LIVRE PREMIER
J cmBPtEKDS d^écrire llûstoire dW Ordre hospitalier ^ devenu militaire, et [depuis souyerain, <Iiie la charité fit naître ; que le xèle de défendre l<s lieux saints, arma ensuite contre les infidèles, et qui, dans le tumulte des armes, et au milieu d'une guerre continuelle, sçut allier les yertus paisibles de la religion , avec la plus haute yaleur dans les combats.
Cette union jusqu^alors inconnue de deux profeaiions si opposées, la piété et le courage de
a BirroinE DE l'ordkk
ces religieux militaires; letir tèlepoiif la défense des chrétiens ; tant de combats et de batailles où ils se sont trouvés depuis près de sept cents snis , et les différens succès de ces g^uerres : tout cela m*a paru un objet digne de lattention des honcimes; et peut-être t]ue le public ne verra pa^» sant admirMion , i^istoilre de ces soldats iie Jésus - Christ , qui , comme d autres Machabées , ont toujours opposé, aut artûeâ'des infidèles, une foi constante et tin coure^e invixicîfale. «
Mais , avant que d'entrer dans Finstitution de cet Ordre y j*ai eni q«e je ne pouvois me dispenser de représenter, au commencement de cet ouvr^^ f^tat dà se trouvôit alors V.âê5ie; de quelle contrée sortoient les premiei^ infidèles, que les chevaliers de Saint-Jean entreprirent de com^ttre ; la religion , la puissance et les forces de ces barbares , et sur-tout leur haine déclarée contre les Chrâietiè : tMtes circobstanoes qui , quoiqu elles précèdent lorigine de cet Ordre, m'ont paru liées, en quelque manière, avec son feâetoîre., en fkire une partiie préliminaire, et dont la contiDissaiiee servira d'éclaircissement pour les •éi^riieiiiens que l'^n rapportera dans la sotte.
Cette partie de l'Asie , ^i s'étend depuis le P6nt-Eu-Kin ) ou la Mer Noire , jusqu'à l'E^uphrate ^ au commencement du s^|Hième siècle, étoit encore soumise aux Romains , dont le vaste empire avoit englouti les plus puissans Étais de notre coatiiiviit. Mais , iiprès la mort du grai^
TWedeae, cet esapire si redouUdJe commença a 4écbeoir de sa puissiiBoe, soit par les ipouf-» 395, » barbaves^ sok peat-^èire aussi par If et le démembrement qa en firent les em^ Aitraditts et Honorius , ses eafans : pria* lotUes j de peu d'esprit , qui ne faisoiant que prter levrs noms aux affiiires de lear règne, H rua et Taulre gauvames par des minisires impé* qw s'étaient rendus les tyrans de leur»
plèpari des empereurs d^Orient^ sacces** d'Arcaditts , au dans la crainte d'étse dé^ frasés par des asurpateura^ ou usurpateurs aaib« mftmfs , cberchoient moins la gloire que donnent iesarmes, et à réprimer les courses des harfaeres* 4pi a se oHÔalenir seulement sur le Irène. Tour joiurs en garde contre leurs propres auje(s > ils naeaient sortir de la capitale de Tempire, et du foad de leur Palais, de pour que quelque rebelle lie s^ emparât ; et ils baraoient <ouSe leur fier ItcBlé à jouir, dans une oisive^ siqpierbe» des ckaoBes de la souveraine puissance. Il me faUoiS pk» cbercber sous la pourpre ces fameux Césars, les maities du Mande : ces derniers a en aviaient ^«e le nom ; et la majesté de Fempire lie paeoiaaoit plus que dans de vains oraensena, ikmt ils coawoient leur faiblesse et leur lâcheté.
1a religion nayoit pas moins soafiert ique r£iat, d*uu si mauvais gouvernement. L'Orient étoit alors infecté de différentes béiésias, qise Fe^rit vif et trop subtil des Grecs avait fait
4 HISTOIRE DE l'ORDRE
nattre. Déd évêques et des moines , pour avoir voulu expliquer, d'une manière trop tiumaine, les diflPérens mystères de Imcarnation , s*étoient égarés; et, pour comble de malheur, ils avoient sçu engager dans leur parti plusieurs empereurs^ qui , au lieu de s opposer aux incursions des barbares , ne croyoient point avoir d autres ennemis , que ceux qui Fëtoi^nt de leurs erreurs.
Cependant au milieu de tant de désordres, Tempire se soutenoit encore par le poids de sa propre grandeur; et, au commencement du septième siècle, Fempereur Héraclius avoit remporté quelques avantages sur les Scythes et sur les Perses. Mais , pendant que ce prince étoit aux mains avec ces barbares , et qu il vengeoit lempire de leurs ravages , FArabie vit sortir de ses déserts un de ces hommes remuans et ambitieux, qui ne semblent nés que pour changer la &ce de Funivers, et dont les sectateurs, après avoir enlevé aux Grecs les plus belles provinces de FOrient, portèrent enfin les derniers coups à cet empire , et Fensevelirent sous ses propres ruines.
On voit assez que je veux parler de Mahomet, le plus habile et le plus dangereux imposteur qui eût encore paru dans FAsie. Il étoit né, vers o noT. la fin du sixième siècle , à la Mecque , ville de FArabie Pétrée , de parens idolâtres de la tribu des Roraishites ou Korisiens, la plus noble de cette nation , et qui se vantoit , comme la plupart des Arabes, d'être issue d'AJbraham par Ce-
CM-^ fils dlsmaèl. Le père de Mahomet (i) lavoit iâtfié de bonne heure orphelin , et même sans uait. Un de ses oncles (2) se ohargea de son cdocation , et , pendant plusieurs années y Yeat^ ploya dans le commerce. Il passa ensuite au serrice d*aoe ridie veuve ^ appellée Cadigha, qui le prit dabord pour son facteur , et depuis, pour son mari. Un mariage si avantageux , et où il Beat osé porter ses espérances; les grands biens Je sa fenmie , et qu il augmenta encore par son faabiletë , lui firent naître des pensées de granàexMT et d*indépendance. Son ambition crût avec u fortune ; et , à peine sorti d une condition servile^ des richesse» sans domination ne furent plus capables de remplir ses désirs y et il osa as-^pircr à la souveraineté de son pays.
Parmi les diflërens moyens qui se présentèrent a son esprit , aucun ne lui parut plus convenal»lc que rétablissement d'une nouvelle religion : machine dont bien des imposteurs , avant lui , «^etoîent déjà servis. Il y avoit, dans rArabie, des idolâtres, des juifs, et des chrétiens catho-» liqœs et schismatiques. Les habitans de la MecK €{«e étoient tous idolâtres, et si ignorans^ qu'à 1 exception d un seul (3) qui avoit voyagé,, il n*y en avoit aucun qui sçùt Ike ni écrire. Cette ignorance et cette diversité de culte parurent favorables à Mahomet; et, quoiqu'il ne fut pas plu^ (bcavant qu^ ses concitoyens ^ qu'il ne s<;ùt ni
» 1) âbdolliak — (a) Abu-Talcb. — 0) Varaka.
é BI^TOIRË DE L^ORDKK
lire m écHte, et même qci'il passât poor un iMrnii&e peu réglé <tdûs se» m4]ettr8, il ne laissa pM de former 1^ hardi dessein de s'ériger en prophète dans Sôû propre pays , et à la vae des rémoitis dé sefi ioeontiiieiice.
Maîéy ei^nme ce passage d'une vie iwlnptueuse à rgmé communication si intime avec le ^él , ii*eut pas été cru facilement ^ sous prétexte d'un changement entier dans ses moeurs, il rom- ^it avec lés compagnons et les ministres de ses plaisirs; et y pour se donner un plus grand air de réforme , Fhypécrite , pendant deux ans en^fiers, se retiroit souvent dans une grotte du Mont Hira , située à une lîeué de la Mecque, ou il né s*oecupoit que de Texécntion de son projet. Au bout de ce terme, et sous prétexte de Se débarrasser dès pressantes instances que sk femme lui faisolt pour le retirer d'tin genre de vie si triste , il lui fit une fausse confidence de prétendues révélations , qu'il disoit avoir reçues du ciel (par lé ministère d un de ces esprits du premier ordre, qu'il appelloit Fange Gabriel. L^adroit imposteur fonma même des accès depil^sie, àustquéls il devint Sujet , en des extases qui lui ëtbiént causées, disoit^il, par l'apparition de ce ministre céleste , dont 0 ne pouvoit soutenir la présence; et^ pour répandre insensiblement, dans lé public, le bruit de ces révélations, il en confia^ sous un grand secret, le mystère à sa femme. La qualité de femme de prophète flattoit trop sa vanité, pour la tenir cachée. Gadigha courut en
DES^ CHBVALISR8 DE MAtTE. 7
f'^îrv pmri % tes mtUleures «mîe^; ce ne fiit Men-* :.»< phu im Mcret; Maboaiet Vavoit bien prévu. L ftcn oo¥iil, depim, à quelques ctt^yens de la Mcoque, qii*il crut aqaii aîséf à penuader ^ et qu il séduisit par soq adresse et son habileté.
