la
178 HISTOIRB DE L*OKDRE
""''"""* des ch^vres, n^cessaiies a la subsistance de leurs uOuincs. enfanSfSerefugierentda'ns oesdeuxjjaces. Mais, comme ii n y avoit pas assez de niaisons pour lo{][er tout ce peuple , la plupart fureot r^duits k demeurcr dans les places publiques et dans les rues : ce qui etoit de plus facheux , ils y etoient exposes , pendant la canicule y a Tardeur du soleil, insupp'ortable dans ces climats br&lans.L'infection et la puanteur qui exhaloit des excremens de ces malheureux entass^s les uns sur les autres , auroit bientot produit des maladies contagieuses; et, ce qui augmentoit la peine et le d^sespoir de tout ce peuple, cest que, dans Tune et lautre place , il n y avoit ni puits ni Fontaines : il se trouvoit meme peu deau dans les citernes; en sorte que, si, par malheur, les Turcs sopiniatroient a faire le siege d'une de oes deux pla« ces , il faudroit se r^soudre a en chasser les bouches inutiles, et livrer tout ce peuple a la cruaute des barbares , ou prendre le parti de capituler : deux extr^mit^s dont TOrdre , par sa charity et par sa valeur, ^toit egalement incapable.
Par Fentetement du Grand-Mattre , les cheva* liers manquoient de tout , hors de courage : mais lis ne se manquerent pas a eux-memes , ni a la religion : jamais ils n avoient fait parottre plus de resolution. C etoit toujours la meme valeur de ces anciens chevaliers , auxquels TOrdre devoit son institution militaire et ses premieres conquetes.
II sembloit que ce fi^ssent encore les memes
iiommes , et qu'il n'y eut que leg noois de cban- " ges. Le chevalier Upton , commandeur An|[lois , b'Ombdm. et un' des plus braves chevalters de lX!)rdre , a la t^te de trente autres, et suivi de quatre qents habitans de Tisle , tous a che val , se presenta fierement au bord de la mer, du o6t^ du Bourg^ pour s'opposer aux descentes que les Turcs pourroient tenter. Le commandeur de Guimeran, Espagnol, sortit^ en m6me-tems, par un autre cot^, avec cent chevaliers a pied, et trois cents arquebusiers ; et , ayant pass^ , dans des esquife , du Bourg sur le Mont Sceberras, ce rocher qui separoit les deux plus grands ports , il s y tint cache , ventre contre terre , pour observer les desseins et la contenance des infidi&les. II n y eut pas ete long-tems, quil vit parottre le gt^n^ral Turc dans sa capitane , suivie de quelques galores ^ qui s avanc^ent , dans le grand port , pour reconnoitre lenflroit le plus propre a faire des descentes ; et^ comme le cdt^ du Bourg etoit le plus expose a TartiUerie du chateau Saint-Ange, pour s en eloigner, il rangeoit celua du Mont Sceberras. Mais , approchant de cet ^cueii , le commandeur de Guimeran , le voyant a portee de «es arquebusierSy fit faire une salve si furieuse, particuli^rement sur la capitane , que toute la chiourme , en d^sordre , en abandonna les rames. I^ col^e du g^n^ral Turc succ^da bientdt a la surprise; et son orgueil , bless^ de se voir attaqu^ , le premier, par des gens qu il croyoit surprendre, et si inf^rieurs en forces , pour sen vcnger , lui en fit
la.
l8o BISTOIRE DE l'ORDRE
jurer la perte. II fit tourner les proues contre D'OMiou. terre, aborda dans une plage oil la descente pa-* roissoit ais^e, mit a terre son escorte, et savanqa pour chercher les chevaliers et les combattre. Mais le commandeur, content de son avantage, et fort inferieur en troupes , apr^s avoir iait sa d^charge , fit rembarquer ses soldats , et les ramena heureusement dans le Bourg, saus avoir perdu un seul homme.
Sinani, les ayant cherch^s inutilement, monta, avec ses principaux officiers, sur Tendroit du Mont Sceberras, le plus eleve, doii considerant le chateau Saint-Ange, sa situation sur la pointe dun rocher, etles boulevards dont il ^toit fortifi^ : « Est*ce \k ce chateau, dit-il , avec colore, a uDragut, que tu as represente, au Grand-Sei- Mgneur, si facile k emporter? Certainement , « continua le bacha , Taigle ne pouvoit jamais Mchoisir, pour placer son air^, un6 pointe de « rocher plus escarpee ». Un vieux corsaire, frere de cet Airadin , autrefois seigneur de Tachiora , dont nous avons paH^, soit par aversion pour Dragut, ou par complaisance pour son general: «Vois-tu, dit-il a Sinam, ce boulevard, tt qui savance du c6t^ de la mer , et sur lequel les « chevaliers ont arbor6 le grand ^tendard de la « religion ? II faut que tu s^aches, Seigneur, qu e^ 4c tant esclave a Make, j ai port^, sur mes ^pau- <( les , ces grosses pierres qui ont servi a le consit truire ; et qu avant que tu puisses ruiner cet « ouvrage, ITiyver arrivera , ou, ce qui est de plus
BES CHEVALIERS DE MALTE. l8l
«r a craindre, quelques puissans secours, en faveur — — — tt des assieges » . d*Omedes,
Dragut, tout de feu, et qui navoit jamais connu de peril, ^toit au desespoir de trouv^r tant de froideur et de defiance dans son general; et, pour le determiner a faire promptement le siege du Bourg , il lui representoit que cette place tiroit toute sa force du chateau Saint-Ange, et qu en ruinant, avec son artillerie, ce chateau, il prendroit, comme d'un coup de filet, le Grand- Maitre, et tons les chefs de FOrdre, qui s'^toient, disoit-il, renfermes,imprudemment, dans une mauvaise place.
Sinain*en jugeoit autrement : il nlgnoroit pas que , pour se rendre maitre d une place , d^fendue par les chevaliers, il ne suffisoit pas d'en avoir ruine les fortifications ;<]uil falloit encore, avant que d y pouvoir entrer , avoir fait p^rir tons ces guerriers , jusqu'au dernier : ainsi , pour ne pas s engager, mal-a-propos, dans cette entreprise, il assembla le Conseil de guerre. Soliman n avoit point de general si timide, en apparency, quand il s'agissoit de deliberer; quoique intrepide dans Taction, il nes'y engageoit jamais qu avant que de songer a vaincre, il n'eut pris toutes les precautions possibles pour netre pas vaincu. Ainsi , apr^s avoir expose , dans le Conseil, les ordres quil avoit du Grand -Seigneur, il representa , en ipeme-tems , qu'en s'attachant au si^ge du Bourg et du chateau Saint -Ange, il craignoit que cette entreprise ne fut de longue
l8d HISTOIRE DE L'oRDRE
"~""~* haletne , et nc Fempechat de passer en Afirique , i»*OiicD^. oil Fobjet principal de son instruction Fappelloit ; el qjBtii eroyoit que , pour se conformer aux intentions du Grand-Scigneur, et pour se yenger de ces corsatres Chretiens, il snffisoit de ravager Fisle , et denleyer tons les halHtans qu'on pour* roit prendre et faire esclaves.
La complaisance que les officiers snbaltemes ont , presque toujonrs , pour \e sentiment de leur general, fit approuver celui de Stnam. Mais Dragut , ennemi jfiJtri des chevaliers , et qui bruloit d'impatience d en yenir aux mains avec enx , inalgr^ le r^sultat du Conseil de guerre, insista, fbrtement, a ee (foey si on ne jugeoit pas a propos d*attaqiier le chateau Saint- Ange et \e Boui^, on fit , du moins , le si^e de la capitale , ou la plupart des habitans de fiste setoient, disoit-i(, renferm^s avec leurs richesses , et qu on troweroit sans aucune fortification, et sans antregarnison que de malhenreux paysans , tonjours tremblans, mSme derri^re les bastions tes phis ^pais. Comme le bacha , en prenant conge du 6rand*Seigneur , en avoit re^u ordre de ne rien entreprendre de considerable sans Favis de I)ragut, il crut que, dans eette occasion, il ne pon- Toit pas se dispenser de d^ferer a son sentiment : ainsi , pour ne pas s attirer ses murmores et ^s mauvais offices a la Porte, il fit debarquer ses troupes et son artiUerie. Toute Farmee s'avan^a dans les terres, ct arriva, sans obstacle , devant la Cite notable. II dV eut que le canon qu on eut
DES CHEVALIERS DE MALTE. l83
ufle peine itifiHie a y condtiire , a cmise des ro-
chefs dont Tisle est remplie. Tous les afFuts furent d'Omedes. brisks plus dune foi^; et on fat r^duit, a la (in , ales faire trainer par des esclaves, qui y eni-^ ploy^rent meme plusietrrs jours , avanf qu on put dresser des batteries detaiit cette place , appellee Malte , du nom general de Tisle.
