‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · LIVRE ONZlfiME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZlfiME

Pendant que le roi de Tunis et le ministre de J77" Charles-Quint conf^roient ensemble sur les d'Omedm. moyens de s'opposer a Barberousse el aux autres corsaires , la fortune suscita, a Muley, un ennemi dont il ne setoit pas assez d^fie, et qui lui enleva sa couronne. Le prince Hamida, fils ain6 de Muley, avoit un favori, appell^ Mahomet, qui, par la voye ordinaire des courtisans , la flatterie et une complaisance servile , s etoit rendu maitre de toute sa confiance. Ge favori cachoit , au fond de son coeur, une haine mortelle, et des desirs violens de vengeance contre le roi, qui avoit fait mourir son p^re. L absence de ce prince lui parut une occasion favorable pour satisfaire son ressentiment. II jetta, dans lesprit d'Hamida , des soupijons, au sujet du voyage du roi, son p^re, en terre Chretienne. 11 lui dit qu il devoit craindre que Muley ne voulut laissei^, apr^s sa mort, sa couronne au prince Mahomet , son second fils ; que c^etoit peut-etre le motif des conferences qu'il avoit cues avec le gouverneur de la Goulette ; qu on n ignoroit pas qu il lui avoit remis tous ses tresors ; et que vraisemMablement il n etoit alle trouver lempereur que pour lui faire agreer cette disposition , et en tirer, comme du prince souverain, une investiture en iaveur de son fr^re. Hamida , jeune am-

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, ^ bitieux , et brulant du d^sir de regner, prit feu h B'Oiiiou. cesdiscours ; et , de concert avec son favori , il fit r^pandre, dans Tunis, des bruits sourds, que le roi , son p^re, ^toit tombe gri^vement malade a Naples; et qu'avant que de mourir^il avoit voulu recevoir le bapt£me , et s etoit fait Chretien.

A la feiveur de ces bruits dont il etoit Tauteur secret , et comme s'il n eut pas dout^ de la mort du roi , il se rendit a Tunis , et monta au Palais pour en prendre possession. Mais le vice-roi, vieillard austere et ferme , lui reprocha son exc^s de facility a croire de mechantes nouvelles ; et , apr^s lui avoir ditqu il rendroit compte a Muley deson empressement a luisucc^dcr, il Tobligeade sortir de la capitale. Hamida , confus du mauvais succ^s de son artifice, et inquiet de Tavenir, se retira dans une maison de plaisance, a quelques milles de Tunis. II ne fut pas plut6t sorti de cette place, que le vice-roi se jetta dans une barque, se rendit au chateau de la Goulette pour sqavoir du gouverneur quelles nouvelles il avoit revues de Sicile et de Naples ; et , sur ce qu il apprit que le roi^ son maftre, etoit en parfaite sant^, il sen revint, avec beaucoup de joye, dans son gou* vernement.

Mais le favori d'Hamida , tirant avantage de son voyage, r^pandit, parmi le peuple, de nouveaux bruits : Que la mort de Muley n etoit que trop certaine ; que ^ avoit ete le sujet du voyage que le vice*roi venoit de faire, avec tant de precipitation a la Goulette ; quon nignoroit pas

que son fr^re Adulzes , et le jeune Ferrath , fils * du gouverneur du chateau de Tunis, ^toient d'oVkou. dev^s aupr^s de Mahomet, et en 6tage, conime lui , dans le fort de la Goulette ; que le vice-roi nen avoit fait le voyage que pour conferer, avec eux et avec le gouverneur Chretien, des moyens les plus surs pour placer Mahomet sur le trone de Tunis; et quHnfaiHiblement on verroit, au premier jour, les Espagnols, les armes k la main , ramener ce jeune prince a Tunis , et Ten faire proclamer souverain.