Sî BOUS en croyons £liaadix (i) > historien Af«he« llahonet a^oit l'air noUe, le regard dou et modeste, Teeprit souple et adroit, IV bofd civil et caressant» et la conversation insi-» Boanie. D'ailleurs il ne lui manquoit jiucune des qualités nécessaires dans nn chef de parti : Idiéral jusqu'à la prolusion, vif pour oonnoitre ics iKmnes, juste pour les mettre en usage selon lenra talons, toute la délicatesse pour agir eans •e laisser jamais appercevoir; il fit paroUre, depaie, dans la conduite de ses desseins, une fer- ■été et un courage supérieurs aux plus grands périls. Bientôt soutenu par quelques disciples, il ■c fit plus mystère de sa doctrine, et prenant de lui msmc sa mission , il s'érigea en pré<lieateur , quoique sans aucun fond de science; il se faisolt par la pureté de son langage , et la noet le tour de ses expressions. Il eiccUoit MT-cout dans une certaine éloquence Orientale, qui eonsîstoit dans des paraboles et des allégorie» dont il enveloppoit ses discours.
Mais, oonune il n'ignoroit pas queu inati^ de rdigion , tout ce qui paroil nouveau est toujours suspect, il publia quH préteudoit moins
(0 UK I, csp. I. •* Hotiioç. Hist d'Orieot. lib. II, c 4 -
9 HiSTcntiE DE l'ordre
en fonder une nouvelle , que faire revivre les anciennes lois que Dieu avoit données alix hom-mes, épurer ces lois divines des fableft et des superstitions qu'ils y avoient mêlées depuis. Il ajoutoit que Moïse et Jésus, fils de Marie, leur avoient, à la vérité, annoo^cé successivement une sainte doctrine, que ces deux g^rands pro«« phètes, disoit-*il, avoient autorisée par dés mira* clés éclatans; mais que les Juifs et les Chrétiens lavoient également altérée et corrompue par des traditions humaines ; qu'enfin , Dieu Tavoil envoyé comme son dernier prophète, et plus grand que Moïse et Jésus , pour purifier la rdi- 0ion des fables que les hommes, sous le nom de mystères, y avoient introduites, et pour réduire, s'il pouvoit , tout le genre humain dans lunité de créance, et dans la profession de la même foi. L'habile imposteur, après avoir préparé les esprits par de pareils discours, bâtit son système de différentes pièces qu'il prit de la religion des Juifs, et de celle des Chrétiens; et, pour y réussir, il s'étoit fait aider secrettement , dans ss^ retraite, par un juif Persan (i) , et par un moine Nestorien (2), tous deux apostats, très-sçavans dans leur religion , et qui lui avoient lu , l'un et l'autre, plusieurs fois, l'ancien et le nouveau Testament. Il en ajusta ensuite les diffêrens passages à son nouveau plan ; et , à mesure que , par le secours de ces deux renégats , il avoit mis au net
(i) Abdias Ben $alon. —(a) SergttiS; autrement Bakira«
i^Melque article, il le revètoit d un style pompeux tt $|;iiré, où il tàchoit tant6l d'imiter le sublime dii coaunenoemeni delà Genèse, et tantôt le i jtfaétiqoe des vrais prophètes. Il publioit en-» Kiise qo*il venoit de recevoir du ciel cet article ; ei , aoQs prétexte qu il n^étoit que le dépositaire et le hérault de cette doctrine céleste, il ren- ^ovoît ceux qui lui faisoient des objections, a 1 AoiCQr prétendu de ces révélations; et il faisoit Taloir son ignorance même pour preuve du peu de p^rt qu*il avoit dans cette nouvelle religion. U emprunta des Juifs le principe de lexis- Xeace et de Puni té dun seul Dieu, mais sans multiplication de personnes divines. Il enseijHHMt , eo même-temps, la créance de la résurrrctioo , du jugement universel , des récompenses et des peines de lautre vie. Les chrétiens lui fournirent Texemple dun carême qu*il prescrivit; 1 usage fréquent de la prière qu il fixa à cinq fois par jour; la charité envers les pauvres, et le pardon des ennemis. Et , en faveur des payens , il admit certaine espèce de prédestination mal entendue, que les anciens idolâtres appelloient oonuBQoément le destin : décret éternel qu ils croyoient supérieur, même à la volonté de leurs
Ce mélange de difierentes religions, où chacim croyoit trouver des traces de son ancienne créance, sédiiîsit plusieurs citoyens de la Mecque ; et Tadroit imposteur , pour établir ses erreurs, s<^t mettre en oeuvre de grandes vc^ritcs^,
fO HISTOIRE 0E l'ORDBB^
et Btéme ]fippareDG6 de grandes yer tua. Le laa-* gifltrat de la Mecque^ allarmé dn progrès que jbisoit cette secte, en proscrivit Fautetir et ses partisans; le faux prophète prît )a fuite, et se retira dans une autre ville de TArabie Pétrée» appellée Yatrih, et quil nomma depuis Médina^ alnabi, ville du prophète. Celte fuite, si célèbre parmi les Sfahométans, et quils appeUeot, dana leur langue, YSégire, a fourni depuis, à leurs bistoriaos, Tépoque de leur chronologie; et la première année de cette époque Musulmane dej"c. ^oi^he j selon la jJus commune opinion , dans 6a3,ae la vingt-deuxième année du septième, siècle (i). S're, j^ p^^U ^^^ Mahomet avoit couru à la Mecque , lui ayant fait connoitre que , par la voye seule de la persuasion, il ne viendrolt pas à bout de ses desseins ambitieux, il résolut d avoir recours aux armes. L'imposteur ne manqua pas dappeller le ciel à son secours; et bientôt ii publia que lange Gabriel lui avoit apporté , de la part de Dieu, une épée, avec ordre de remployer pour soumettre ceux, qui rafuseroient d embrasser sa nouvelle religion.
Il ne £iut point chercher ailleurs la cause des «progrès étonnans que cette secte impie fit, en ai peu de temps, dans TArabie, et ensuite dans la plus grande partie de TAsie Mineure : et appa-
(i) I/année des Mumlmans a'est qut de is moi» lumaires , qui font seulement 354 jours: ainsi, 33 de dos années font à-peu-près 34 des leurs*
DEf CBETÂLIKRS DC MAlTE. 1 1
it que, ri Mahomet Teùt pu prévoir, il it ëpai^é la peine de forger tant de ré- , et de rajasier ensemble tant de pièces détachées des autres religions. Cet apôtre armé , coapnacnça œ nomrean genre de mission par faire des courses sur ses v<Hsins. L^appàt du bufia, qai a tant de charmes pour les Arabes, ca attira un grand nombre sous ses Enseignes: ■acups caravane n osoit plus passer proche des cadroits ofi il se trou voit , sans s exposer à être pillée ; et , en faisant le métier de voleur , il apprit ineensibieaieat celui de conquérant. De ses soldats , et même des ennemis vaincus , il en {moh de nouveaux disciples : il les nomma Mîh nAaofv, c*est-4-dire, fidèles, ou gens qui sont catrés dans la voye du salut. Bientôt ausri grand Capitaine qu éloquent prédicateur , il s empara de la Mecque ; et la plupart des places fortes et des châteaux de TAFabie , tombèrent sous 1 efïbrt 63<k de ses armes. U étoit secondé , dans ces guerres , par Aboohekre son beau-père, par Ali^ son cou- •iaet son gendre, et par Omar et Othman , tous qaatre ses apôtres et ses principaux capitaines, toas fanatiques de bonne (bi , et qui se firent volomien les siqets dun imposteur, -dont ils navoient été d*abord que les disciples, (i) MahoaM, par sa valeur et par son habileté, sçut réanir en sa personne le sacerdoce avec 1 em- ^a. pire; et, en vingt -trois ans de son prétendu
oa
'0 Aie e»p. 4» Gsntacvsem Onit i, sect. ii.
la BÎ8TOIAE BE LOBDBB
apostolat y d'autres disent seulttnent la dixièioie année , presque toute TArabie se trouva soumise à sa domination , et enkbrassa en même-temps sa nouvelle doctrine.
