‹ Œuvres choisies de l'abbé de VertotChapitre 15 sur 19 · RIDI · texte numérisé non relu

RIDI

4^6 HISTOIRE DE L'OBDRK

«entre Frédéric et le prince Mahométan (i). «

ViLiE-^ Mais, comme ces députés, de leur côté, nignoroient pas que l'empereur étoit en guerre avec le Pape, et que leurs supérieurs ne pouToient avoir de relation avec ce prince cpii étoit actuel* lemeht excommunié, ils s en retournèrent avec la douleur de laisser leurs frères dans les (en des infidèles.

Le roi Saint-Louis, depuis quil eut pris la résolution dé passer en Orient , employa deux années à régler le dedans de son royaume, et à assurer le dehors par une paix générale avec ses voisins. Ce prince , après avoir satisfait à ces premiers devoirs, les plus indispensables pour un souverain , se rendit le 1 2 de juin de Tannée 1248 à Saint-Denis: il étoit accompagné de Robert, courte d'Artois, et de Charles, comte d* Anjou, ses frères, et y reçut d^Eudes de Chèteauroux, légat du Pape, loriflamme, espèce d étendard en forme de bannière, avec laumonière et le bourdon , suivant ce qui se pratiquoit à regard des pèlerins. Alphonse , comte de Poitiers , troisième frère du roi , quoique croisé , resta encore, pour quelque tems, en France, auprès de la reine Blanche , leur mère , à laquelle le roi avoit laissé la régence de TÉtat^ en son absence. Louis s embarqua ensuite à Aiguemorte, port fameux alors , mais qui , par la retraite de

(i) Ex cujus reî tenore cotlif[t potest quanta bmiliâriu» Fredericum cum sultanit copulavit, pag. 698.

la mer, qui s'est éloignée de quatre lieues de cette côte, se trouve aujourd'hui dans les terres. ville> Ce prince mit à la voile le 28 daoût: la naviga* '^'''' tioD fut heureuse , et il arriva à la rade de Liinisso, dans Iule de Chypre, le 1 7 septembre de la même année^ Il y fut reçu par Henry de Lusii;nan, roi de cette isle, auquel le Pape, pour se . venger de lempereur et du prince Conrard, son fils, veuoit de conférer le titre de roi de Jérusalem , en veKu des droits prétendus par la reine Alix, sa mère.

I/e roi de France ne se fut pas plutôt rafraîchi quelques jours , que , dans Timpatience de signaler son zèle, il proposa de.se mettre en mer, et (le partir pour TÉgypte. Il étoît soutenu dans ce feotimcnt par plusieurs seigneurs qui avoient eu part aux dernières croisades, et qui Ini représentoient que, s'il restoit plus long*tems dans Fisle (te Chypre, il alloit exposer sa personne et son armée aux incommodités d un pays, où les eaux, ei même lair, étoient également dangereux aux étrangers ; au lieu que TÉgypte oflProit tout*à-lafois des conquêtes à faire , et tout ce qu il y a de plus nécessaire pour la vie. Mais le roi ne put suivre son inclination , par ce qu une partie de so;i armée nétoit point encore arrivée; d^ailleurs, le roi de Chypre ofFroit de laccompagner avec toute la nohicsse de fi^le, s il vouloit bien leur accorder le tems né(?essaire pour se préparer à cette expédition : ainsi le terme du départ fut fixé au printcms suivant.

^28 HISTOIRE DE l'ORDRE

Z ' Ce saint roi eniplova utilement son séjoarà

Pierre de i w »

Ville- Qssoupir la division qu un esprit de jalousie en- ""*'• tretenoit entre les Templiers et les Hospitaliers; et il termina, en même-tems, les différends qui étoient entre Hayton, roi de la petite Arménie, et Boëmond V, prince d'Antioche et de Tripoli. ^ Ce fut pendant le séjour que le roi -fit dans Hsle de Chypre, que le Grand -Maître du Temple et le maréchal de TOrdre des Hospitaliers, dans Timpatience de retirer leurs chevaliers des prisons des inBdèles, écrivirent à ce prince pour le pressentir s'il scroit dans la disposition dentrer dans quelque accommodement avec le soudau d'Éçypte. Le saint roî, tout brûlant de zèle, rejetta avec hauteur ces propositions ; il défendit au Grand-Maitre , sous peine de son indignation, de lui en faire jamais de semblables. Les ennemis du Grand-Maitre publioient qu il y avoit une intelligence secrette entre lui et le prince infidèle , et que , pour lier entre eux une amitié plus étroite, ils setoient fait saigner dans la même palette, comme si ce mélange de leur sang eut dû unir leurs cœurs plus étroitement. Nous n entrerons point dans la discussion de la vérité de ce dernier fait, qui nest guères vraisemblable, sur-tout après la manière pleine de dureté dont ce priqce avoit rejette ses ambassadeurs. Nous remarquerons seulement, après le sire de Joinville (i), quen ce tems-là, dans les traités de paix

(i) Juinville^ p.»{j. i)/\.

PlEBBC Dft

Ville- ■h lut.

f ( d alliance qu on faisoit avec les barbares , ils eiigeoient cette cérémonie de se faire saigner ' villeensemble; de mêler leur sang avec du vin, et même den boire: cest ce que pratiqua Bau-» douin II avec un roi des Corasmins, ainsi que le rapporta, au roi Saint-Louis, un seigneur de Toncy, témoin oculaire. Mais il n'y a pas d'apparence que le Soudan , qui venoit de refuser de traiter de la rançon des chevaliers, eut aussitôt Fiiit une nouvelle alliance avec le Grand-^ Maître du Temple. Il est bien plus vraisemblable de penser que les Ordres militaires, chargés de la défense de FÉtat eussent bien voulu qu on n eut pas rompu la trêve , ni irrité un voisin et un ennemi puissant, sous prétexte d une nouvelle croisade, qui, comme la plupart des autres, après de légers efforts, abandonneroit 1 Orient, retourneroit en France, et laisseroit le poids de la guerre à soutenir aux chevaliers et aux malheureux restes des chrétiens Latins qui babitoient la Palestine.

lie roi ne fit pas grande attention aux repré- H^ntations du Grand-Maître: ainsi, après huit mois de séjour dans Fisle de Chypre, ce prince S'embarqua avec In reine, sa femme, la comtesse d Anjou , le roi de Chypre , les princes Robert et Charles , frères du roi , le légat et toutes les personnes de considération. Le jour de la Trinité de Tannée 1249, toute la flotte mit à la voile; ef, ,jj le sixième jour, elle arriva devant Damiette. Les deux Grands-Mai très s y rendirent, depuis,

43o HISTOIRE DE L'ORDRE

■"""■—" avec l'élite de leurs chevaliers. Louis trouva le ViLLB» rivage bordé de troupes du Soudan , qui préten- •■'"*■ doient sopposer au déb^quement de son armée; mais ce prince, emporté par son zèle et par son courage, se jetta le premier, lepée à la main , dans Fcau , et, suivi de la noblesse, chargea les infidèles et les tourna en fuite. Les fuyards portèrent la consternation dans la ville; et, quoique cette place passât pour la plus forte de TÉgypte, la garnison labandonna: et ses propres habitans, après s être chargés de ce qu ils avoient de plus précieux, en sortirent, la nuit, après avoir mis le feu , et cherchèrent un asyle dans les terres et plus avant dans la Haute-Egypte. On ne fut pas long-tems sans apprendre cette désertion générale: et deux esclaves des infidèles, dès huit heures du matin , rapportèrent que la ville avoit été abandonnée. Le roi , après avoir pris les précautions nécessaires pour s assurer de la vérité dun événement si surprenant, entra dans la place à la tète de ses troupes ; le légat purifia la principale mosquée, où le Te Deum fut ensuite chanté solemnellement. La reine , le légat, le patriarche et les évéques fixèrent leur séjour dans cette ville. Le roi, qui craignoit les suites du débordement du Nil , et instruit par les malheurs que lopiniâtreté du légat Pelage avoit causés à l'armée de Jean de Brienne et aux croisés, résolut d'y passer le reste de l'été, dont les chaleurs, excessives en ce pays-là, ne permettoient pas même de tenir la campagne.

