LIMB
Desmoc- Le Grand - Maître des Templiers, qui entroit dans cette intrigue, lappuya de tout son crédit. Les grands se virent , à la fin , réduit^ à souscrire à un choix quils n a voient pu empêcher; et le peuple, toujours avide de cérémonies ,; contre son ordinaire , vit cette dernière avec plus d'étonnement que de joye.
Il n'y eut que le comte de Xnpoli , qui regarda le choix de la reine , comme une injustice qu^elle lui faisoit. On ne pçut exprimer dans quelle fureur cette préférence le précipita: il jura la perte de son rival , et même celle des Templiers qui a voient eu beaucoup de part à son élévation^ et il ne se soucia pas de périr, pourvu qu il put entraîner tous ses ennemis sous ses propres ruines. Plein de cet esprit de vengeance , et dans la résolution de sacrifier tout à son ressentiment , il se retira brusquement dans ses États. Saladin , aussi habile politique que grand Capitaine, n eut pas plutôt appris son mécontentement, quil lui envoya secrettement un homme de confiance pour traiter avec lui. Cet envoyé lui représenta , avec une franchise apparente , qu il n étoit pas de l'intérêt de son mattre de souffrir un royaume Chrétien et indépendant , au milieu de tant d'États qui composoient son empire ; mais que , s*il vouloit se faire Mahométan et son feudataire , il s engageoit de le placer sur le trône de Jérusalem; et, pourTy maintenir, d'immoler à sa sûreté tous les^Templiers, leurs ennemis communs.
Baymond, aveuglé par sa passion, consentit
à toat : on prétend même que , dès*lors , il se fit Dumqvnrconcire. Mais, pour mieux faire réussir leurs ''^"** HfsseioSy il convint avec cet envoyé, qu'il ne ff roit édater son changement de religion , qu aprà qu'il seroit monté sur le trône , et que, pour |K>avoir perdre plus sûrement le nouveau roi, J se reconcilieroit avec lui.
Le perfide comte, dans cette vue, se rendit à Jérusalem; des amis communs qui! fit agir, et '|ni n avoient pour objet que d éteindre la divi- ^luo , intervinrent , de bonne foi , dans cet acronimodement. La paix se fit ; Raymond reconnul Lutfignan pour souverain; et ce comte, si rapaUe par sa valeur de défendre les saints lieux, neut point de honte d'ajouter la trahison j lapostasie.
Saladin, de concert avec lui, entra aussitôt <iaos la Palestine à la tète d'une puissante armée : ^•>n dessein étoit de faire le siège d'Acre, la ville He tout le royaume la plus forte ^t la plus riche. On comptoit , dans son armée , près de cinquante mille chevaux sans l'infanterie ; et la plupart de < n Iroopes étoient composées des anciens habit JUS du pays ou de leurs enfans , que les rois de Jrnualem , depuis la conquête de Godefroy de B<>aillon, en avoient chassés. Tous revenoient, j la suite de Saladin , dans l'espérance d une pro- '.iiaine conquête, et de rentrer dans l'héritage (le leurs pères.
Le sultan , favorisé secrettement par le comte
336 HISTOIRE DE L'ORDBB
■— ■■ — de Tripoli , ne trouva point d'obstacle à sa mar- DuMQ- che, et venoit pour former le siège de la ville *-'"*- d'Acre. Le roi en avoit con6é la défense aux '"7- deux Grands-Maîtres, qui s'avancerait au-devant de l'ennemi avec un grand noml»e d'Hospitaliers et de Templiers ( i ) : l'Ëtat n'avoit point de ressource plus assurée. I^es deux Grands-Maîtres, ayant fait prendre les armes à la garnison et à tous les habitans, sortirent la nuit delà [Jace. Les CfarétieDS, tenant d'une main leur ^>ée, et du feu dans l'autre, surprennent les inBdèles, entrent dans leur cannp, abattent les tentes, coupent la goi^e à toiu txux qu'ils trouvent endormis , mettent le feu par-tout. La terreur et la consternation se répandent dans l'ai^ mée ennemie i mais le jour qui comment^ à paroitre, et la présence de Saladin les rassurai chaque corps se rangea sous ses Enseignes; on en vint à un combat réglé, et on chercha à envelopper les Chrétiens.
Quoique les infidèles fussent supérieurs en nombre, les religieux militaires qui n'avoieni jamaBCompté leurs ennemis, font ferme, pou:>sent l'ennemi qui se trouve devant eux, s'attachent au corps même que Saladin avoit rallnv tout combat, tout se mêle; on tue tout; oes ruisseaux de sang coulent de tous cdtés; poi"' de quartier ni de prisonniers: une fureur éfjalf aoimoit les soldats de chaque parti. Si Saladin ,
(0 Conlin. Wili. Tvr. lib. I, ch«p. 5.
tlans cette action , fit voir autant de conduite — (fuedt courage, les deuit Grands-Maitres, de leur dbamoc (<He, soutenus de leurs bravés chevaliers, firent ^^^ ^ prodiges de valeur. Le Grand-Maitre Desmoultiis, à la tète des Hospitaliers, perça plusieurs fois les escadrons ennemis : rien ne tenoit <leYaol lui. Le coïnte de Tripoli , qu on prétend <{ui se trouva masqué dans cette occasion , et qui (ombattoit en faveur des infidèles, pour se défaire d*on guerrier si redoutable, tua son cheval , «{ni , en tombant , se renversa sur le Grand-Maltrf ; et le poids de ses armes lempéchant de se relever, les infidèles le percèrent de mille coups ^près sa mort, soit qulls voulussent venger celle <le leurs compagnons; soit qu'ils craignissent n)corequ un si grand Capitaine ne se relevât ( i). Plusieurs Hospitaliers, en le défendant, se firent t'ier généreusement sur le corps de leur chef, H en voulant Tarracher à la fureur de ces bar- •-ares. Le combat cessa par Tépuisement des deus partis (3) : et , il n y eut que la retraite de Saladi» •fui fit présumer que la plus grande perte étôit tombée de son côté.
liés Hospitaliers cherchèrent, sur le champ de liataille, le corps de leur Grand-Maitre, pour lui Todre les derniers devoirs (3). Après bien des
(j Eodem die, Tidelicet calendas maii, sexagînia fra- •r<s feinplt et fanimas ina{rister dbmès hospiisilis cum :<iribai domûs soœ fratribtis ioterfecii sunt. Roger dé ff'^tdem^ in Henr. //. — (a) Chronique de l9tfD|;is. —
^ CooiiiL Will. Tyr. lib. I , cap. 5.
soins, on le trouva enfin. sous un tas de Turco-^ Dkbmou- mans et de Sarrasins, qui avoient passé par le "'^*. tranehant de son cimeterre, ou que les cbevaliers, après sa mort , avoient immolés à leur ressentiment. Il fut porté dans Acre , et les funérailles de ce grand homme y furent célébrées par les larmes de ses confrères , et par l'affliction générale de tous les habitans.