Le faux prophète ^ en mourant, avoit désigné pour son successeur , Ali , qui avoit épousé sa fille, appellée Fatkne; mais le gendre du prophète éprouva que les dernières volontés des princes les plus absolus, sont ordinairement ensevelies dans leur tombeau. Aboubekre , conune beaucoup plus âgé qu*Âli , lui fut préféré par le crédit d Omar et d*Othman , qui , par le choix d'un vieillard , s'ouvrirent le chemin pour parvenir , à leur tour , à la même dignité ; et T^ection d'Aboubekre fit naître , depuis, les schismei> et les guerres civiles,, qui s'élevèrent entre les Mahométans. Les successeurs de Mahomet pri* rent le titre de califes , cest*à-dire, vicaires du prophète, ou d'abnoumenim ^ princes ou commandeurs des croyans. Ces premiers successeurs, pleins de ce feu et de ce lèle qu'inspire toujours une nouvelle religion, étendirent, en différentes contrées , la doctrine de leur maître , et leur propre domination : lune ne marchoit point sans lautre. lU achevèrent d'abord la conquête de l'Arabie ^ dont ils chassèrent les Perses et les Grecs. Ils enlevèrent ensuite à ces derniers , Damas, Autioche et toute la Sjrie, pénétrèrent dans la Palestine^ emportèrent Jérusalem , passèrent en Egypte, qulls soumirent à leur empire, détruisirent caticrement la monarchie des Fer-
DES CHEVALIERS DE MALTE. l3
«^ . s^emparèrent de la Mëdie , du Rorassan ou .'-MririaDe , du Diarbeck , ou de la Mésopotamie. ** entrèrent ensuite dans TAfrique, où ils ne rrent pas des progrès moins surprenans, et dont l'? sobjoguèrent toute la côte Occidentale^ à fé- *ini de lIÉgypte.
Je ne parle point des isles de Chypre, de Rho* Cf't. , de Candie , de Sicile , de Malte y et du Goze , '|u ils ravagèrent , ou dont ils se rendirent mattm ; non plus que des Espagnes y où les Arabes , o«-a le commencement du huitième siècle , fon*- «krent nn nouvel empire sur les ruines de la monarchie des Goths. De grandes provinces de la France , sitaées au-delà de la Loire , furent exposées à la fureur de leurs armes : et, sans la Taleor incomparable de Charles - Martel , ce royaume n auroit pas eu un sort plus favorable que I*Espagne. Enfin ils menaçoient le Monde entier de leurs fers ; et les malheureux restes de Tempire Grec , dès ce temps-là , n auroient pas pu tenir contre une puissance si redoutable, s'il ne te lut élevé des guerres civiles entre les chefs de cette nation. Mais les gouverneurs de provinces , trop puissans pour des particuliers , s en firent les souverains. On vit en diflfiérentes contrées de TAsie et de TAfrique, et en différens temps , jusqu a cinq califes , qui , tous se prétendoient issus de Mahomet , et les véritables interprètes de sa loi. La plupart même de ces califes , eotevelU, depuis, dans le luxe et la mollesse, remirent le gouvernement civil et militaire de leurs
t4 HISTOIRE J>B L'OftDSE
Étots à, -des émirs ou des «oudaas » éspèoe «le maires d^ Palais , qui ne forent pas long-temps sans s'ea rendre les maîtres absolus , et dont la. I^ûpart ne laissèrent , auK califes , que fînapec— tioasur les afiaîres de la reH^on ^ le droit d'être nommés les premiers dans les prières publiques , et dautres bonneurs de pure oérémmiie , sans puissance et sans dominadeo.
De touteslescaaquétes qOeces infidèles ayoient faities , il n y en eut point de plus sensible aux Cibrétiens que œlle de la Terre- Sainte, et de la uriUe de Jérusalem. Depuis que la reli^n dbré« tienne, «ous Fempiredu graad Constantin , étoi< devenue la religioa donûttante^ cétoit le péleri*stage te plus oélèbre de toute la cbrétienté. Les cfarétieM Grecs et Latins , dans la pieuse confiance de trouver^ au pied du tombeau de iésus- 'Gbrist y la eémission des plus grands pédiés , accoureîent *o«^oun à Jémsaleni aipec le même empressement , et d autant plus que Faecès en avoit été jusqu alors sûr et facile par les terres de lempire. La résolution qui venott d'arriver , changea cette disposition; et ces infidèles , quoiqu'ils révérassent Jésus-Gbrist comme un grand propbèie , pour grossir leurs revenus , imposèrent une esipèoe de tribut sur tous les pèlerins étran^ gers^ que la dévotion conduisoit au Saml-Sépulcre. Mais cette avaiûe ne fut pas capable de refroidir la dévotion des CSirétiens de ce iempft-là ; pendant près de trois cents ans , ce fut toujours la même affluence des mations ducétteones , et
DES CHETALIBRS DE HALTE. iS
des paipks de TOcckleiilles plus éloigùés. le milieu du entième siècle , les califes ou •-» soodans d'Égypie , alors maîtres de la Pales-^ : ne, aairfiiîreat que les clirétieDS Grecs qui 'Voient leors sujets, pàsseut s'étaUîr dans Jérusa* * m. Et ufin qu^s ne fîùisseut pas confcmdus a^ec \-^ Mvsuloians , le gouvemevr de cette capitale *t^ la Jmdëe , leur avok assigné , peur demeure , )^ quartier le plus voisin du Sdint-Sépulcre.
L*éclat des conquêtes et de la puissance de i frnperew Gtiarlemague , ayant passé de l'Eu*r^pe dans FAsie, le calife Aaron Rasched^ un fW plas puisBuns princes de lX>rient , permit détails atis Français, à sa eousidération , d^avoir, «:uis la SaiuteOilé, une maison particulière, pour ^ reeevmr les pèlerins de cette nation. Éginard rapporta que le patriarcbe de Jérusalem envoya 9 ce grand prince, de la part du calife, les defe du Saiiit<*Sépulcre et de Téglise du calvaire, avec un étradard, que le célèbre abbé Fleury, mo<*ckrae historien de l'église, croit avoir été le signe de la paiasanoe et de lautorité qu Âaron avoit reodM au prince (3irétiea. Un autre écrivain moderne (1)9 si sçavant dans nos antiquités, daas le livre 87 des annales de son Ordre , nous paile d*tm certain moine Français , appelle Ber^ naré , qui vivoit en 870 , et qui , dans sa relation d UB vuyage feit a la Sainte-Cité , rapporte qu'il y avolt trouvé un hôpital peur les Latins, et
'.t^ Don. llabilkNi.
l6 . HISTOIRE DE. l'ordre
que, dans la même maison, oh coQservoit une bibliothèque , recueillie par les soins et la libéralité de lempereur Gharlemagne.
Mais , depuis la mort du calife Aaron et de «es premiers successeurs , comme ceux de Charlemagne n'égalèrent ni jsa puissance , ni sa haute réputation , les Français perdirent la considération qu on avoit , pour eux , dans la Palestine. On ne souffrït plqs qu ils eussent d'hospice dans Jérusalem ; et quand ils avoient, comme les autres peuples de l'Europe , à prix d'argent , l'en* trée de la Sainte-Cité, et que, pendant le jour, ils avoient fait leurs stations dans tous les en* droits, anciennement honorés par la présence et les mystères de notre divin Sauveur , ce. n étoit pas sans beaucoup de peine et même de péril , que, le soir et pendant la nuit, ils pouvoieot trouver quelque retraite dans la ville. Les Musulmans avoient naturellement trop d'aversion des Chrétiens , pour les recevoir dans leurs maisons : et des disputes survenues au «ujet de quelques dogmes mal entendus, et de différens points de discipline, ayaqt laissé peu d'union entre l'église Grecque et l'église Latine , nos Chrétiens de l'Europe n'étoient guères moins odieux aux Grecs, qu'aux Arabes. et aux Sarrasins de l'Orient.
Au milieu du onzième siècle , des marchands Italiens , qui avoient éprouvé la dureté des uns et des autres , entreprirent de procurer , . aux pèlerins de l'Europe , dans la même ville de Jérusalem , un asyle où ils n'eurent rien à craiu-
DES CHfiVALtÉRS t)E MALTE. i^
èt^j m du faux zèle des Mahométans, ni de leloi- (^iBement et de laversîon des Grecs schismati- «jues. Ces pieux négocians étoient d'Amalphi , ^ iUe dans le royaume de Naples, mais qui recoor D«>iaBoit encorer^ la domination des empereurs Crrecs de Constantinoplei Les affaires qui coucemoient le négoce de ces marchands , les cou* duisoient, presque tous les ans^ en Egypte; et^ à la {s^ear des riches marchandises , et même des ouvrages curieux qu'ils y portoient de FEurope , iU smtroduisirent à la Cour du calife Mostan* >er*BUlah : et ,* en répandant dans su Cour et (•jroû ses ministres > des présens considérables , ii9 eu obtinrent , pour^ les chrétiens Latins*, la f lermission d'établir un hospice dans Jérusalem , rt procJie le Saint-Sépulcre.