PlElAE H VlLtft- HUOS.

Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, que ce prince avoit laissé en France, sembar* * vaT»-' qaa , le a6 août , avec la princesse Jeanne , sa femme, fille unique de Raymond, comte de Toulouse ; et ils arrivèrent , deux mois après , à Damiette. Ije comte de Poitiers débarqua avec un puissant secours , que Joinville appelle lar* rière-ban de la France , dont larrivée augmenta fardeur et la confiance du roi. Ce prince se voyoit à la tête d une puissante armée et soutenu des deux Ordres militaires, qui connoissoient le pays et la manière de faire la guerre aux infidèles ; la mer étoit ouverte , lembouchuré du Nil libre pour recevoir de nouveaux secours ; et la terreur et la consternation sembloient être pas* sëes du c6té ennemi.

Il ne fut plus question que de sçavoir si on iroîties attaquer dans Alexandrie (i), ou dans le Caire même. Pierre de Dreux , ancien comte de Bretagne , étoit d a vis qu on tournât le pre» mier eflbrt des armes Chrétiennes contre Alexandrie, dont le port pou voit être dune grande commodité pour la flotte et pour les convois. Mais le comte d'Artois se déclara pour le siège da grand Caire , «sur le principe que la prise de la capitale entralneroit celle des autres places: an lieu que la conquête d'Alexandrie, disoit-il, Dexempteroit pas Tarmée de faire ensuite le siège du grand Caire. On se rendit à oette raison,

(i) Joiotille, pag. 3t.

432 HISTOIRE DE l'oRDRE

et peut-être à la hauteur et à ropiDÎàtreté dont

PlLHIlE DE h . ^ «^ J- •

Ville- ce jeuue priDce soutenoit ordinairement ses avis. BHiDfi. Cette place étoit éloi{3[née de Damiette d environ cinquante lieues; et Ton rencontroit, à moitié chemin, la ville de Massoure, où les infidèles s^étoient retranchés , sur les bords d une branche du Nil , appelfée le Thanis.

Le roi, à la tête de son armée, partit de Damiette, le 20 novembre (i); il apprit, en chemin, la mort du Soudan, causée par la {][angrène qui s'étoitniise à une de ses jambes. Mais le peuple, qui ne peut consentir que les princes meurent comme les autres hommes, publia qu'il a voit été empoisonné par un valet-de-chambre, corrompu parle prince de Damas, son ennemi.

L^armée avançoit toujours sans rencontrer, à la vérité, d'obstacle dans sa marche, mais aussi sans trouver de vivres dans le voisinage. Le pay.^ étoit désert et abandonné; une profonde solitude règnoit de tous côtés : et nulle apparence dennemis en campagne. Cette tranquillité ne dura pas loûg-tems ; à mesure que les Chrétiens approchoient de la Massoure, ils eurent à soutenir, jour et nuit, des escarmouches; cetoicnt, tous les jours, de nouveaux combats; et on eut même peine à éviter la trahison de quelques Sarrasins, qui, sous lapparence de transfuges, pensèrent surprendre les Templiers (2). Cinq cents cavaliers Égyptiens, sous je ne sçais quel pré-

(i) Joinville, pag. 17. — (i) Idem , pag. 35.

t«»x(e, s*étaDt venu rendre au roi, ce prince les

11,/* 11. 1» l'iiKrr i.E

reçut sans sen dener, et les laissa en corps dor- vilhdoDoance : ils niarchoient même ordinairement *'^'°'* a Tavant-garde, comme connoissant mieux le pays que les Occidentaux. L armée, après un mois de marche, approchoit de ce canal tiré du Nil, appelle Thanis, lorsque ces traîtres, voyant un escadron des Templiers plus avancé que les autres, tirèrent leurs cimeterres, et les chargèrent brusquement. Mais ils avoient à faire à des guerriers qui ne s epouvantoient jamais du uomhre de leurs ennemis: cet escadron Ht ferme; les chevaliers se battirent avec leur valeur ordinaire, et donnèi*ent le tems à leurs camarades (iaccourir à leur secours. ÏjCS infidèles furent lûentôt enveloppés de tous côtés; on tailla eu pit'ces ces traîtres; tout passa par le fil de lepéc, excepté ceux qui, en voulant traverser le Thanis pour rejoindre leur armée, se noyèrent dans ce (anal.

I^ roi, prévoyant que la difficulté do passage |>ourroit le retenir long-tems dans cet angle que formoient deux bras du Nil, s'y fortifia avec >oin. Cette précaution étoît nécessaire contre fies ennemis qui le venoient attaquer, à toute heure, juscjues dans ses retrancbemens ; il y eut un grand nombre de combats et d actions partinilièrcs. Comme il étoit question de passer uu (anal laq;e, profond, et qui netoit point guéal)le, le roi entreprit d'y faire une digue ou chaussée; mais les infidèles interrompoient continuel-

434 HISTOIRE fi£ LORDflK

— lemeot se$ travau::!^ par des feux gr^gooia qui

Ville- brùloieot ses machines (i). Enfin un Arabe Bé- $«us. ^QuJQ^ moyennant cinq centa hesans dor, eo- ^eifjna un gué ; et le comte d'Ariois demaada au roi la permission de passer le premier. Pour Iphtenir, il s'engagea, pourvu quil eût avec lui }es Templiers et les IJospitaliers , d assurer le passage au reste de larmée. Le roi, qui craignoit que le courage 4^ ce jeune prince ne le portât trop loin, et que, par uae avidité de gloire, il oe s engageât trop avant parmi les ennemis, le fit jurer sur les saints évangiles, qu^il nentrepren^ ilroit rien que toute larmée ne fût passée; et il voulut, pour plus grande précaution, que les Templier^ et le^ Hospitaliers, quand iU seroient passés, eussent lavant-garde, et se missent à la t^te de toutes les troupes, qui dévoient niaKber fOUS les ordres du comte, son frère.

Ce prince, dès la pointe du jour, s achemine au gué à la tète denviron quatorze cents cke* vaux, composés des Templiers et des Hospita- Uers, et de deux cents chevaliers Anglois, corn* mandés par Guillaume, comte de Salisbery, qui. 4 leur tète, étoit venu au secours de la Terre- Sainte. Toutes ces troupes, sous la conduite du Bédouin, se jettèrent dans leau avec un courage déterminé; la descente se trouva aisée, et méuio le fond étoit ferme et solide. Mais il y eut plus de difficulté à la sortie , lorsqull fallut preodre

(t) Jolo ville, pag. 4i* -^ Matt. Paris, paç. 789,

terre, par la hauteur du bord qui éloit escarpé. ^— -** Le comie d'Ariois, avec sa troupe, prit terre le villspremier, malfjré trois cents chevaux des eune- *""^' oiM qui voulurent s opposer à son passaf^e. il les charf^a à la sortie de leau ; el , comme la partie a'êtoit pas égaie, ces Sarrasins ne le virent pas piiiièt passé, quils se débandèrent, et reprirent au galop le chemin de leur camp.

liC comte, sans se souvenir de son serment, et de la parole qu*il avoit donnée au roi, son frère, les poursuivit Tépéc à la main, quoique )e6 deux Grands-Maîtres lui criassent que cette fuite ne toit |)eut-étre qu'une ruse, assez ordinaire aux Orientaux. Mais Robert, qui nécoutoit que «on courage, arriva aussi-tôt que ces fuyards au camp des ennemis , les surprit , força leurs retrancfaemens, entra dans le c|imp; et, malg^ toute la réhistance que put faire Facardin, général des Sarrasins, qui périt dans cette occasion, ces infidèJes, persuadés que larmée entière des Chrétiens étoit maîtresse de leur camp, s'enfni'reat : les uns prirent le chemin du Caire, d'au* très se jettèrent dans la Massoure; et, ne s*y croyant point encore en sûreté, ils poussèrent plusi loin, et ne se rallièrent que quand ils se crurent assez éloignés de 1 ennemi pour n en être plus appcrçus (i).