On pretend que fes Carthaginois en 6toietit les fondateurs; que ks Romains , apr^s avoir defruit Carthage, cette fiire rivale de Rome, chass^rent, deptiis , les Africains de lisle ; ct que les Arabes Mabonaetans sen emparerent, a leur tour, et lui donn^rent le n*om de Medine , en mdmoire de la ville de ce nom , situ^e dans I'Arabie Petrie J et que Mahomet avoit appellee Medina-Labi j c est -a- dire la ville dti prophfete, Le bailli Georges Adorne, df une Mafison illustre de Gfenes, comtnandoit dans la ville de Malte : plus de treize milk personnes de Fun et de Fautre sexe , s'y etoient refugiees ; en sorte qu fl y avoit beaucoup de naonde , mais peu de soldats. Les Turcs, en entrant dans Tisle, se r^andirent, d abord, dans }es villages et dans les casals , et portcrent le fer et fe feu de tous c6tes. Les maisons Etoient embr&s^es ; et , aussi loin que la vue pooivoit setendre, on voyoit les campagnes fumantes de Fincendie des maisons et des grains qu on n avoit pas eu le terns de recueillir. Bientdt toute Tarmee sapprocha' du corps de la place : on ou- Trit la tranchee, et on commenxja a: dresser des batteries. Ce ne fut pas sans resistance de la
part du gouverneur : il fit plu3ieurs sorties , D OMEDks. moins , a la verile , dans TesperaDce de pouvoir ruiner les travaux de rennemi , que pour faire voir , par une conteuance assuree , qu il etoit re* solu a une couragcuse defense.
Mais il manquoit de troupes reglees, et, surtout, dun nombre sufTisant de chevaliers pour commander, et pour faire combattre les paysans et les habitans de la campagne , qui s etoient refugies dans la place. La plupart m^me de ces paysans , a Tapproche de lennemi , et se regardant dcja comme la proye des infid^les, se repentoient de setr^ enfermes dans la place. Se croyant plus en surete par-tout oil lis n'etoient pas, ilsse faisoient descendre, avec des cordes, dans les fosses ; et , dans Tesperance d'echapper a lennemi , lis rencontroient bientot ou la mort ou lesclavage. Le gouverneur , au desespoir de sen voir abandonne, exhorte, prie et menace ceux qui restent ; et, par son exemple et sa fermet^, il vient a bout d'en former des compagnies, met a leur tete quelques chevaliers de ses amis, qui s'etoient enfermes genereusement avec lui. Mais , comme il previt bien qu il en auroit besoin d'un grand nombre , sur-tout de quelqu*un qui cut vu des sieges, et qui entendit Tart dattaquer et de defeodre les places , il trouva le moyen de faire sortir, la nuit, de Ta . ville , un soldat , pour donner avis , au Grand- Maitre , de 1 etat du siege , et pour lui demander une recrue de chevaliers , et sur-tout Villega-
DES CHEVALIERS DE MALTE. l85
gnon, comme le plus capable, par sa valeur et , son experience , de partager , avec lui , le com- u'Omeues. mandement et la defense de la place.
Le Grand-Maitre, tant pour sa surety que pour celle du Bourg, ne put se r(isoudre a se priver de ses ddfenseurs , et a en diminuer le nombre; et il se contenta de dire, k cet envoy^, que, parmi ce grand nombre de citoyens et de paysans , qui s'^toient r^fugi^s dans la ville , il nitoil pas possible qu il ne s en trouvat de capables de commander les autres ; que Tint^r^t de leur patrie , et la defense de leur vie et de leur liberty , suffisoient pour faire combattre les uns et les autres, jusqu a lextr^mit^; et quen pareilles occasions, on avoit moins besoin, dans le simple officier, et dans le soldat , d experience et de capacite, quede force et de courage. L'envoye^ au d^sespoir de se voir r^duit a ne rapporter, k son inaitre, pour tout secours, quune r^ponse aussi dure, lui demanda, suivant ses ordres, qu il lui envoyit, au moins, le chevalier de Villegagnon. Le Grand-Mattre , qui, depuis son arriv^e a Malte, Tavoit toujours trouv^ plus sincere quil n eut souhaitd , fut ravi , sous un pretexte aussi honorable, de sen pouvoir defaire: il Tenvoya querir aussil6t ; et, quand il parut , il lui dit , avec Ua air obligeant et gracieux , qu il avoit toujours fait un cas infini de sa valeur et de sa capacity dans le metier de la guerre; que la religion, dans cette conjoncture, lui en demandoit de pouvelles preuves; quil sagissoit de smaller jetter
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l86 HI8T0IRE OE l'ORDRE
dans la ville assiegee; qua la verll^, le grand nombre de citoyens et dc p^sans qui y ^toienf enferm^ , le rassuroit contre toutes les attaques des Turcs ; vnais qae ce peuple, dont il itoit aise de iaire de bons soldats , avoit besoin d un chef qui remplac^at le gouverneur dans les endroits ou il ne se pourroit pas trouver.
Villegagnon , avcc cette modestie , inseparable d une par&ite valeur, Ini repondit simplement , qu en prenant Tbabit et la croix de TOrdre , il avoit consacr^ sa vie au service de la religion ; qu elle n etoit phis k lui , et que c ^toit a ses superieurs a en disposer; qui! etoit pret 4 partir, quand il Tordonneroit. H ajouta qu^il le prioit de troover bon qu'il lui representat qa on ne devoit pas (aire un grand fond sur cette foule de paysans, qui etoient renferm^s dans la place, tons- ennemis du peril, et.qni n'etoient point en prise a la honte d avoir squ leviter; que, dans la conjoncture pr^sente, le goaverneur avoit besoin de gens intr^pides, et condnits dans le oombat |>ar des motifs de religion, et par des principes d'honneur ; quenfin , pour ne lui rien dissirauler, il (alloit , pour saniver la place , y faire entrer, au moins , cent chevaliers.
Le Grand*-Mattre lui repondit, que, par un decret du Coviseil , il avoit et^ arrets qu on reserveroit tons les chevaliers pour la defense du boorg et du chateau Saint-^Ange; cepeodant que , pour ne pas le laisser partir seal , il obciendroit du Conseil quil put amener, avec lui, six
autres chevaliers ; niais que c'etoit tout lesecours — — qu'on lui pouvoit accorder. Villegagnon le pria d^omkdes. de considerer quei secours^'daos un assaut, on pourvoit se proixiettre de six chevaliers seuls , et qui , a rapprocbe de FenneiDi ^ et an bruit de Fartillerie, s^oieiit biientot abaudonni^s par les paysaRS ; que, pour ne lui rien dissim%ikr^ ce seroit six cbevaliers qu il envesroit d, la boueherie^ et qui seraieDt , en ua in&tadi^t ^ aceables par une foule d^cnnemis, sans in.Sme que, par la pisrte de leur vie, Ss pusseut esperer dacquerir quelque faonneury qu 00 ne trourve (|ue dans une defeiise opimatre.
Le Granci-Mattre , fetigue de kb solidite de , ses remontraiiiees , lui repartit ,. brusquement , qull demamdoit, dausun chevalier,, plus de courage ct d ob^issance que de raisons ; et que , s il avait pear, il en trouveroit assez d autres , qui se Irouveiroient honores d'unepareille ceBcmirission, .Villegagnon ^ pique d'nne jn^ponse qui sen^bloit donner atteinte a son honmeuir : a Seigj»eur , lui « dit-*il , je vous ferai voir que la peuir ne ma jatt mais Sait imr lie peril. » A.rinstaat , il part avee six cfaevaUer&FFanqais ,. deses ami^; et ,. pour arviver avant le j^o>itr, ils se jettettt a cru sur des ca vales qui paissoient dans les> fosses du chiteau , approcbent de ki viUe assiegee ^ se glissent , a la faveup des t^ndbres, au pied de la. muraille; et , aprds avoir £sii4 Ifss signaux dont on etoit convenu, par.le moyen des. eordes cpojn leur jette, ik eatrent, to«is sept, avec leur guide,
l88 HISTOIRE DE L*ORDRE
dans la place, sans avoir ^te apperqus par Ten-
D'OMiDBi^ nemi.
Au bruit qui se repandit , le matin , dans la yille, de Tarriv^e de ce petit secours, tout le peuple, prevenu de la reputation du chevalier de VillegagDon , fit dclater 8a joye. Les vieillards, les femmes, et les enfans, donnoient de justes louanges a la g^n^reuse resolution quil avoit prise, avec ses compagrnons , de venir s enfermer dans la place. Les habitans solemnisirent son entree , par des d^charges de mousqueterie : il ^embloit que, danssa seule personne, ils eussent recouvre des troupes, des armes, et des vivres. Ce commandeur, pour entretenir leur confiance, leur dit qu il ^toit suivi par un corps considerable de chevaliers, qu il n avoit precede que pour concerter, avec le gouverneur, les moyens d 'introduire ce secours dans la place. Mais , apr^ s'^tre enferme, en particulier, avec le hailli , il ne lui cacha rien des dispositions du Grand-Maitre : il lui avoua franchement qu'il ne devoit point compter sur dautre secours que sur celui quil tireroit de sa propre valeur ; qu il etoit venu mourir avec lui; que, par une courageuse resistance, il falloit, au moins , rendre leur perte celebre dans rOrdre, et funeste k Tennemi.
Le hailli , considerant que les murailles de la place ne tiendroient pas contre les batteries des Turcs, par le conseil de Villegagnon, fit faire des retranchemens larges et profonds, quil fortifia de flancs et d'epaulemens, gamis d artillerie
ct de mousquetaire^. Villegagnon conduisoit — "j
Touvrage ; les chevaliers , qui Tavpient accom- d'Omede». pagne, y mettoient eux-memeis la main; et, a leur exemple et par leurs discours, tout le peuple, hommes, femmes, y travailloient avec la ' meme ardeur; et tous, en voyant Villegagnon, se croyoient en surete.