Le gouverneur , par ordre de ce prince ,* leur av*âgna mie portion de terrain. On y bâtit aussit<»t « sous le titré de la Sainte-Vierge ^ utie cha- 1048. pelle quon appella Sainte^Marie de la Latine, pour la distinguer des églises où Ton faisoit lof*^ iice divin selon le rit des Grecs ; des religieux (le rOrdre de Saint-Benôtt y célébroient loffice. Od construisit^ proche de leur couvent, deux hospices pour recevoir les pèlerins de Tuii et de l'autre sexe , sains et malades : ce qui étoit le principal objet de cet établissement ;'et chaque ho^Hceeut^ dans la suite, sa chapelle, lune cou' sacrée sous l'invocation de Saint-Jean laumô* nier, et 1 autre dédiée en Thonneur de Sainte*- Magdcleine.
i8 HISTOIRE DE l'ORDRE
Dés personnes séculières , venues de FEurope, et remplies de zèle et de cliarité , renoncèrent au retour dans leur patrie, et se dévouèrent, dans oette sainte maison , au service des pauvres et des pèlerins. Les religieux, dont nous venons de paHer, faisoient subsister ces administra-» teurs : et les marchands d'Amalphi , avec les aumônes qu'ils recneilloient en Italie , et qu ils apportoient, ou qu ils envoy oient , tous les ans, à la Terre-Sainte , fonmissoient aux besoins des pèlerins et des malades. On remettoit ce sacré dépôt de la charité des fidèles entre les mains de personnes qui s etoient consacrées , comme nous venons de le dire , aii service des chrétiens d'Occident. Cette sainte maison , gouvernée par des religieux de Saint - Benoit , et qu'on doit regarder comme lé berceau de l'Ordre de Saint- Jean, servit depuis d'asyle et de retraite aux pèlerins. Le chrétien Latin y étoit reçu et nourri, sans distinction de nation et de condition. On y revètoit ceux qui avoient été dépouillés par les brigands; les malades y étoient traités avec soin; et chaque espèce de misère trouvoit, dans la charité de ces. hospitaliers j une nouvelle espèce de miséricorde.
C!ependant un établissement si. pieux et si utile pensa être ruiné , dès les premiers temps de son origine (i) , et il y avoit à peine dix-sept ans qu'il subsistoit , lorsque les Turcomans conquirent la Palestine , surprirent la ville de Jéru-*
(i)Wil. Tyr.hist.Iib.I.
«alcoi , €t taillèrent en pièces la garnison du loSo. calife dE^ypte.
Ces barbares sortoient du fond de la Tartarie. On prétend <{a'ils étoient originailres de cette partie de la Sarmatie Asiatique , qui est entre ie Mont-Caucase, le fleuve Tanaïs, les Palus Méoiîdes et la Mer Caspienne. Hs passèrent de* puîft le Vdga , parcoururent toute la cèle septeslrionale de la Mer Caspienne, et s'établirent dans cette partie de la Tartarie , qui est entre différentes brandies du Mont-ImaAs, et le long du Beave Jaxartes , pays quon appelle en-* lure nnjourdliui, de leur nom, le Turkestan. lje% bisCoriens ne conyiennent pas si ce furent kr9 empereurs Grecs , ou les rois de Perse , qui 1^ introduisirent les premiers dans cette partie de TAsie , et qui les appellèrent à leur secours. 0 qui parolt de {dus certain , c'est que des ca«> pitaiaes de cette nation se mirent , depuis , à la •olde des Arabes ou des Sarrasins, qui, pour les retenir à leur service, et après s'être rendus maître» de la Perse , leur assignèrent des terres dans ces grmndes provinces où ils s'établirent, depuis , avec leurs familles* Il parott qu'ils n'avoient fuêres, pour toute religion, qu une idée confuse ci m premier Être, créateur du ciel et de la trrte ; auteur , disoient-ils , de la vie et de la mort , et qui envoyoit aux hommes , selon son Ijoo plaisir , la santé ou la maladie. On ne leur coonoissoit aucun culte, si ce n'est que, dans kars maladies, ils avoient recours à des en-
20 HISTOIRE Dfe LOftDRS *
chanteurs : espèce de prêtres qui , par des prè&* tiges grossiers , et après en avoir exigé des présens , leur faisoient croire qu ils appaisoient , en leur faveur , la divinité irritée. Cette colonie , par complaisance pour ses nouveaux maîtres ^ embrassa, depuis, le màhométisme; et, par la suite des temps , s'étant extrêmement multipliée , elle s affranchit de la domination^ des Arabes, mais sans en quitter la religion, dans laquelle la plupart avoiebt été élevés. D autres tribus* et d autres peuple^ de la même nation , après avoir passé le Jaxartes , et traversé le Mauralnahar , se joignirent à ces premiers , arrivèrent sur les bords de l-Oxus , et pénétrèrent jusques dans le Korassan.
io65. , Tous ces Turcomans, s étant réunis, mii^ent sur pied de grands corps d'armées, et' choisirent pour les commander trois chefs, quils prirent, tous trois, dans la même famille, issus d un certain Salguez , dont la mémoire étoit , parmi eux , en singulière vénération. Le premier de ces généraux s appelloit Togrul-Begh*: quoiqu^il fut sorti du milieu d'une nation féroce , il n avoit rien de barbare que laudace et Tignorance, ou le mépris des périls. Il étoit prodigue , dans ses récompenses , à Tégard de ses soldats ; cruel , dans ses châtimens, pour ceux qui avoient manqué de courage, et, par-là^ révéré d'une nation , chez qui lart de se faire craindre tenoit lieu de toutes les vertus. Ce fut ce prince qui , sons le titre de chef des émirs , ou de Soudan, se rendit
DES CnKVALIEBS DE MALTE. 2t
mailfe, en io55 , de Bagdad et au gran<) empire ^ califes Arabes. Jafer-Beî on Jafer-Begb , son rnusin 9 chef de la seconde branche , s eCoît em* r-ané , de son côté , du Rirman et de ces vastes ««^«ntrées qui sont vers la mer de Perse et les Ifidet. Cahumise, autre cousin de Togrul^Beçh, ^t de Jafer , les avoit précédés ; et , dès Fan i o5o, il séioit fait reconnottre pour souverain dé la plot grande partie de TAsie mineure , ou Ana- X'. «lie ; et il avoit établi le siège de sa domination a loMBum. Togrul-Begh étant mort sans enfâns ^^rt Tan io63, Alubarslan, son neveu et son ^rccMcui , ne soutint pas avec moins de valeur qw aan onde, la dignité de Soudan. Ce prince , tprrs avoir remporté une victoire signiàée sur i*^ Grecs , fit prisonnier , dans cette occasion , • ^tapèrent Diogènes. On prétend . que te fils ^ Aloliardan , appelle Gelaled-Din , fut le plus T'-iMsant de ces princes Selgeuckks, et que son f aipive s'étendoit depuis les provinces les plus ' oigaées du Turkestan , jusqu'à Jérusalem, et ruéme jvsquaux confins de F Arabie Heureuse : ^^lavdle révolution dans T^sie, et qui ne fut fits moins rapide ni moins surprenante que rrtte que les Arabes , quatre cents ans aupara* \ :ftiK , T avoient causée. Ce furent les lieutenans f'* Gdaled-Din, surnommé Male$çha, qui, après :«>otr conquis la Syrie, chassèrent les Sarrasins ' la Palestine , et qui> en Tan io65 y s emparé* :-^c <le la ville de Jérusalem.
On ne peut eipriraer toutes les cruautés qu'ils
32 HISTOIRE DE L'OBDIIE
commirent : la garnison du calife d'Egypte fnt taillée en pièces , comme nous le Venons de dire. Les habitans et les chrétiens n eurent guères un meilleur sort : plusieurs furent égorgés ; on pilla rhospice de Saint-Jean ; et ces barbares , naturellement féroces et cruels, auroient détruit le Saint-Sépulcre , si 1 avarice n eût retenu leur impiété. La crainte de perdre les revenus qu on levoit sur les pèlerins d'Occident , conserva le tombeau du Sauveur (i). Mais ces infidèles, pour satisfeire enméme-^temps leur avidité et leur batne contre tout ce qui portoit le nom de dirétien , augmentèrent ces tributs ; en sorte que les pèlerins ^ après avoir consommé tout leur argent dans le cours d'un si long voyage , se voyoient souvent dépouillés par les voleurs , accablés de faim et de toutes sortes de misères , faute de pou- V'oir satisfaire à des tributs excessifs , et périssoient aux portes de la Sainte-Cité , sans pouvoir obtenir, de ces barbares, la consolation de voir au moins, avant qtie d expirer, le Saintr-Sépolcre , Tunique objet de leurs vceux et d un si long pèlerinage.
