une lueur vague, unelueurd'Annonciation apparaît en effet, grandit, envahit l'Est, très loin encore, derrière des masses noires de montagnes. La lueur jaune s'avive de rose, monte dans le ciel, s'étend; et dans sa radiation conquérante, une à une. lentement, s'effacent les étoiles. Mais longtemps elle reste indécise, et sa note tenue se prolonge jusqu'au moment où éclatera, par une progression magnifique, en un crescendo fulgurant et sublime, la symphonie

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de la lumière. Des nuages carmin, tels que des fumées rousses, semblent sortir d'une cuve invisible, d'une cuve de métal en fusion. Et des rayons jaillissent, teintant les pointes des sommets, qui plongent par leur base encore dans les brouillards et l'ombre. La lumière croît, et des rouges glorieusement triomphent dans l'horizon jaune; et voici que sur un fond d'éblouissante splendeur, étincelant, aveuglant, magnifique, surgit le Dieu, ainsi qu'un Christ ressuscité, ainsi qu'une hostie géante dans un ostensoir de vermeil. A l'Ouest, des vapeurs rampent, telles que de larges fleuves; et, blanches, floconneuses, roulant très haut par-dessus les plaines, rappellent, aux ouvertures des montagnes, des inondations croulantes, ayant crevé leurs digues; plus loin, elles s'étalent en lacs gris, et les sommets neigeux, qu'éveille le matin, en émergent comme des îles, des récifs d'argent et d'or.

Et cependant que le Soleil divin se lève ainsi sur les Alpes, après s'être là-bas, si loin vers l'Est, couché sur l'Himalaya embrasé, mon rêve se reprend au vieux drame védique, au drame de ses luttes contre la Nuit; contre les démons et les terreurs de la Nuit; et je sens qu'à cette heure, troublé et religieux comme un homme d'autrefois,

je m'abîme en la présence d'un mystère, le mystère d'un Dieu revivifiant et recréant le monde, à chacune de ses ascensions nouvelles, le rassurant aussi après l'épouvante descendue de l'infini des ténèbres. Et la prière antique me revient aux lèvres : « Dieu de force, fais-moi fort ; Dieu de lumière et d'amour, fais-moi lumineux et aimant; fais-moi pur, toi qui es pur; fais-moi joyeux, Dieu de la joie, et que je la répande en les âmes, comme tu la répands en la mienne. Aide- nous, Dieu des vivants, à semer, multiplier, à ennoblit et exalter la vie ! »

Je bénis tout ce qui m'a menti, l'illusoire beauté des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui peuvent encore donner aux hommes l'espoir, la force et la joie. Je bénis les poètes qui ont créé le Beau, les purs qui ont créé le Bien, les sages et les saints qui ont créé le Ciel et les Dieux. Je bénis aussi tout ce qui est grand, — les grandes montagnes, les grands lieu vos. L'Océan sans bornes et les forêts profondes comme des poèmes, et tout ee qui peut faire oublier l'étouffante limite de la vie. Et je bénis les lèvres mortelles qui m'ont jure

l'éternel amour; et les nuits de printemps, les nuits tièdes, les nuits pâles commet chair; et les chastes aurores, limpides comme ses yeux. Je vous bénis, clartés des yeux et des étoiles. Je vous bénis, ô mes espoirs, ô mes ardents désirs jamais rassasiés.

Je bénis tout ce qui m'a trompé, tout ce qui m'a consolé d'être.

Maya, Déesse de l'Illusion, je reviens à ton culte oublié, et je voudrais, Mère des choses, que ce livre moins obscurément sût réfléchir ton image.

Oui, tout est destine à périr; tout n'est qu'apparences et visions. Je suis un rêve échappé de tes rêves, un fantôme parmi des fantômes.

J'ai tremblé d'abord, voyant le néant qui était en moi, et dans les pensées et les œuvres des hommes, et dans tout l'immense Univers.

Je rêve tranquille aujourd'hui, — ne te demandant plus que de radieux mensonges, des illusions nouvelles de beauté, d'amour et de foi.

Cosmos

La sagesse serait peut-être de reconnaître, avec

le Bouddha, que les phénomènes n'ont qu'une réalité incertaine, et à très peu près aucun sens, que la plupart de nos actes ou de nos pensées sont d'une insignifiance qui confine au néant, mais, en la pratique de la vie, d'agir comme si tout était réel, et d'abord la misère du monde, et le pouvoir divin de L'alléger parfois.