Le bacha, au bruit de la mousqueterie, et des cris de joye que les habitans avoient pousses a son arriv^e, se doutabien quil etoit entre quelque renfort dans la ville. Les cavales meme, que ce commandeur avoit abandonn^es , en entrant dans la place, et que les Turcs trouv^rent le lendemain, ne lui permirent pas den douter. Mais ces foibles secours n auroient pas ete capables d empecher la continuation du siege, si une lettre que les Turcs intercepterent dans une barque de Sicile quils prirent, lorsquelle tentoit d entrer dans un des ports de Malte , n eut cause de vives inquietudes a Sinam.
Cette lettre etoit ecrite par le receveurde TOrdre, qui residoit a M essine, fet adress^e au Grand- Maitre. 11 lui marquoit qu il avoit depeche expr^s cette barque , pour lui donner avis qu Andre Doria, amiral de Tempereur, et la terreur des infideles, ^toit de retour d'Espagne , et actuellement dans le port de Messine; quil avoit depeche, en diligence, dans tous les autres ports de Tisle, a Naples et a Genes, des brigantins, et des courriers, pour rappeller, aupr^s de lui, toutes les galores et les vaisseaux qui seroient en etat de te-
190 HiSTOIRE OE LORDBE
Dir la uier , ct les troupes qecewaires poor le$
vOmiois. armer; etqu'il devoit partir iocessamment, pour
combattre les eonemis , eC let obli^^ a lever le
Get avis ^oit suppose , e€ de Tin vention du receveur, qui , pour donner de Tiiiqui^tude an bacha , avoit eu recours k cet artifice. Son dessein r^ussit; Sinam fiit allann^ de oelte nouvelle; et, quoique Tavig, venu dune main ennemie, ptt lui £tre suspect , il ne cruC pas , pourtant , le devoir ni^iffiv. II assembla le Conseil de ^erre ; et , apr^ avoir fait la lecture de la lettre du receveur, il y representa que, dans la conjoncture oil Doria pouvoit venir attaquer sa flotte, il ne pouvoit ni continuer le siege , sans la laisser degamie des troupes qu*il avoit fait debarquer, ni aussi les renvoyer a la defense des vaisseaux, sans affoiblir considerablement larmeede terre, et s exposer mdme a 6tre defait par la (;aniisoo de la place , qui , de* concert avec le corps des chevaliers qui etoient dans le Boorg, pourroieot attaquer, en m^me-tems , ses lignes; que, sup pose m£nie que, par Tarriv^e subite de la flotte Chretienne , il fut oblige de se rembarquer promp tement, il couroit risque, dans une retraite pre* cijMt^e, et, sur-tout, dans un pays plein de rochers, d'etre contraint dabandonner son canoD. 11 ajouta qua la v^rit^ , il avoit bien permission de tenter, en passant , le si^ge de Malte , et celui du Bourg, et du chateau Saint- Ange; mais que, pr^ferablement a tout, ses ordres portoient ex-
pressement qaii feroit celui de Tripoli ; qull crai- — — gnoit que ie mois de septembre ne le 8urprit , d'Omedu. avaDt que d avoir termine lentr^rise de la ville deMalte; quon n^iguoroit pas que, dans cette saisoD, la mer netoit pas tenable, le long des cotes d'Afrique, et quil pourroit se trouver hors d etat de faire le si^ge de Tripoli , avec le diagrin d avoir manqu^ oelui de Malte.
Le Gonseil , apr^s avoir examine ces raisons, et balancii les difierens partis qu'on pourroit prendre , convint que le general , sans perdre davantage de terns au si^ge de Malte, devoit s attacber uniquement a celui de Tripoli ; qu'infail- • liblement il emporteroit une place si peu fortifiee , et qu au moins , en suivant ses ordres , il previendroit les reprochesdu Grand -Seigneur, toujours terrible dans sa colore. Les Turcs, en congruence de ce resultat , levirent le si^e et se rembarqu^rent ; mais, comme Tavidite de faire du butin est la passion dominante de ces bar^ bares , le bacfaa , avant que de prendre la route de Tripoli , ne put refuser a ses troupes la per* mission de ravager Fisle du Goze , qui appartenoit a la religion.
Cette petite isle , appellee , par ses babitans , GaudUch , est situee a quiitre miiles de Malte , du cote de Toccident , ou plutot de Fouest-nord* oi]lest; son circuit est d'environ vingt-quatre miiles, et salargeurdetrois; elle est environnee, presque par-tout, derocberset decueils : ily avoit alors pr^ de sept miiles babitans, et un cbfiteau
igi HIStOIRE DE l'oRDRE
•^— """ 8an8 fortifications, situ6 sur une montagne , et d'Omkdis. qui commandoit sur un bourg qui 6toit au pied de la montage.
Quelques commandeurs avoient ^te dWsde raser ce petit chateau , et de transporter tousles habitans de Tisle en Sicile ; mais nous avoDS vu que.le Grand-Mattre avoit ^te dun sentiment conftraire , et que , par son credit et son autorite , plutot que par ses raisons , il avoit ramene le Conseil a son avis. Une triste experience en fit voir alors le peu de solidity ; le general Turc , ayant fait sommer inutilement le gouverneur de • lui ouvrir les portes du chateau , le battit avec son artilleric. Les habitans , dans la crainte de tomber dans les chatnes des infid^les, offrirent au gouverneur de ddfendre la br^che ; mais ce chevalier, appelle Galatian de Sesse, et dont ie Grand-Maitre avoit tant vant^ la bravoure, au lieu de profiter dune si courag^euse disposition, et de se mettre a leur tete , desespera de la conservation de sa place, etalla se cacherdans le fond de son appartemcnt. Une conduite si lacbe, et dont il n y avoit point d exemple dans FOrdre, repandit une consternation {^en^rale parmi ces malheureux habitans; il j>y eut, dans toute la ' place, quun canonnler Ang[lois, qui, braquant son canon , tua , lui seul , plusieurs Turcs , et emp^cha les autres d'approcher du pied de la niuraille.
Mais ce brave Anglois , ayant ^t^ tue d un coup de canon qui partoit des batteries de& Turcs y
DES CHEVALIERS DKMALTE. YqS
personne ne voulut prendre sa place. Le gou- *■
verneur, pour se procurerune capitulation; qui d»omede8. le mit en siirete, demeura dans son inaction ordinaire ; mais comme il n etoit pas moins fanfaroil 4{ue I4che , il fit deman'der, au bacha , les conditions honorables , qu on n-accorde qu'a ceiix qui ont fait une courageuse defense. Uh xiibine ^Ua, de sa part , offrir a Sinam de lui r^ndre la jplace, pourvu que ce genera) s'engageSit, parun traite, de lui conserver, et a tous^les habitans^ la vie, la -liberte et lesbiens.Le general Turc rejetta, avec mepris, ces propositions; et il r^poi>dit, ^ cet envoye^ que, sile gouverneurne sortoit pas a Hn^tant de la place, il le feroit pendre a la potte. Le moine rentra , dans le chdteaii ,' avec de si tHstes nouvelles : le gouverneur le renvoya pour demander, au moins, quon lui laiss&t la liberty, et a deux cents des principaux habitant ; et qu il auroit droit de choisir lui*m6me. Le bacha re-^ duisit le nombre k quarante per^o'iin^s; et il menaqa, en menne - terns , le ni^ociateur de le faire pendre, s'il etoit assezhat^di pour se pre^senter, une autre fois ,' devant iui. Le gouverneur, toujours trcmblant, commaoda qabn ouvrit les portes a lennemi :'ce fiit lib 'seul ordre quil donna depuis que les Turcs.'^oient entres dans l'isle^> Ges infideles se jett^rent a'ussitot dans la place poi|r piller : Ife dogifi du gouv^erneur fut le premier en proye a leur avidite ; et , aprfes en avoir enlevd tous les meubles, par m^pris pour ce lache commandant , ils lui en firent porter
J 94 HISTOIRE DE l'ORDR^
"""T^ uDe partie sur ses^paules, jusques sur fears vais* n^OMcort. seaux. II Ait ensuite d^pouiUi^ de 868 liabtts, et mis k la chatoe co«iine un esclave. Kn vain il i*6claina la foi du ([^n^xcd ; et il 8e plaignit tnuti- Jemeol qu an viol&t , en 8a personne , la captulatioo. Stnam , pour en dludcr le sens, et pour se moquer ile lui, reudit la liliert^ a quarante pauvres vieillards infirmes , et les pins kfjii de Tisle ; et il prdteodit que , ne $ <tent en^igi k laisser en liberte cjue quarante des premiers de lisle , les plus ig^s devoient 6ire census les premiers. A la Saveur d^une pareille inleqir^tation , il relint dans les fers le gouverneur et six mille trois cents personnes de tout Age et de diffirens sexes , qu il fit embarquer aur aa flotte.
Parmi ces vialheareux habitans^ iL y eut un Sicilien , cHabli depuis loQ(«-tems mx Gose , qui , pr6f(6rant la mort a la servitude, par une com- }iassion cnielle, ct une action tDute tragiqae, se deliv<ra , et toute aa famille , des peines et de la konte de Fesclavage (i). Ge Stcilien , transportc de jalousie et de fiireur, poignarda sa iemmeet deux jeunes filles qa il avoit cues de aoiir mariage. Pour ne leur pas snrvivre , il prit un fusil et ane arbal^tedontil tua deuxTurcs;se jettanteasuite, r^p^e a la main , au milieu d'une foule de soldat^ enneaiis, apr^ en avoir blesse plusieurs, il fat mii en pidces^ et trouva la mort qu'il oherchoit.