Ceux qui échappoient à ces cruelles avanies , ne manquoient pas , à leur retour en Europe ^ den faire de tristes peintures. Ils représentoient y
(i)Soli etiàm domiDici sepulchrt templo, ejusquc cultoribus christiania parcebant^ proptèr tribu(a quas ex oblatione fideiiom assidue eis fMelîtèrque soWebaDtur i ud4 cum ecclesiâ sanclSB Mari« ad LatiDos qiUB eciaoi tributaria erat. Al. AquenSi lib. Tl^psg. a6i.
aiw kt couleurs les plus touchantes, rindignité de «Mffiir les lieux saints sous la domination des înMèles. Mais la puissance de oes barbares ^loît a redoutable ^ lempire Grec si afifoibli , et d'ailleurs les prinoes de l'Europe si éloignés, et même ii pcaumsentr*eux , quon regardoit comme im* poMJhlf 1 eotreprise d*affiranchir Jérusalem de la tYimuiie de ces barbares.
Cependant un homme seul, appelle Pierre 1095. fBèïïmiiej du diocèse d'Amiens, après avoir éptoaw lui-même une partie des avanies dont Bo«s venons de parler, forma le hardi dessein de ifmtthi la Terre-^Sainte entre les mains des frime» chrétiens. H s'adressa d'abord au patriar* che Grec, appelle Siméon^ prélat d'une grande piéié. El comme cet hermite fbndoit une partie de ses vues sur les chrétiens d'Orient, et sur la pniasaocie de fempire Grec, le patriarche lui ré* poadif «fu'il s'appercevoit bien qu'il pariott des feras de Tempirâ en étranger , et sans les connoilie. Il ajouta qu'il ne restoit plus de ce grand titre qu'un vain nom , et une dignité sans puis- «anoe ; que les Turcomans , profitant de la foililcsse dies empereurs y des divisions et des guer^ res civiles, qui s'élevoient , à tous momens , dans Icapire, venoient de s'emparer de la plupart des provinces, situées sur la c6te du Pont-Euxin, et auiquclles , pour monument de leurs victoires , \i% avoient donné le nom de Turcomanie\ que les autres provinces de l'empire étoient ravagées toiv-A-tour , tantôt par les courses des barbares ,
24 HiaTOIHB DE l'OBDRF
et so,civept même , faute de paye, par les troupes chrétiennes, quoique préposéespour. leur défense; que les -grands y dans Tespérance de parvenir à lempire , ne songeoient , la plupart y qua exciter des méditions dans la viUe impériale , oa à débaucher, et; à faire soulever les armées; que des impératrices , . qui n a voient jamais . compté la chasteté au nombre des vertus , avoient fait sou«> vent de cette souveraine dignité , la récompense de leurs adultères ; que même des eunuques. du Palais , ces monstres ni hommes ni femmes , .par lepr crédit et leurs intrigues , avoient eu .beaucoup de part dans ces révolutions; et que, depuis trente ans, on avoit vu successivement, sur le tréne du grand Constantin, jusqua dix em« pereurs , dont la plupart n'en étoient sortis que par une mort tragique, ou du moins parla perte des yeux; et. que, si on avoit laissé à quelquesuns la vie , ou lusage de la vue, c est qu ils étoient si méprisés , qu après les avoir relégués dans un monastère , ou ne les comptoit plus au nombre des yivans; que 1 empereur Michel Ducas, sur-, nommé Parapinaee, avoit été détrôné par Nicephore Botoniate ; et que Fusuppateur , pour s a.ssurerdelacouronneavoitrendueunuqueleprince Constantin iDucas, fils aine. de. Michel, et mari d*Hélène, fille du Normand Guiscard; que Tempereur Alex^is Gomnène, qui règnoit alors, netoit parvenu à cette grande place, que.par.de pareilles perfidies , et en se . révoltant contre . fiotoniate qu il .avoit détrôné à son tour; que ce .nouveau
n ëtoit pas , à la vérité , sada habileté , nuk qu'il étoit fAu» craint de ses sujets que de it^ Toisins ; et , après tout , que bien loin qu on put ae flatter que ce prince fut assez puissant poor rétablir les Chrétiens dans Jérusalem, il «voit assez de peine k arrêter le progrès des ar- ■les des Turoomans, qui venoient de s emparer de ^ioée , et dont les Selgeucides de la troisième draftstie, avoient fait la capitale de cette mo« narchie particulière ; que , d*un autre c6té , Alexis OToit en tète Robert Guiscard , comte bu doc de Galahre, et Boëmond, son fils, princes NoffVMnds , ennemis irréconciliables des Grecs ; <}u ik avoient pris les armes , et ravageoient les ierreM de l'empire, pour se venger d*Alexis , qui TTteaMi dans une dure prison la princesse Hélène ^ fille de Guiscard, et fenlme de Constantin Dncas; que ces deux princes Normands, irrités <ie cette perfidie, et pour délivrer la princesse, a^oicst porté leurs armes dans la Thrace , taillé rn pièces les armées d'Alexis ; et qu'ils lauroient , a son tom*, «létrôné, si d'autres intérêts, auxquels ili avoient été obligés de céder, ne les avoient rsppciléa, pour un temps, en Italie; mais que .etmperear craignoit toujours que le coup de l joàrey qui pouvoit le renverser du trône, ne par-» lit de ceUe Maison.
Le patriarche conclut de ce discours , que, pour
:# livrer la Terre-Sainte de la domination des
.-ibdèles, il ne fiilloit rien attendre des Grecs, et
j il n y avoit qu'une ligue des princes Latins ,
à6 HISTOIRE DE L'oBBEE
qui put venir à bout d une si difficile entreprise. Cette proposition étonna Thennite, mais sans ralentir son sèle : et, quoiqu'il en prévit toutes les difficultés , il se flatta qu avec le secours et la protection du Pape , on les pourroit surmonter. Par sop conseil, le patriarche en écrivit au.chef de r^flise dans les termes les plus touchans. Chermite se chaîna de ses lettres , s embarqua au port de Joppé ou de Jafii, arriva en Italie ,. présenta au souverain pontife les lettres du patriarche, et lui exposa, les lames aux yeux, le malheureux état où les chrétiens de Jérusalem étoient réduits. Il ajouta que les Arabes ou Sarrasins avoient bâti une mosquée sur les ruines anciennes du fameux tempie de Salomon ; que Téglise , si respectable du Saint-Sépulcre,, sous la domination des Turcomans , étoit à la veille d une pareille profanation ; que les femmes et les vierges chrétiennes étoient souvent exposées à la brutalité de ces barbares ; et que , si de jeunes garçons tomboient en leur pouvoir, ils avoient à crain* dre des infamies plus insupportables que la mort même; enfin que la Terre -Sainte, arrosée du précieux sang du Sauveur des hommes, étoit en^ tièrement réduite sous leur tyrannie; cependant qu'il n'étoit pas impossible de TafiFranchir de cette honteuse servitude, s'il daignoit engager , dans une entreprise si digne de son zèle et de sa piété , la plupart des princes de FEurope.
Le Pape , auquel Thermite s'adressa , étoit Ur* bain II, Français de naissance, et né à Cfaâtil-
BES CRBTALIBIS Bl MALTE. 37
)as*0«r-lfwne. Quoique Tair et Thabit d'un «■plr hennite ne piéylnMent pas en m faveur , Sa Sainteté ne laiita pas deTécouter avec bonté; cl die lut d'autant moins surprise de la gran«dear de son projet ^ que le Pape Grégoi^ VII » ce pontife qui se croyoit le sonverain des rois, et donc les vastes desseins n avoient point de bor< avmt aussi formé celui d obliger, par son tons les princes chrétiens à prendra les annes contre les Mahométans. Urbaki^^pii» la jmoit de Victor III, venoit de lui snccé-» , navoit pas moins de xèle : mais, plus con* coté dans ses vues, il ne jugea pas à propos de , avant que d'avoir reconnu la dispoci les forces des princes de FEurope. Une aussi prudente étoit fondée sur le mé* ktement que les empereurs et la plupart des monarques de la chrétienté avoient fait pa* des prétentions odieuses de Grégoire, qui, ptélexte d'une autorité qiirituelle, qu'on pnevoit lui disputer, avoit tenté de rendre les toQverains, ses tributaires et ses vasmuz, cnt qu'Urbain comprit bien que, dans m fibchense disposition , où tout ce qui venoit ée la Cour de Rome , pouyoit être suspect dune ambition secrette, il ne devoit pas em-* piefer ouvertement son nom et son autorité, pour hâte prendre les armes aux princes Ghrë* tâene, sans en foire échouer le dessein. Ainsi, il pnt d'abord le parti d'en foire seulement recon^ la nécessité et le mérite par des prédî-
cateuM. Dans cette vue , il fit appettér rhermite ; et , après avoir donné de grandes louanges à son zèle, il len^djgea à parcourir la plupart des pro— vinoes dé là chrétienté, afin d exhorter les souverains et leurs sujets à s armer, pour délivrer la Terre-Sainte de la domination des infidèles ; et le souverain pontife^ en le congédiant, lui fit entendre que, si sa mission avoit un heureux siïcôès, on pourroit compter, sur les trésors spirituels de Téglise , et même que de puissans secoui^ de troilpes et d argent ne manqueroient pas à éeux qui s'eogageroient dans une si sainte entreprise.