Le peuple, toujours avide de la nouveaut^ , ajouta une foi enti^re a ces bruits qui augnient6rent encore, en passant de Louche en bouche, et qu on chargea de plusieurs circonstances fabuleuses. A en croire sur-tout les partisans d'Ha-^ mida , ils publioient que le jeune Mahomet, son fr^re, eleve chez les Ckretiens, avoit embrasse secrettement le Ghristianisme, comme le gage le plus sur quil pourroit donner, a lempereur, de sa fid^lit^.

La crainte d avoir un Chretien pour souverain , allarma toute la ville. On s assemble ; on cabale, et on depute enfin, k Hamida, pour lexhorter a venir au secours d'un peuple qui vouloit lui mettre la couronne sur la t^te. On le trouva se promenant dans des jardins, enseveli dails une profonde m^lancolie^ detestant la fausse d-marche que son favori lui avoit fait faire , et croyant bien que le roi , son p^re , a soti retour, ne lui pardonneroit pas le fatal empressement 4- 9

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^ qu'il avoit fait paroftrc pour tnonter sur le tp6ne.

»*()Mtiicj. T^a nouvellc de Ictnotion du peuple fit succeder la joye a ccs trisies pressentimens ; 11 ramasse scs partisans, ct, a leur t£te,«t a la fayeurdu peuple, il cDtre dans Tunis, surprend Ic vice-roi et le gouverneur du chateau, les fait forger, massacre les plus 2^ies sujcts de Muley , s empare du Palais; et, pour premices de sa puissance, ce jeune tyran , par un inceste detestable , contraiot les fcmraes les plus cheries de son p^re d entrer dans son lit.

Lc roi de Tunis , ayant appris de si filcheuses nouvelles, et dans la crainte que son fils, pour se maintenir sur le trone , ne se fortifiat de la protection et du secours de Barberousse, resolut de retourner incessainment en Afkrique. Du consen tement du viceM*oi , il Idve jusqu*^ deux mille hommcs qu it ramasse parmi les bandits et les exiles ; met k, leur tete un ancien officier du pays , appelle FOfredo ; s embarque et arrive a la Goulette, oil les nouvelles et les diff^rentes circonstances de la revoke d'Hamida lui furent confirmees. Le gouverneur lui conseilloit de ne point sortir de sa place qu'il ne fut instruit des forces de son ennemi , et de la disposition de ses sujets; mais Muley , pr^venu que son fils n oseroit soutcnir sa presence , et encourage par FOfredo qui se flattoit de s enrichir k la prise de Tunis, se mlt en chemin. Ce qui acheva de le determiner a prendre lin parti si dangereux , sur^tout avec si pcu de forces , c est que des traltres , par des or-

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Ares secrets d'Hamida , se present^rent sur son ■ chemin comme des fiddles sujets qui venoient d'Omeoes. se ranger sous les etendards de leur legitime sou* verain ; et ils lui dirent qu ils avoient laisse son fils fort consterne desnouvelles de son retour, incertaindu parti quil avoit a prendre , et qu on disoit qu'il ^toit resolu de se refugier dans le fond des terrcs, chez quelques Arabes, ses amis.

Muley, seduit par les discours de ces perfides, hata sa marche. En approcfaant de Tt^nis, 11 en . vit sortir d'abord quelques escadrons, qui, a leur contenance mal assur^e, sembloient ne setre avances que pour reconnoitre ses forces. On ne laissa pas d en venir a de leg^res escarmquches ; mais , pendant que les rebelles amusoient Muley , il en vint un plus grand nombre qui engag^rent le combat. Les troupes se m6l(^<rent ensuite; la bataille fut sanglante; Muley ^ emport^ par son courage, et encore plus par sa colore, poussoit vivement les troupes qui lui ^toient opposees; mais, en combattant alatSte dun escadron, il recent une blessure que ses soldats crurent mortelle : ce qui rallentit leur ardear. Dans le m^me instant, il sortit de la for^t des Oliviers , voisine de Tunis , un grand corps d'infanterie compose d'Arabes , qu Hamida avoit pris a sa solde. Les Chretiens s en virent bient6t enveloppes ; et , malgre leur courage et leur fermet^, les infid^es, sup^rieurs en nombre, les taill^renten pieces. Quelques - uns , en tcichant de se sauver k la Ooulette par F^tang , se noyft-