(i) Vfyyeile premier liyrc de la rekitioh dc N. Nicolali. cbap. i5, ^lion de i568.
DBS CttfiVALIBRS DE MALTE. ig$
On n apprit, a Malte, qu avec unc sensible doU- —
ieur, la malheureuse destine des Gozitaios ; d'Omeuu.
tout le monde detestok la l&chete' du f][ouver-
near; plu^ieurs chevaliers, et des Franqais sur-
tout , par une antipatie de nation , deman-
doient hautement qu on lui fit son procds ; mais
le Grand-Mattre , qui le protegeoit , en eluda la
proposition , sous pretexte que ce chevalier etoit
entre les mains des inGddes, ^ quon ne pou-
voit le juger sans Tavoir entendu. Mais , pour
couvrir aux yeux de toute la Chr^tiente la honte
que la lachete de ee gouverneur pouvoit faire
retomber sur le Corps de TOrdre, il engagea la
pl&part des chevaliers, qui etoientou de sa nation
ou dans sa confidence, d'^crire, chacun dans
leur pays, que ce dbevalier s etoit signale par
une genereuse defense; que, taat quit ayoit
vecu , les Goxitains , a son exemple et par *son
ordre , avoient toujours repousse les attaques
des infid^les avec beaucoup de valeur ; mais que
ce brave gouvemeur ayant ite tni d'un coup de
canon, le peuple, en perdant son capitaine,
avoit perdu courage; et que, poUr sauver la
vieet rhonneuF des iemmesetdes. filled, les prin«
cipau)i des habttans avoient era devoir capit^ler^
quoique le bacha, par une perfidie ordinaire a
ces barbares, eiit, depuis, viol^ ouvertemcnt la
capitulation.
Gette feble , pendant trds«-long-tenis , passa , dans toute FEurope, pour un fait constant; et on n*en fut desabuse que plusieurs annees apf^ ce
^~*^ triste ivtoemcnt. Ce chevalier , ayant trouve le b'Omcdes. moyen , a force d argent y de se tirer des fers des infid^les, non-seulenient n'eat point de bonte de reparoitre a Make; mais il vint encore a bout de 8e faire d^diarger par le Conseil ^ de Taction qu on avoit intentee contre lui au sujel de sa lachetd ; soit que les seigneurs Ten crussent asses puni paries peines de la servitade , soit qua Tin* dignation qu on avoit con^ae de sa lacbete , fut afFoiblie par le nombre des annees.
Le bacha« apr^s avoir ravag^ Tisle, raae le chateau , et laisse par-tout des marques fiinesles de sa fareur , remit a la voile ; et , au lieu de te-« Air la route de Provence, comme le Grand-Maitre Tavoit toujours voulu faire croire, ce general alia droit a Tripoli. D'Omedes nen apprit la il^ouvelle qu avec beaucoup de confusion. Pour r^parer la feute que son enteteokent , et peut-etre son avarice lui avoit fait feire , il eut recours a Gabriel d'Aramon, ambassadeur de Henri 11, roi de France , a la Porte, et fort connu du bacha Sinam. Ce ministre toucha a Malte, en re* toumant a Constantinople , d ou il eioit revenu en France, vers la fin de lannee precedente: et le roi , son mattre, le renvoyant au Levant y ii passa par Malte : y ayant eu pratique, il assara le Grand-Maitre et le couvent de la bienveillaace de ce prince. II y avoit peu de jours que Sinam etoit parti de Tisle du Goze'^ et , dans vd entretien que le ministre Francis eut avec le Grand* Maitfe , il lui temoigna qu il etoit bien £lche de
netre pas arrive plutot a Malte; que peut-etre —— ses offices et sa mediation^ auprte du bacha, i>*omedes. nauroient pasete inutiles ala religion(i). « Vous Detes encore arriv^ assez tot , repartit d'Om^des;^ . tt et , pourvu que lea affaires dont vous etes ifchavg^ vous permetteut de passer a Tripoli , u nous serons trop heuraux , si , par la con3ide- « ration que les ministres de la Porte out pour tt la recommandation du roi, votre mattre , vous upouvez detourner Sinam de faire le siege de »cette place; et cest de quoi, ajouta d'Omedes, « je vous conjure, au nom de Jesus-Christ, et au « oom du roi , votre maitre , qui fait gloire de , « porter le tttre de roi Trfes-Chretien ».
Quelque press^ que fut d'Aramon de continuer son voyage , il crut qu il y avoit des occasions ou il etoit permis, k un ministre, de devtner, pour ainsi dire , les intentions de son maitre. Ainsi , connoissant combien le roi etoit affectionne k cet Ordre, et pour ne pas perdre un moment de terns, il se jetta dans un br^antin fort l^ger^ que lui fournit le Grand-Maitre, pritla route de Tripoli, et ordonna aux galores qui Favoient conduit a Malte, de le venir joindre devant le port de cette ville.
Le bacha , pour prendre langue , ^toit arriv6 a Tachiora, qui n'est ^loignee que de quatre lieues de Tripoli; et il avoit ete requ par laga
(i) Memoires du chevalier* de Villega^pnon , adresses k^ I'empereur Gharles-QuiQt^ N. Kicola'i, liy, I, ichap. iS.
198 HISTOIRE DB L'ORDBB
"~*—^ Moral , qui s etoit fait seigoeur de cc cantor.
uOmlou. C etoit un officier Turc, qui avoit succ^ck, dant ce petit £tat , a Airadio , dont nous utods deja parte. L arrivce de la flolle Ottomane , qu i) atvoit sollicitee, a ia Porte, ausshlneD que Dragut, lui donna ane joye sensible. II la tcmoigna av general de Soliniau, par «ne reception magnifiqiie, ct , sur-loot , par nn corps de cavalerie en bon etat, qoll lui presenia pour hii servir au si^dc Tripoli. Sinam , apres s etrc repose qoelques joors, depecka, vers cette ville, un Maure a cbeTal, et qui, en forme de kerautt, portoit un drapeao blanc. Ce Maure, setant avance jusques sur le liord du foss^ de la place, y planta une canoe, au bout dc laquelle il y avoit un papier atlaclie, sans adi:esse; et il cria qu*il reviendroit, lekndemain , en prendre la r^ponse.
Gaspardtle Vallier, de la langue d'Auvergne, et mareckal de FOrdre, commandoit alors dans )a )>lace. G etoit un ancien chevalier, qui avoit pass^ paries premieres charges de FOrdre, generalenient estime par sa valeur, et qu'on regardoit nenie coniu>e un sujet digne de par^'enir a la grandc-maUrise, si cette dignite venoit a vaquer; inais, par cette raison, moins agreable & dX)niedes , qui , coname la plupart des autres princes , ne voyoit pas de bon ceil celui qui auroit pu Ini succeder. C'etoit, peut-^tre, la raison qui Tavoit oblige a leloigiicr, sous le pr^texte bonorabie de 1 euvoyer comiuander dans Tripoli :
outre que le mai*ecfaai lui etoit ni^me devena
D&S CHEVALIERS DE )f ALTE. I99
odiewL par la liberie qail prenott^ dans le Goi^- "
nil J de comlMittre 9es avis , et de s*eppo8er, sans v^ovEDis. beattceup de menagement^, a. ses senlimeos. Ce |[oaverae«r envoya prendre le papier que le Maare avoti apporle ,. et , Fayant ouverl , il trouva que c*^toil an cartel qui contenott ces mots : « Rendea*vo«s a la misericorde da Grand- « Seigneur, qui m'a commands d« reduire cette « place en son obtissance : je vous laisseraj la litfbertd de vous cetirer oil vous voudrez, avec <« tous vos efFets , sinon je vous ferai passer par le ifii deT^p^e.
u Signi, SmAM , Bacha » .
Le mar^chal, de Tavis du Conseil, fit mcttre, en la place de ce papier, on autre^ oa, en forme de reponse, il avoit ^crit,^ de sa main, cea autres mots : ^ La gaude de Tripoli m^a et6 confiee «• par ma religion : je ne puis rendre cette place « qu a celoi seuiqui me seradesigne par leOraod-* •• Ikfaitre et le Conseil de TOrdre y et je fa defeu-> *< drai, contre tout autre , jusqu a la mort
« Signi, le Marechal Gaspard de Valuer » .