Rien ne mauqiioit a un succès si heureux et 41 surprenant, si le comte eût sçu %en contenter.

(0 Bbu« Paris , oJaiia. laSo, 8 rérrisr.

aS.

436 uisTOiRË DE l'ordre

" Mais la vue de la Massoure, ouverte et aban-

ViLLE- donnée par les ennemis, et par la plupart même BBiDE. jg ggg habitans , fut un charme funeste qui remporta sur toutes les remontrances que Guillaume de Sonnac, Grand-Maitre des Templiers, lui put . faire : il voulut absolument continuer à poursuivre lennemi. En vain ce vigoureux guerrier lui représenta qu il ne devoit sa victoire et la défaite des infidèles, qua une terreur panique^ et à la persuasion où ift étoient que toute larmée Chrétienne avoit traversé le canal, et se trouvoit à cette action ; qu il falloit bien se garder de les détromper, parce qu ils n auroient pas plutôt reconnu le petit nombre de ses troupes^ quils se rallieroient à leur ordinaire, reviendroient à la charge, et Fenvelopperoient de tous côtés. Le jeune prince, naturellement hautain, et devenu plus fier par ce commencement de victoire , s'écria en colère : « Il ne faut point . a chercher d autres preuves que ce discours artiu ficieux, de Tintelligence qu on dit que lesTem- « pliers entretiennent avec les infidèles ; je re- « connois ici leur trahison et Tesprit séditieux « des Hospitaliers. Cest avec bien de la justice, a quon publie depuis si long-tems, queux seuls, «•pour se rendre toujours nécessaires, et pour « tirer tout largent de l'Occident , ne veulent M point que la guerre finisse : voilà la véritable ft cause de la perte de tant de princes, et de seiu gneurs croisés qu'ils ont empoisonnés, ou quils u ont laissé périr dans les batailles, de peur de a*

■ voir soumis à la domination tics princes iVOc- """"*■"

•1 ^ , \ • . 1 . Piitii«r Di

«cident (i) : et qui ne sçait toute la peme que vnir*

■ I empereur Frédéric a eue pour se débarrasser •*"***

- de leurs embûches ? »

I-es deux Grands-Maitres et tous les chevaliers, outrés de ces reproches: a Eh quoi! grand " prince, lui répondirent-ils, pensez-vous que •^nous ayons abandonné nos biens et notre pa- '' trie; que nous ayons pris Fbabit de religieux "dans une terre étrangère; et que nous expo- ->ions, tous les jours, nos vies pour trahir Té- "(^Hse Chrétienne, et renoncer à notre salut?

* Croyez qu'une pensée, si indigne d'un Chrétien,

" u^est jamais entrée dans lesprit d'aucun cheva- *

- lier, n (s) Le Grand-Mattre de Sonnac, emporté par son ressentiment, cria à celui qui portoit I étendard de son Ordre : • Déployez votre ban- ^ nièrc; il faut que les armes et la mort décident ** aujourd'hui de notre honneur et de notre des- ■^tiocc. Nous étions invincibles, ajou(a-t-il, si

- nous fussions restes unis; mais fcsprit de divi- *^ioQ va causer la perte des uns et des au-

* 1res, n

1^ comte de Salisbery voulut s'entremettre

't) Vide Chron. Nangis, ad ann. ia49« — Idem ibid,

'; Ut quiil , comes çenerose, habitum susciperemos f li{;ioDÎs? Numquid ut ecclci^iain Christi everteremus, ^ |*rodîtionihu9 în tend entes aoimas nostras pcrdereinus? ^^>^ti, absit hoc à nobis, tin6 ab omni christiano. Matth. ^^oris^pag. -90,

438 HISTOIltE DE l'oRDÎtE

"•"■"^^ pour adoucir les esprits , et adressant la parole

Pierre i>« * * *

Ville- au prince Français : <r Je crois, sérénissime Comte, BRID8. u lui dit-il , que vous ne pouvea faillir en suivant u Tavis d'un aussi saint homme que le Orand- «Maître, et aussi consommé dans le métier de a la {j^uerre ; et de jeunes gens ne seront jamais («déshonorés, en se confiant. à un homme de « cet âge et de ce mérite. » Mais le seigneur An*glois lie fut pas moins indignement traité que le Grand-Maître; le comte d'Artois ne répondit à nn discours si sage que d'une manière piquante : Tout ceci, s écria ce prince, sent la queue, faisant allusion à un bruit qui couroit alors, qne les Anglois, pour punition de l'assassinat de Saint- Thomas de Cantorbery, avoient une qtieue attachée an bas des reins. » Comte Robert, lui rc- « partit fièrement FAnglois, j'irai anjotirdliui si «avant dans le péril, que vous n'approcherez pas seulement de la queue de mon cheval » : et, en disant ces paroles, ils partirent tous de ta main comme des furieux, et ne prirent plus oi ordre, ni conseil que de leur colère et de leur emportement. Ils entrèrent tous dans la Massônre qu'ils trouvèrent ouverte. Les uns s'arrêtèrent au pillage; d'autres poussèrent plus loin, et tâchèrent de joindre les Sarrasins. Mais ces infidèles s'étoient déjà ralliés sous un de leurs chefs , • appelle Bendocdai*, officier plein de valeur, solchar. ^^^ 6^ général, que nous verrons, dans la suite <» s élever, par son courage et par son habileté, sur le trône de ses maîtres. Ce coaunamlant ,

RRtL tm BBlUft.

DES CfltVALtERft DÉ MALTE. 4^$

^Tant reconnu le petit nombre des Français, '^ revint à la charge » les poussa à son tour. Le \w^ comte (I* Artois fut oUigé de se jetter dans la Massoure, où 11 fut aussitôt investi; et, de peur qu'il n'échappât , Bendocdar, après s être assuré <les portes, jetta un corps considérable de troupes entré la ville et le Thanis, pour empêcher le roi de venir au secours de son frère. Ce jeune prince, que son courage a voit précipité dans lé péril, se vit attaqué, en mème^ems, par des troupes réglées et par les habitans de la Mai«- 9oure; les uns cotnbattoient les Frani^ais dané les rues, et les autres faisoicnt pleuvoir sur eux des pierres, du sable embrasé, de leau bouillante, ou les perçoient den-haut à coups de fli^^ches; en sorte que le comte d'Artois, le comte de Salîsbery, avec la plupart des chevaliers dés deux Ordres , périrent dans cette malheureuse journée. Il n en échappa presque que le (Irand^ Maître du Temple, qui, après avoir perdu un cril, et tout couvert de blessures , regagna far* mée Chrétienne. Les Sarrasins firent quelques prisonniers, parmi lesquels se trouva le Grand-- Maître de Saint«Jean. Le sort du roi ne fut pas plus heureux : après diffii^rens combats où il perdit beaucoup de monde , les Français réduite à un petit nombre par les maladies et la disette des vivres, et tâchant de regagner Damiette, se virent enveloppés ^ et comme accablés par la QHiltitude des barbares. Le rai de France ^ Al* phonse , comte de Poitiers , et Charles , comté

44o HISTOIRE DE l'ORDRE

" d'Anjou ses frères, avec tout ce qu'il y avoit de

Ville- scigueurs, furent faits prisonniers.

BHiDE. Gomme ce n est point Fbistoire de ce prince que j écris, je n ai pas cru devoir m'arrèter dans le détail et dans les circonstances de ce triste événement, oii un roi si puissant, si sage et si plein de valeur se vit en spectacle à tout l'univers, comme le plus malheureux de tous les hommes. Il ne sortit des mains des barbares qu en rendant Damiette, et en payant huit cent mille bcsans pour la rançon des prisonniers, dont les Hospitaliers et les Templiers avancèrent la meilleure partie (i).