i3a uisTOiRE DR l'orohe

rent; et le malheureux Muley , abandoDDJ drt »*OMki»u. Chretiens et dcs Maures^fut pris. On leconduisit aussitdt k son fils; raais ce perfide, auquel il restoit quelque sorte de honte de son crime , ne voulut pas le voir. II le fit jetter, charge de chai« nes, dans uu cachot ; ct, le lendemain, il luienvoya des bourreaux , qui ne lui laiss^rent que le choix de la mort , on d etre aveugle. II prit ce dernier parti ; et on lui enfonqa une lancette ardente dans les deux yeux.

Une revolution sisurprenantedans un royaume voisin de Tripoli , et allie avec TOrdre de Saint- Jean , consterna les chevaliers. Ceux sur-tout qui se voyoient a Tripoli , eloignes de Make, envirounds des infid^es ^ dans une place sans fortifications , et commandee de plusieurs endroits, ne doutoient pas de se voir assieg^s au premier jour. Fernand de Braquemont, qui en etoit gouverneur, desesp^rant de sy pouvoir maintenir, et sous pr^texte qu il n y avoit point d^bonneur a acquerir dans la defense d^une place si foible, fit de grandcs instances aupr^s du Grand-Maitre pour ^tre rappelle, et obtint , a la fin , son conge. II eut, pour successcur, Christophe de Solertarfan, grand -chancelier, duquel^dans la suite, on n eut pas plus de sujct d etre content. Cependant, comme , dans un poste si important , on avoit besqin d un gouverneur plein d experience, et aussi sage qulntr^pide , le Grand-Maitre et le Conseil jug^rent a propos de le rappeller; et on substitua, en sa place, le commandeur de la

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Valette , chevalier de la laDgue de Provence ,

et qui , depuis qu il a voit pris Ffaabit a Malte , d'Omldej. nen etoit sorti que pour aller en course contre les infideles. II essuya, dans ces expeditions, Tune et Fautre fortune, mais toujours avec le meme courage et la meme fermete. Tantot vainqueiir , et quelquefois vaincu , il se vit meme dans les fers des infideles ; mais il n en etoit pas plutot sorti, quil armoit de nouveau. Son nom seal portoit la terreur dans les mers d^Afrique et de Sicile ; et , parmi ce grand nombre de chevaliers qui faisoient la course, les infideles navoient point d ennemt plus redoutable. II ne fut pas plutot arrive a Tripoli , qu il fit faire la revue des officiers et des soldats, Chretiens ou Maures , allies de la religion. II les pourvut tons de bonnes armes, cassa ceux qui ne lui^parurent pas propres a les porter, ou ceux qui furent convaincus , faute d'argent , de les avoir jou^ca, et punit severement les blasphemateurs. II mit , easuite, hors de la ville et du chateau , toutes les bouches inutiles ; fit un grand amas de vivres ; ajouta de nouvelles fortifications a la place, autant que sa mauvaise situation et le peu d argent quil avoit, le purent permettre ; et, apres en avoir fait lever un plan exact , et de toute la cdte d'Afrique , il Tenvoya , par un chevalier , a lempereur , pour lui faire voir de quelle importance il lui etoit, pour ses £tats dltalie, et meme d'Espagne , que Tripoli he tombat pas entre les mains des infideles , et sur-tout de Dragut , alors

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chef de tous les corsaires de Barbarie , qui avoh

i»'Omlou. succede a Barberousse dans cet emploi , et qui n etoit occup^ que du deiwein de chasser les cbe- \alier8 des c6tes d^Afrique.