. Virilement voyons donc la vie comme elle i aussi les hommes comme ils sont. Il les connaît peu celui qui n'a pas, avec découragement et terreur. mesuré tonte la profondeur de la bestialité et de la bêtise humaines, et il serait sans à me celui

qui ne chercherait pas, quand même et toujours, à soulager et aider cette humanité' misérable.

C'est une œuvre d'art aussi, et vraiment sublime, et de toutes peut-être la plus difficile à créer, qu'une âme se faisant pure parmi les impuretés du monde, fière et libre parmi ses bassesses, sainte et pure au milieu de l'animalité qui l'entoure.

Ainsi pour le pessimiste tout n'est pas illusion ou néant; car il s'est formé en cet univers, que le plus souvent il dédaigne, un royaume idéal de vérité, de beauté, de justice. Rien n'est mensonger en effet des acquisitions de la science, ni de ces rythmes supérieurs, reconnus par nous ou rêvés, producteurs de la beauté parfaite; rien n'est mensonger de la justice, ce rythme encore, qui doit régir et ordonner les âmes, ni de la vertu, qui constitue pour elles la liberté vraie, l'absolue délivrance en face de certaines fatalités ou incitations de la Nature.

La vertu est la haute délivrance, car sans elle l'homme retombe à la bestialité originelle, à la f tyrannie des instincts. L'in virtutc libertas des stoïciens est réel ; mais leur doctrine se distingue de la nôtre, en ce sens qu'elle croyait bonne cette Nature, que nous croyons au contraire indifférente au bien ou amorale. Le stoïcisme invitait l'homme à suivre simplement l'appel de la bonne nature : naturam sequere; et comme les religions bouddhique ou chrétienne, notre pessimisme, en fréquente rébellion contre elle, s'honore de résister à ses lois coutumières d'impudicité, de violence et de meurtre.

Cette vie, trop souvent plate, banale et vile, ne mérite donc la peine d'être vécue que si on la recrée et transforme, si Ton fait d'elle une œuvre et art y une œuvre d'harmonie, de beauté, de justice, — un Cosmos. Et ce troupeau humain, trop souvent brutal, féroce ou lâche, ayant conscience aujourd'hui de sa vraie nature et de son néant originel, n'aurait plus dès lors raison d'être, sans la volonté et l'es-

poir de bientôt se réhabiliter et relever, et de tendre en l'avenir, d'une marche plus ferme et plus sûre, vers cet idéal auquel tant de fois déjà il a été si vainement appelé. La théorie pessimiste appréciant la vie ce qu'elle est, misérable et médiocre, et l'homme ce qu'il vaut, un animal parmi les autres, attardé « dans la bauge de ses sensations », logiquement, on le voit, peut et doit aboutir à la plus rigoureuse des morales, aussi bien que le stoïcisme et les religions supérieures.

Puisque le suicide universel est impossible à l'humanité, et que, si douloureuse ou absurde que soit la vie, il la faut vivre, vivons-la, mais comme des soldats sans peur, qui, voyant les obstacles, les dangers, la mort, passent quand même, et entraînent les autres.

Je crois qu'une réaction se prépare ; on laissera aux malades cette littérature, ces musiques de tristesse, d'alanguissement, de soupirs; on ira aux croyants, à tous ceux qui ont foi dans l'énergie humaine, foi en ces formules magiques dont nous a dotés ou nous dotera la science; on ira à ceux qui luttent, fût-ce sans espoir. Nous savons

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en effet que par des conjurations efficaces nous avons le pouvoir divin de transformer l'homme et sa destinée. La transformation a été jusqu'ici trop lente ; il la faut hâter.

Nous avons abusé de la pensée, de la sensation, et ces abus nous ont affaiblis, énervés, émasculés comme des fumeurs d'opium ; quelques années encore, nous serions facilement la proie de ceux qui ont et cultivent en eux moins les facultés de l'imagination et du rêve, que la vigueur morale et que la volonté.

Sophistes, ceux qui prétendent que l'homme ne peut rien sur sa destinée; l'homme lacrée au contraire, toute l'histoire le prouve; elle démontre que l'empire du monde est aux vaillants, aux robustes, et non aux dilettantes, aux lettres, aux artistes, qui seulement rêvent, ou gémissent.

Maigre les caprices, et maigre les duretés de la Naturequi l'a jetée hét if en un monde hostile et rude. l'homme a grandi, a conquis son indépendance, par instants sa liberté pleine. Beau sujet de poèmes. cecombal perpétuel, cet te lut te de tant de siècles contre la Terre, la Mer, contre toutes les forces malfai-

santés, contre les fauves, les maladies, la mort que nous commençons à vaincre. Et en même temps que ces rebellions contre la tyrannie de la Nature, étaient incessantes et glorieuses aussi les révoltes de l'homme contre les tyrannies de l'homme.