Son dessein, sortant de TÉglise, étoit de retourner incessamment en France; mais le Grand- Maitre des Hospitaliers, et celui des Templîeis lui représentèrent si vivement letat misérable de la Terre-Sainte, et le danger où elle étoit de retomber entre les mains des infidèles, qu^il résolut de rester quelque tems dans Saint-Jeand'Acre,pour faire relever les fortifications^ des autres places, dont les Chrétiens étoient encore n^aitrcs.

.ia5i. Pendant le séjour qu il y fit, le prince des Assassins , que les Français appelloient le FieiiXy ou plutôt le Seigneur de la Montagne, et dont

(i) Postqu^m pecuni» prsesentatae quantitatem , quam mutu6 receperat à lemplarîis et hospitalarlis , Jnnvensibus et PUanis penitùs reacceptis obsidibus persolvissei. Hati, Paris, pag. gg.

BAItft..

nous avons déjà parlé , lui envoya deux députés, pour lui demander des présens que ce malheu- Vair. roux chef des bandits exigeoit des princes , par forme de tribut, pour ne les pas assassiner: • L empereur d'Allemagne, lui dit un de ces en*

- voyés, le roi de Hongrie, le sultan même d^É- ^ fiïP^t ^^ ^^^^ '^^ princes n ont pas manqué de

- s acr|uitter de ce devoir, sçachant bien qu ils ne « seroicnt en vie quautant qui! plairoit à notre •< seigneur : il vous avertit donc de vous souw mettre, comme eux, à cette loi, ou du moins •* de le faire décharger du tribut qu il paye aux

- Grands-Maîtres du Temple et deTHôpital. p On leur demanda, dit Joinville (i), pourquoi ils ne scdcfaisoientpasdeces deux Grands-Mai très, qui les forçoient de leur payer tribut. « Si mon sei- -^ {;ncur, répondirent-ils, faisoit tuer un de ces

- Grands-Maîtres, tantôt il y en auroit un autre •' aussi bon , et pour ce, ne veut-il mettre ses gens « en péril où il ne sçauroit rien gagner. » I^ roi , sans daigner répondre à ces barbares, les renvoya aux deux Grands-Maîtres; et Pierre de Vil- Irbride qui entendoit leur langue, et qui sçavoit <le qaellc manière il falloit traiter ces bandits, prenant la parole : « Votre maitre , leur dit-il , « est bien hardi d oser faire de telles propositions •^ a un roi de France : si nous n'avions égard au ^caractère d envoyés, dont vous êtes revêtus, -*uous vous ferions jetter, à l'instant, dans la

(i; Joîn?îlle, pag^. 85 ei 80.

44^ flistôiftii t>Ë^ L*âRDnE

****"**- *mérî allesi, rétircs^vous, et ditcâ ad Sciçfteur

vÎlle^ u d« Id Mon tâgae , qu'il ait , d^fis qaitîjse jours , à

■•'»*• u etlvoyéf au foi (tes )etli*ed qui réparent son in-

êiMletkcè'j sinon qui! aura affaira auxcheva-

« liera de» deux Ordres* »

tjQ crainte de leur ressentitâént fit peur à ce^ lui qui detoit mis en possession de faire trembler la plupart dés souverains; il renvoya, dans la qnin^aine, ces mêmes députés, qui appoftèi^ent au roi, de sa part, une chemise, pour lui désigner qu'rl vouloit lui être attaché eomme la chemise 1 est au corps humain ; et ils lui présentèrent en même-tems un anneau d'or, où le tlôm de leur tnaîfre étoit fjravé, apparemtaeot comme une sauve-garde qu'il lui envoyoit.

Le sire de Joiriville, dont j'ai tiré ce fait, en rapporte tini autre , à la vérité bien moins considérable, et méméasse^ indifférent, si quelque chose le pouvoit être, dé ce qui peut servir à faire cônnoître la discipline de l'Ordre dans ces siècles reculés. Ce seigneur, dans la Vie qu'il nous a laissée dé Saint- IjOuis, écrit que, dans le lems qu'il étoit à la suite du roi dans la ville d'Acre, de.<i gentilshommes et des chevaliers Fran(;ais, qni ëtolent venus à la Terre-Sainte sous sa bannière, étant allés proche de la ville à la chas^ des gabelles, espèce de chevreuils Communs dans oe pays-tàf ils lurent rencontrés par des Hospitaliers ^ q4j»e, sur une dispute qui s'émut entré eux au sujet de cette chasse, on en vint aux voyes de fait, et que les Français furent fort mal-

DES CttlSVALlÈAS ht MAlTE. 443

traita. Ce seifi[aeur en porta aussitôt seé plainte* ^ au Oraad-Mattre : cétoif GcillaOMB tifc Cha* «iMCaà. TEAUNEUF, dont uous a VOUS déjà [Mrlé^ Ffan- ^•**^'''cais de nation, ancien religieux, sévère oh- .servaieur de la discipline rëg[ulière, et qui , après ia{4. avoir passé par toutes les charges de FOrdré, venolt de succéder à frère Pierre de Yillebridé. Ce nouveau Grand-Maitre, ayant pris eonnoi^^ sanee de oe diflTérend , condamna ses religieux à manf^er dans leur réfectoire à ferre sur leurs manteaux , « selon , dit Joinvilte , le droit et

• lusage de la Terre - Sainte ; et il ajoute: Je «me trouvai là présent avec les chevaliers, et « requîmes au Maître qu il flt lever les frères de «dessus leurs manteaux, oe quil cuida refuser, m mais en la fin, force lui fut qu'ainsi le (tt, car « nous nous assîmes à terre avec les frères pour

• manger avec eux ; et ils ne le voulurent sou& ^ firir, et fellut qu ils se levâséent d avec nou9 ,

• pour aller manf^cr avec les autres frères à la «table, et nous laissèrent leurs manteaux, ap« .r paremmenf par forme de satisfaction et dé* k ^kvmtnagement. »

Ou (fardoit un silence exact dans le» réfecfoi-' res de TOdre; des lectures pteoses et édifianteé y tenoient lieu de conversation; et ce ne fut qu'à la prière et sur les remontramîes de ftèté RamlNiutt, prieur de Honfprle, que le Pape !n-«r nocent IV, qui étoit alort sur la chaire de âaint* Pierre, permit, depuis, aux Hospitaliers de ceîUf nation, de rompre le sHence dans le réfectoire,

"; quand ils seroient obligés d'y recevoir des sëcu-

meoeCua- li6rs distingues par leur haute naissance, ou par TiAUNfcOF. leurs dignités.

Telle étoit alors la discipline régulière de cet Ordre, quand le roi Saint-Louis fut rappelle en France par la mort de la reine Blanche, sa mère, qui y en son absence , avoit la régence de ses États. Ce prince, après avoir fortifié Saint*JeaDd'Acre, rebâti Saïde, Césarée et Jaffa, et laissé dans le pays un secours considérable de troupes et d argent, s embarqua, le ^4 avril de lannée 1354. 1254, chargé des bénédictions et des vœux de - * tout le peuple, et après ayoir été également Tadja54. miration des Sarrasins, comme des Chrétiens, par sa valeur dans les combats, et par une fermeté invincible dans ses disgrâces.

Quelque dépense que ce saint roi eût faite, et quelques précautions qu il eût prises pour mettre en défense le peu de places qui restoient aux Chrétiens dans la Terre-Sainte, le Pape, justement allarmé de son départ, en recommanda particulièrement la conservation aux Hospitaliers. Pour les y engager^ non-seulement il confirma tous les privilèges que ses prédécesseurs avoient accordés à TOrdre ; mais , croyant récompenser des services aussi essentiels que ceux qu'ils rendoient continuellement à toute la Chrétienté, il leur donna le monastère du Mont- Thabor, bâti sur cette montagne, en forme de forteresse, avec le château de Béthanie, où la reine Mélisende, femme du roi Foulques d'An-

jou, avoit autrefois établi des religieuses; mais

qui, depuis la perte de Jérusalem , setoient reti- mediChv

réc« en Europe. TiAP,icr.