On procéda ensuite à Félection de son successeur. Comme lennemi étoit au milieu du royaume, et quon étoit à la veille dune nouvelle bataille , les Hospitaliers comprirent qu'ails avoient plus besoin que jamais dun Capitaine et d un habile guerrier pour les commander. Le choix, dans cette conjoncture, tomba sur frère GABffin G ARMER, natif de Napoli de Syrie, Grand-Prieur imii. d'Angie^çpj.e ^ çt turcopolier de l'Ordre, titres inséparables: ce qui fait voir qu'en ce temps- là les dignités n'étoient point encore attachées, comme elles le sont à présent, aux différentes langues ou nations dont l'Ordre est composé.
Les Turcopoles, d'où a été formé le nom de Turcopolier, étoient anciennement, au rapport de Guillaume de Tyr, des compagnies de chevau-légers (i). L'origine de ce terme venoit des Turcomans, qui appelloient, en général, Turco
(i) Will. Ttt. lib. I, cap. 7, lib. XIX, cap. a4, lîb. XXII , txp> 9. — Attises du royaume de Jérusalem , p. 4^* — Histoire de VMe de Chypre, par Ëtienae de Lusigoau. — Albert Âc<]f^ lib. V, cap. 3.
pôles les eDfans nés d une mère Grecque et tf un ' père Turcoman , et qui étoient destinés à la mi- og Sth». lice. Ce fut , depuis , un titre de dignité militaire dans le royaume de Chypre , d*où il étoit passé dans rOrdre de Saint- Jean. Mais les Hospitaliers ne s*en servoient que pour désigner le colonel général de Tinfanterie. Frère Garnier avoit ré- Mdé quelque temps en Angleterre , en qualité de bailli et de Turcopolier de TOrdre. Pendant ce temp«-là, le roi Henri II, ayant chassé de la fameuse abbaye dé Bulkand des chanoines réguliers qui vivoient trop licencieusement , donna ce monastère à TOrdre ; et frère Garnier y mit deft Hospitaliers de Saint- Jean. Ce Grand-Bailli etoil repassé , depuis , dans la Palestine , pour partager les périls et la gloire de ses confrères; et sa valeur et ses vertus lui procurèrent la dignité de Grand-Maître , après la mort de frère Roger Desmoulins.
Ses premiers soins furent de rappeler auprès de lui la plupart des religieux qui étoient disper^ ses en différentes places ; et il reçut même , dans i Ordre, plusieurs novices pour remplacer ceux qu on avoit perdus dans la dernière occasion , et pour se mettre en état de s'opposer avec succès aux armes de Saladin.
Ce prince, de concert avec le comte aie Tripoli, et pour mieux cacher leur intelligence , Mriégea Tibériade , qui appartenoit au comte , du chef d'Eschine , sa femme , qui y faisoit son •qour ordinaire. La ville fut d'abord emportée ;
23o HISTOIRE DE l'ORDRE
— """"^ et la comtesse , qui ignoroit la trahison de sou pe^StÎui. niari , se réfugia dans le château qui étoit plus fortifié. Le traître Raymond , comme s'il eut eu beaucoup d'inquiétude du succès de ce siégea, ' crie au secours, appelle tous ses amis auprès dç lui , et représente au roi de quelle importance étoit la conservation de cette place , qui , de ce côté-là, couvroit toute la frontière. On résolut aussitôt d'y jetter du secours à quelque pris que ce fût. Le roi se disposa à marcher lui-même à la tête de ce qu il avoit de troupes sur pied ; mais le comte, qui vouloit livrer, tout-à-la-fois, à Saladin toutes les forces de FÉtat , remontre au roi, qu avec une armée aussi inférieure à celle du Soudan , il alloit s'exposer à une déroute certaine ; que Saladin avoit au moins quatre-vingt mille chevaux sans son infanterie; et que, pour résister à une puissance si formidable , il falloit tirer toutes les garnisons des places, et même faire marcher tous les habitans capables de porter les armes, afin de grossir larmée, et Ravoir moins à craindre du grand nombre des infidèles. Guy de Lusignan , qui n etoit ni grand homme de guerre, ni habile politique, s'abandonna aux perfides conseils d'un ennemi réconcilié ; on dégarnit toutes les places de leui^ garnisons , et même des habitans ; et il n'y resta que des vieillards , des femmes et des enfans. Toute la fortune de l'État étoit réunie dans cette multitude confuse de soldats , de boui^eois et de paysans , armés bizarrement, dont la plupart marchoient
DES CHEVALIEES DE MALTE. 23l
MiM ordre , et qui n'avoient que de la fureur et ■
de remportement. si^Snn.
A rapproche des Chrétiens , Saladin sortit de ses lignes ; on fut bientôt en présence : le combat dora trois jours, et fut très -sanglant. Guy de Lusignan , par lavis du comte de Tripoli , avoit placé son camp entre des rochers, comme dans tm endroit où il ne pouvoit être forcé ; mais le perfide comte lui avoit caché que, de cet endroit, ses soldats ne pourroient aller à leau qu a travers de larmée des infidèles. Un besoin si pressant se fit bientôt sentir; la nécessité obligea , dès le lendemain , de marcher aux ennemis pour s'ouvrir un passage à la rivière (i). Les Templiers, qui avoient la pointe, descendirent les premiers dans la plaine, et chargèrent les infidèles avec leur valeur ordinaire; ils poussèrent d abord tout ce qui se présenta devant eux ; jamais cesi>raves guerriers n avoient fait paroi tre tant de courage et tant d'intrépidité. Ils percent et ils enfoncent les premiers escadrons des infini) Tempbrii robastUtîmo in hostem iinpetu procurmHei, primarum bostium tarmarum densîtatem rapen»t« et earom vel stragem vel fagam feceranr. Verùm deniUB Bostruruoi nefanda proditio et nefaria cum oolhmo claniit; cornes enim TripoUuiiraf , csMeriqae opciaatcs com turmis suis, spretà dîsposîiîoDe regîà, prmclaram Ulam tempH militiam, hostes fortîtèr proterenlem, dùm non sequerentur, periclicari fecère; atque ita taapbrn contefib^mis hosciam caneU, nullo tequente, MDwcnt, iUie6 vel vicama, vel pneda fiiére. FflU. Neubr. tt.III,faf.43o.
a32 HISTOIRE DE l'ORDRE
■j; dèles; mais le comte de Tripoli, qui comman-
DE Stris. doit le corps qui les devoit soutenir, au lieu cLe suivre le chemin de la victoire que ces généreux soldats de Jésus-Christ lui avoien^ frayé, les abandonne, et s enfuit, de concert avec Saladin, qui le laisse échapper. Les Templiers, demeurés seuls dans la plaine, furent accablés par la multitude des ennemis , et tous furent tués , ou demeurèrent prisonniers : le reste de larmée se retira dans son camp et dans les rochers où le traître comte de Tripoli les avoit engagés. La fuite de ce prince , dont on estimoit la capacité et la valeur , fit croire aux Chrétiens que Faflaire étoit désespérée; et, pendant les châleujrs du mois de juillet, on passa la nuit dans ces rochers , et sans eau.