La civilisation nous apparaît ainsi comme une œuvre d'art, à quelques points de vue magnifique, et que seul a su créer l'homme. Mais loin d'accepter la doctrine que cette œuvre, d'une élaboration si lente, soit due tout entière au mystérieux inconscient des foules, nous l'attribuons'd'abordà l'âme ou au génie sublimes de ces héros, tels que les a vus Cari vie, de ces maîtres qui, à certaines heures, s'imposent et marchent en avant du vague troupeau humain.

Nous voulons donc, comme Carlyle, le culte des héros et nous voulons des héros. Toute grande religion, tout grand idéal, le Bouddhisme, le Christianisme, l'Islam, la Cité antique, ont eu les leurs, et la Révolution française, quand elle était une reli gion encore et non plus seulement une affaire. Or le rêve, or l'idéal ne feront pas défaut à

l'humanité, et après ces héros du passé, nous aussi enfanterons les nôtres.

« Vis avec les Dieux », disait Marc-Aurèle ; vis avec les héros et les saints; reviens à eux sans cesse, pour te soutenir et te raffermir en cette vie ; console-toi et purifie-toi des vivants en la compagnie de ces morts. Seul, que ferais-tu sans leur présence auguste, sans leur exemple et leur appui?

L'analyse de l'amour a révélé en nous une vie profonde et mystérieuse, celle de l'Espèce, étroitement mêlée à la nôtre. C'est son génie, son âme, aspirant à l'illimité dans le temps de L'espace, qui produit lu délire parfois sublime des amants et met sur leurs lèvres mortelles le vain mot d'immortalité.

Les tendances et les idées héréditaires, ces idées dont plusieurs philosophes font les idées innées, n'est-ce pas son âme, sa pensée, qui sent, qui veut, qui pense en nous?

Par elle l'individu se survit à lui-même; et en

nous sont donc deux personnes, l'une éphémère, et l'autre plus durable, — l'Espèce elle-même devant périr.

Schopenhauer a démontré la présence en notre être de cet inconnu, de ce dœmon, qui dans les crises d'amour nous inspire des actes trop souvent contraires à notre bien et à notre bonheur personnels, mais nécessaires à cet antre nous, qui est l'Espèce.

En des crises différentes, en ces crises morales, où il nous faut choisir entre la félicité égoïste et des devoirs dont l'accomplissement nous sera douloureux, peut-être nous ruinera et tuera, mais au profit de l'intérêt général, il y a lutte évidente entre ces deux personnes, lutte qui sera sans doute moins difficile un jour, quand l'individu se rendra mieux compte de son identité avec cet Etre plus ou moins immortel, qui est en lui et qui est lui.

Or le héros est l'homme qui à sa vie individuelle si limitée, si courte, substitue de plus en plus cette grande vie de l'Espèce, la vie de son peuple, de sa race, de l'humanité.

Et c'est ainsi quej'entends pour les générations à venir une éducation héroïque, éducation où dominera la conscience de cette vie plus large et plus haute, de cette vie nouvelle, à laquelle, je

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l'espère, notre égoïsme finira par se dévouer avec moins d'effort, et joyeusement même, — comme en un tableau de G. Moreau je vois rayonner de joie de beaux éphèbes grecs s'élançant à la mort, ceux-là peut-être qui tombèrent aux Thermopyles, à Marathon, ou qui suivaient Alexandre, jeune aussi et pareil aux Dieux.

Il y a peut-être en cette conception des rapports de l'individu et de l'Espèce, le point de départ d'une doctrine transcendante qui, même chez un peupled'agnostiques ou d'athées, reconstituerait la notion du sacrifice, nécessaire à toute vie sociale.