Si on considère la situation des lieux, et* le voisinage des Sarrasins, ces donations étoient moins des grâces que des engagemens à de nouveaux périls. Le Grand-Maitre, sans examiner la situation si dangereuse de ces places, y éta- Uit différens corps de ses chevaliers; il fortifia, depuis , le château de Carach , situé dans le comté de Tripoli , et qui appartenoit à TOrdre depuis long-tems ; et comme ce Grand-Maitre ne songeoit qu a réprimer les courses des infidèles, il mit cent chevaliers, avec des troupes à la solde de l'Ordre , dans le château d'Assur, , frontière des terres que les Sarrasins occupoient dans la Palestine.

On ae pourroit donner que de justes louan- {;cs à des soins si dignes de sa place, el de la valeur de ses chevaliers, si ces religieux et les Tcm- . pliers, oubliant les devoirs de leur profession, et les lois du christianisme, navoient, en ce tems-là, tourné leurs armes les uns contre les autres. On vit renaître leurs anciennes animosité»: forts ou foibles, ils se chargeoient par-tout ou ik se rencontroient : enfin ces deux corps, si redoutables aux infidèles, en vinrent, pour ainsi dire, à une bataille et a un combat général (i), l'C sort des armes ne fut pas favorable aux Tem*

(i)IUînaldÎ9ad ann. 11S9, n^^i.

446 fijrSTOlRE 0B LOBDRS

pUers ; €Hei ne fit point de prisonniers : Les Hosp- ^cDsCfiA taliers taillèrent en pièces tout œ qui tomla ruoHEor. gQyg jgm, sabre; à pleine, dit riiislorien ecdc-

siaslique, resta-t-il un Templier pour porter, dans les places de son Ordre , les nouvelles rie cette défaite. Ce qui restoit de Templiers à la Terre^Sainte, ne se sentant pas assez forts pour en tirer vengeance , appellèrént , par une cita* tion générale, leurs frères d'Occident; et, ce qui est de plus surprenant dans cette espèce de {[uerre civile, où 1 animosité règnoit avec tant de fureur, c'est que, si on excepte cette ancienne jalousie, qui leur mettoit de tems en teois Ui armes à la main, on trou voit encore, dan^ leurs j9aisons , le même esprit de charité pour les paur vres et les pèlerins, et le même zèle pour la défense des Chrétiens de la Palestine; et il auroit été bien à souhaiter que leur émulatio» ae fut jamais tournée que de ce côté-là. *

1360. ^ Grand-Maftre de Châteaun^uf mourut en ce tems^lè; après sa mort, sa place fut remplie

"^î>- par frère Hugues de Revel, d'une Maison illus- DK lUv". ^^ ^^ Dau|Ainé, à laquelle il donna un nouvel édat par la sage conduite qu'il tint dans le gouvernement. Pendant dix-huit ans que dura son magistère, l'Ordre, par rapport au temporel , prit une nouvelle forme. Nous avons dit qiic tous les biens de la religion étoient adminiisin^ par des religieux comptables, qui, après avoir pris ce qui étoit nécessaire pour leur subsistance, dévoient faire passer Je reste au cbct-

DES CHEVALIER9 OE MàLTE. 44?

J ordre et au trë«or de la religion. Mai», coiwne -jj;;;;;^ la dépense de ces admioistrateurs absorboU spu- dc iu\i.l. veoc la recette, et d ailleurs que TOrdre, pour fournir aux frais immenses d'une guerre continuelle, avoit besoin d'un revenu fixe et certain, * dans un chapitre général tenu a Cé^arée, on ar* rita un rèle des sommes que chaque maison en* verroit à la Terre-Sainte et au trésor; et, parce * que dans les obédiences et les commissions qui M* ^^^* furent, depuis, données au( chevaliers chargés mandent de cette administration, on se servit de cette ex- *,^*]^,^^7r pression : nous vous recommandons ces biens, tooi piui etc. Commendamus, cette administration parti- a^J^neïB culière de chaque maison prit le nom de corn* ^'^«'it ^ '''^mendataria , d'où est venu le nom de commanda^ s^hast. n>, et le titre de commandeur (i). P-«»ii, 1. 1,

Cependant ce titre n'étoit pas alors a vie : il étoit amovible, et fut substitué à celui de précepteur, dont on s'étoit servi jusqu'alors. On réduisit ensuite ces commanderies sous différens prieurés. I^ prieur étoit chargé d'en faire la visite, et d'envoyer à la Terre-Sainte, en troupes ou en argent, les contributions ordinaires de chaque coonmanderie de son prieuré, appetlées responsiom, qui pou voient être augmentées selon les besoins de l'Ordre, et en conséquence des ordonnances et des décrets du chapitre générai.

Ce chapitre, tenu alors à Cêsarée, voulant autoriser cet esprit de désappropri^tion fond^

(i) Panuléon, bist. lib. III, pag. 8a.

448 HISTOIRE DE l'oRDRE

"T; sur le vœu de pauvreté qne faisoient tous les

DE JtKVEL. chevaliers, leur défendit de tester, dmstîluer des héritiers, et de faire aucun leps. Par ce statut, il ne leur est pas même permis de laisser, par testament, aucune gratification extraordinaire à leurs domestiques, sans un consentement exprès du Grand-Maître. Telle étoit alors la discipline de rOrdre, nécessaire non-seulement par rapport à l'observation du vœu de pauvretï*, mais encore eu égard aux guerres que cet Ordre soutenoit continuellement contre les infidèles. Nous allons entrer, à présent , dans des tems encore plus fâcheux, où ces religieux militaire.'» continuèrent à donner de nouvelles marques do leur zèle et de leur valeur.

Bendocdar^ qui avoit eu tant de part à la défaite de Robert, comte d'Artois, rcgnoit alors eu Egypte: cetoit le quatrième des Mamelus qui étoit monté sur le trône: il s'en étoit emparé par là mort de Melech-Elvahet, qu'il avoit fait massacrer, sous prétexte que ce sultan nevouloit pas rompre une trêve qu'il avoit faite avec les chrétiens Latins de la Palestine.

t!i6'3. Bendocdar, ayant été mis en sa place par les 12G0 Mamelus, signala son avènement à la couronne par une guerre cruelle et sanglante qu'il fit aux Chrétiens, et sur-tout aux chevaliers des deux Ordres (i). « Le sultan de Babylonc, dit le Pape Ur- « bain IV, écrivant à Saint-Louis, est venu, cou-

(i)RaiQ. ad ann. i263, n» i , a.

trc la foi des traites, camper avec une armée formidable entre le Mont Thabor et Naïm ; et w RrfEL. ses troupes, en hatne du nom Chrétien, ont porté le fer et le feu jusqu'aux portes d'Acre : il a même fait raser Tëglise de Nazareth et celle du Mont Thabor. Ses soldats tuent indifférem* ment tout ce qu ils rencontrent, sans distinction d*âge ou de sexe. La condition de ceux qui meurent par le fer des barbares, nest pas la plus à plaindre; il n y a point de supplices quils ne fôssent souftrir à leurs prisonniers, K pour les obliger à changer de religion. «

f^ sultan, ayant résolu de chasser entièrement les Chrétiens de la Palestine, assiégea la forteresse d'Assur, qui appartenoit à TOrdre des ,3^5. Hospitaliers (1). Cétoit une des plus fortes places de la Palestine; et le Grand-Maître, outre la garnison, y avoit mis quatre-vingt-dix chevaliers: ils se firent tous tuer, lun après lautre, dans les difierens assauts quils soutinrent; le sultan nentra dans la place quen passant sur les corps de ces intrépides guerriers, qui, sous le mérite de loliédience, alloient avec joye au combat et à la mort.

Les Templiers, Tannée suivante, ne furent pas mieux traités, et ne témoignèrent pas aussi moins de valeur et de fidélité pour leur religion, lis étoient maîtres dune autre forteresse, appellêe Séphet. Bendocdar y mit le siège ; et , après

(1; Sanut, Ub. 01, part. iS; cap. 8.