Saladin , pour augmenter la chaleur de la saison , fit mettre le feu dans les bois qui étoient sur la montagne, et qui environnoient le camp des Chrétiens: le soldat, à demi-mort de soif et de lassitude , couché contre terre , attendoit lennemi avec indifférence , et ne croyoit pas que la mort fut le plus grand des malheurs. Saladin, averti par des transfuges , qu il n'y avoit plus ni ordre ni commandement dans le camp, lattaque, et ne trouve quune foible résistance: ce fut moins un combat qu une boucherie. Le Tur* coman et le Sarrasin ne donnent point de quartier : des ruisseaux de sang coulent entre ces rochers : tout périt ou demeure prisonnier ; le roi, le Grand-Maitre des Templiers, Renaud de Chà^
DES CHEVALIEIS DE JLxLTZ. ZL,
tillon , et UD graod nomhre de ie^*Tiiieixr^ et îk chevaliers de Saint^eanet du Temzte. tkzoï^enL dans les fer» des infidèle». L» Tït-s zr'jr^nL iiitme la vrayc croix, qn'oa p*:r&:«jc ^r-iuiiHr-ruent dans les combats. Le Gria-i*)laicr* ia Hospitaliers, après avoir Ciit de» p r-nijps le v^»- !'«ir, se sauva tout percé de coizs». « t nrr^sc w'i {>assa<^e, Tëpée à la main* aa criv'ar^ ÎAfs < l'IroDS ennemis : il ça<^n.i Aical :a. :a J. mi riit ^ le lendemain , de ses M^^son?^.
Saladin, (i) qui, par rntin«:tl«:a 'iea • nJitaires, se flattoit de se ren !re nuiv.ir* ziii» 1 1» iiement de la Terre-Sainte, ni dir^ im oufj talierset auxTemplier^ prîîâonniifr» îe ç'ier?^ 'ju lU ne pouvoient éviter la m^ort ^^n^ par ^ « 'i.in^^ement de religion , et en reno<i#::in£ ^ i^^ «u^Christ ; mais ces intrépides «jnerrâîr* ^ ip»- Hiiièrent avec joye au supplice : valu^ iur^nc • />rRés ^2) par ces barbare» ; et la coa-^mre 1^-^ it-|uelle ils recevoient la mort, ranimaoc a i^€. <i'-^ amples soldats, il y en eut pîc^sit*nr%. ^uiir- *j jr séculiers , qui , par une inno^ietite ^luev m^r;f. crioient à haute voix qulU ct*>>nt T«eTnnûi?r> «-t , comme s*ils eussent craint de maminer -te
I Wai. Heob. lib. m, p. 43- — Bc*r«!r ée Bnmrtea p. 63-. — Herold. cootio. belii %acT, h:», f, cap. '.!.«,
{ Militcf lempli et hospiulis q'so^ ta cacaon :sna *a^ ^4^<n^l i^adius, ab aliU s«rçreçaic cafr.-vj* SEtiâ^fùii» %>- I «rii «e decollari praecepif. Roç^ de Hc^. paz^ v.". — >»ini— '.'1 Jt lemplarii et hospîlalarii ioTeniancar , pr->ffimis tf^^^-a-- ^atar, Mm Nan§is md ann* 1 ib^.
' bourreaux, on les voyoit se presser, à Icnvi Fud
SI sy,^^ de lautre ^ pour passer les premiers sous lé glaive des infidèles.
Le sultan fit ensuite amenejr dans sa tente le roi , le Grand-Maitre des Templiers , Renaud de Chàtillon , et les autres seigneurs prisonniers , qui n espéroient pas un sort plus heureux. Saladin, pour rassurer le roi, le fit asseoir auprès de lui , et voyant ce malheureux prince à demimort de soif et de lassitude , il lui fit présenter une liqueur agréable et rafraîchie dans la neige. Le roi , après en avoir bu , donna la tasse à Renaud; mais le sultan s y opposa, et fit dire au roi par son interprète : '« Cest pour toi que j'ai « fait venir à boire , et non pour ce méchant «homme, qui ne doit jamais espérer de quar^ utier. n Pour entendre le sens de ces paroles, il faut Sçavoir que , parmi ces infidèles , le droit d'hospitalité étoit inviolable , et que ces barbares ne faisoient jamais mourir leurs prisonniers , quand une fois ils leur avoient présenté, de leur main , à boire ou à manger.
Ce fut par cetto raison que Saladin empêcha Renaud de boire après le roi. Il lui fit de sanglans reproches des trêve» qu il avoit violées , de ses brigandages, de son inhumanité enversdes prisonniers quil avoit pris plutôt, lui dit^il, comme un voleur, que selon les lois de la guerre; et sur-tout il lui Hit le plus grand de tous les crimes, selon les principes de sa religion, du dessein qu il avoit formp de surprendre et de piller 1^
àfeoqoe ou Médine. « Il faut donc , pour répara- ^^^^^^ « cioD de tant d'outrages, continue le sultan, en dk Svuc • baiiisant la voix , ou que tu renonces tout«à- «rheore à Jésus -Christ, ou que tu meures pour « venger notre saint prophète. » Renaud , fier et intrépide jusques sous Tépée ennemie, lui répondit qu*uD Chrétien ne sçavoit ce que c etoit que de racheter sa vie par une telle lâcheté. Alors 2ialadin , transporté de colère , tirant son cimeterre, lui abattit la tète, et fit de ce seigneur un martyr, qui, par une telle mort, expia ce qu il y avoit eu de moins équitable dans la manière dont il avoit fait la guerre. IjC sultan, à la prière do roi, laissa la vie au Grand-Maître des Templiers , qu il envoya à Damas avec ce prince et les autres prisonniers , dont il espérait tirer une crosse ranqon.
L*Êtat de Jérusalem étoit dans une affreuse désolation : il n^ avoit ni troupes, ni chef pour le» commander; les habitans même manquoient dans les villes ; les deux Ordres militaires avoient perdu la plupart de leurs religieux ; et , des deux ^'rands-Maltres, celui des Hospitaliers venoit de 'nottrir des blessures qu il avoit reçues dans la ^taille ; et le Grand-Maître du Temple étoit prihunier à Damas.
Dans une si triste situation, ce qui restoii ''hospitaliers s*assemblèrent pour procéder à 'élection dun nouveau Grand-Maître. On pouvoit dire alors de cette grande place , ce que ^^t-Paol disoit de Tépiscopat , par rapport aux.
236 HISTOIRE Dis l'ordre
ç^^^^^ peines et aux persécutions qui y ëtoient atta- Dx Stbib. chées dans les premiers siècles de Véglise : Que c étoit une œuvre méritoire de désirer cette «ninentc dignité. En efFet , il fallut faire une espèce EiiiicNGAB de violence à frère Ermengard Daps , pour lobliger, dans une si fâcheuse conjoncture, à se charger du gouvernement. Cet Ordre, aupara* \ant si puissant et si redoutable aux infidèles, venoit d'être presque.éteint par le grand nombre de chevaliers qui avoient péri dans les dernières batailles ; et le peu qui avoient échappé à la Aireur de Saladin , se voy oient à la veille d'éprouver le même sort, sans que le Grand-Mattre pût envisager d autre ressource, pour lui et pour ses confrères , qu une mort honorable au défaut de la victoire.