Nous sentons plus que jamais aujourd'hui les liens de sympathie sans nombre qui nous rattachent à l'humanité entière, et chaque jour nous prenons un peu plus conscience que nous faisons partie d'un corps qui est son corps et d'une âme qui est son âme. Ne vibrons-nous pas à chacundes troubles qu'elle éprouve, par ces milliards de fils télégraphiques! véritable réseau nerveux, nous unissant à toutes les parties de la terre? Chaque individu autrefois, comme un animal inférieur, n'était touché que par les mouvements, les émo-

tions les plus proches; il ne jouissait, ne souffrait qu'avec sa ville, sa tribu, sa province. Puis fut conçue peu à peu la notion d'une patrie plus vaste ; et la vraie patrie dépassant les limites de la nôtre n'est-elle pas désormais partout où frémissent des douleurs et des joies humaines ? Nous comprenons que notre vie, moment de l'universelle durée, s'agrandit de toute la vie du passé, de ce passé, où nous étions virtuellement déjà, et qu'elle doit s'agrandir encore d'un très long avenir, par la survivance de nos actes, de nos idées, de notre descendance. Nous comprenons que cette Humanité éternelle, c'est nous-mêmes, qu'elle est, selon l'expression hindoue, notre moi éternel, infini, et que la mort en un certain sens ne peut donc nous garder et anéantir tout entiers, puisqu'elle ne peut atteindre la vie, l'âme de l'Espèce qui est en nous, et nous doit survivre, comme l'arbre à ses feuilles.

Le bouddhisme a vu ce que nous commençons à reconnaître, que la faute est expiée moins par l'individu coupable que par sa descendance, moins souvent par les générations coupables que par celles

qui la suivent. Or cette loi d'injustice apparente semblera d'absolue justice, quand nous aurons compris que la notion de notre individualité nous trompe, nous cachant la race qui est en nous, cette race qui dépasse notre existence de tout le passé comme de tout l'avenir: c'est donc elle, c'est donc ce moi, presque éternel par rapport à nous, qui, continuant notre moi éphémère, justement doit expier nos fautes ou recevra la récompense de nos mérites.

Cette âme de l'espèce qui par instants se manifeste si magnifiquement chez l'individu, dans l'enthousiasme par exemple du martyr donnant sa vie pour tous, ou dans le délire des amants, cette âme rappelle Vattnan immortel entrevu par les Hindous, et qui transmis d'une génération à l'autre, modifié par le temps et parles milieux, change d'apparence ou de corps, comme l'acteur, disaientils, change de costumes.

Le bouddhisme a constaté, mieux que la Bible, cette loi de la nature, et qu'il nous a fallu, en nos lois sociales, contredire et réparer, comme nous avons fait de quelques autres, parce qu'elle révoltait par trop nos besoins de justice. Nos codes '.l'admettent plus, en effet, et avec raison, que le châtiment encouru par le père soit subi par l'en-

fan t. La loi de la nature, terrible en son équité logique, veut au contraire que l'enfant expie pour le père, qui pourra donc vivre et mourir tranquille, tandis que son enfant souffrira et mourra, frappé impitoyablement à sa place.

Mais cette loi qui établit entre les générations un lien si étroit, une solidarité si redoutable, cette loi confirmée par la science moderne, et qui étend si loin la portée de nos actes, n'entrera-t-elle pas un jour, bien comprise, en nos concepts nouveaux de la moralité ; et n'aurons-nous pas de nos devoirs une idée plus profonde, quand nous reconnaîtrons que rien ne se perd de nos actions bonnes ou mauvaises, et que pendant des années, ou des siècles, de telle parole ou de tel acte, des fruits naîtront sains ou malsains, bienfaisants ou funestes ?

Songez sans cesse aux forces futuies de la patrie, songez donc sans cesse à l'enfant. Pères, mères, sachez que sa genèse, celle de son corps, de sa pensée, de son âme, commence en vous bien avant sa naissance. Sachez que cet enfant, longtemps même avant sa conception, vous le portez en vous, et qu'il devra donc hériter de vos énergies, de vos

vertus, comme aussi de vos déche'ances héréditaires ou acquises, de vos tares morales ou physiques, de vos folies et de vos vices. Votre enfant, vous le créez chaque jour. C'est l'idée du bouddhisme, nous l'avons vu, que nos actes forment peu à peu des êtres qui nous continuent et ainsi reçoivent le prix de nos mérites ou le châtiment de nos fautes.

Vâge de V inconscient n'est plus \ l'homme voit désormais et comprend ce qu'il ne pouvait voir ni comprendre. Méditez sur toute la somme de douleurs et de morts, en ce long passé d'inconscience, morts, douleurs dont les coupables étaient presque toujours innocents, puisqu'ils étaient dans l'ignorance. La science est venue, sa clarté s'est faite, et cette responsabilité aujourd'hui est entière, souvent terrible.

La mère, dont L'enfant germe en la nuit de sa chair, n'a-t-elle à accomplir, au temps de cette croissance obscure, qu'une œuvre inconsciente? Non, et Platon l'a dit : il semble qu'elle puisse quelque peu pendant La gestation modeler ce corps, cette âme, à l'image d'une idée ou d'un idéal, et les

Grecs devant elle plaçaient les statues sublimes de leurs Dieux.

