‹ Œuvres choisies de Jean RacineChapitre 77 sur 159 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ËRIPHILE, DORIS.

ÉRIPBILE.

Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous, Laissons-les dans les bras d'un père et d*un époux. Et tandis qu'à Tenvi leur amour se déploie, Mettons en liberté ma tristesse et leur joie.

noRis.

^aoi ! Madame, toujours irritant vos douleurs, Croirez-vous ne plus voir que des sujets de pleurs 1 Je sais que tout déplaît aux yeux d'une captive ; GLu'il n'est point, dans les fers, de plaisir qui la suive. Mais, dans le temps fatal que, repassant les flots. Nous suivions, malgré nous, le vainqueur de Lesbos, Lorsque, dans son vaisseau, prisonnière timide, Vous voyiez devant vous ce vainqueur homicide. Le dirai-je 1 Vos yeux, de larmes moins trempés, A pleurer vos malheurs étaient moins occupés. Maintenant tout vous rit. L'aimable Iphigénie D'une amitié sincère avec vous est unie; Elle vous plaint, vous voit avec des yeux de sœur; Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur.

194 IFBIGfillUB,

Vous vouliez voir l'Aulide, où son père l'appelle, El TAulide vous voit arriver avec elle.

Cependant, par un sort que je ne conçois pas, Votre douleur redouble et croit à chaque pas.

£riphile.

Eh quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile Doive être de leur joie un témoin si tranquille t Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir A l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir 1 Je vois Iphigénie entre les bras d'un père ; Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère ; Et moi, toujours en butte à de nouveaux danger:*. Remise dès l'enfance en des bras étrangers, Je reçus, et je vois le jour que je respire, Sans que mère ni père ait daigné me sourire.

J'ignore qui je suis; et, pour comble d'horreur, Un oracle; efirayant m'attache à mon erreur, Et, quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître, Me dit que, sans périr, je ne me puis connaître.

DORIS

N^on, non, jusques au bout vous devez le chercher : Un oracle toujours se plaît à se cacher ; Toujours, avec un sens, il en présente un autre. En perdant un faux nom, vous reprendrez le vôtre. C'est là tout le danger que vous pouvez courir; Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr. Songez que votre nom fut changé dès l'enfance.

ÉRIPHILE

Je n'ai de tout mon sort que cette connaissance ; Et ton père, du reste infortuné témoin, Ne me permit jamais de pénétrer plus loin.

TRAGÉDm. 195

Hélas ! dans cette Troie, on j'étais attendue, Ma gloire, disait-il, m'allait être rendue !

J'allais, en reprenant et mon nom et mon rang, Des plus grands rois, en moi, reccmnaitre le sang. Déjà je découvrais cette fameuse ville.

Le Ciel mène à Lesbos Timpitoyable Achille ; Tout cède, tout ressent ses funestes efforts. Ton père, enseveli dans la foule des morts. Me laisse dans les fers à moi-même inconnue ; Et, de tant de grandeurs, dont j'étais prévenue, Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver due la fierté d'un sang que je ne puis prouver.

DORIS

Ah ! que perdant. Madame, un témoin si fidèle,

La main qui vous l'ôta vous doit sembler cruelle !

Mais Calchas est ici, Calchas, si renommé,

Gtui des secrets des dieux fut toujours informé

Le Ciel souvent lui parle. Instruit par un tel maître,

Il sait tout ce qui fut, et tout ce qui doit être.

Pourrait-il de vos jours ignorer les auteurs 7

Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs.

Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,

Vous va, sous son appui, présenter un asile;

Elle vous l'a promis et juré devant moi.

Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foL

due dirais-tu, Doris, si, passant tout le reste, Cet hymen de mes maux, était le plus fimestel

DORIS

dnoi, Madame !

196 iPHiefiNK,

^RIPHILB.

Tu vois, avec étonnement, Ct,ae ma douleur ne souffre aucun souiagementi: Ecoute, et tu te vas étonner que je vive, C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive. Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens, Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, « Dont la sanglante main m'enleva prisonnière, Gtui m'arracha, d'un coup, ma naissance et Um père. De qui, jusques au nom, tout doit m'étre odieux, Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.

DORIS

Ah ! que me dites- vous 1

ÉRIPHILE

Je me flattais sans cesse Glu'un silence étemel cacherait ma faiblesse. Mais mon cœur, trop pressé, m'arrache ce discours, Et te parle ane fois, pour se taire toujours. Ne me demande point sur quel espoir fondée, De ce fatal amour je me vis possédée.

Je n'en accuse point quelques feintes douleurs, Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs. Le Ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Rappellerai-je encor le souvenir aôreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux ; Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai long-temps sans lumière et sans vie; Enfin mes faibles yeux cherchèrent la clarté. Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté.