Saladin, pour profiter de la consternation publique, suivoit rapidement sa fortune ; la plupart des places du royaume lui ouvrirent leurs portes; la ville de Saint -Jean d'Acre, destituée des religieux militaires, ses généreux défenseurs, ne tint que deux jours ; et , de tant de conquêtes, il ne resta aux Chrétiens que les villes de Jérusalem , de Tyr , d'Âscalon , de Tripoli et d'Antioche: encore de ces deux dernières places. Tune ne relevoit point de la couronne de Jérusalem , et Vautre n en étoit que feudataire.
Pour mieux faire connoitre Tétat déplorable de ce royaume , il ne sera pas inutile de rapporter ici la lettre circulaire qu'un Templier, triste témoin de cette funeste révolution ; écrivit
DES CflEYALIERS DE MALTE. aSy
à «CI confrères d'Occident, (i) après la bataille
• libcnade. • Dam.
•FiÈRE Thierry, Grand-Précepteur, le très-
• pauvre couvent et TOrdre entier, mais presque •aoéanti : A tous les précepteurs, et à tous nos
• frères du Temple : Salut en celui auquel nous
• adressons nos soupirs, et que le soleil et la lune " adorent.
t Kous ne ppuvons, aos très-chers frères, vous
• eiprimer par ces caractères , ni même par des «larmes de sang, tous les malheurs que nos pè-
• chés ont attirés sur nos têtes. Les Turcomans ,
• cette nation barbare, ayant couvert la surface «de la terre, nous nous avançâmes pour déga- •ger le château de Tibériade que ces infidèles
• assiëgeoieot : on en vint bientôt aux mains; 'mais les ennemis nous ayant poussés vers des
• rochers et des montagnes escarpées , nos trou- •pesontété taillées en pièces; trente mille hom-
• mes ont péri dans cette frmeste journée : le roi « est pris ; et , ce qui est encore plus déplorable , ' le bois précieux de la vraye croix est tombé en'
• la puissance des infidèles. Saladin , pour cou-
• roiuier sa victoire , a fait couper la tète à deux
• ceot trente de nos frères , qui avoient été pris ' daas la bataille, sans compter soixante autres
• que nous avions perdus dans le combat précé- •dent Ce chef des barbares est mattre aujour* "dliui des principales villes du royaume; il ne
;0 Bogcr de HoTsd , p. 637.
238 HISTOIRE DE l'ORDBE
"; « reste à la chrétienté que Jérusalem , Ascalon ,
Daps. « Tyr et Beritte , dbnt même les gamUons et les a principaux habitans sont péris dans la bataille «de Tibériade; en sorte quil est impossible, « sans le secours du ciel et le vôtre, de conserver <c ces places, » etc.
Mais ce secours étoit trop éloigné, et il ny avoit pas d apparence qu il arrivât à temps pour arrêter le progrès des armes de Saladin. Ce conquérant , après s'être rendu maitre de SaintJean d'Acre , de Jaffa , de Naplouse , de Sébaste , de Nazareth, de Séfurier,.de Césarée, de Sidon et de Beritte, marcha droit à la capitale, et assiégea Jérusalem, qui étoit le principal objet de son entreprise. La reine s y étoit enfermée; mais la ville n avoit point d'autres défenseurs que ses habitans, dont même les principaux, Grecs de religion , étoient ennemis secrets des Latins. Saladin , qui n ignoroit pas leur disposition, et qui se croyoit déjà mattre de la place, refiisa toute composition à la reine. Cette princesse, après une légère résistance , avoit demandé à capituler; Saladin lui fit dire qu'il vouloit entrer dans la place , Fépée à la main , pour venger, disoit-ii> le sang de tant de Musulmans massacrés par les Chrétiens , du temps de Godefroy de Bouillon. La dureté de cette réponse fit résoudre les chrétiens Latins à s*ensevelir sous les mines de la place : hommes, fenimes et enfans, tout prit les armes ; et , le désespoir leur tenant lieu de valeur, ils soutinrent les attaques des infidèles avec
un courage si déterminé , que le sultan , soit qu il "
craîfpilt quelque révolution , ou du moins que la Da». loo^ur du siège ne retardât les autres conquête» qa il projettoit, consentit, à la fin, à entrer ^ négociation , et le traité fut signé , de part et (I autre, le quatorzième jour du siège. Il fut dit , par la capitulation , que la reine rendroit la ville <*Q Tctat où elle étoit , et sans rien démolir ; que la noblesse et les gens de guerre sortiroient en anne» cl avec escorte , pour être conduits à Tyr, on eo telle autre ville qu*ils voudroient ; qu'à ifgard des habitans , les Grecs naturels pourroieot y rester ; mais que tous les habitans, Latins 4 origine, seroient obligés d'en sortir; et que, pour marque qu'il étoit maître de leurs vies eS à^lcnr liberté, il vouloit qu'ils la rachetassent , '<^ boimnes en payant dix écus d'or de rançon , i^ femmes cinq , deux pour chaque enfant ; et 'jttf tous ceux qui ne pourroient pas se racheter, Hrmeureroient esclaves du vainqueur.
Pendant la nuit qui précéda l'exécution de f^ htoeste traité, on n'entendit dans Jérusalem (ue les gémissemens , les pleurs et les cris de '^ DHitfaeurettx habitans, qui déploroient leur "^rt.etla nécessité où ils étoient de livrer eux« n^cnei aux infidèles la Sainte-Cité. Hommes, f'^niiiies, enfans, jeunes et vieux, tous se pros- ^nioient devant le Saint-Sépulcre, qu'ils arro- "oient de leurs larmes, qu'ils baisoient, et dont ''« ne poavoient se détacher. Enfin le jour pa- ^^ et le triste moment arriva où il fallut ou-
24o HISTOIRE DE l'oRDRE
" vrir les portes aux victorieux. Les infidèles sen
. daps. emparèrent : Saladin , environné de ses principaux officiers , différa son entrée jusqu a ce que tous les chrétiens Latins fussent sortis. Les mères, dbargées de leurs petits enfans qui n'étoient pas encore en état de inarcher, parurent les premières ; d autres en conduisoient par la main qui étoient un peu plus forts : les hommes por^ toient des vivres , et les petits meubles nécessaires à leurs familles: la reine, escortée de ce qui lui étoit resté de gens de guerre , venoit après ce peuple , accompagnée des deux petites princesses, ses filles 9 du patriarche, de son clergé, et suivie de ce qu'il y avoit de personnes de considération de lun et de lautre sexe. Saladin, voyant la reine approcher, s'avança au-devant délie, lui parla avec beaucoup de respect; et, pour la consoler, lui fit espérer, moyennant une ' médiocre rançon, de rendre la liberté au roi, son mari. Des dames Chrétiennes, qui étoient à la suite de la reine, et dont les maris, depuis le commencement de la guerre, étoient tomber dans les fers de Saladin , passant devant ce prince, et sentant à sa vue renaître leur affliction , poussèrent de grands cris, et eu forme de suppliantes, lui tendoient les mains. Ce prince leur ayant fait demander ce quelles souhaitoient de lui, une de ces dames s approchant, lui répondit : « Nous avons tout perdu , Seiugneur, mais d'une seule parole vous pouvez tt adoucir notre juste douleur : rendez^nous bo>
EaM&scAft
«pères, nos frères et nos maris qui, par le sort « oe Ja guerre , sont vos prisonniers , et nous ^^^ «vous abandonnons tout le reste. Avec de si ' chf rs gages , nous ne pouvons être tout-à-fait
• malheureuses; ils auront soin de nous, et le «Dieu qae nous adorons, et qui nourrit jus-
• qu aux oiseaux du ciel , nouMra nos enfans. » Saiadin, qui navoit rien de barbare que sa-
naûsanoe ^ touché des larmes de ces dames qui setoient prosternées à ses pieds ^ après les avoir lait rdever, leur fit rendre tous les prisonniers quelles réclamoient. Il ajouta même, à cette grâce, des présens quil leur fit; et ce qui marquoit dans ce prince un grand fond d'buma-* ailé, c est qu après son entrée dans Jérusalem» ayant entendu parler du soin que les Hospitaliers prenoient des malades et des blessés , il consentit que ces chevaliers, quoique ennemis de sa religion, restassent dans la ville encore un an^ et juiqu a lentière guérison des malades.