Mais surtout après la naissance devrait commencer pour l'enfant une hygiène cérébrale qu'aujourd'hui l'on ne connaît plus guère. C'est dans l'enfance que se crée tout l'homme. Si la moralité est aussi la résultante de continues et lentes associations d'idées, l'on admettra que puissante est chez l'enfant, après l'influence du tempérament héréditaire, celle de l'éducation première, celle des spectacles qui lui sont donnés, des discours entendus par lui, du milieu moral où il se développe.

Il faut donc que les médecins et les philosophes conspirent à régénérer l'homme, veillent ensemble sur sa santé, sa vigueur, sa beauté. Des âmes saines et belles en des corps sains et beaux, comme aux temps de Phidias et de Platon, voilà quel doit être en l'avenir le but supérieur de la science; et il le poursuit déjà, ce nouveau Comité de salut public, qu'est ou doit être notre Académie de médecine.

Un idéal est nécessaire à la vie d'un peuple comme à la vie de tout être humain : et une nation qu'aucune idée, aucune ambition ne tourmente, n'a vraiment pas ou n'a plus raison d'être. Toute nation ne vit et n'est debout que par une idée qui la soutient, la porte, à quelques moments la transporte, l'exalte, fait son héroïsme, ses victoires, ses conquêtes.

L'Angleterre a son idéal, parfois féroce, monstrueusement égoïste : la colonisation sans limites, par sa race féconde, vigoureuse, hardie, et pour cela sa suprématie sur les mers.

L'Allemagne nous a vaincus par la toute-puissance d'une idée : celle de l'unité germanique. La Russie a son panslavisme, ses rêves d'extension surtout au Nord de l'Asie et, peut-être, s'ajoutant à ces ambitions matérielles, de vagues aspirations, mystiques, évangéliques, messianiques, qui rappellent des sentiments particuliers jadis à l'âme si humaine de la France : ainsi la pitié pour les faibles, les déshérités, les victimes de la vie. Mais quel est notre idéal en ce moment? Et il fut si grand, si généreux, si passionne autrefois !

Après l'idéalisme superbe de la Révolution,

quand elle jetait, semait la vie nouvelle aux quatre vents du monde, idéalisme périlleux sans doute et pour lequel fut versé bien du sang, mais qui sur son passage laissa une lumineuse traînée de gloire, le plat positivisme nous a trop gagnés, plus funeste encore; car si je ne vois pas après lui moins de désastres, de gaspillages et de ruines, je vois moins de gloire et d'honneur.

La France paraît se contenter aujourd'hui d'une existence terre à terre, au jour le jour, sans les ardents espoirs, les pensées sublimes, les rêves désintéressés, les enthousiasmes d'autrefois.

Qui, enfin, prononcera parmi nous la parole évocatrice de ces fiertés, dont tout un peuple superbement tressaille? Qui réveillera le vieil, idéal de la France, de son âme aimante, soucieuse et anxieuse de tout progrès humain, de cette âme affamée de justice? ou qui lui créera un idéal nouveau?

Un jour viendra, il est proche, où l'action des héros obscurs, où celle des humbles et de ces dédaignés, qui font et perpétuent le bien ici-bas, où la simplicité, l'héroïsme du soldat par exemple

qui en 1870 mourait abandonné dans la neige, ayant accompli tout son devoir, et sans que nul l'eût encouragé ni vu, sans qu'aucune gloire jamais dût illuminer sa tombe, sans qu'aucune justice l'eût récompensé en ce monde d'effroyables et immanentes injustices, seront appréciés tout autant que la plus fameuse des créations de la poésie et de l'art, et ou que les plus vides et les plus célèbres des déclamations oratoires.

cgs.

O misère de l'homme qui ne peut s'arrêter au faîte du bonheur, delà puissance ni à ces hauteurs où le porte son génie, qui ne monte que pour tomber ou descendre et ne peut demeurer en la perfection atteinte d'aucune de ses facultés, qui obéit comme le reste des êtres à cette loi du mouvement sans repos, à cette loi décevante, ironique de l'évolution créatrice et destructrice de tout. Et à cette loi qui toujours nous pousse, repond le besoin, le plus tyranoique en notre âme, de changement, d'inconstance, qui nous rendrait insupportables les joies mêmes d'un paradis monotone.