Le Mafipe etant revenu le lendemain , prit ce papier , et le porta au bacha , qui vit bien , par une reponse si ferme, qu'il ny auroit que la force des armes qui le pourroit rendre maitre de Tripoli; il s'avan^a aussitot , en bonne ordonnance , avec toute sa flii^tt^, debarqua ses^ troupes eC 90|i aptillerie, fit Feconnpitre la placp, et se
20O niSTOIRE DE LORDRE
— -" — mit en clat dcfl former le si^e. U ny avoit, d'Omlou. dans Tripoli , .pour toute garnison , que cette recrue de deux centd hommes, venus de Calabre> doDt nous avons parl^, environ de deux ceots Maures, allies de rOrdre,el qui, quoique Mahometans de religion, par aversion pour lesTurcs, servirent utilemeni les Chretiens. Tripoli, comme nous Tavons deja dit, n etoit gueres tenabler sur-tout contre une puissante armee, et fearoie d'une nombreuse artillerie; et, plus dune fois, les Grands-Maitres avoient prie Tempereur de la reprendre , ou de la faire fortifier, et la mettre en etat.de defense. Mais Charles- Quint, ponr sen cpargner les frais, avoit foujours r^pondu que, par un meme acte, il avoit inieod^, a l^rdre, Tripoli, Malte et le Goze; et que les chevaliers devoi^nt egalement d^fendre ces trois places , ou les rendre ; et qu'il ne reprendroit point Tripoli , si on ne lui remettoit, en memeterns, les isles de Malte et du Goze. Ce prince, aussi inleresse qu habile , ne leur avoit fait cetle r^ponse que parce qu il sqavoit bien que les che valiers, n ayant point d autre retraite que Malte, seroient obliges, pour sy maintenir, de rester a Tripoli. Ce fut effectivement cette consideration qjui les obligea de garder une si mauvaise place, que le peu de richesses de TOrdre n avoit pas m^we.permis de fortifier. Aussi le bacha , setant avance pour reconnoitre , Iui*meme , la ville, en revenant, se vanta , a quelques officiers, qui laccompagaoienty quelle ne lui couteroit qauu
DES CHEVALIERS DE MALTE. aoi
coup de main , et qu'il Temporteroit par esca*. — lade; mais il jugea autrement du chateau^ qui d^Omeoes., lui parut f ortifie par les boulevards ; et il resolut dattaquer la place de ce c6te-la.
Oa D avoit pas encore ouvert la traachee , lorsque d'Aramoa, cet ambassadeur de France , doQt nons venons de parler , arriva sur le brigantia da la religion. En approchant de la flotte, il salua le pavilion du Grand-Seigneur; et, parcequil avoit arbor^ celui de France , il lui fut repondu par toute lartillerie desL vaisseaux. II debarqiia ensuite; et, comme il nignorpit pas que y sans preens , on ne r^ussit gu^res dans leg negociations avec les ministres de la Porte , il ea envoya de magnifiques au bacha , pour le disposer a lui aocorder une audience favorable. II ne leut pas plutot obtenue , qu il se rendit a son quartier dans sa tente ; et il lui repr^senta que le roi , son mattre, honoroit dune affection toute particuli^re I'Ordre de Malte, etque cette com-* pagnie etant compos^e de la plus illustre no^ blesse de la Chretiente , dont une partie ^toient nesses sujets, il lui feroit un sensible plaisir de tourner ailleurs les armes du Grand -Seigneur; et que ce prince , le plus g^n^reux de son siecle , lui en temoigneroit sa reconnoissance par des presens, conformes a la dignit<§ et a la puissance dun. si grand roi. Le bacha, qui, pendant que Tambassadeur residoit a la Porte, avoit contracte, avec lui , quelque sorte de liaison , s'ouvrit a lui. n lui communiqua ses ordres, signes de la main
aoa BI8T0IRB ]>B LORDilB
' mAme dbi Grand •Seigtteiir, eC par leifwit ce
•'oJte. prinoe lui enjoignoil ej^prest^oMot de chaiier
ks Cbreliens de Tripoli ; et le badia , en adns--
sant la parole k ran&baMadenr^ ajouta <|tt11 y
alloil de sa t^te 4 de pas soivre ees ordrea.
D*Araaion , voyani bien que oe qu^il lui demandoit paasoit son pouvoir, voulul prendre ooag^ de lui : son desaein ^loit de ae rendre, avecle plus de diligence quil pourroit , k ConetamiM^ , pour f&clier dobtonir du Grand-Seigneur quil Toulul bien envoyer de nouveanx ordres ^ son general. Mai« Sinam, qui p<in^lra son desieia, el qui pr^vit que, par le cbangement d*ordre, ,on le priveroit de la gloire qu il esp^roit acquerir par cetle conquite , lui fit entendre qu*il ne pouvoit le laiMer partir avant la fin da si^e; et, •ant s arrAter au droit des gens , qu'il violoit si manifesCement, il fit enlever du brigantin qui Favoit apport^, et des deux galores qui T^toient venu joindre, tons leurs agris : a celte injustice prte , il le traita avec toute la considdratioD qui itoit due a sou caract^re. ,
Cependant on ou\rit la trancbee^ le canon fttt mis en batteric ; et , pour enipteber les chevaliers d en r^parer les eftets , le bacba avoit dis- . tribue toute son artillerie en trois batteries diffi^rentes, cbacune de douze pieces de plusieurs. grandeurs, qui tiroient tour-a-tour et sans reldcbe : en sortt* que , pendant qu on recbargeoit la batterie qui venoit de tirer, on mettoit le feu a une autre : ce qui entretenoit ce tonuerre sans
DES CHEVALIERS D£ MALTE. 2o3
JBtcrruptioD. Heureusement cc» batteries ^toienC
poinlees contre le bonlevard de Saint* Jacques, B'OHisn.
1 endroit ctu chftteau )e mieox fort ifi^ , et terrass^
par dedans ; en sorte qne ks^boulefa ne faisoient
qoe leur trou , et s'enfon^aient dans ta terrasse.
Les Turcs perdirent plusieurs jcmrs a cette atta-
que ; mais nn transfuge , ni k CaT^km en Pro-*
yence , avertit )e baeha qu il devoit changer ses
batteries de place. Ce malbeoreux s'^toit ^taMi|
depais )ang-tems, k Tripoli; sa religion etoit,
en quelque mani^re, la cause de sa fidelite :
mais, ay ant ete seduit par un commerce crimi-
net avec des femnies Maures, fl avoit secrette-
ment reoonc^ a la foi , embrass^ le Mabome-
tisnie ; et , aussi infideie a FQrdre qu a Dien , il
n ^toit reste a Tripoli que pour y servir dN^pion
a I'aga Moral, ce seigneur de Tachiora dont
nous venous de parler. Ge fut par son moyen
qn*il cut aeeSs aupr^s du bacha, et quit lui fit
Yohr que , s'il voutoil reussir dans son entreprise,
il falloit tourner ses batteries contre le bofrie-»
vard de SainCe^Barbe, dont la n^aqonnerie i^toit
sans liaisons , par le defaut de cinaent que le
tems aYoit consume. L avis du ren^at ayant ^te
suivi, on vit, en peu de jours, crouler )a mu--
raille : en vain le mar^cbal t&cha d*y supplier
par un retrancbement qu^il tra^a en de^a de la
br^he , et au^edfiois de la place : le feu conii*
Duel de Farlillerie, qui tiroit, jotir et nuit, sans
relache, contre le meme endroit, tuoit tous le§
enclaves qo'on employoit a cet cmvrage. Geux
ao4 HISTOIRE DE L'oEDRE
qui restoient, refus^rent opiniatrement de les D*OiuoEt. remplacer; et, quoiqu oo lea maltraitat a coups de batons, lis se couchoient a terre, et sy lais* soieat a^ommer, plutot que de se relever, et dc savaocer \en$ uii endroit oil ils croyoient rencontrer uue uiort inevitable.
Cette frayeur, par contagioo, passa des esdayes auxsoldats Calabrois, qui ne valoient gueres mieux. On avoit mis la plupart de ces paysans dans un petit fort, situ^ k Tentr^e du port, et quon appelloit le Chatelet : un frere servant d armes , appelle Desroches , y commandoit. Get officier, pleiu d attention sur tout ce qui se passoit dans sa place, demela, dans lair et les paroles de ces soldats , certain orgueil brutal et farouche qui iui fit soup^onner qu'il se tramoit quelque dangereux dessein. A force de perquisitions, ildecouvrit que ces Calabrois , peu accoutum^s au bruit de Fartillerie, et dans la crainte de se voir ensevelis sous les ruines de ce fort, ^toient ponvenus de semparer d'un bngantin, qui £toit dans le port , et de se sauver en Sicile. Pour empecher le gouverneur de les arreter, ou de les poursuivre , ils a voient resolu , avant que de s* embarquer, de placer, proche le magasin des poudres , une meche compass^e , qui , apres leur depart, y mit le feu , et qui fit sauter ce petit chateau. L officier, considerant qu il ^toit egalement dangereux de laisser voir qu il etoit instruit de leur conspiration et de la dissimuler, prit le parti d en donnei: secrettement pvis au naarechal ,
DE5 CHEVALIEBS D£ MALTE. !2o5
qui, sous diflferens pretextes , les tira du fdi^t, les " tins apr^s les autres; et, pour leur oter toute d^omedes. commuDication, on les dispersa, ^h differens endroits, parmi d autres compagnies , qu on croyoit plus fideles. Mais ce changement de poste n en apporta point dans les mauvais desseins de ces laches, et ne fit, pour ainsi dire, quetendre la scene de la conjuration. Chacun de ces malheu* reux infecta du poison de leur rebellion les autres soldats, et meme les habitans , qui se trou-» voient de garde avec eux. On pretend que cette ' sedition ^toit raemefomentee, secrettement^ pat quelques chevaliers Espagnols , ennemis du gouvemeur. Ge fut comroe une conspiration generale: ces Calabroiss excites par la peur, abandonn^ent leurspostes, et, setant r^unis, environnerent, Tispee a la main, leur commandant, ct le menacerent de le tuer, s'il ne determinoit le mar^chal, par nne prompte capitulation, a assurer leurs vies et Ipur Hberte.