45o HISTOIBE DE L*ORDRE

,une longue défense, le prieur du Temple, qui en mR^vil. étoîtçouvemcur, voyant tous ses ouvrages rutnés, fut obligé de capituler. On étoit convenu, par la capitulation, de le faire conduire, avec ses religieux et le reste de sa garnison, qui étoit encore de six cents hommes, jusques dans la place la plus voisine qui appartint aux Chrétiens. Mais le sultan ne se vit pas plutôt maitre de Séphet, qu il fit désarmer les uns et les autres; et il ne leur donna que la nuit suivante pour se résoudre à mourir ou à se faire Mahométans« Le prieur du Temple , qui étoit un saint religieux, assisté de deux franciscains, employa ce peu de tems si heureusement, et il exhorta ses confrères et ses soldats , avec tant de sèle et de piété , à préférer la couronne du martyre à une vie périssable et déshonorée par une honteuse apostasie, quils se laissèrent tous le lend^ main égorger, plutôt que de vouloir changer de religion. Le Soudan, irrité de leur fermeté et de la constance du prieur du Temple, après lui avoir inutilement offert des richesses et des dignités, le fit écorcher tout vif; et, comme s'il eût craint encore qu il nVùt échappé à un supplice si cruel, il commanda quon lui coupèt la tète. Il fit souffrir les mêmes tourmens (i) aux deux

(i) Post ho8 Yerô fraU'ein Jacobum de Podio et frairem Jeremiam quia cœteros in fide firmaverant et priorem tctnplariorum ezcoriari fecerunt^ deindè fustigari, postremô ad locum cœterorum deducti , capiie cœsi sunt. Sanui ihid.

religieux de Saint-François , qui avoieot servi ^— — d wniAniera dans la place. « Par la mort de tant m Rktcl. « de chevaliers des deux Ordres , dit le pape Cié- « ment IV, dans une de ses lettres, voilà le no- «ble collège des Hospitaliers, et Tillustre milice

• du Temple presque détruits; et, sans parler de

• la perte de ces deux places , des armes et des 'équipages, comment, après un tel massacre, « trouver assez de gentilshommes et de person- - nés nobles, pour remplacer ceux qui ont péri < dans ces deux occasions ? «

Quoique les historiens contemporains , dès le douzième siècle, donnassent le tttre de .Grand sa Maître des Hospitaliers, comme on la pu voir dans cette histoire; cependant les Papes, soit pour se confor^ner à lancien usage, soit par rapporta leur suprême dignité, ne traitoient le mpérieur général de FOrdre, que de Maître des Hospitaliers de Saint- Jean. Ce fut le Pape Clé«> ment IV, dont nous venons de parler, qui, pé-> nétré des services des Hospitaliers, donna à leur chef la qualité de Grand-Maiire, comme on le trouve dans un bref de ce pontife, en date du 18 novembre 1267; et ce Pape, dans une autre ^^7bulle, ajoute : «Les frères de Thôpital de Saint- "Jean de Jérusalem , doivent être considérés " comme les Machahées du nouveau Testament.

• Ce sont ces généreux chevaliers , qui , ayant renoncé aux désirs du siècle, et abandonné leur

-patrie et leurs biens, ont pris la croix pour se ' mettre à la suite de Jésus -Christ. Cest d*eux

"JJ a dont le Sauveur des hommes se sert, tons les

DE Revel. «jours, pour purger son église des abominations laGg. tt des infidèles; ce sont eux qui, pour la défense u des pèlerins et des Chrétiens , exposent si coura- « geusement leurs vies dans les plus grands dan- « gers. n C est ainsi qu en parle ce Pape dans sa bulle donnée , à Viterbe , en date du 4 des Calendes de juin , et de Tan premier de son pontificat. Mais quelque honorables que fussent ces éloges et ces titres , la Terre-Sainte et les Ordres mi- ' litaires en particulier , pressés et , pour ainsi dire, accablés par la puissance formidable de Bendocdar , avoient besoin, pour leur secours, de quelque chose de plus effectif que de louanges stériles. Le Soudan , se prévalant de la consternation où étoient les Chrétiens , leur venoit d enlever le port de JafFa ; quinze jours après , il emporta le château de Beaufort. Mais la conquête la plus 7 "»•« importante qu'il fit, fut celle de la célèbre ville i5 avril. d'Antioche, qui ne lui coûta pas seulement Ifô 19 mai. £j,^jg j'^jjj siège. 11 s en rendit maître par la trahison du patriarche ; d autres disent par la lâcheté des habitans. Ils nen furent pas mieux traités ; soit que le cruel Soudan aimât à répandre du sang, soit quil fût bien aise de diminuer, dans cette grande ville , le nombre des habitans Chrétiens , il en fit passer dix -sept mille par le fil de lepée , et en emmena cent mille en esclavage.

Bendocdar tourna, ensuite, lefFort de ses armes contre la forteresse de Garach , qui appar*

tenoit à FOrdre de Saint -Jean. Les chevaliers soutinrent le siège, pendant près de deux mois, ps Rsvel contre toute la puissance de ce prince , à lexempie de leurs frères qui avoient défendu Assur; et, sans vouloir entendre parler de capitulation , ils se firent tous tuer sur la brèche; et le sultan n entra dans la place qu après la mort du dernier de ces généreux guerriers.

Tel étoit alors Tétat de la Terre - Sainte , sans souverain, sans armée, sans secours, nayant 1^7^ pour toute ressource que les Ordres militaires , * qui se voyoient accablés par les armées nombreuses des infidèles. Je tirerois volontiers le rideau sur des endroits si tristes, si les lois de rbistoire ne mobligeoient de rapporter également les dlfFérens évènemens, et les mauvais succès comme les bons,

Pftrmi ces guerres continuelles , et au milieu du tumulte des armes, le Grand -Maître, aussi attentif à la conservation de la discipline régulière, qu'à la défense des places confiées à la valeur de ses chevaliers, convoqua et tint jusqu'à cinq chapitres généraux. U sy fit plusieurs réglemens très-utiles ; et on confirma , en mêmetems , les anciens usages de FOrdre , entre lesquels on voit que, pour y être reçu en qualité de chevalier , il felloit être issu, dans un légitime mariage , tant du côté paternel que maternel , de Mafeons nobles de noms et d armes. La même condition étoit requise pour les religieuses de l'Ordre; et, dans un de ces chapitres , il fut per<^

454 HISTOIRE DE L*OROKfi

"— *"^ mis au châtelain d'Emposte d admettre à la pro* bB Revel. Cession les demoiselles qui feroient paroltre une véritable vocation > et qui postuleroieat pour être reçues , soit dans le prieuré de Sixènc , soit dans les autres maisons de filles, qui dépendolent de sa chàtellenie et de son prieuré. Il fut défendu dans les mêmes chapitres, et sous le magistère du Grand'Maitre de Revel, de donner Thabit à aucun religieux qui auroit fait profession dans un autre Ordre. Enfin, par les mêmes règlemeus, les Hos]pitaliers ne pouvoient point choisir des confesseurs étrangers et hors de l'Ordre, sans une permission expresse du prieur de Téglise, supérieur des chapelains , qui tenoit lieu d evêque et d ordinaire dans TOrdre, et qui, par la concession des Papes, en avoit lautorité, et même les ornemens quand il officioit.