Cest ainsi que Jérusalem, quatre-vingt-huit ans après la conquête qu en avoient faite les [vemiers croisés, retomba sous la puissance des infidèles. Saiadin, avant que d entrer dans Je» nualem, fit casser et fondre les cloches, et laver légUte patriarchale avec de Feau-rose. Cette é^ise*avoit été construite d'abord sur les annennes ruines du temple de Salomon par le taliiie Omar, qui , après avoir pris la ville de Jérusalem, en 636, en avoit fait la principale ttosqoée. Cette mosquée, appellée par les in-
34^ HISTOIRE DE l'OHBRE
^ fidèles Àlaxa^ fut changée en église , à la coii->
Dah. qnète de Godeiroy de Bouillon : une fausse tradition avoit fait croire aux pèlerins que cetoit le temple même de Salomon ruiné par les Ro* mains, et rebâti depuis par les Chrétiens.
Saladin étant maître de cette ville, la reine avec les princessef*, ses filles, se retira à Ascalon; les habitans de Jérusalem se dispersèrent en différens endroits de TAsie et de TEurope; les uns se réfugièrent à Tripoli; d autres gagnèrent Antiocbe , et un grand nombre , désespérant de voir jamais rétablir le royaume de Jérusalem, passèrent jusqu en Sicile et en Italie. On prétend que ce fût en ce temps-là que les religieu* ses Hospitalières de Sain t- Jean ^ fuyant le tumulte des armes, se retirèrent en Europe^ avec la permission du Grand -Maître: elles y firent, depuis, des établissemens considérables, comme nous Le verrons dans la suite.
Thierry, grand - précepteur des Tem|diers , dans une lettre qu il écrivit à Henri , roi d'Angleterre , lui rendit compte de cette étrange ré* vohition; et comme ces pièces originales sont d'une grande autorité pour Fhi^toire , nous avons eru que les lecteurs ne seroient pas fâchés de ' trouver id une lettre pleine des tristes drcon* stances de ces grands événement.
« Sçachez , grand roi , lui dit ce Templier, que « Saladin s'est rendu maître de la vilk de Jéru-
«salem et de la tour de David; les chvétieos ^ « Syriens n ont la garde du Saint-Sépukre qu^
DES CaEVALIERS DE MAXTE. O^i
JDS^*an quatrième jour après la fête de Saint- Micbd prochain; il est permis aux frères Hos* dai» pitaliers de rester encore un an dans leur mai^ son, pour prendre soin des malades; les cfaevalierB de œt Ordre , qui sont dans le château de Beauvoir, se distinguent tous les jours par dilKérentes entreprises qulls font contre les Sarrasins; (a) ils viennent d enlever deux caravanes auE infidèles ; et ils ont trouvé dans la première, les armes et les munitions de guerre, que les Turcomans transportoient de la forte^ re«<e de la Fere, après avoir détruit cette place. Carsch, vobin de Mont*Royal , le Mont-Royal, SapSet du Temple, un autre Carach, et Marfpt, qui appartiennent aux Hospitaliers, Cas* td-Hanc, Tripoli et Antioche, se maintiennent encore contre tous les efforts des Turcs. Saladin a fait abattre la grande croix qui étoit poiée sur le dôme de Téçlise , bâtie a la place du •temple de Salomon; et, pendant deux jours, OD la traînée ignominieusement dans les rues, « foulée aux pieés et couverte dé boue. Par une ■espèce de purification, on a lavé d eau-rose, par «dedans et par dehors, cette église pour servir 'niAîte de mosquée, et on y a proclamé, i 'baote voix , la loi de Mahomet. Les Turcs , de^ * pais la Saint-Martin, tiennent Tyr assiégé; un *nraod nombre de machines ne cessent, jour 'et aait, d*y jetter de gros quartiers de pierres.
— — — tt Le jeune ConrarH , fils du marquis de Mont- Dam.*** «ferrât, qui s'est enfermé dans cette place, la (c défend avec beaucoup de courage, soutenu du « secours des chevaliers de Saint-Jean et des Tem- «pliers. La veille de Saint -Sylvestre, dix-sept « galères Chrétiennes , montées par ces braves « religieux , sortirent du port avec dix autres «vaisseaux Siciliens, commandés par le général « Margarit^ Catalan de nation , et attaquèrent la « flotte de Saladin presque sous ses yeux; les in- « fidèles fuirent défaits : le grand amiral d'Alexan- « drie et huit émirs furent faits prisonniers: on <• leur prit onze vaisseaux : il y en eut un grand « nombre qui échouèrent à la côte; et, de peur « qu'ils ne tombassent entre les mains des Chrc- « tiens, Saladin y fit mettre le feu , et les réduisit «en cendi^s. Ce prince parut, le lendemain, ce dans son camp monté sur le plus beau de ses «chevaux, auquel, par un aveu public de sa u défaite et de sa douleur, il avoit fait couper la « queue et les oreilles, i*
Pour Tintelligence de ce qui iè passa au siège de Tyr, il faut sçavoir que Saladin , après la conquête de Jérusalem, assiégea Ascalon; que la reine lui rendit, pour la liberté du roi, son mari, celle du Grand-Maitre des Templiers et de quinze autres seigneurs; et, par ce traité, Guy de Lusignan renonça solemnellement au tttre de roi de Jérusalem. Ce prince', avec la reine, sa femme, se retira ensuite dans un château pro* che la mer^ oii ils étoient plutôt cachés, quen
DBS CHEVALIERS DE MALTE. i^S
état de 8c défendre. Saladin, s^ns s embarrasser — dun eonenii quil méprisoit, partit d'Ascalon dJs. pour faire le siège de Tyr, ancienne et fameuse ulle de Phcnicie , si célèbre dans Thistoire sainte par son roi Hiram , lami de Salomon , et re- Dominée par le sié^e quy mit Alexandre le (vrand, auquel elle résista sept mois entiers, et dont œ prince ne se seroit pas même rendu maître, s il neut joint Tisle dans laquelle elle rtoit Mtuée à la terre ferme , par le moyen d'une dig[ue qu il 6t faire pour combler le bras de mer qui en foisoit une isle.