L'het*mite, après avoir reçu la bénédiction du souverain pontife , parcourut , en moins d ui> an; presque toute l^urope. Dans Içs lieux où il pasdoît', il mettoit tout en mouvement : lés peintures touchantes qu'il faisoit de la profanation des lieux saints ; ses^exhortations vives et pathétiques ; une barbe longue etnégligée ; des pieds Duds, une vie austère, une abstinence extrême ; largent même qu'il ne recevoit que pour le repaître, sur-le^hamp, dans ie sein des pauvres : tout cela le faisoit regarder comme un saint et comme' un prophète; et les grands, comme le peuple, brnloient d'impatience de passer à la T^re-8ainte, peur venger Jésus -Christ été pu-^ trages des infidèles.
109! Le Pape, averti dun succès si surprenant , ré* solut de se 'déclarer; il convoqua, dans la même année, deux conciles, lun à Plaisance en Italie ,
DfeS CttBVALtfiRS ht MALTE. 29
i «rtre à Clermont en Auverfpne. U se troirra, au tuacile de Plaisance, jusqu a quatre mille ecdé-* Mastiques, et plus de trente mille séculier de diiiëffailes conditions ; mais ce qui parut de plus citraordinaire , fut d y voir , depuis le schisme ^ ilcri noikassadeurs Grecs. L'empereur Alexis Gom-» Dcne les y avoit envoyés 9 pour implorer Je se^ rf»«n des Latins contre les Turcomans, qui, après s'être emparés de la ville de Nicée , mena-* Calcédoine , et même Constantinople d un Le P&pe prit occasion de ^cette aml>assade p»«r déplorer les malheurs de TOrient, et sur^ luoi de la Palestine , qui étoit tombée sous la duaûnation de ces barbares. Au récit que firent ctr» ambassadeurs de4eurs cruautés , toute Tas- ^^mtiée firémissoit d'indignation eC de colère : il «dem mille voix confuses, qui crioient qu'il fal-* luit aller défendre leurs frères en Jésus -Christ. Le Pape les exhorta de se souvenir d'une si çéné* rrttse résolution , quand le temps seroit venu de b powoir exécuter;
Le fliême lèle éclata dans le concile de Cler^ mamÊ ; il s'y trouva un grand nombre de prélats, Jr primes, de seigneurs, la plàpart Français, ou de la couronne de France. Après un infiniment touchant , que fit le Pape , f *« mt porter les Chrétiens a aller délivrer la Terre- ^ iiole de la domination des Mahométans, toute I assemblée s'écria , comme de concert : Dieu le
«c. Dieu le veut; et ces trois mots servirent, dc^ : AiA. dans Tarmée, de devise et de cri de guerre ;
18 nov.
3o HISTOIRE DE l'oRDEE
et, pour distinguer ceux qui sengigeoient dans cette sainte entreprise , il fat ordonné qu ils porteroient une croix rouge sur Tépaule droite.
Le concile ne fat pas plutôt terminé , que les évèques qui y avpient assisté, après être retour* nés dans leurs diocèses , commencèrent à y prê* cher la croisade ; et ils le firent avec un si grand succès y que tout le monde vouloit prendre le chemin de TAsie. Il sembloit qu'il n y eût plus d autre route pour aller au ciel ; cetoit à qui par* tiroit le premier: princes, seigneurs, gentilshommes , bourgeois et paysans, chacun quittoit, avec joye^ ce quil avoit de plus cher, femme, enfans , père et mère : tant il est vrai que les hommes ne semblent faits que pour s'imiter les uns les autres.
A la vérité , tous ces croisés n étoient pas animés par le même motif: plusieurs ne passoient en Orient que par des vues d'intérêt, et dans Tes* pérance de s'y établir. Il y. en avoit qui ne s'enrôloient dans cette sainte milice, que pour ne pas être soupçonnés de lâcheté; d'autres s'y engageaient par légèreté, par compagnie, et pour ne pas, quitter leurs parens et leurs amis; des femmes même , pour n'être pas séparées de leurs amans: enfin le moine et le reclus, ennuyés de leurs cellules, le paysan las du travail, tous éblouis par la foible lueur d'un faux zèle , abandonnoient leur état et leur première vocation. Tout cela , à la vérité , formoit un nombre prodigieux de croisés ; mais , parmi cette foulé de personnes de différentes conditions^ il y avois
DBS CHBTALIEBS DE MAINTE. 3t
U— luup dliommes eC peu de soldats : et une pveîlle entreprise auroit échoué dès son corn* xneacesDcnl 9 et avant que les croisés fussent MMtiB de l'Europe , s'ils n avoient été soutenus par de grands corps de troupes réglées, et commandées par des princes et des seigneurs pleins de* sale UT et d'expérience, et animés par un pur ide de délivrer la Terre-Sainte de la domination «iesinfiddes.
On oomptoit, parmi ces seigneurs, Baimond 3e Saîiii-Gilles(i), comte de Toulouse, le premier qui prit la croix , qui s'étoit déjà signalé , ea Espagne, à la tète des armées d^Alphonse VI, roMre les Arabes et les Sarrasins d'Afrique; Hqgaea, surnommé le Grand, frère de Phi- .ippe ly roi de France, et comte de Verman- Ujîs, du dief de sa femme; Robert, duc de Normnndir, frère de .Guillaume-le-Ronx , roi
; Robert, comte de Flandres; Etienne, de Chartres et de Blois; Godefroy de Bo- . >gne , doc de la Basse-I^orraine ou du Brabant , avec ses fi^ères Eustacheet Baudouin ; Baudouin- ^ A-Boorg , leur cousin , et fils du comte de Retel, Tt on (rand nombre d'autres seigneurs et gen-
, la plupart sujeù ou vassaux de la
de France, et qui vendirent, dans
occasion, leurs châteaux et leurs terres,
fournir aux frais de cet armement.
Om ae vit point, dans cette première expédi-
3a AlStOlttE DE L'oitDttE
tioD , aucun des rois de TEurope. Henri lY, petitfils de Conrad II, dit le Salique, étoit alors empereur d'Allemagne. Soit qu'on considère sa digdité, soit quôn fasse attention à sa rare valeur, à sa grande expérience dans le commandement des armées, et à ses forces, il ny avoit point, daiis toute la chrétienté, de prince plus digne d'être mis à la tète de la croisade^ Mais apparemment qu'il fut retenu dans ses États par des différends qui avoient éclaté entre les Papes et les empereurs, et qui^ pendant plus de cinquante ans^ déchirèrent Téglise et Tempire. La forme de donner Tinvestiture des grandes dignités ecclésiastiques en étoit le prétexte, et la souveraineté de Rome et de ritalie^ le véritable sujet. Les Papes, datis ce haut degré de puissance temporelle oti la libéralité des rois de France les âvoit élevés, ne pouVoient plus entendre parler des droits que les rois des Romains et les empereurs d'Occident avoient auparavant exercés dans Rome, et sur le reste de Tltalie. De^là naquirent des schismes , des guerres et des révoltes, qui ne permirent pasj à l'empereur, de quitter l'Allemagne et le centre de ses États. La mollesse et un attachement criminel que Philippe I, roi de France, avoit pour Bertradè, femme de Fouiques-Ie^Rechin , comte d'Anjou, le retint dans son royaume. Je ne parle point de Guillaume-* le^Roux , roi d'Angleterre , fils de Guillaume-le- Bàtard, duc de Normandie, qui avoit subjugué les Anglois , nation fière , inquiette , jalouse de
«a liberté^ impatiente de toute domination , surtout de rétrangère, et dont il neùt pas été pru- (t'Ut, au commencement d'un nouveau règne y lie s^éloigner. Quant aux rois de Castille , d'Arranon et de Navarre , ils étoient assez occupés à «it fendre leurs États contre les Arabes et les Sarrasins dïlspagne , pour ne pas songer à d autres entreprises.
Les E^lignes même, depuis Imvasion de^ Sorrasi^ étoient devenues comme le théâtre d ane croisade perpétuelle : et ce qu il y avoit de plus bravesseigneurs dans les différentes contrées de FEurope, s'y rendoient ordinairement pour Kftire leurs premières armes contre ces infidèles» Ainâ, dans cet armement pour la Terre-Sainte , oQ ne vît guères que des princes particuliers et des seigneurs Français , dont les pères, et tout au plus lesayeux, profitant de la décadence de la Maison de Charlemagne, et à la faveur des intf.'odations, de gouverneurs particuliers de villes ou de provinces, s^étoient insensiblement éri- .".ri en souverains de leur gouvememens : ori- ;,inede tant de principautés, qui, à la fin de la seconde race , et au commencement de la troi- Mcme, avoient démembré cette puissante mouardûe.