De ces soins et de ces règlemens religieux , le Grand-Maître passa à de plus importans, qui regardoient la conservation et la défense de la Terre-Sainte; et, de concert avec le Grand-Maitre des Templiers , il fit une trêve avec le soudan d'Egypte, dans la vue den profiter, pour tirer du secours du côté de rOccident, sans lequel il étoit impossible hu\ chrétiens Latins de se maintenir plus long-tems dans la Palestine.

li'un et l'autre Grand-Maître passèrent, depuis^ en Italie pour le solliciter plus vivement. L elé* vation de Théalde ou Thibaud , archidiacre de Liège, sur la chaire de Saint-Pierre, les détermina à entreprendre ce voyage. Les cardinaux ,

après avoir laissé vaquer le Saint-Siège deux ans

neuf mois sans se pouvoir accorder, et sans m rivu. donner un chef visible à Féglise , convinrent enfia de la personne de Thâ>aud, archidiacre de Li^e , de la ixoble Maison de Yisconti ; et ils lai envoyèrent, à la Terre-Sainte, où sa piété lavoit conduit alors, le décret de son élection. Personne ne pouvoit être un meilleur témoin de lextrèmité et des justes besoins des Chrétiens de ce pays-là. Ce saint Pape en étoit pénétré; et» avant que de partir , il promit aux Grands-Mattres d employer toute Fautorité que Dieu venoit de lui donner, dans Tégliae, pour leur procurer du secours. On pi*étend qu en montant dans le vaisseau qui devoit le porter en Italie , il employa, pour confirmer sa parole, cette expression du psaume 1 36 : « O Jérusalem , Cité Sainte, « si je t^oublie jamais , que je sois moi-même ou- « blié parmi les hommes. ^

Ce ftit a ce saint pontife, appelle Grégoire X , que les deux Grands - Maîtres , qui le suivirent de près, s'adressèrent en arrivant en Italie. U avoit déjà prévenu leurs prières et leurs remon- U^ances ; et , à peine avoit-il débarqué , que , fer* mant loreille aux complimens des cardinaux et des courtisans, il travailla uniquement, pendant huit jours , à chercher les moyens de secourir la Terre-Sainte, il s*assura d'abord de douze galères armées , dont Pise , Gênes , Marseille et Venise dévoient fournir chacun trois. Pour subvenir aux frais de la guerre , il emprunta de Philippe-

456 , HlSTOIÏtE DE L'OSDBE

^-^— le-Hardi, roi de France, fils de Saint-Louis, vinm-

Hdgdu - .Il j' » . ■ ■( j

deReiel. cinq mille marcs dargent; et, pour sûreté de

cette somme, les Templiers engagèrent, à ce prince, toutes les terres qu'ils possédoient dans ses États (i).

Les deux Grands-Maîtres, en arrivant en Italie, apprirent, avec bien de la joye, les mesuresque le Pape avoit déjà prises eu faveur de la Terre- Sainte. Cependant, après lui avoir baisé les pieds, ils lui représentèrent que ce secours pouvoit , à la vérité , reculer , pour quelque tems , la perte du peu de pla«!s qui restoient aux Chré- . tiens, mais qu'il falloit des forces plus considérables, s'il prétendoit chasser les infidèles de toute ta Palestine.

Le Pape entra dans leurs vuesj et, après en avoir conféré avec les cardinaux , il convoqua un concile général à Lyon , comme le moyen le plus sûr pour exciter le zèle des fidèles, et pour produire une nouvelle croisade. C'est ce que nous apprenons d'une lettre de ce pontife au roi de France, Philippe III, dit le-Hardi. >• Pendant le «séjour que nous avons fait à laTerre-SainlA, ■• dit Grégoire, dans sa lettre , " nous avons conféré «avec les cfaefe de l'armée Chrétienne, avec les H Templiers et les Hospitaliers , et les grands du H pays, touchant les moyens d'en empêcher la « ruine totale. Nous en avons traité depuis avec ■■' nos frères , les cardinaux ; et nous avons trouve

(i) Rainald, ad ann. 1373, q" 7 et 8,

« qa*il y fiiut envoyer incessamment quelque se-

• cours sur les galères , en attendant celui que de Rktu..

«nous espérons procurer par rassemblée dun

« concile général. »

Ce concile ne se tint quen 1274; 1^ Pape s*y 1274. rendit et en fit l'ouverture , le a mai. Il voulut que les deux Grands-Mat très s'y trouvassent pour , ^^] représenter, eux-mêmes, l'état déplorable de la Terre-Sainte; et, si on en croit un ancien manuscrit, intitulé Cérémonial des cardinaux ^ qvâ 9e trouve dans la bibliothèque du Vatican, sous le numéro 47^49 <^ pontife leur assigna dans le concile une place distinguée, et au-dessus de tous les ambassadeurs, des pairs de France, et des autres grands seigneurs qui étoient venus à cette célèbre assemblée.

Je n'entreprends point de rapporter ce qui s'y passa dans les différentes sessions ; je remarquerai seulement que, dans la dernière, il fut arrêté qu'on prêcheroit la croisade dans toute la Chrétienté; et, pour fournir aux frais immenses qu'exigeoit un si grand armement, on imposa sur toutes les dignités ecclésiastiques, et sur tous les bénéfices des sommes considérables , par forme de décimes payables en six ans.

Philippe, roi de France, a voit déjà pris la croix. Rodolphe, qui, de simple comte de Hasbourg, venoit d'être élu empereur d'Allemagne , la reçut des mains du Pape ; et Michel Paléologue, qui, dès l'année ia6i , avoit surpris Constantinople, pour être reconnu empereur par les

458 HISTOIRE DE l'ORDBE

princes d'Occident, offroit de joindre ses forces dbRbvbl. à celles des croisés, et de se croiser lui-même Mais personne ne prit la croix avec plus de zèle que Charles, duc dWnjou, frère du roi Saint- Louis , et roi des deux Siciles , qui se prétendoit roi de Jérusalem, en vertu dun transport et dune cession que lui en avoit fait, au concile même , Marie , princesse d*Antioche , fille de Boëmond IV, et de la princesse Mélisende, quoique Hugues III, roi de Chypre, soutint que la couronne de Jérusalem lui appartenoit, comme issu en droite ligne d'Alix de Champagne, fille de Henry, comte de Champagne, et dlsabeau, fille d'Amaulry troisième , roi de Jérusalem. Ce prince se fit couronner, en cette qualité , dans la ville de Tyr; et le roi de Sicile, de son côté, en attendant qu il put passer à la Terre-Sainte , pour prendre possession des débris de ce malheureux royaume, y envoya, en qualité de son lieutenant, Roger de Sain t-Se vérin. Les seigneurs du royaume se partagèrent entre les deux prétendans ; et le Grand-Maître des Templiers , a son retour du concile, se déclara pour le roi de Sicile. Mais le Grand-Maitre de Revel et les chevaliers de Saint-Jean restèrent neutres , conformément à leur règle et aux statuts de TOrdre ; et ils protestèrent qu il ne leur étoit point permis de prendre les armes contre aucun prince Chrétien. Cette conduite , quoique également sage et équitable , leur attira le ressentiment de

Gharies d'Anjou , qui fie sabir tous les biens que — *■*— rOrdre possëdoit dans ses États. oi b&t&.

Bendocdar n aurait pas manqué de profiter de ces funestes divisions qui partaçeoient tous les chrétiens Latins de la Palestine ; mais il mourut , eo ce tems-là , d*une blessure qu il avoit reçue dans une bataille ^ où il fut défait par les successeurs de Gengis-khan.

L*histoire marque, dans Tannée suivante, la 137S. mort du Grand-Mattre Hugues de Bevel , coo- ^

samé par les soins pénibles du gouvernement , eC par les cruelles inquiétudes des suites déplo«rables qu*il prévoyoit pour lavenir. Les chevaliers, assemblés en chapitre dans leur maison de Saint-Jean-d*Acre , firent remplir sa place par frère Nicolas Lorgue , religieux d un caractère Nioou* doux et insinuant , et qui employa tous ses soins, ^^'^^^ pendant son ministère , pour éteindre les divi-» sions qui étoient entre les chevaliers de son Qrdre et ceux du Temple.

Quoique la trêve que les deux Grands-Mattres avoient faite , avant leur départ pour TOccident , avec Bendocdar, subsistât encore , un capitaine de Melec-SaYs, son successeur, soit qu il en eut des ordres secrets de son mattre,soit par un esprit de brigandage, la rompit, et vint faire des courses, et ravager la campagne jusqu'aux portes de Margat , forteresse appartenante aux Hos^ pitaliers de Saint-Jean.