Ce gouverneur, qui n'igiioroit pas les perils oit Yon est exposi6 pendant un si^ge; en bod Chretien, et en veritable religieux, sy pr^paroit actnellement, par la reception «hes Sacremens; et il ne fiausoit que de sortir^de la Sainte-Table , lorsque le capitdine Galabrois, le trouble et la concision sur le visage : » Seigneur, lui dit41 , en 4£ labordanty vos ennemis ne sont pas tons dans ' cr le camp des Tuties; cette place en renferme, u qui sont encore plus dangereux; et ce nest « qu'avec la douleur dans le coeur, que je viens
ao6 HISTOIRS DS L*01D1B
. « Tous appresdre que mcs aoldats , conire Irar
ft'Ottun. « serment, ont abandonn^ leur poste, et refu« « «ait de faire le service. » II ajouia qa avec des oris m^l^ de menaces, Ik demandoient quon capitul4t; et que, pour pr^venir un plus grand malheur, il craignoic bien quou n'y fut contraint.
Le mar6chal , dissimulaat sagemenC sou indignation , sortit sur le champ de 1 eglise : il se vit, en un instant, environn^ de ces mutins; et, comme, d*un air s^vj^re, il leur demandoit doii vient quils n^toient pas chacun k leurs postes, il reconnut ais^ment leur rebellion a leur d6font de respect. Tons , comme de concert , Tinter* rompirent, par des cris insolens : pour ne pas se commettre avec ces furieux , il se contenta de leur dire quil alloit assembler le CSonseil de guerre. II ne lent pas plus tM indiqu^, que tons les chevaliers et tons les officiers se rendirentaupr^ de lui. Pour lors, ne dissimulant plus sa douleur et sa colore, il s'^ria qu il avoit vecu un }Our de trop , et qu*il etoit bien malheureux que le canon ennemi Teut ^pargne , pour le rendre le plus triste t^moin de la rebellion et de la per* fidie de ses soldats : il demanda ensuite, aux chevaliers, leur sentiment*sur T^tat de la pla€e^(i). Le chevalier de Poissy, ou de Poissieu , de la langue de France, d^lara qu il avoit visits exao tement la briche; quelle n^^it point si grande
(i) N. Nicolaiy chap. 19.
DES giibvaliehs de malte. 207 ifUOB B*y put supplier par de bonk retraodiemens ; et que , pourvu que les soldats ren- d^Om^ou. lr&8seBl dans leur devoir, et reprissent courage, on ^ic enoore assez fort pour repousser Teanemi.
Mais un chevalier Espagnol , appeU6 Enrera (1), et qui faisoit ]a fonction de trdsorier , lui «dressant la parole : « Je ne suis pas surpris , ditil ^ que vous opiniez pour une plus longue r6distance dans une si mauvaise place , vous qui ^es Fran<;ais, et dout le roi tient actuellement un ambassadeur dans le camp ennemi. Vous sqsiyet bien que, quand nous aurons ^t^ emportds d'assaut, vous n aui^es rien a crainikv pour voire vie et votre liberty ; mais notre sort sera Ineo diHRh^nt : sujets de lempereur, ennemi irr^conciliable des infideles, nous ne devoss attendre aucun quartier de ces bariiares, 81 nous ne pr^venons lassaut et notre perte par par une prompte capitulation ; et c est a quoi , ajottta-i*il, je conclus pour le salut de mes coflspalmiotes et de mes camarades » . B autres ofBciers, avant quon prtt un parti si d<k:isif , proposirentquonenvoyat un chevalier des plus andeiis^ el plein d'cxp^ience^ pour visiter la hr^che eC en faare son rapport an GonseiL Le laareehal depteha , en m£me4ems , le ocMUDMindeur C2o|Ner aun mutins, pour leur faire part de
, et pour les exhorter, en at-
(1) M^molres de Villrgagnon.
3o8 HISTOIRE DE l'ORDEE
" tendant la decision du Conseil, a retournercha-
«>*OiiEi>M. cun a leurs posies.
Copier, pour les y determiner, lear ofint, de la part du marshal , de donbler leor paye. U les assuraquon alloit visiter la br^che; et que, sur le rapport qui en seroit fait , le Conseil prendroit un parti qui pourvoyeroit a leur salat. Mais 11 leur representa , en m^tne-tems , que , par leor desertion, ils s exposoient, a vant qu on eut le terns de traiter, a 6tre surpris , et forces par les Turcs; et que, pour en obtenir une capitulation avantageuse , il falloit qu ils parussent tous , cbacun dans leur poste , avec une contenance ferme, et en ^tat de fisiire partager le peril anx infideles.
Ges raisonsdu commandeur^ melees a propos de tendres pri^res et de gen^reux reproches , feisoient impression sur I'esprit de ces mutins ; mais Errera, leur ay ant fait insinoer que, par toutes ces promesses, on ne cberchoit qu 4 les amuser, et que le mar^chal, homme entet^, se feroit plut6( tuer sur la briche , que d entrer en negociation , ils rejett^rent, avec de grands cris, toates les propositions du commandeur. Bar un e&et bien extraordinaire , le courage d^tennin^ du martefaal , et leur propre lachete les tfEermireQt egalement dans leur rebellion ; et peut-dtre qu ils eussent Mi plus aises a gagner, s'ils eossent era leur goaverneur moins capable de prendre ua parti extreme. Ils protestdrent qu^s ne se separeroient point qu apres la visile de la brecfae , et qulls ne se fieroient meme de ce rapport qa a ua
DES CHEVAIIIEBS DE MAtTK* !209
Espagnbl; en sorte que , pour les contenter, il
fallut y envoyer un vieux soldat de leur cabale, d'Ombdes. appelle Gu^vare. Ge soldat , apr^s avoir visite la brfeche, rapporta quelle etoit aisee a forcer, et de difficile defense ; que , si les Turcs , comme on n en devoit pas dou ter, continuoient leur batterie, ce qui restoit sur pied des murailles, de ce c6te-la, ne dureroit pas jusqu*a la nuit; que les retranchemens, proposes par le chevalier de Poissy, etoientdune execution presqu impossible , et ne scTviroient qu a y faire perir inutilement un grand nombrede gens de bien. Sur son rapport, ajust6 a la prevention des mutins , ils entr^rent dans une nouvelle fiireur, et menacerent hautement, si on n'arboroit le drapeau blanc , de faire , eux** mgmes, la capitulation, et dmtroduire les infideles dans la place.
Le marechal , se trouvant sans soldats et sans autorite, remit la decision de cette affaire a la deliberation du Gonseil. Quoique presque tons les officiers detestassent Tinfame desertion de leurs soldats , cependant , aprds de serieuses reflexions sur la foiblesse de la place, la r^volte ouverte de la garnison , et le d6faut de secours , du c6t6 de Malte , on convint qu'il falloit ceder a ' la necessity; et un servant d'armes eut otdre d arborer le signal funeste de la composition. K \ la vue de ce drapeau , Sinam fit cesser la batte- ' rie \ deux officiers Turcs sortirent de la tranch^e, avancerent au pied de la brfeche , et dirent que le gouverneur pouvoit envoyfer des deputes pour
210 ■ISTOIRB DE LORDIE
— trailer. Les rebelles , plus mattres dans la place
n'OMiDM. que le gouverneur , d^dar&rent qu ils ne souffriroient point qu^on charg[e&t de cette n^ociatjoD aucun chevalier Fran^ais;etiIsnomiD^nt,euxmimes y le Gommandant Fuster Majorqnin et Gu^vare , les protecteurs secrets de la r^bellioD. Ges d^put^s y ^tant arrive au camp des Tores, et admis k laudieDce da bacha , lui dirent qu on £toit dispose k lui remettre la ville et le cfaiteau de Tripoli , k condition qu'il conserveroit la vie * et la liberie au gouverneur, aux chevaliers ^ k )a garnison et k tous les habitans; quil leur seroit permis d'emporter leui% efFets ^ et qii*il leur fou^ niroit des vaisseaux pour les transporter a Maite ou en Sicile. Sinam,d'abord, ne parut pas s Eloigner de cette proposition ; mais , apris leur avoir reproch^ la t^m^rit^ qu*ils avoient eue^ disoit-il, detenir^ dans une place si foible, contre une ar** m^e royale, il d^Iara quil n*entendroit a aocun ' traits , k moins qu an prealable , et pour condition pr^liminaire, les chevaliers^ qui ^toient dans Tripoli y ne sengageassent k d^dommager le Grand - Seigneur des frais de cette guerre. Les d^put^, lui ayant rejH^sentii que cef article passoitleurspouvoirs^il les cong^diabrusquement, en les mena<;ant de les feiire tous passer an fil <le F^p^e. Comme ils sortoient de sa tente , ils rencontr^rent Dragot , qui ^ s'^nt inform^ du suec^ de la D^gociation , apprit, avec surprise, que le bacha Teut rompue. Ce corsaire, fcignant d'etre ffich^ de la rigueur qa*il tenoit aux assie-
OES QHfiVALlERS Dfe MALTE. 211
pA, 1^ pria de difS^rer leur dispart ju8qii*ft ce ' " '' ' qu'il ehx etitretetiu , un momeist , le g^n^Ml. U h^omiltM. eotra aiig8it6t dati« m tente ) et il lui repr^senta qti'^n prolongeant l6 si^ge , il hdzal*di^t*oit le ludchs de son entreprise ; qu il pouvoit ve^ir dil secouri AufL fltti^g^s ; que le d^s^dpoir mettle d'dbtenir utie capitulation raidotiUable ^ tieddroit liea aux chevaliers d'uu fioUvedu i^cbUts; quits en deviendroient plus intr^pides ; d allien rs que, quelque cdnfialice qu'il eAt en Sdti ilrtillerie , il ne pouvoit ruiner te qui r^stoit snf pied des murailles et des fortificatidUd ^ sans laisser , par leg brdches qu'il ferdit 4 autaut de pories duvertes aux troupes de la religion pour y entl*et*^ ^vflttt qu'il^eCit le loisir de les r^pai^ef*, sUNtout ddus uue saison oil il ne pdUrrdit pas tenii* la lltet*. II ajduta qu'en habile hdtnm^, il devoit toUserire, de bonne grille ^ k la capituUtion ^ et se r^^rver, quand il serdit mattre de la place ^ de doliuer ^ au traitii ^ des explicdtions doufortnes k ses in-'
Jjebacha goikik, iatis peine, leb edfl^eils p^.t&Aii du cofsuire: il fit rappeller les d^j^dtes, et llleUlr ditqtt'll acciifdoit, k la prii^re deDragut ^dequ'il dVdltrefusd k tdUte autre consideration. Le ttAiti Alt arrets ) et le bacha en jura TobserVation pai" la t6te de son seigneur^ set*nient qui passdit pdUr inTiDlflble pai'Mi led Turcs. Lot*sque ces d^^Ut^tl prirent coug^ de lui pouf- porter la capitulation au gouverneur^ 11 leur dit qnil ^toit k prdpos qtt*ll pftt aenfUtee atee lui poUr donrenir du
213 HJSTOIRE DE L ORDRE
nombre de« vaisseaux dc transport , dont il an* d'Omkou. roit besoin , et ausBi de )a surety qu il dooDeroit pour leur retour ; et qu il euverroit, pour cela,en otage, dans la ville, un des principaux offiders de son armee.