Cependant les princes croisés coromençoient à 1096
marcher de toutes parts. Les Vénitiens, les Gè-
faois et les Pisans, républiques puissantes sur
xiier , eu transportèrent une partie dans la Grèce.
Ijc rendez-vous général étoit dans les plaines I. ^
34 HISTOIRE DE l'ORDRE
voisines de Constantinople. Le fameux Boëçiondy qui avoit déjà fait la guerre avec de si glorieux succès contre les Sarrasins, et même contre l'empereur Alexis, étoit alors au siège d'un château en Gampanie , avec le comte Roger , son oncle. Il n eut pas plutôt appris les premières nouvelles de la croisade , le nombre et la qualité des principaux seigneurs croisés, qu emporté par son zèle , et comme saisi d'une pieuse fureur, il mWen pièces sa cotte-d'armes, et des morceaux, il 9 ^^ ^^^ croix dont il prit la première , et distribua les autres à ses principaux capitaines. On comptoit , parmi ces seigneurs^ le brave Tancrède , son neveu ', les comtes Banulphe et Richard , ses cousins ; Hermand de Gani ; Onfroy , fils de Raoul ; Robert de Sourdeval , et un grand nombre d'autres gentilshommes , tous Normands de naissance ou d'origine, et dont les pères ou eux-mêmes , aux dépens des Sarrasins et des Grecs , s etoient fait desétablissemens considérables dans la Fouille , la Galabre et la Sicile. Gomme ces il'lustres aventuriers , ou leurs descendans auront beaucoup de part dans la suite de cette histoire , nous ne pouvons nous dispenser de rapporter^ en peu de mots , à quelle occasion , du fond de la Normandie, ils s'étoient transportés et établis dans la Basse-Italie.
Dès l'an loooou ioo3, quarante gentilshommes Normands, tous guerriers, et qui s'étoient si- , gnalés dans les armées des ducs de Normandie , revenant du pèlerinage de la Terre-Sainte, abor-
<].Tmt en Italie sans armes , et avec le bourdon et raamonière , équipage ordinaire des pèlerins, rt que nos rois même, dans les croisades sui- \ 4Qtes , alloient prendre à Saint-Denis. Les pé«- !' nos Normands , dont nous parlons , ayant appris qoe la ville de Salerne étoit assiégée par les S;irTasio8 , un zèle de religion les fit jetter dans rrite place. Guimard en étoit prince, et s y étoit rnfêrmë : il leur donna des armes et des chevaux. Ces étrangers firent plusieurs sorties sur Us infidèles, la plupart imprévues et si vigou* rroses , qu'ils les forcèrent à lever le siège. Le jTÎoœ de Salerne , admirant le courage de ces Normands, et leur capacité dans lart de la guerre^ I our les retenir à son service, leur ofiFrit de riches présens , et leur proposa des établissemens oon* »i«iérables. Mais ces gentilshommes , que Tamour ^t naturel pour la patrie rappelloit chez eux, reioaerent tout ce qu on leur ofFrit , et ils lui répooilirent que, dans cette prise d armes, iisna* soient eu pour objet que la gloire de Dieu, et la dt'fieiise de la religion. Us partirent, et on prétmà qne Guimard les fit suivre par des députés, qui , pour exciter le zèle et le courdge de la nolitevie de Normandie , et pour lengager à venir ^ rtablir en Italie , portèrent , dans cette province , «If-^ étoffes précieuses, des harnois magnifiques pour les chevaux, et jusqu'à des grenades, des oranges^ des citrons et des amandes , (i) qu'ils
' I Goill. Gcnict . lib* VIL
36 HISTOIRE DE L*ORDRB
présentèrent à plusieurs gentilshommes, comm une preuve de la douceur de leur climat, et d la bonté du terroir où on leur ofFroit des terre et des châteaux.
Un grand nombre de Normands, attirés pai les promesses de ces envoyés, sortirent de leui pays avec leurs femmes et leurs enfans, et^ pen^ dant tout ce siècle , il en passoit continuellemeni •de cette nation en Italie. Les plus considérables furent les enfans de Tancrède de Hauteville , f^ntilshommes des environs de Goutance, en Basse-Normandie. Il avoit douze garçons , tous portant les arme^. I7a!né> et qui fut comme le chef de ces aventuriers, s*appelloit puillaume , surnommé bras de fer , à cause de sa force et de sa valeur. Drogon ou Dreux étoit le second, Humfroy le troisième; Herman, Robert et Roger, les trois derniers. L'histoire ne nous a point conservé le nom des six autres fils de Tancrède , et .on ne sçait pas même s'ils passèrent en Italie. | . Il y avoit, dans cette contrée, trois sortes de { dominations : celle de quelques princes particuliers, anciens restes des Lombards, et indépendans les uns des autres ; un autre canton obéissoit aux empereurs Grecs, mais dont les Sarrasins avoient usurpé la meilleure partie. Les fils de . Haute ville formèrent bientôt une troisième puissance, et qui absorba toutes les autres : cétoient les Italiens et les Grecs, comme nous venons de le dire , qui les avoient appelles à leurs secours contre les Sarrasins.
L» Normands dltalie , réunis sous les En- - Qfs des fils de Hauteville , passèrent à la solde '- Grecs , prirent des villes, gagnèrent des ba- . .es et par des actions héroïques , vinrent à it de chasser ces infidèles de la plupart des ^'es qalls occupoient. Hs en furent mal rénipensés : les Grecs , qui les avoient appelles à
* *r «ecoars , inquiets et jaloux de la puissance ; ' tU acquéroient insensiblement dans le pays ,
rrat en usage les dernières perfidies, pour feîre :ir les chefs de cette nation. Les fils de Haute-
* e se trouvèrent dans la nécessité de se déien- -* contre de si lâches ennemis : ils le firent avec -r valeur ordinaire, et avec tant de bonheur, • après beaucoup de travaux, de dangers et de oibats, ils enlevèrent aux Grecs la Calabre, la
i aille et la Sicile : et peut-être qu'ils ne fîirént . ^ fàdiés qa on leur eût fourni le prétexte d'une '•.Tfance utile , et loccasion de s*emparer de ' « rickes contrées. Ils partagèrent, depuis, entre ' il, CCS grandes provinces. Robert Guiscard eut < conté de Calabre, et devint, depuis, le plus . '*^sant de tous ses frères ; on lui a voit donné le ' lia de Guiscard j à cause de son adresse et des
* i^ics qa*il pratiquoit à la guerre ; et nous allons ^ ir le prince Boêmond, son fils aîné, déjà si rr:loviable aux Grecs par sa valeur, ne se dis- •'^.Tvr pas moins contre les infidèles par son •l 'rrs^ et son habileté , et se couvrir , en Orient ,
* ifie nouvelle gloire.
O prince^ avant que de partir , et dans 1^ vue
38 HISTOIRE DB l'ORDRE
de se faire un puissant établissement dans TÂsie céda son droit' d aînesse à son cadet, appelle Ro^ ger, du nom de leur oncle; et, pour toute res^ source, il ne se réserva que la ville de Tareate et Tespérance de . faire de nouvelles conque te^j dans rOrient. Il passa ensuite la mer à la tète lU dix mille hommes de cavalerie, et d'un grand corps dmfanterie; et, après être débarqué, ij prit le chemin icle Gonstantinople , pour y jain-^ dre les croisés. Le Pape écrivit, en même-temps^ à lempereur de Gonstantinople, que plus c((3 trois cent mille hommes marchoient à son scJ cours , pour délivrer les lieux saints de la domination des infidèles. Il lui nommoit les principaux chefs des croisés , et il lexhortoit à donner promptement les ordres nécessaires pour la subsistance de ces troupes. Elles arrivoient à la file et successivement de difFérens endroits; et, dans une revue qui s en fit dans les plaines de Gonstantinople , il s y trouva cent mille hommes de cavalerie, et jusqu'à six cent mille hommes de gens de pied, patmi lesquels on comptoit de» prêtres, des moines, et un nombre infini de femmes habillées en hommes, et dont la plupart, à la honte du christianisme, se prostituoient aux soldats.
L empereur Grec, au lieu d un secours médiocre qu il avoit demandé , fut bien surpris de voir ses États inondés de tant de troupes , et en état de lui donner la loi dans la capitale même de son propre empire. Alexis craignoit sur- tout
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3g
Edmmd, dont il a voit éprouvé la valeur et la f oiiuite. Pour se débarrasser de ses alliés , plus ' ioataUes que des ennemis déclarés, il résolut ' ,;agiier leschefsàforcedecaressesetdeprésens, : «if D'oublier rien, en même-temps, pour couper ri\ ivres à leurs soldats , et pour faire périr ceux ;'i! ie débanderoient pour en recouvrer. Par une < induite aussi artificieuse, et sans se déclarer t'viTcrtemeDt , il fit plus de mal aux Latins , qu'ils f-m etsuyèreot de toutes les forces des Turcomus, réunies ensemble.