TRAQ^DIE. 19^

Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage

Craignais de rencontrer l'efiroyable visage.

J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,

Et toujours détournant ma vue avec horreur.

Je le vis. Son aspect n'avait rien de farouche.

Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.

Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ;

J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.

Je me laissai conduire à cet aimable guide.

Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide.

Iphigénie en vain s'ofire à me protéger.

Et me tend une main prompte à me soulager.

Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée !

Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée

due pour m'armer contre elle, et, sans me découvni,

Traverser son bonheur, que je ne puis souffrir.

DORIS

Et que pourrait contre elle. une impuissante haine? Ne valait-il pas mieux, renfermée à Mycène, Eviter les tourmens que vous venez chercher.

Et combattre des feux contraints de se^^acher?

ÉRIPmLE.

Je le voulais, Doris. Mais, quelque triste image due sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage, An sort qui me traînait il fallut consentir.

Une secrète voix m'ordonna de partir, Me dit qu'offrant ici ma présence importune, Peut-être j'y pourrais porter mon infortune ; due peut-être, approchant ces amans trop heureux, duelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux. Voilà ce qui m'amène, et non l'impatience

M ivanfCMiK,

D'apprraidre à n'û je dois une triste naissance; Ou plutôt leur hymen me servira de loi ; S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour inoL Je périrai, Doris ; et, par une mort prompte, Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, Sans chercher des parens si long-temps ignorés, Et que ma folle amour a trop déshonorés.

DORUL

Ctue je vous plains, Madame 1 Et que pour votre vie^

£RIPHiLE.

Tu vois Agamemnon avec Iphigénie.

• SCËNE II.

AGAMEMNON, IPHIGENIE, ERIPHJLE,

DORIS

ipmoÉKiE.

Seigneur, où courez-vous 1 et quels empressemens Vous dérobent sitôt à nos embrassemens 1 A qui dois-je imputer cette fuite soudaine 1 Mon respect a fait place aux transports de la reine Un moment, à mon tour, ne vous puis-je arrêter 1 Et ma joie à vos yeux n'ose-t^lle éclatera Ne puis-je...

aoambmkok.

Eh bien, ma fille, embrassez yotre pdre; n vous aime toujours.

ipmoÉNiB.

due cette amour m'est chère I Cluel plaisir de vous voir et de vous contempler -

nuo^DiB. 199

Dans ce noQvel éclat dont je voas vois briller ! Cluels honneurs ! duel pouvoir ! Déjà la renommée Par d'étonnans récits m'en avait informée.

Mais que, voyant de près ce spectacle charmant, Je sens croître ma joie et mon étonnement !

Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère ! Ctuel bonheur de me voir la fille d'un tel père I

AOAMEMNON.

4 Vous méritiez, ma iîlle, un père plus heureux. •

IPHiGÉNIli.

Cluelle félicité peut manquer à vos vœux 1

A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre 1

J'ai cm n'avoir au Ciel que des grâces a rendre.

AOAMEMNON, à part.

Grands dieux ! à son malheur dois-je la préparer !

IPmGÊNIB.

Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer. Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine. Avons-nous, sans votre ordre, abandonné Mycènel

AGAMEMMON.

Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux ; * Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux D*un soin cruel ma joie est ici combattue.

IPmGâNIE.

Eh ! mon père, oubliez votre rang à ma vue.

Je prévois la rigueur d'un long éloignement ; N'osez-vous, sans rougir, être père un moment 1 Vous n'avez devant vous qu'im.e jeune princesse A qui j'avais pour moi vanté votre tendresse. Cent fois, lui promettant mes soins, votre bonté J'ai ûût gloire à ses veux de ma félicité.

200 ipmcÊNiB,

Glae va^t-elle penser de votre indiffiSrence 7 Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance 1 N'éclaircirez-Yous point ce front chargé d'ennuis ?

AGAICEMNON.

Ah, ma fille !

IPHIGÊNIE.

Seigneur, poursuivez.

AGAMEMNON

* Je ne pais.

IPHIGÉNIE

Périsse le Troïen auteur de nos alarmes!

AGAMEMNON

Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.

IPHIGÊNIE.

Les dieux daignent surtout prendre soin de vos jouis *

AGAMEMNON

Les dieux, depuis un temps, me sont cruels et sourds.

IPmCÉNIB.

Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

AOAMEBflNON.

Puissé-je auparavant fléchir leur mjustice t

ipmoÉNiE.

L'ofirira-t-on bientôt 7

AGAMEMNON

^ Plus tôt que je ne veux.

« IPBIOfiNlE.

Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœuxl Verra-t-on à Tautel votre heureuse famille 1

AGAMEMNON

Hélas!

TRAGÉDIE. i20]

IPHIGÉNIE

Vous VOUS taisez 1

ACUIIEMNON.

« Vous y serez, ma fille.

Adieu.

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