Dragut , dont nous venons de parler , eloit ne dans un petit village de4a Natolic, situe vis-a-vis Fisle de Rhodes. Son p^re ct sa m^re ctoient Mahometans, gens pauvres, ct qui ne subsisloient que de la culture des terres > et du travail de lears mains. Cette vie obsctire et penible ne convenant pas a Thumeur vive et inquiete du jeune Dragut, il prit parti, des T^ge de douze ans, avec un ofHcier d'artillerie , qui servoit sur les galores du Gra^id-Seigneur. D abord mousse , et simple matelot, ensuite pilotc, ct, dcpuis, a lecole de son patron , il devint excellent canonnier. Pen* dant plusieurs annces il servit , en cette qualite, sur diflerens vaisseaux ; et, ayant fait quelque profit, il parvint a etre de part dans un brigantin de corsaires. II eut bient6t, a lui seul , une galiote , avec laquelle il fit des prises considerables. II grossit ensuite son armcment , et se fit redouter dans tout le Levant. Parmi les infideles, il n y avoit point de pilote , qui eut une connoissance si parfaite des isles, des ports et des rades de la Mediterrance. Mais , comme tout ce qui naviguoit dans les mers de Turquie , dependoit , en quelque mani^e , de Barberousse , alors amiral du Grand-Seigneur , Dragut rechercha sa protection, et se rendit a Alger pour lui offrir ses services.

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La reputation de ce corsaire Favoit precede ;

Barberousse etoit instruit de sa valeur , et sur- » o^i ^

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tout de sa capacite dans la coTiduite des vai^seaux. II fut ravi de pouvoir sattacher ud hornroe de ce merite. Pendant plusieurs annees, U le cbargea de difFerentes expeditions , dont il s acquitta a la satisfaction de son general, et avec un entier succes. Barberousse, apr^s ravoir fait passer par tons les degres de la milice , en fit son lieutenant , et lui donna le commatidenienl d'une escadre de douze galeres.

Depuis ce tems-la , il ne se passoit point d^ete que ce redoutable corsaire ne ravageat les cotes de Naples et de Sicile ; aucun vaisseau Chretien n'osoit meme s exposer a passer dltalie en E^ pagne, qu'il ne fut aussitot enleve; et, qaand la mer pe lui fournissoit pas de proye, il sen dedommageoit par des descentes le long des coles; pilloit les bourgs et les villages , et iaisoU esdaves les habitans.

L erapereur , fatigue des plaintes qu'il en recevoit de tous cotes, ordonna a Andre Doria , son amiral , de le chercher ; de tacher, a quelque pris que ce fut , de s en defaire, et d en porgrr la mer,

Doria, ayant re^u les ordres de rempereor, arma aussitot ce qu'il trouva de vaisseaux et de galeres en ^tat Jailer en mer; et, comnae ce vieux general etoit rassasie de gloire , poar en faire acquerir a Jannetin Doria , son neveu , ille chargea de cette expedition. Le jeune Doria par-

l36 HISTOIRE OE L*ORDRE

— J • tit au8sit6t , chercha Dragut , et fiit cnfin assez

p*Omedu. heureux pour le rencontrer, Ic long des cdtes de Tisle de Corse , dans le port ou la cale de Giralate , chateau situ^ eutre Galvi et liayazzo. Le corsaire , qui ne sqavoit point que la flotte de Fempereur fut en mer, se croyoit en surete dans cette anse ; mais il sy vit bient6t enfermeetfoudroye par le canon du ch&teau et par rartillerie des vaisseaux. II se defendit, dabord, avecson courage ordinaire ; mais le feu superieur des Chretiens fit taire le sien ; et il vit , en m^meterns, toute la c6te de Tisle bordee des habitans en armes , gens feroces , qui accoururent pour contribuer a sa defaite , et pour se venger de celui qui avoit, tant de fois, ravage leurs campagnes , et pille leurs maisons.