A peine ces deputes etoient rentrcs dans la place, que cet ofKcier se presenta a la porte. II Alt aussit&t introduit; le marshal avoit convoqu^ le Conseil de guerre a ce sujet , et pour entendre la lecture de la capitulation. On yexainina sil convenoit, a un gouvemeur, de sortir seul de sa place , et sans etre a la tete de sa garnison ; mais la mutinerie de la garnison rendoit toute deliberation inutile ; et ceux qui fomeotoient secrettement la rebellion, et qui craignoient que le gouverneur ne reprit son autorit^ , soutinrent que, le traite etant sign^ , lemarechal ne devoit pas faire difficulte de conferer avec le bacha ; qu il y auroit meme de Timpnidence a laisser voir qu on se defioit de sa parole; dautant plus que la garnison et les haoitans, ne pouvant reiourner a Malte, ou passer en Sicile que snr les vaisseaux qull fourniroit, on ^toit oblige de s'abandonner enti^rementa sa foi. Tons conclurent que, pour lui marqucr une parfaite confiance, il falloit meme que le marechal lui remenat son otage ; et ces rebelles n etoient pas faches d eprouver , par la conduite que le bacba tiendroit avec le marechal , ce quils en devoient attendre eux-meme^.
II n etoit gueres dans les regies qu une garnison
DES CHEVALIERS DE MALTE. 2l3
djsposat ainsi dela personne deson gouverneur;
mais on a deja pu remarquer que , depiiis la re- d'Omedes. volte declaree des soldats, et foment^e secrettement par quelques chevaliers Espagnols, le marechalavoit vu disparoitre la dig^nite du commaDdenlent, et le merite de Tobeissaace. Ces mutiiis neurent pas pltit6t appris que le bacha demandoit a couferer avec le gouverneur, que, dans la crainte que la capitulation ne se rompit , ils le forcerent , par des cris insolens , a sortir de la place. Ainsi ii se. rendit au camp , suivi du seul chevalier de Montfort, son ami, qui ne le voulut jamais abandonner, et de cet officier Turcquoa lui avoit envoye pour otage. Comme ils etoient pres du qu artier-general, cet officier, sous pretexte d'avertir Sinam de Tarrivee du gouverneur, prit lesdevants , et lui dit , en peu de mots, quiL avoit trouve les soldats et les habitans dans une extreme consternation ; qu il croyoit meme y avoir demel^ de la division; et quil pouvoit compter qu'ii etoit maitre d'imposer la loi au gouverneur.
Le bacha protita de cet avis ; et , a Tabord du marechal, prenant cet air de hauteur, et eet orgueil si ordinaire a cesbarbares dans les bons succes, il lui demanda s'il apportoit Targent quil avoit exige pour le dedommagement des frais de la. guerre. 'Le marechal, sans sebranler, lui repondit froidement , qu il s en tenoit a la capitulation , a sa parole , et aux §ermens solemnels quil avoit faits de la garder inviolablement.
3l4 HISTOIHE DE l'OBDEB
~ *C*e8t bien h des chiena comme voub, r^partit
»*OiiBDii. ^^e furieui^ bacha, quon doit tenir $a parole; « voua et VQS perfidea camaradea, qui , tenant la « vie, au ai^e de Rhodea, de la cl^iiieDce aeule du « Oraod-Seigaeur, et quil ne vpua avoit mdme M accords , contra Fa via de aon Conaeil , que sur «la parole que votra Orand-Maitre lui donna, tt que rOrdre a*abatiendroit, k lavenir, de pirater tt dana aea mera , et de raapecter par-tout aon patf villoB : au prejudice de ce trait^, et par une inu gratitude odieuae , voua n*avez paa ^t^ plutot » ^tablia 4 Malte, que voua aves repria votre antt ciet\ metier de coraairea n .
Le mar^chal , qui aouffiroit ifnpatiemment un ai iujuate reproche, lui rdpartit que Toriginal de la capitulation , aign^e de la main m6me de So- . liman , ^toit conaerv^ k Malte ; qu on n^ trouvereit rien de aemblable; et que, pour justifierce quil avan^oit, il ^toit prAt k le faire venir de Make. II ajouta que, a'il ae r^pentoit du traite qu il avoit fait avec lea d^put^a de Tripoli , il n y avoit qu a le d^chirer ; et que le aort dea amies d^cideroit, ensuito, anquel dea deui( partis cette place reateroit. Le bacha , irrit^ d'une r^ponse si eeurageuae, ordonna quon le d^armat, quil Alt charge de fera, et conduit aur aa galore. Le mareohal, toujoura ferme et constant, ae touiv nant vera le chevalier de Montfort : « Mon fr^re, u lui dit-il , ai on vous permet de rentrer dans la ft place, ditea, de nia part, a mon lieutenant, et «t au commandeur Gopif r, qu ils ne me comptent
DES CHEVALIERS DE MALTE. 2l5
* plus au nombre des vivans , et que , du surplus , — — « ils se cotnportent suivant leur devoir, et ce que D'OniDcs. « rhonueur exige d'eux, en cette occasion » • Apr^s qu*il fut sorti de la tente du bacha, ce g^n^ral cong^dia Montfort , et lui permit de rentrer dans la place ,> a la charge de dire aux chevaliers qui y etoient rest^s, que, si on ne lui envoyoit inoessamment largent qu'il avoit demands , il 6(^auroit bien en faire de leurs personnes , de la g[arnison et des habitans , et qu il les feroit tous vendre pour esclaves. Montfort, ayant rapport^, dans la place, de si tristes nouvelles, excita, parmi les chevaliers, une indignation gen^rale; tous jurirent , au prix de leur sang ^ de venger Finjure faite a leur commandant. On ne parla plus de capitulation ; et , apr^ s etre embrasses , ils convinrent de se defendre jusqua I'extr^mit^, de mourir tous ensemble , et de s ensevelir sous les ruines de la place. lis tach^rent d mspirer les memes sentimens k la garnison ; mais ils n a-* voient pas affaire a des soldats ; ce n'^toient pas m^me des hommes. Ces mis^ables , insensibles a tout ce qu on leur repr^sentoit pour exciter leur ressentiment, n y repondoient, comme des femmes, que par leurs larmes, ou par un morne silence. Pri^res, remontrances , reproches, les coups memes , rien ne les put r^soudre k reprendre leurs armes. Dans une desertion si g^n^rale; le Conseil , considerant qu'ils ne valoient pas la peine qu on s'obstinat , pi js long-tems, a une defense inutile pour conserver la liberty de ces re-
2l6 IIISTOIBK DE L*ORDBE
~ belles, rcsolut de les abaDdonnera leur malheu-
D Omcdes. reux sort, et de les laisser en proye au bacha pour prix de la liberie des autres. On renvoya Montfort, a ce general , pour lui dire qu il etoit impossible aux chevaliers de lui fournir la somme qu il demandoit; qu'il ne trouveroit point cet argent dans toute la place ; mais qu on lui ouvriroit les portes, pourvu quil en laissat sortir seulement trois cents hommes en pleine liberty , et qui seroient indiques et choisis par le Conscil. Avant que Montfort partit pour faire cette nouvelle proposition , le Conseil , qui etoit bien instruit que le bacha ne feroit aucun quarlier aux Maures , qui, quoique Mahometans , avoient servi la reli* gion avec beaucoup de courage et de fidelite, apr^ les en avoir recompenses suivant que la conjoncture le permettoit, les exhorta a se retirer ou a Tunis , ou a la Goulette ; et , pour assurer leur retraite, et empecher quils ne tombassent entrc les mains des Turcs , on leur donna tous leschevaux qui ^toient dans la place; et ils sortirent par la porte de Saint-Geoi^es.