Les nations peuvent s'élever et grandir: cY progressant dans la vie qu'elles aussi avancent.

vers la décadence et la mort. Nous rêvons une éducation supérieure qui créerait une race supérieure ; or ce besoin d'autre chose, est tel qu'une race assise en sa victoire, en ses fiertés, en ses conquêtes, lentement, péniblement acquises, n'aspirerait plus qu'à descendre, parce que les âmes sont mobiles, parce que rien, pas même le bonheur ni la gloire, ne les peut fixer, parce qu'elles sont entraînées par l'incessant et mortel désir qu'aujourd'hui soit autre qu'hier, et demain qu'aujourd'hui, parce que la loi de l'évolution, après avoir tout créé, doit tout transformer et détruire. Et de là ces chutes des nations, ces décadences fatales de leur littérature, de leurs arts ; de là ces abaissements dont la nécessité nous déconcerte et décourage. Quel peuple, au commencement du xixe siècle, eut une éducation plus haute que le peuple allemand? Quel peuple s'enivra d'un idéalisme plus pur? Bach, Beethoven, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Gœthe, sont ses maîtres; et leur idéalisme transcendant aboutit à ce positivisme de nos jours et à cet axiome, accepté, non repoussé, non vomi avec indignation et dégoût, par l'Allemagne entière, qu' « il n'est de droit que la force ».

L'art sublime et grave, l'art suprême d'un Phi-

dias conduit à celui des siècles qui suivent, et la sculpture grecque, de chute en chute, en vient aux médiocrités, aux hontes de la décadence. De quoi servit donc une telle école, et une éducation si haute ? L'art supérieur aussi des primitifs italiens ou allemands, s'il mène à Raphaël et à Dùrer,aboutit à la platitude, à la bassesse de certains artistes allemands ou italiens des xvne ou xvme siècles, parce qu'il faut toujours autre chose, et que la perfection même, que l'absolu du beau ne sauraient nous fixer.

Aussi faut-il nous attendre, quelles que soient les victoires, à des recommencements continuels. Et cependant il faut perpétuellement lutter, comme si nous devions vaincre et conserver, vainqueurs, le terrain gagné. L'honneur de l'homme est fait de ces combats, renouvelés sans fin, contre lui-même et contre la Nature.

On reviendra à l'idée iranienne de la vie regardée comme une lutte entre deux Principes. Cette distinction antique des mauvais et des bons, on la voit indiquée, affichée déjà sur les murs de nos écoles : c'est, en des tableaux, la séparation des ani-

maux nuisibles d'avec les animaux bienfaisants, qui sont les alliés naturels de l'agriculteur et du forestier. Et, de même, l'on tentera d'éliminer de plus en plus par la sélection, par l'éducation, par la force, les hommes nuisibles, dangereux et malfaisants, comme on tente de détruire les animaux qui ravagent nos terres, nos forêts, et s'attaquent dans l'ombre à nos richesses.

Si l'art, comme la poésie, est l'illusion, le mensonge magnifique par lequel l'homme essaie de masquer parfois, et de parer la triste réalité de cette vie, une doctrine pessimiste ne peut que s'intéresser et s'attacher passionnément à lui comme à l'un des plus consolants et des plus sûrs de nos libérateurs.

La musique des lignes, qui la sait goûter et comprendre, peut être ému par elle jusqu'à la plus profonde ou la plus aiguë des jouissances. J'ai vu pleurer devant la divine procession des Panathénées, qui rappelle en effet la plus grave, la plus noble, la plus pure des musiques sacrées. Et

bien des statues ou statuettes de femmes ne sontelles pas harmonieuses et tendres comme la plus tendre des mélodies musicales ? N'est-ce pas une mélodie adorable, ces lignes qui fuient, ondulent, s'éloignent, et reviennent, se retrouvent à leur point de départ, ou symétriques forment de si doux accords, des harmonies délicieuses, ravissement, trouble des yeux et des âmes ?

On commence par l'adoration de la Vénus Céleste, et l'on ne sait quelle pente mène à l'autre, à la Vénus Pandémos. De l'art idéal et pur du Parthénon ou sévère du temple d'Égine, par une descente insensible, on arrive à Part délicieux et troublant de Praxitèle, puis à l'art aphrodisiaque des temps qui suivent. Certes, il ne s'agit guère ici de condamner ni de blasphémer le Beau, aussi indispensable à l'homme que le pain de chaque jour. Mais je crois que toute race est perdue qui ne saurait admirer, aimer, ne poursuivre que lui et il en est de la religion de la Beauté comme des saintetés de la Passion : il est des saintetés plus saintes, et des religions plus hautes.