Les habitans de Tyr, moins courageux que leurs ancêtres , à lapproche de Saladin , et re-» doutant les malheurs d une place emportée d as* Nautf se disposoient à aller au-devant du vietorieax, et de lui porter les clefs de leur ville, lorsque le jeune Conrard, dernier des enfans du marquis de Montferrat, ^e le désir de contribuera la liberté de son père, prisonnier de Sal<idin, avoit conduit en la Terre-Sainte, les exhorta à se défend;*e courageusement , et leur nHnt ses services; mais il ajouta qu'il ne vouloit point répandre son sang pour un prince aussi lâche que Guy de Lusignan, et qu il prétendoit, ^ilétoit assez heureux, comme il lespéroit, pour conserver cette place, quils s'engageassent, par un traité solemnel , à le reconnoitre pour leur «^igoeur. Les habitans de Tyr, abandonnés de If'ur souverain, et rendus à eux-mêmes, souscriureot à cette condition. Conrard appella à son
^46 HISTOIBB DE L'OBDBE
■ secours un srand nombre de chevaliers de Saiot* D^^. Jean, qui se mirent à la tête des Tyriens; ils en firent, des soldats tous animés de leur esprit et de leur courage; les femmes même, ou tiroiect des flèches sur les assiégeans , ou portoîent des Tivres à leurs maris qui couoboient sur les remparts. Jamais, depuis le aié^^e qu'Alexandre le Grand avoit mis devant oette place, il ne sy étoit fait une si belle défense. Saladin, rebuté de la longueur d'un siège qui arrétoit le progrès de •es armes, résolut de se retirer; mais, avant que de décamper, il fit conduire devant les murailles le père du marquis , qu'il avoit fait prisonnier à la bataille de Tibériade; et un héraut, ayimt été introduit dans la place , déclara au jeune Cod** rard qu'on alloit à l'instant couper la tête à son ' père , s'il ne faisoit ouvrir les portes de Tyr au sultan.
Le jeune prince se fpyoit partagé entre deux devoirs qui lui paroîssoient également indispensables; il étoit question, ou de sauver la vie à son père, ou d'abandonner des (^retiens auxquels il avoit donné sa foi. Pour se tirer d'embarras, il affecta une fermelé qui alloit jusquà l'indifiference : «Va, répondit-il au héraut, dire • à ton maître de ma part, qu'il ne peat £iiÂr^ 1* mourir un prisonnier de guerre, qui s'est rendu *• sur sa parole^ sans se déshonorer; et que, pour «moi, je me tiendrai très-heureux davdr eu, u pour père, un martyr de Jésus-GhHst. » Aussitôt on rçcommença^ du côté de la ville ?
DES CHETilLIERS DE MALTE. 34?
à tirer tout de nouveau ; mais les soldats avoient — — de$ ordres secrets, en tirant leurs flèches, d'évi* D^,f, 1er lendroit où le vieux marquis, chargé de chaînes, étoit exposé. Le sultan qui n avoit point ie raison particulière pour faire périr ce prince , ft dont il espéroit une grosse rançon , le renvoya daju sa prison , et leva le siège. Il ne fut pas plutôt éloigné , que le roi de Jérusalem sortit de Q retraite, dans lespérance de recueiUir le fruit ie la valeur du jeune Montferrat. Il se présetita deraot la place, où il prétendoit entrer cbrome loaverain; mais il en trouva les portes fermées, et in habitans lui crièrent qu'ils étoient bien larpris que , pendant le siège , il eût oublié ce qu il devoit à ses sujets ; qu il venoit un peu trop tard; quun autre, plus hardi que lui, avoit pris n place et acquis la seigneurie de Ty n par le plus juste de tous les titres , puisqu'il Tavoit défendue, aa péril de sa vie, contre les infidèles. Il fallut que Guy de Lusignan se retirât ; mais ces prétentions réciproques firent naître une espèce de Coerre civile entre ces deux princes. Le Grandr Mattre des Templiers , soit qu'il trouv&t la cause da roi la plus juste, ou que, pendant leur pri-i ioo commune, il se fût formé entre eux des liaiions particulières, se déclara ouvertement coatre le marquis de Montferrat. Non seulement i le mitoit d'usurpateur^ mais il empèchott même qu'il ne At entrer des secourt de vivres et de munitions dans sa place ; et , au préjudice des affaires générales de la dirétienlé , et même
a4B HISTOIRE DE l'ORDRE
r ■ contre la fidélité qu exigent des dépôts , il dé-
Dapiu tourna un argent considérable que le roi d'Angleterre , charmé de la réputation du jeune Gonrard, lui avoit envoyé pour fortifier sa place, et entretenir la garnison. C'est ce que nous apprenons d une lettre du jeune Conrard à Farchevéque de Cantorbery.
« Je suis odieux , dit-il , à Guy de Lusignan , « autrefois roi de Jérusalem , et au Grand-Maître « des Templiers, parce que j ai conservé et que je « conserve enco^e actuellement, la ville de Tyr, « contre tous les efforts des infidèles. On attaque «mon honneur; on déchire ma réputation; on « empêche quil neutre du secours dans la plaoe: • et, ce qui est de plus criant, le Grand-Maître << des Templiers s est emparé de largent que le « roi d'Angleterre m'avoit envoyé : ce qui m'o- « blige de vous en porter mes plaintes , les larmes «aux yeux (i). A l'égard des Hospitaliers, je ne «puis que m'en louer, et je prends Dieu à té- «moin, et vous-même de ma sincère reconnoistt sance pour des gens qui , depuis qu'ils ont pris «les armes pour la défense de la place, n'ont « cessé de nous rendre des services très-utiles ; et ^ «bien loin de retenir comme les Templiers, « cette partie des deniers du roi d'Angleterre «qu'ils dévoient nous fournir, nous vous assu- « rons qu'ils ont employé encore plus de huit M mille pièces de leur argent à la défense de la
(i) Radulp, de Die. lîb. II, pag, 643.
' lilfe de Tyr, et poUr lempécher de tomber •
<»oiu la domination des infidèles, qui, ma%ré d4pj. «leur puissance formidable, ont été obligés de • lever honteusement le siège » , etc.
Saladin , après avoir abandonné cette entrepris, porta S€;s armes avec plus de succès dans la principauté d'Antioche. Il se rendit maître de Ttogt-cinq villes ou châteaux , où il mit de puisantes garnisons qui tenoient la capitale comme Moquée. Tous les gouverneurs et les magistrats , dans la crainte de la mort ou du pillage, alloient ('«en loin au-devant du vainqueur prendre des chaînes; tout plioit sous une puissance aussi for* midable; et il ne restoit plus, aux Chrétiens, qu .\nlioche , Tyr et Tripoli.