Dans cette ex tr^mite, Dragu t n eut point d autre parti a prendre que darborer le drapeau blanc; il demanda a entrer en negociation , et qu on lui fit bonne guerre. Mais toute la composition qu il obtint, fut de racheter sa vie au prix de sa liberie : il flit oblige, avec ce quil avoit alors de galeres, de se remettre au pouvoir du general Chretieu. On le fit passer, avec ses officiers , sur la capitane a la vue du jeune Doria qui n avoit pas encore de barbe. Ce vieux corsaire , outre de rage , s ecria : « Faut-il qu a mon age je me voye dans les « tcrs dun petit effemine)). Les historiens du terns pretendent qu'il se servit merae d'un termc bien plus ofFensaat, que la pudeur ne permet pas de rapporter j et que Jannetin , irrite d une

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injure si atroce, lui donna quelquesgourmades, — '

et le fit enchatner. d*Omedej.

U resta dans I esclavage pendant qiiatre ans entiers; et , quoiquil offrit la carte blanche pour sa ranqon , on n etoit pas resolu de lui rendre sa liberte. Mais lesGenois, alj^rmes, depuis, de voir le fameux Barberousse avec cent galeres dans la riviere de Genes , demand^rent Dragut a Doria ; et , pour empecher qu'on ne ravageat leur territoire, ils le renvoy^rent , avec des presens, a Tamiral du sultan.

Barberousse )e retablit aussitot dans son emploi, et lui confia, a Tordinaire, un .detacfaement de ses galeres. Les mau vais traitemcns qu il avoit regus pendant qull etoit dans les chaines , augmenterent sa haine naturelle contre les Chretiens. II courut toutes les cotes -du royaume de Naples, prit et saccagea Castel-Lamare, et la plupart des villages de la cote , fit un grand nombre desclaves; et, peu de jours apres, il enleva une galere de la religion , qu un gros terns avoit separ^e de son escadre , et sur laquelle ce corsaire trouva soixante dix mille ^cus , qui etoient destines pour les fortifications de Tripoli : perte irreparable a 1 egard de cette place, et pour ceux a qui elle appartenoit. Barberousse etoit retourne a Constantinople , oil , quoiqu age de plus de quatre-vingts ans, il passoit les jours et les nuits avec ses plus belles esclaves. Mais , ayant pousse la debauche trop loin, on le trouva mort dans son lit de ses exces. Soliman sentit vivement sa

j38 uistoire d£ l'ordre

perte; et , pour le reniplacer, il ordonna, a tous i>*OMkott. les corsaires de ses £tais , de reconnoitre Dragut pour general : maia sana le rev^tir de la dignite d^amiral. Cependant il nelaiasa paa de lui confier toute aon autorit^ du c6te du midi, et a legard des c6tes d'Afrique.

LarobitioD de Dragut crut avec aon pouvoir; et, a Texemple deBarberousae, il reaolut desem* parer de quelque place forte , et d un bon port, on , soua Taveu et la protection de Soliman , il put retirer ses prises, et sen faire comme un petit £tat , et une principatite particuli^re. Plein de ces vCyea , et avant que les ordrea de la Porte eussent decide des operations de la campagne, il raroassa, pendant Thyver m£me, ce quily avoit, dans ces mers, de corsaires. Setant mis a leur t6te , il chassa , d abord , les Espagnols dcs villes de Soufa , de Monaster et de Fagues : toutes places qui faisoient partie , autrefois, du royaume de Tunis, mais qui, pour etre ouvertes, et sans aucune fortification , recevoient , indifFereuimcnt , dans leurs ports , le parti le plus puissant, et celui qui tenoit la mer: en sorte qu elles avoienl passe, successivement , et plus dune fois, de Iff domination des Maures , et des princes natureh du pays, a celle dcs corsaires Turcs, et, d^'puis, sous la domination des Espagnols.