Le rythme est partout et en tout, le rythme qui est déjà la vie, partout, dans la molécule liquide, contractée comme les étoiles en une sphère parfaite, ou dans les cristaux de la grêle, de la neige, de la glace, étalant sur nos vitres leurs arborisations exquises. Le rythme, il est dans l'hymen chimique des métalloïdes ou métaux, s'unissant selon des'proportions, des nombres nécessaires; il est dans les tourbillons où sont entraînés les terres, les lunes, les soleils; il est dans le soulèvement de la mer vers les astres, et dans ses mouvements, ses courants, et dans le cercle où roulent perpétuellement les eaux, de la mer à l'air, de l'air aux plaines et aux montagnes, des montagnes, et des plaines à la mer.

Mais le rythme est surtout au plus haut degré de l'existence dans ce merveilleux monde végétal, où tout est musique, ravissement pour les yeux, et dans le monde animal, et son admirable anatomie.

Et l'on peut comprendre que les anciens aient divinisé les hommes qui portaient en eux la puissance, la magie du rythme, créaient l'art, le beau, la loi morale (la loi morale, rythme pur dans la sphère des actions humaines); — et ils les divi-

nisaient comme ayant eu cette faculté' vraiment divine de sentir et reproduire ce rythme, visible ou caché, immanent dans les choses, et producteur en elles de la vie, de l'ordre, de la beauté sans défaut.

La réconciliation se fera un jour entre la Nature et l'Homme, et ce jour-là verra ou reverra l'accord du rêve et de la vie, de l'idéal et de la réalité. Ainsi que dans la Mégère apprivoisée, la guerre et la haine, le duel antique, parfois sauvage, de la Nature et de l'Homme feront place à l'hymen joyeux, d'où pourront sortir des enfantements magnifiques, des œuvres d'harmonie et de beauté, comme quelques-unes des plus pures créations grecques, ou quelques-uns des rêves de certains grands génies de la Renaissance.

Comment un pessimiste peut-il. sans inconséquence, garder la joie, multiplier toutes ses énergies, et croire au bien et le vouloir? Je vais le dire : car c'est, selon moi, du pessimisme que l'hu-

manité doit partir pour recréer sa moralité et sa fbf j __ sa foi en elle, sinon en Dieu.

Que la vie nous paraisse ténébreuse et mauvaise, elle n'en a pas moins à sa surface des splendeurs qui nous attirent, nous enivrent, nous enivreront à jamais, des illusions dont nous ne cesserons, et avec gratitude, de recueillir et dégager la beauté. Cette contradiction est fréquente chez les amants de pouvoir adorer sans croire, doutant de ce qu'ils adorent, le méprisant parfois ; et la création avec ses sourires, ses parures, avec les richesses de ses formes, avec le manteau d'or, les robes de soleil ou de lune jetées sur ses laideurs, continuera, jusqu'à la fin des temps, de charmer, d'éblouir, de troubler et de passionner des âmes. Il y a aussi la création humaine, toute l'œuvre humaine, l'œuvre d'art, de justice, d'amour, qui prend une valeur singulière de son contraste avec les laideurs, les discordances, les iniquités de la nature, et peut à juste titre éveiller en nous l'enthousiasme. Puis cette pensée même qu'il nous faut mourir, et tout entiers sans doute, ne doit-elle pas donner plus d'acuité, d'intensité à nos sensations, à nos sentiments, ce que l'on voit chez les pauvres mourants, qui contemplent pour la dernière fois les clartés de la terre, de la mer et du ciel, l'éblouissante magie

des soirs, ces spectacles, à quelques heures, véritablement enchantés, et pour eux près de s'évanouir à jamais?

Ainsi, loin de décourager toujours et pour toujours, le pessimisme parfois ne fait qu'exciter ceux qui aiment à aimer davantage, ceux qui luttent à lutter plus encore, ceux qui jouissent de leur cerveau ou de leur âme à en multiplier et à en exalter l'énergie : car il faudrait, en cette minute de vie qui nous est donnée, faire tenir, s'il était possible, un infini d'amour, de rêves, de pensées, comme en un diamant se condense la lumière, en une goutte d'eau l'éclat du ciel.

Le pessimiste ne nie pas en effet la beauté des choses en cet univers où tout se rencontre, même le bonheur et la beauté; mais il les croit créés surtout par l'illusion et le rêve humains, et, sachant que la vision du beau est très rare, comme exceptionnelle, il en est donc plus étonné, plus ému, plus enivré qu'aucune autre. Le pessimiste ainsi peut avoir ses joies : voici comment il mérite et atteint les plus hautes.