Les chevaliers , suq>ris de cette incurstoa aa

46o HISTOIHE DE l'ordre

"j milieu de la trêve , sortirent de la place en bonne

LoBGDE. ordonnance, chargèrent ces pillards, et en taillèrent en pièces la meilleure partie. Le sultan , voulant avoir sa revanche, envoya, aux eu virons de la place, un plus gros parti composé de cinq mille hommes. Les chevaliers firent une nouvelle sortie; mais, avant que d avancer contre ces infidèles , ils laissèrent une partie de la gar* nison proche des portes de la ville, et dans une embuscade, pour faciliter leur retraite. Ils marchèrent ensuite droit aux ennemis; et, après une légère escarmouche, ils se retirèrent avec une frayeur apparente, et comme s*ils eussent été épouvante du nombre supérieur des infidèles. Les Sarrasins , pleins d audace et de confiance, les poussèrent ; les Chrétiens continuèrent à se retirer devant eux, jusqua ce quils les eussent attirés au-delà de lembuscade; pourlors ils firent face et. chargèrent en tète les ennemis, pendant que les troupes qui étoient dans ) embuscade , en sortirent ; poussant alors de grands cris, ils prirent les infidèles en queue. Ceux-ci, surpris et marchant la plupart sans ordre et sans précaution comme à une victoire certaine, furent bientôt enfoncés; ce fut moins, dans la suite , un combat qu une déroute. Les Sarrasins cherchèrent, à leur tour, leur salut dans la fuite ; il y en eut beaucoup de tués et plusieurs furent faits prisonniers avec Témir qui commandoit ce détachement.

Le sultan, piqué de cette dernière déroute ,

réscJut de s'en venger par la ruine même et la desiruction de cette forteresse ; mais , ayant été Lomwk. retenu dans ses États par des afifaires importantes, il ne put exécuter son dessein que trois ans après, quil vint lui-même assiéger la place, à la tête d une armée formidable. Le Grand-Mattre y tenoit toujours un gros corps de troupes. ÂleleoSaïs tenta d abord d emporter la place par escalade. Ses soldats se présentèrent , avec des échelles, au pied des murailles, et tachèrent den gagner le haut, mais ils trouvèrent par-tout le même courage et la même résistance.

Les chevaliers ne les laissèrent monter que pour les précipiter de plus haut ; les pierres , les feux dWtifice, leau bouillante, tout iîit mis en usage; et le sultan , après avoir perdu beaucoup de monde , fut obligé de faire sonner la retraite. Il fallut que ce prince en revint aux règles ordinaires : il ouvrit la tranchée , et battit les murailles avec les machines et les pierres dont on se servoit en ce tems-là. Mais ils avançoient peu ; les chevaliers faisoient, tous les jours, des sorties: et, après avoir nettoyé la tranchée , ils portoient souvent la terreur jusqu'au milieu du camp des infidèles. Us brûlèrent même, plus d'une fois , toutes les machines ; et ils auroicnt réduit le sultan à lever le siège , s'ils n eussent pas eu un ennemi caché, qui les surprit, et dont ils ne purent se défendre.

Pendant que Mclec-Saïs les amusoit, pour ainsi dire , par de fausses attaques , ses troupe?)

463 HISTOIBE DE l'ORDME

tlravailloient, jonr et nuit, à creuser de» raines LowHm. qu ils poussèrent jnsqnes sous les muraiUes dt la place, en sorte quelles ne posoient plu» que sur des appuis de bois : il envoya ensuite sommer le gouverneur et la garnison de lui ouvrir les portes. D^ reçurent cette sommation avec raiUerie; et ils demandèrent, à lofficier, n son maître avoit cru leur devoir faire un pareil compliment, avant que de lever le si^e^. Mais il fidlnt changer bientôt de langage; cet officier leur dit que la forteresse étoit minée par-tout; il leur offrit de les conduire dans la mine , et de leur £adre voir qu'il ne tenoit quau sullan de faire mettre le feu aux appuis, et de s'ouvrir, par-là, un passage dans la place. Le gouverneur envoya aussitôt , avec cet ofBder, deux chevaliers qui furent convaincus, dans ce moment, de la vérité de sa relation. Il fidlut traiter et abandonner la place ; et , après que les dievaliers en furent sortis, le sultan la fit raser, pour leur ôter Tespérance d*y rentrer dans une conjoncture plus favorable.

ii85. Un historien (i) prétend que des chevaliers Allemands, qui se trouvèrent à la défense de cette place, bâtirent depuis, dans leur pays, pour en conserver la mémoire, une forteresse sur le même plan , qu ils appellèrent Mergatheim , qui , après avoir appartenu long-tems à FOrdre de Saint-Jean , est tombée depuis entre les mains des chevaliers Teutoniques.

;i) PantadéoD; lib. lU, pag« 85.

Le suhan , après la conquête de Maiigat, s'em- * para du château de Laodioée ; et il se disposoU à faire le siège de Tripoli, lorsqu'un des principaux émirs, appelle Melec, le fit périr, et se plaça sur le trône , sous le nom de MeleoMessor. Ce nouveau Soudan , après avoir établi sa puis* sance dans TÉgypte, reprit le dessein qu avoit eu son prédécesseur, de chasser les Chrétiens de la Palestine, et forma le siège de Tripoli, quil em* porta d assaut, et qu il fit raser, comme Mdec* Sais avoit fait Margat. Il auroit pu étendre plus loin ses conquêtes; mais, craignant de s attirer toutes les forces d'Occident par quelque nouvelle croisade, il fit une trêve avec Henri II, roi de Chypre, fils de Hugues III, qui, depuis la malheureuse catastrophe des Vêpres Siciliennes , au préjudice de Charles, duc d'Anjou, roi de Sicile, s etoit fait reconnottre et couronner roi de Jérusalem , et avoit chassé de la Palestine le lieutenant et les troupes du prince Français (i).

Telle étoit la situation des affaires de la Terre- Sainte. De tant de places que Godefroy de Bouillon et ses successeurs avoient conquises, il ne restoit plus que la seule ville de Saint-Jeand'Acre. Tous les chrétiens Grecs et Latins, de difSmntes nations, s y étoient réfugiés, et ce

(i) Aptid Acon urbem Syriae rex Cypri fecit m coronari, in praejiidiciiim régis Sicîliâe, in reçcm JeruMlem; et qtiîa id templarii et fratres hospitales pcrmiserant, res eorum Cl bona per Apuliam et terrain rcçni Siciliv in mana regîâ capîonuu**

KlOOLAt

466 HISTOkRE 4)JS L'ORDaE

et les infidèles. Ils vca^aient, an préjttâiœ et la

V11.141M. trêve, de piller les l>ouiigades des .Sarra8iis(i). ^ hd Soudan envoya demander raison de ces brigandages à ceux qui comoiaadoieDt dans la place; mais il a y avoit point alors de gonverneur enr chef : la ville étoit remplie de Chypriots, de Vénitiens, de Génois, de Pisuis, de Florentins, d'Anglois, de Siciliens, d'Bosfutaliers, de Templiers, de Teutoniques , toniiodé<pendans les uns des antres : chaque nation occupott un quartier de la ville, où ils étoieitf oaotoAnés sans aucime subordination. Le 1^ let le patriarche avec le clergé ^ s'étoiait aosà tttranchés dans un endroit particulier; tout cela fomoit un corps considérable d'habitans, qoi n^étoient qve trop capaUes de défendre la place, s'ils eussent été unis. *

Mais la jalousie entre tant de nations difie» rentes, et les intérêts particuliers de leurs che&, les rend<nent suspects et odieiuL les uns aux autres; et, au lie^ de concourir au bien commaD, c'étoit assez qu une nation eut ouvert un avis, pour qu une autre s y opposât. On en venoit

(i) MîUe quingenti siipendiarii ia Terne Sancae sobsidium à pap4 Nicolao misai ooalra voiontatem civiBoi, tem* pli et hospîtalis miUtiae, armati de Acon ezeuntet treuçai cum soldano initas irrumpiuit, et versus casalîa et Sarracenorum oppida incursantes, abaque misericordiâ Sarracenos, utria^que sexùs qaos reperiunt, occiderunt, qui pacîficè sub treogU iniiis qaiesccra se credebant. NwpS} çdann, 1390.

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