Dragut s en ctoit rendu mattre avec la m^mc

facilite; mais, comme il previt quil ne pourroit

pas s y maintonir contre toutcs les forces de Tem-

. pereur , et qu au retour du prin terns, il s'y verroit

DES CHEVALIERS D£ MALTE. iSg

a«siege par les galereg de Naples et de Sicile , il — ' jetta les yeux sur la ville d' Africa, autrement ap- d'Omedes, pellee Meh^dia, et connue, du terns des Romains, sous le nom d'Adrumette. Gette place,, situee entre Tunis et Tripoli, etoit batie sur une langue de terre qui avance dans la mer. On Tappelloit la petite Afrique , comme une des plus con- ^ siderables de cette troisienie partie de notre continent. Elle ^toit fortifiee r^guli^rement ; ses murailles tr^s-elevees ,• terrass^es en dedans, (iune epaisseur extraordinaire , garnies de tours ct de boulevards ; Tartillerie en etoit nombreuse, et en bon etat. On trouvoit , au-dessus de la ville, sur une eminence qui la dominoit, un fort, ou une esp^ce de chateau , qui lui servoit de citadelle. Le port ^toit gi^and , sur , et a Tabri de tous vents. U y en avoit un particulier.et plus petit, ^ pour les galores , et qui etoit ferme par une barriere de fer : les flots de la mer battoient le pied des murfiilles , et environnoient cette place de tous c6te3 , excepte par Tendrolt seul qu elle tenoit a la terre- fer me.

Les habitans , tous Maures , et Mahometans , apres setre soustraits de la domination des rois de Tunis, leurs princes naturels, avoient erig^ leurgouvernement en forme de Repub]ique;^et, depeur de surprise ^ et quon ne donnat attdinte &leur liberie, ils n'admettoient, dans leur ville^ ni Turcs ni Chretiens; et si, par la necessite du commerce, ils souffroient, dans leur port, quejques vaisseaux etrangers , cctoit toujours eii

l4o HI8T0IRE DK LOADUE

\Kiiit nombre , el avec de8 precautions qui \c$ d'Omkdu. meUoient hors dVtat d en Hte surpris.

Getle place , telle que nous la venons de re* presenter, dcvint lobjct dc8 d^sirs ambitieux de Dragut. MatSfComme il navoit pas de troupes suffisantes pour lattaqucr k force ouverle, et qu'il n etoit pas m^me assur^ que le Grand-Seigneur trouv&t bon qu*il y employ&t ses armes,!! r(^8olut de faire supplier Tartifice ik la force, et de t&cber, en formani quelque intelligence dans la place, de s en rendre maltre ; persuade que les princes ne desavoucnt gudres les entrepriscs, m^tne les plus injustes, quand, par Ic succ^s, elles tournent a Icur profit. Dans cettevue,et pour reconnoitre la place de plus pr^s, il entroit quelquefois dans le port ; tnais seulement avec un linger brigantin , ou quelque galiote; et il contenoit ses soldats dans une modestie, rare parmi les corsaires. Insensiblement , il fit connoissance avec un des principaux magistrats^ appelld Ibrabim-Barat, ct qui commandoit dans une des principales tours qui flanquoient les murailles de cette place. Dragut cultiva cette nouvelle amitic^ par des pr^^sens de ce qui se trouvoitde plus rare dans ses prises: scul moyen, pai*mi les barbares, ct, souvcnt m^me, panui les Chretiens , pour en attirer la confiance. 11 commenqa par lui liiisser entrevoir qu il lassocieroit volouliers dans les prises qu il faisoit tous les jours ; et il lui fit connottrc, ensuite, le profit immense quil tireroit de cette soci^t^; mais, en