A notre vie individuelle sichetivc. si étroite, si misérable, devra, je l'ai dit, de plus en plus se substituer en nous la grande vie de l'Espèce : ainsi nous pourrons indéfiniment élargir notre exis-

tence éphémère, multipliant notre vie, notre âme, nos forces.de la vie, de l'âme, des forces de l'Espèce en qui nous sommes, qui est nous-mêmes, qui est notre moi sans limites. Comprend-on que de la sorte un pessimiste puisse avoir ses joies encore mêlées à ses douleurs, son âme s'enrichissant de ces milliers, de ces millions d'âmes, que le don de sympathie lui permet de sentir vivre et palpiter en la sienne? Car rien d'humain, rien de vivant ne peut être indifférent à ses yeux. Sa vue très nette et son horreur du mal lui ont inspiré la passion du bien; et, plus que l'optimiste, il aura du bien ou du mieux cette passion que rien n'arrête ni ne décourage; car l'optimiste étant un satisfait, qu'aspirerait-il à changer, en soi d'abord, puis en ce monde, le meilleur pour lui de tous les mondes possibles? Le pessimiste au contraire, épouvanté du mal universel, veut le combattre; attristé de l'universelle souffrance, veut la consoler, la diminuer, la guérir. Il voit tout le fond d'impuretés et de bestialités qui demeure en nous; il sait jusqu'où peuvent descendre la brutalité ou la platitude humaines; et c'est pour cela qu'il veut autre chose, et qu'il rêve et exige une humanité autre.

Mais la pitié le saisit parfois, quand il se rappelle

d'où l'humanité est sortie, et ce qu'il lui a fallu d'efforts pour se dégager de l'antique fange originelle; et mesurant ce qu'elle \ fait déjà, il espère, il croit qu'elle fera plus encore, et il veut qu'elle fasse plus encore.

Il n'est pas nécessaire d'avoir un idéal très élevé, pour tenir en faible estime l'ensemble de l'humanité, quand on n'aurait pas d'elle le dégoût, la nausée, l'horreur. Et cependant cette humanité si médiocre ou si basse, si criminelle, si monstrueuse parfois, est la même qui a donné naissance à tant de héros, de saints, d'artistes sublimes.

Cette vile espèce animale se peut donc élever jusqu'à devenir à certains moments presque divine. Il est permis dès lors de rêver une humanité supérieure à L'humanité d'aujourd'hui, autant que la race blanche l'est à la noire, l'homme moderne à celui des cavernes. Et l'on peut se consoler de l'ensemble de cette humanité présente, dans la compagnie de cette élite, de cette aristocratie que j'ai rappelée, dans cette communion (Us saints, selon le mot de l'Église.

Aie de grandes pensées plus que de grands espoirs; et combats, fût-ce même sans l'assurance de vaincre. Oui, agis et combats toujours, fût-ce en désespéré héroïque, pour ce qui seul peut donner ou rendre quelque prix à la vie, — depuis que ce monde semble avoir perdu Dieu, — pour l'Idéal, pour le divin, pour la beauté, pour la justice, pour toutes les illusions rayonnantes de l'amour et du rêve humains.

Et créons ainsi la Cité idéale, à défaut de la « Cité divine ».

Si Dieu est, je vis et j'agis en lui, je participe à son œuvre, je la continue; si Dieu n'est pas, je vis encore et quand même, comme si je vivais et agissais en lui; et je n'ai donc rien à craindre, ni rien à changer en mes actes, faisant ce que je dois, que Dieu soit ou ne soit pas, que la vie soit bonne ou mauvaise, soumise ou non à un ordre et à une raison éternels.

Et le dernier mot est : Que sais-je? que sais-je, sinon qu'il est des vertus et des beautés à aimer, des douleurs à soulager, des maux à guérir, des illusions à adorer toujours, et de radieux paysages du ciel et de la terre, de magiques aurores, des couchants féeriques, de paradisiaques nuits d'été, et des lèvres tendres qui se joignent, et l'amour, le cruel et le délicieux, le fol amour, dont le nom seul fait trembler encore tout mon cœur, et des êtres bons et des êtres saints, et par moments, ainsi, des joies sublimes mêlées à cette misère humaine... et peut-être dans l'insondable profondeur, loin, oh! si douloureusement loin en cet instant de mes regards et de mon àme, l'inconnu Créateur du rythme, du rythme immanent à la vie et qui semble être la vie même, — Dieu, ou un Dieu à retrouver?...

LE

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