Le comte de Tripoli, le malheureux instrument de la perte de la Terre-Sainte , voyant son * fooemi détrôné, fugitif et errant dans ses pro-* près États, somma Saladin, en exécution de Inir traité, de lui en remettre la couronne, et <ie loi livrer les places dont il lui avoit facilité la conquête^ par sa fuite^ à la bataille de Tibé* na(]e. Mais le sultan , méprisant le traître dont la trahison lui avoit été si utile, ne répondit à ^ prétentions que par des railleries amères. Le ^omte, outré de son manque de parole, et se \oTant devenu odieux et exécrable aux deux partis , s abandonna au désespoir { t ) ; sa raison
'1/ Ex doloris Tehemeniià, in amentiam versus, Iior« ^^<ié morte defectt fTlU. Ncub. Ub. III, pag. 433.
a5o / HISTOIRE DE l'oadue
^^^ ' se troubla , il tomba dans une espèce de frënësie, Davs. et mourut peu après , toujours agité de colère V et de fureur. En le dépouillant pour rensevelir, on s'apperçut quil s'étoit fait Mahométan (i). La comtesse, savieuve, qu'il avoit laissée sans enfans, et qui se voyoit sans ressource, appella ft son secours Raymond , prince d'Antioche, auquel, comme au plus proche parent, elle remit Tripoli et ses dépendances.
Les armées nombreuses de Saladin , et la rapidité de ses conquêtes, ne laissant plus d espérance aux chrétiens Latins, que dans les princes d'Occident, Ion députa Guillaume, archevêque de Tyr, auteur de l'histoire de la Terre-Sainte, pour aller implorer leur secours. Cet ambassadeur passa d abord en Italie ^ et il apprit à Urbain III , qui étoit alors sur la chaire de Saint- Pierre, tout le détail de la bataille de Tibériade, et la'perte de Jérusalem.
A CCS tristes nouvelles , toute TEurope fiit consternée ; on prétend même que le Pape en mourut de douleur. Grégoire VIII , son successeur, mais qui ne tint le Saint-Siège quenviron deux mois, ordonna des jeûnes et dés prières publiques. Les peuples dltalie^ saisis d'élonnemeiit et i
(i) Res disnmulari non potoit; nàm corpore defonctt nudato, quià noper circumcuionis stigma siisceperac apparaît; undè palan) fuit qaod se Saladino confederaos sectam Sairacenicam ceperat observapdam , postquàm Tripoiis urbis dominium filius prinofpis Antlocbitf ; de jor* <d>tinaic parenteb». NangU adann. ii88.
DES CHEVALIERS DE MALTC sbi
(TafflictioD , s écrioieot qu ils étoieat iodignet du nom de ChréCieDS, et d avoir jamais part au Oàn. royaame des deux , s'ils n alloient délivrer Thé» riiag[e du fils de Dieu de la domination des infi-» deles. Un auteur contemporain ajoute que les cardioanx promirent (i) de renoncer i toutes sortes de délices , de ne plus recevoir aucuns pré« «eus de ceux qui avoient des affaires en Cour de Rome; de ne point monter à cheval tant que la TeiT^Sainte serait foulée par les infidèles; de se croiier les premiers; de partir à pied pour cette guerre sainte, à la tèle des pèlerins /et même e& demandant Faumône par les chemins. Mais il y avoit, dans tous ces discours, plus d'osten-» Utioo que de zèle et de véritable piété. Les car« <iiiiaiu restèrent a Rome ; il ne se fit même aucnn changement dans leurs mœurs, et lamba»* ttde de Tarchevèque de Tyr n'aurait pas eu plus it loccès que celle d*Héraclius, patriarche de Jérusalem , dont nous venons de parler, si ïeïïa^ pereur Frédéric I , Philippe II , roi de France , et iienri H,* roi d'Angleterre, ne setoient croisés avec la plupart des princes de TEurope.
U Pape Clément VIII, qui avoit succédé à Créçoire UI , au défavt de secours plus e£fectift ,
.1) Firmitèr ioierse promisemnt qu6d de c9iero nulla i&aocra récipient ab alîquo qui causam habcat în curiâ ) *^ afcendenc in eqnnm quamdiù terra in qu4 pedes do* *ÙM neteniac^ fberk sab pedibos immici« Ragor de Bo^^
2S2 HISTOIRE DE L'oRDRE ^
g^^^^^ nomma Tarche véque de Tyr légat du Saint-Siège , i)APf« et lui donna pour collègue le cardinal Henry, évéque d'Âlbano. Ces prélats engagèrent les rois de France et d'Angleterre à se trouver à une Goaférence qui se tint entre Trie et Gisors, place qui appartenoit alors au roi d'Angleterre, en qualité de duc de Normandie. L archevêque de Tyr, pénétré de douleur, tâcha de leur inspirer 11S8 le même zèle dont il étoit lui-même rempli. Il représenta, dans une si auguste assem blée , les 1187. gémissemens de la Sainte- Cité tombée sous la domination des infidèles; la perte de tant de Chrétiens immolés à la fureur des barbares; la prison des uns, lexil des autres: et, ce qui étoit de plus déplorable, de jeunes enfans, de lun et de d autre sexe, nés libres et devenus esclaves avant que de connoitre tout leur malheur, et qui seroient élevés dans Terreur, après que ces infidèles auraient prévenu et séduit leur raison. Il entra ensuite dans le détail des. artifices et des cruautés dont ces barbares se servoient , touràtour, pour pervertir ceux qui étoient plus âgés; et il fit une peinture si touchante de 1 état affreux où les chrétiens Latins étoient réduits, que , fondant lui-<-même en larmes , il en tira de tous les spectateurs.
I^s deux rois, presque toujours en guerre Tun contre l'autre, étoient près de reprendre fcs armes; mais, au récit des malheurs de la ville sainte, tout se pacifia; les intérêts différensse réunirent dans le seul objet de délivrer la Pales-
DES CHEVALICBS D£ MALTE. aS3
tioe de la domination des infidèles. Philippe et " iienri s'embrassèrent , prirent la croix , et pro- Dah. mirent de joindre leurs forces, et de passer de concert en Orient.
Il se tint, dans leurs États, diiKérentes assem^ blées pomr trouver les fonds nécessaires à un H |;niiid armement ; et , en France et en Angleb.Tre, on convint que tous ceux qui ne se sentent pas croisés, donneroîent au moins la dime de tous leurs biens , meubles et immeubles : ce qui fit appeler cette sorte d'imposition la itme Saladine^ parce que le principal objet de la le^ée de ces deniers étoit de fournir aux frais de la guerre qu on devoit faire à ce prince. Les Ordres de Citeaux , des Chartreux , de Fontevraud ^ la congrégation des frères lépreux furent exempts de cette subvention. Pierre de Blois prétendit, 2 leur exemple, que le clergé séculier ny devoit pas être assujetti : il en écrivit à Henri de Dreux , uê<|ue d'Orléans, et cousin germain du roi Philippe.
•Le prince, lui dit-il, dans sa lettre (i), ne •doit exiger des évéques et du clergé, que des « prières continuelles pour le succès de ses ar-
'l' Reverendiaime el dilertîiuiiine pater mi, tuae digcre- <i'M commiiio relîgîcMoruai c|uieteiD , pacem limplicium , ft't^ain Cliriati, el ecclesiae liliertatem....