DBS CHEVALIERS DE MALTE. l4l

m^me-tems, il lui fit envisager que , pour rendre cette soci^t^ plus durable, et leur liaison plus d'OmiLdu. sure, il ^toit k souhaiter quil put Hre admis, dansla ville, en quality de citoyen. Le Maure, fflfitii par Fesp^rance du {fain, se chargea d'en hire la proposition au Conseil ; mais la profession du corsaire la fit rejetter par tous les ma- ([istrats; et Ibrahim fut in^me repris s^v^rement den avoir fait la premiere ouverture. Le depit et le chagrin de se voir rebuts, menerent ce Maure plus loin qu il n avoit, peut-^tre, pens^ d abord : il parut k Dragut qu il ^toit capable de tout entreprendre pour sen venger. Le corsaire, pour profiter de la chAleur de son ressentiment , lui proposa de le recevoir dans cette tour de la ville, dont il avoit le commandement , et il lui fit f;outer cette nouvelle proposition par des sommes considerables. L avare Maure ne put y rdsis~ ter: il s*abandonna enti^rement k Dragut; leur niarche fut bientdt conclu ; ils convinrent que le corsaire partiroit incessamment ; que, pour /aii*e oublier ses vues, et dissiper Tombrage que les roagistrats en auroient pu prendre , il laisseroit couler quelque terns sans reparoitre; qu'il prendroit, ensuite, toutes les troupes quil avoit dans Soufa et dans Monaster; qu il les feroit filcr^ le plus secrettement quil pourroit, du c6te d'A* frica; qu*il s approcheroit , jusquau pied de la tour, pendant une nuit, et k une heure que le Maure lui assigna; et que, par le poste ou il commaudoit , il lui faciliteroit lentnie dans la

14^ H1STOIRE DE l'oRDRE

,^ ville. Ce perfide complot fut execute a?ant que d*Omkou. les habitans sen apperc^ussent : Dragut, a la faveur des t^n^bres^ cntra dans la tour, et, de-U, dans la ville, et en occupa lesprincipaux postes. Lcjourdecouvrit^aux citoyens, leurmalheur; ils ne laiss^rent pas de prendre lea armes ; on en vint aux mains ; mais, comme tout etoit rempli de trouble et de confusion , ils se battirent avec plus d'imp^tuosit^ que deconduite. Les corsaires en taillerent en pieces une partie, et oMig^rent les autres a mettre les armes bas, et a reconnoitre, pour mattre et pour souverain, celui qu ils avoient rehash d admettre pour citoyen. U introduisit, depuis, dans la place, de nouvelles troupes, qui faisoient redouter son autorite, et qui servoient a la maintenir; et, apr^s avoir etabli, sur des fondemens aussi solides, sa nouvelle domination, il confia le gouvernement de cette ville a un jeune corsaire , son neveu , appelle le rais , ou capitaine Ess^. *

II partit, ensuite, d'Africa, sur des ordres de la Porte, pour continuer ses courses contre les Chretiens; mais, avant que de sembarquer, il ordonna a son neveu de se defaire, en son ab- | sencc, de ce Maure qui 1 avoit introduit dans la I place, de peur que le repentir d avoir trahi sa patrie , ou , peut*6tre , Tespoir d une plus grande recompense, ne Tengageat a une nouvelle trahi* son. IjC gouverneur, dbs qu*il fut parti, ne manqua pas dexecuter ses ordres; et Ibrahim re<;ut la recompense que m^ritoitsa perfidie.

DES CHEVALIEBS DE MALTE. t^3

Les nouvelles de la conquete d'Africa allarmfe- — -— • rent toutes les c6tes de la Sicile , et donn^rent d'Ombdes. beaucoup d'inqui^tude a Fempereur. Ce prince pr^vit que le corsaire eh alloit faire sa place d armes; que le port lui serviroit, a Vavenir, de retraite pour ses vaisseaux , et qu il lui seroit aise d'infester, de-la, toutes ces mers, et meme de de- «oler les cdtes de Naples et de Sicile. Pour pr^venir ses desseins, et avant que sa domination fut plus affermie , 11 resolut de faire le si^ge de cette ville. L affaire ayant ^t^ mise en ddibdration, son Gonscil fut d avis de repmidre Soufa , Monaster et les autres places vo*hes , d oil les corsaires auroient pu tirer du secours , afin de trouver moins de difficult^ dans le si^ge d'A«« frica.