IW son ordre , on portoit^ tous les jours, des (n:âeitt et des rafraichissemens aux princes «roîsés. Pour éloigner même toutes sortes de " opçons , il voulut s'engager dans la croisade : >î en prit solenmellement la marque; et , par un inité avec les princes de l^Europe , il s'obligea de joindre sa flotte à celle des Latins , de leur loarairdes vivres jusqu'à Jérusalem; et il devoit ^ rendre , lui-même , dans la grande armée , à 1 1 tf^tc de ses troupes , pour agir de concert con* ^ Ws infidèles , soit Turcomans , soit Arabes , &u Sirrasins.
Les croisés , de leur c6té , éUouis par de si Qiagiiifiques promesses, consentirent à lui re- "^^<tre Nicée , dont les Turcomans venoient de emparer , et les autres places de l'empire , d'où lU chasseroient les barbares ; ou du moins , si 1<^ Latins les vouloient retenir, on convint qu'ils liii en feroient bommage. En exécution de ce t'^aité , il y eut plusieurs seigneurs d'Occident ,
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qui , dans Fespérance de s'emparer de quelques principmités dans TOrient , lui firent d avance le serment de fidélité.
L empereur, malgré ces précautions , toujours inquiet de voir une armée formidable aux portes de sa capitale , et en état de lui donner la loi jusques dans son Palais, pressoit les chefs de passer promptement en Bytliinic , sous prétexte de surprendre et de prévenir les infidèles : il leur fournit même un grand nombre de vaisseaux de transport. Les princes , séduits par cette apparence de zèle pour la cause commune , pas- 1097. sèrent le Bosphore ; et , après quelques joui^ de
tSmai. jii^q}^^^ formèrent le siège de Nicée. Soliman, Turcoman Selgeucide, parent de Togrul-Begh, et sultan dlconium, avoit jette, dans Micée, une puissante garnison (i). L attaque fut vive, etia défense très-opiniàtre ; les Turcomans disputé* rent le tcrrein pied-à-pied, et ils ne cédèrent qu a une puissance formidable , et contre laquelle il ne sembloit pas quaucune place pût tenir. Le gouverneur , après treute^quatre jours de siège , rendit Nicée aux chrétiens Latins , qui , en exécution du traité fait avec lempereur Grec, la remirent , de bonne foi , aux officiers de ce /prince , avec la femme et les enfans de Soliman , qui , par la capitulation , étoient demeurés prisonniers de guerre.
ao juin. Alexis ne fut pas si touché de la prise de
(1) Bîbl. Orient p. 82a.
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Nioee y ipuï fiii allarmé de la valeur et du coura^ que les croisés venoient d y faire paroitre. lî ne douta point qu*ils ne subjuguassent bientôt Àa neilleure partie de TAsie : voisins pour voi- «:us, il préféra ceux qu il croyoit les plus foibles , <t il ne soDf^ea plus qu^à s*allier secrettement a«ec les infidèles, pour traverser les conquêtes <ius chrétiens Latins , qui lui paroissoient alors 1*:^ pèoê redoutables.
Dans cette vue , il renvoya , à Soliman , sa f .. mme et ses enians , comme un gage de lamitit: €|u*il vouloit contracter avec lui. Us firent rocrrax une alliance étroite; et, en exécution de ce traité secret , le perfide Grec , bien loin de ^ rendre dans Tarmée chrétienne , de la fournir (!^ vivres, et de joindre sa flotte à celle des latins , comme il s y étoit engagé par le traité Je Conslantinople , donna des ordres secrets aux r/*iieraux de son armée , de côtoyer celle des latins; et ses troupes, de concert avec celles de Soliman , tailloient en pièces les soldais qui s'éc artoient , soit pour chercher des vivres, soit pour <iller au fourrage.
Ijt sultan ne se fioit pas tellement au traité qull venoit de faire avec leropereur^ qu'il ne «songeât , en même-temps , a se procurer des secours plus assurés. U eut recours aux sultans dWntioche, d'Alep, de Bagdad et de Perse, tous princes de sa nation , de la même Maison , et intrrcsscs, comme voisins, à empêcher sa ruine. Crs princes mirent aussitôt de puissantes armées
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dur pied : et si la France entière , pour ain^i dire, étoit passée en Orient avec les croisés , il sem* bloit, dun autre côté, que la meilleure p€u-tie de FÂsie eût pris les armes dans cette occasion.
Un si grand armement allarma le calife d'Egypte, dont lempire setendoit en Syrie et jus^ qùaLaodicée. Ce prince, Arabe d origine, et chef de la secte d'Ali , dans la crainte que les Turcomans, qui reconnoissoient, pour le spirituel , le calife de Bagdad , sous prétexte de s opposer aux chrétiens Latins, ne tournassent contre lui leurs armes, envoya des ambassadeurs aux croisés, pour leur proposer une ligue contre tous les Turcomans; et, comme il uignoroit pas que la conquête de Jérusalem étoit le principal objet de larmée chrétienne (i) > on convint, pai^un traité, quil se déclareroit contre leurs ennemis communs; que chacun les attaqueroit de son côté; que la capitale de la Judée demeureroit aux chrétiens Latins, avec toutes ses dépendances; qua son égard, il rentreroit en possession des autres places que les Turcomans lui avoient enlevées ; et que, si on étendoit les conquêtes jusques sur les terres des ennemis , on les partageroit également.
Les princes chrétiens , ayant signé ce traité , le renvoyèrent au calife avec ses ambassadeurs, qu'ils tirent accompagner par dautres de leur part^ pour assister, en leur nom, à la ratifica-
(ORaiinoDdd*A(;îl.
tir« de ce traité. Mais Thabile calife, qui vouloit nr:ier sa conduite par les évènemens , retint les r imfaaasadeurs à sa Cour , sous difFérens prétex* U!^. pour voir, avant que de se déclarer plus •u vertement, de quel côté la victoire se tour^
3<TOiC.
Psir le traité que les croisés avoient lait avec i empereur Alexis, ils s'étoient engagés, comme XK^QS rafrons dit, de lui remettre toutes les places ir Fempire, quils prendraient sur les infidèles, '.*o de les tenir , de lui , comme ses vassaux ; et I empereur, de son côté, devoit envoyer ses troapes à la grande armée, et fournir, aux Latins, des vivres jusqu a la conquête de Jérusalem- Hais, comme le prince Grec viola ouvertement «a parole , les croisés prétendirent être quittes de Iran engagemens. Ces princes , après la prise de Nicée, continuèrent leur route et leurs conquête», et ils séparèrent leurs troupes , pour les faire subsister plus aisément Ceux qui commandoiènt ce; diflRérens corps, s emparèrent de la plupart des places de la Natolie. Toute la Cilicie plia •oos lefibrt de leurs armes ; Baudouin , frère de <^ode(roy, se rendit maître du comté d*Édesse, Hont les peuples, quoique soumis aux Turcomans, étott la plupart chrétiens; et, pour se
fortifier contre les infidèles , il fit alliance avec no prince d'Arménie , dont il épousa la nièce.
I^a grande armée des Latins, avançant dans 91 la Syrie , vint jusqu a Antioche , et en forma le ociobie. *.'^e. n y avoit, dans cette ville, une armée en*
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tièrc pour garnison ; et difFérens corps de Turcs y s^étant avancés au secours de cette place, ten oient les Chrétiens eux-mêmes assiégés. Le siège d'Antioche , au bout de sept mois , n etoit guères plus avancé que le premier jour ; et on auroit été contraint de le lever, sans Tadresse de Boëmond , qui gagna un des principaux habitans. A la faveur de cette intelligence, il trouva une des portes ouvertes. Ce prince , à la tête des troupes qu'il commandoit, entra dans Ântioche, et arbora , le premier , ses étendards au haut des tours de cette place. Les croisés, en reconnoissance ^ lui en cédèrent la souveraineté , et il conserva depuis, par sa valeur, une principauté qu*il avoît acquise par son habileté ; prince jeune, bien fait , adroit, insinuant^ aussi grand politiqueque grand Capitaine , et de qui la princesse Anne , dans Thistoire de Fempereur Alexis , son père , dit tant de bien et tant de mal, lun et lautre peut-être pour avoir trouvé ce jeune prince trop à son
1098. La prise d'Antioche, et une victoire signalée J""*- que Boëmond remporta sur Querbouca , général de Béréarut, sultan de Perse, et fils de Gellaleden , laissoit les chemins libres pour la conquête de Jérusalem. Mais le calife d*Égypte prévint les croisés; et ce prince infidèle, profitant du désordre où se trou voient les Selgeucides, se mit en campagne , et reprit la capitale de la Judée, dont ces Turcomans s'étoient empares depuis environ trente huit ans.
Le calife d'Egypte ^ voyant les Chrétiens et les