Si aatem proposuit hujut percgrinalionU ilcr arripere, b'Q dr tpoliia ecclesiaruni, non de sudoribus pauperum «utiaim sibi cl suis exbibeat, ned de rediiibus propriis, auC 4c pratdâ ho^tiU bella Ghrittî conficiac EpùL 1 12«
354 HISTOIRE DE L'ORDEE
'■ ' " « mes. S le roi veut s'engager dans cette cntre- Dan. «éprise, quil nen prenne pas les frais sur les «dépouilles des églises et des pauvres, mais sur tfses revenus particuliers, ou sur le butin qu'il « fera sur les ennemis , et dont on devroit enri- « chir Féglise, loin de la piller sous prétexte de ' tt là défendre. Elle est libre , dit*il , dans un autre « endroit , par la liberté <|ue Jésus^Christ nous a « acquise; mais si on laccable d'exactions, cVst « la réduire en servitude comme Agar. ».
On voit ici un jeu de mots dont nous avons déjà parlé, et iqué, sous les termes équivoques d^église et de liberté , il semble que Véglise Chrétienne 9 délivrée par Jésus^Christ , ne soit composée que du seul clergé, ou que le Sauveur des hommes nous ait délivrés d'autre chose que du péché.
Lf'éloquence de Pierre de Blois , mal employée en cette occasion, n empêcha point quon ne levât des sommes immenses en France et en An^ gleterre. On établit des commissaires pour cette collecte , entre lesquels étoient un Hospitalier et un Templkr , députés des deux Ordres mîKtaires pour solliciter cet armement , dont ils dévoient être les compagnons et les principaux guides (i).
Richard l, qui venoit de succéder à Henri U, son père, en prenant sa couronne , prit les mêmes
(i)CoUigaturaulem pecunia ista i& singulis parochiiS; prsBSCfUé presbytero parochiie et archipresbytero , et ono tsmpkMriQ, ec tmo bospîtalario, et serviente réélis et clerico
Eaunoâl
DBS CHKTALIBRS DE MALTE. a55
engyifnt de ce prince en faveur de la Terre- Sainte. Il mil sur pied ane année composée éb '^Sm! trente miUe hommes de pied ^ et de cinq mille cberaux, qa*il embanpia avec des provisions de j;vieiTe et de bouche sur un nombre prodigieux de vaisManx de difiërentes grandeurs. Cet embanjuenent se fit à Douvres , d où Ridiard passa tu Flandres, et de là en Normandie: il y tint b Éiatu du pays. Chi prétend que ce fut pendant ioQ séjour dans cette province , qu un saint prêtre» nommé Foulques , curé de Neuilly, célébré par ses prédications , et le héraut de cette rroiiade, après avoir donné de grandes louan-* i;cs aa prince Anglois sur le lèle quil faisoit parottre poar le secours de la Terre^inte, lui dit, tveeune courageuse liberté, que, pour àtti* rtr la bénédiction du ciel sur ses armes, il de* ^oit sedéfeire de trois pernicieuses passions qu'il luimaoit les trois filles de ce prince : lorgueil , i avariée et la luxure; et que le roi Anglois, le "^' phii 6cr de tous les hommes , lui répartit brus* '{unaent, et par une récrimination injurieuse: -Je ae puis mieux placer ces trois filles quen deaoant, coou»e je fais, la première aux Tem« •plieis, kl seconde aux moines de Citeaux, et • la bvisième aux évèques de mes Étots. » Ce prince joignit ensuite Philippe-Auguste à Yexelay «ur les frontières de la Bourgogne; et, aprèi noir passé le Rhône , ils se séparèrent. Ije roi de France prit la route de Gènes où sa flotte lat* ^' adoit ; et le roi d'Angleterre tourna du côté de
a56 UlSTOIttR DE L*OKD&E
'■' Marseille où il devoit a'embarquer: le rendez-vous dH^ général étoit dans le port de Messine, en Sicile. Avant le départ des deux rois, et pendant qu'on travailloit , dans leurs États , à diflerentes levées de troupes et d'argent, les deux t^ats passèrent en Allemagne, et se rendirent à MayËDce, oii l'empereur Fréderjic I"', dit Barberousse, te- Doit une diette générale de l'empire, pour le même sujet. C'étoît un prince plein de la plus haute valeur, et qui, malgré son âge avancé, ne fit point de difficulté de se croiser avec Frédéric, duc de Souabe, son fils. Soixante-huit princes ou seigneurs Allemands, ecclésiastiques ou séculiers, à l'exemple de leur chef, prirent la croix: pour le départ, oo fixa le rendez-vous général des troupes à Ratisbonne, oii les croisés eurent ordre de se rendre , le 23 d'avril de l'année suivante.
L'Espagne Chrétienne n'eut point de part a ce grand armement de l'Europe. Les rois de Castille , d'Arragon et de Navarre n'ëtoient que trop occupés contre les Maures et les Sarrasins, qui s'étoient emparés, comme on sçait , des plus belles provinces de cette grande monarchie. La reine d'Arragon , pénétrée de douleur de la perte de la Terre-Mainte , et apprenant ta dispersion el les malheurs de ses habitans, résolut de fonder un monastère de filles nobles, de l'Ordre de Hiiiiit-Jean, pour conserver la mémoire de tant (i'i)liistres chevaliers, du même Ordre, qui venoicnt de périr dans la Palestine.
DES CHEVALIEBS DE MALTE. sSy
Cette princesse, appellée Saoche, étoit fille ffAiphonse , roi de Castille , et femme d'un au- Da«JL tre Alphonse II du nom , dit le chaste , roi d'Arragon , fils de dom Raymond Béreuger, comte de Barcelone, et, depuis, roi d^Arragon, dont D0U8 avons parlé au sujet de la transaction que ce prince fit avec le Grand-Maître Raymond Du* puy , touchant la succession à la couronne d'Arra|;on.
la reine Sanche, sa fille, étant entrée, par ' v>o mariage, dans une Maison afiecdonnée, dqiuis long-temps , a TOrdre , en prit les senti* iBf os : elle fit dessein de fonder un monastère d Hospitalières à Sixène , bourgade située entre >arragosse et liérida , et dépendante de la chàtdlenie d'Emposte, grand-prieuré de la langue d Arragon. La reine , en échange, donna d autres terres considérables, proche Tarragone, à frère Uarcias de Lisa , alors châtelain ; et, après avoir 'ntnmnniqaé son projet au chevalier Raymond Berenger, proviseur de TOrdre en Arragon , cette pieute princesse fit jetter les fondemens d*un i^aUis plutôt que d*un monastère. Gomme elle fQTîiageoit que cette maison lui pourroit servir UQ jour de retraite, et, dans la suite, à d autres l^ruuxsses de la maison royale, on n oublia rien, ^oic pour la magnificence et la commodité des Uiimens, ou pour letendue de lenclos, et surloat pour la grandeur et la solidité des revenus. Cir la fondation , on devoit recevoir, sans dot ,
Uni celte maison royale, soixante demoiselles