Doria, par son ordre, mit en mer la flotte qu il commandoit ; le Pape y joignit les galores de r^glise, et le Grand-Maitre , a la pri^re de J'empereur, envoya, pour cette expi^dition , celled de Malte , sous le commandement du bailli de la Sangle. 11 y avoit, dans cette escadre particuliere, cent quarante chevaliers, et un bataillon de quatre cents hommes de troupes , que la religion entretenoit a sa solde. Toutes ces forces ^tant r^unies, la flotte Chr^tienne mit a la voile, tint la route des c6tes d'Afrique ; et, sur des avis que Doria requt que Dragut etoit dans le port de Monaster , il fut Ty cbercber. Mais le corsaire ^toit tpop habile et trop defiant pour senfermer dans une si mauvaise place; il prit le large, tint

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la mer; et, etant bien instruit que Doria navolt d'Omedu. pas assez de troupes , sur sa flotte , pour former le siege d'Africa, soil pour eviter sa rencontre, soit pour faire diversion , en attendant qu il fut ^clairci de ses desseins , il courut les c6tes d*Espagne, oil il continua ses ravages ordinaires.

Doria, de son c6te, pour suivre les ordres de Tempereur, debarqua ce qu il avoit de troupes au Gap Bon ; s*empara du fort de Calibie , rancienne Clup^e des Romains, doii il savanna, ensuite, jusquaux portes de Monaster. A Tapproche des troupes Cbretiennes , qui ne paroissoient pas en grand nombre, Im Turcs, joints aux habitans qui avoient pris les armes en leur faveur, firent une sortie , moins pour combattre que pour reconnoitre les forces de leurs ennemis. Les chevaliers, qui avoient la tSte de Tattaque, etqui ^toient soutenus par un Terce Espagnol, les joignirent; engag^pent le combat, malgre les Manres; en tu^rent un grand nombre ; tourn^rent le reste en fuite , et les suivirent de si pr^s , qu its eutrerent, avec eux , dans la ville, et sen rendirent maitres. Une partie des habitans, qui ne s'^toient point (rouves k cette sortie, et les Tares qui purent ^chapper & la premiere fureur des victorieux, se refugi^rent, avec le gouverneur, dans lech&teau. Doria, apr^s avoir fait sommer le commandant de se rendre, sur son refus, fit dresser ses batteries; le fort fut foudroye a coups de canon. A peine eut-on fait br^che, que lamiral Chretien, sans examiner si elle ^toit as&ez

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grande , et qui auroit cm se d^honorer, «n atta- ~ quant une si petite place selon les regies ordi- «'OaEDE». naires, ordonna quon se pr^par&t pour I'assaut. lies habitans eussent bien voulu capituler; mais le gouverneur, vieux corsaire, et qui avoit plusieurs de ses compagno^s avec lui , en rejetta fi^ remeDt la proposition. Son audace, et la precipitation de Doria, furent cause que Tattaque et la defense furent ^galement vives et meurtrieres : la religion y perdit !a plupart de ses chevaliers ; etcette action avoit deja dur^ plus d'une heure et deniie , sans quon put juger quel en seroit le succfes, lorsque le gouverneur fut tue, sur la breche, d'un coup de mousqueton. Oe coup, comme s'il eut porti^ sur tons les soldats de la garnison , leur fit perdre courage ; et on arbora le drapeau blanc. Les corsaires , pour sauverleur vie, consen tire nt a perdre leur liberie ;et les habitans, qui, par zMe pour leur religion, avoient pris les armes en leur faveur, ne furent pas mieux traites.

L empereur, tirant un bon augure de ce premier avantage, ordonna, k Doria, de disposer tout pour le siege d' Africa, et il lui fit scavoirque les vice-rois de Naples et de Sicile avoient ordre de lui fournir tons les secours de troupes et de munitions dont il auroit besoin. L'amiral ^crivit aussitot a dom Pedre de Tolede, vice-roi de Napies, et a dom Juan de V^ga, qui commandoit en Sicile , de lui envoyer, an plut6t , ce qu'ils avoient de galores et de vaisseaux , charges de

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