Plusieurs de ces Maures, qui, depuis longtems, etoient a la solde des chevaliers, ne purent se rcsoudre a les abandonner dans cette extremite , et protesterent qu ils vouloient suivre leur fortune. Les autres prirent le parti quon leur offroit; mais il y en eut quelques-uns qui eurent le malheur, avant que Montfort fut revenu au camp, d'etre surpris et arretes dans leur retraite. On les amena au bacha : il apprit que
les chevaliers etoient resolus de se defendreius- '
Jeak
qu a rextremite , et , quand ils ne pourroient plus D'CNtoEs. lenir, de faire sauter tojates les fortifications^ et de faire perir , avec eux , leurs impitoyables ennemis.
Le bacha , effraye d une resolution qui ne lui laisseroit, pour tout fruit de sa conquete, quun monceau de cendres , fut ravi de voir revenir Montfort: il le.regut bien; et, apres Tavoir entendu 9 il lui laissa esperer qu il laisseroit , au moins, la liberty a deux cents des assieges. II en-* voya, ensuite, querir le marechal , pour terminer, avec lui , cette affaire. Avant que de Tintroduire dans sa tente, on en fit sortir Montfort; et, quand ce {jouverneur fut en sa presence: «La nuit, lui tt dit-il , vous a-t-elle porte conseil, et etes-vous « dispose a me payer la somme que je vous de- '
« mande si justement? — J ai perdu, lui repondit "le marechal, mon autorite, dans Tripoli, avec " la liberte que vous m avez ravie : c est a d'autres «que vous devez, a present, vous adresser; et, w|suppose meme que mes confreres eussent en- « core quelque deference pour mOn sentiment , « je ne serai jamais d avis qu on traite a d'autres « conditions qu a celles dont vous etes , vous »meme, convenu : du surplus, voila ma tete "dont vous.pouvez disposer, comme vous avez " fait de ma liberte ».
Le bacha lira a 1 ecart Dragut, et Taga Morat ; et, ayant confere, tout bas, avec eux, et apparent ment dans la crainte de trouver la meme
3l8 HISTOIRK DB L*ORDBE
fiennet^ dans les chevaliers que dans Ic marshal, o'Ombdm. il se rapprocha du mar^chal ; et , lui tendant la main, en signe de paix : <( Qu il ne soit plus parle, «entre nous, lui dit*il, de nouvelles conditioDs; « je ratifie les premieres, et je souscris a la liberty tf de tous les Chretiens qui se trouveront dans « Tripoli. Cest de quoi vous pouvez, vous^m^me, « aller assurer vos camarades, et les faire sortir, « avec la ^rnison , de la place ».
Mais le marechal , qui se d^fioit de ce changement da conduite , et qui apprehendoit que cette facility a vcnir aux premieres conditions ne cach&t quelque nouvelle perfidie , se dispensa de porter cette parole , sur ce que ses chaines avoient fait cesser son emploi et son autorite ; et , k son refus , le bacha y envoya <%t officier Turc, qui, en qualite d'6tage, ^toit deja entre dans la place. II y fut re^u , par les mutins , avec autant d'empressement que d'inqui^tude : ils Fenvironn^rent aussit6t ; et, sans le conduire au Conseil , ils le press^rent de declarer le sujet de sa commission. Get officier leur dit que son general lavoit envoys pour leur dire qu en execution du traite, il accorderoit une enti^re liberty a tous ceux qui sortiroient promptement de la place ; qu il leur fourniroit des vaisseaux pour les traasporter a Make ; qu il n exigeoit des soldats, pour toute condition, sinon qu'ils laiss4ssent, dans la place, leurs Enseignes et leurs armes. Ce discours Ait re<;u , par ces deserteurs , avec de grands cris de joye ; et, comme il y avoit
iijk quelqiies jours que ees laches s^^tdient de- '-r
faite de leurs armes , eomme d un ^rd^au i«u- i^oniDM. tile , ^an^ attapdre m le3 ordres du CoqsqU , w la retour du ebevalier de Montfort, et dans la eraiote que le moindre r^tardemept u apportat quelqu^ obaogement daas la veloat^ du bacha« trouvant Im portes d^ la ville fermt^s , ils sorti* reat , en foule, p^r les br^obes ; et le^ f^mmes et les enfa»9 , a leur e^emple , ae ppecipiioieot par lea mdmes ouvertures, tes chevaliers , abaqdoa* ues de tout le moad^ , furent ^duits, a la fin, a prendre la meme route ; les uns et les autres se rallierent a^ pied des murailies; et, comme ils prenoient le chemin du eamp, Morat Aga, a la tete de sa cavalerie Maure, les iuvestit ; et , sans distinction de rapg ou de condition , d'age.et de se» , apr^s les avoir depouilles , on lea cbargea de fers , et on les fit eselaves.
De toua les Maltois, il ny eut que Desroches, ce frere*servant qui conamandoit dans le chatelet, qui vouliit faire son sort lui-mSme, et qui , par sa fermete^et son courage, s^ut conserver sa liberty. H piaiiquQit au bacha d etre maitre de ce petit fort qui commandoit sur le port,«t qui eu ^toit comme la clef. Lagent de ce general tenia Desroche^ par dea promessea magnifiques, et tacha de Fintimider, en meme-te'ms, par des menaces de la mort, ou dun esolavage perpetual. Le frdre^ervant , quoiqu'il n e6t que trente hommes avec lui , fut egalement insensible aux unes et aux autres. Le Turc fut oblige de dresser
^ 220 HISTOIRK DE L01\DRE
' ' une baltcrie centre cette tour : on Teut htent6t
i»*Omcdcs. foudroyde. Desroches , ne pouvant plus y tenir, se prevalut des ten^bres de la nuit , se jetta , avec sa petite troupe, dans une barque, sortit du port , et (^ajjna ia haute mer : d autres disent qu il se retira secrettement sur les f^aldres de Tambassadeur de France , qui lui servirent d asyle.
Ce ministre ne vit qu avec une sensible douleur la perte de Tripoli , et Tindigne traitement que ces barbares faisoient aux chevaliers. Aux premidres nouvelles qu*il en eut, il courut a Tendroit oii on les avoit arr^t^s; il les trouva charges de chatnes, a demi-nuds, couches a terre , et exposes aux insultes de cette milice insolentc. II les aborda en des termels convenables a leur courage et a leur vertu ; et ii les assura qu ii alloit travailler a leur l^)ert^. II se rendit, aussitot, a la tente du baclia, et il lui repr^ senta, dabord, avec beaucoup de force, que, par une injustice si criante , il alloit se deshono* rer a la face de lunivers ; et que le roi , son maitre, et les autres souverains de la Chr^tiente, interesses dans le traitement indite qu il faisoit a des chevaliers, la plupart leur^s sujets, ou sen feroient faire justice par Soliman , ou , a son refus, useroient de represailles suf^tous les officiers Tares qui tomberoient entre leurs mains. Le bacha lui repondit fi^rement, quil ne devoit rendre compte de sa conduite qu'a son maitre, et qu il etoit bien assure que ce prince ne trouve*
roit pas mauvais quil eut manque de parole k des corsafires , qui , par une honteuse avidity du d*Ouede«< gain, avoient viole, avec autant dlngratitude , la promesse qu ils lui avoient faite , a la prise de Rhodes^ de ne plus troubler, par leurs pirateries, le commerce de $es sujets; qu en vain le gouverneur de Tripoli avoit tache d echapper a de si justes reproches , sous pretexte que , dans la ca-* pitulaiion, il netoit fait aucune mention de cette promesse : « Comme si, dit-il a d'Aramon , ucent mille honunes, qui etoient a ce siege, «nen eussent pas ete temoins, et meme que la « d-marche, si humiliante pour le Grand -Sei- "gneur , de setre abaisse jusqua se plaindre, en «difFerentes occasions, de leur manque de pa- »
<* role , ne fut pas au-dessus de toutes les preuves »par ^crit ').
L'habile ambassadeur ne lui contesta rien r sc reofermant dans la voye dlnsinuation , et a force de prie^es et de presens , il en obtint , peu a peu , la liberte du marechal , et des plus anciens chevaliers Franqais; et, pour faire voir quil pretendoit observer exactement le second traite, ou, pour mieux dire, les promesses qii'il avoit faites a Montfort, il consentit que deux ceats personnes , parmi ceux qui etoient arrdt^, jouissent encore de la liberte. Mais , par une nouvelle sup^rcherie, il les choisit lui-m£me, cofliine il avoit fait au Qoze, parmi les plus vieux et les plus pauvres des habitans. II retiht
a2a HiSTOiRfi DK l'okdhs
tout le reste dans k« fers, avec lous lea ehe? aliert »*OMtott. Edpagnols ou Italieos , sujeto de leinpereur , et quelque8 jeooes chetaliers Franqals*
Gette eMoeptioQ donna beaucoup d*itiqiikHttd4 k lambaMadeur. II pr^vit^ avec dool^r, qiM cette jeunesse aimable ailoit Atre exposie k plus d une Borte de perils , et d autant plus dangereai , qa*ils seroient assaMOnn^s de ilioUesse ex de plaislrs. Pour les en pr^rver ^ il les racketa de ton propre argent ; et^ k IVgard des chevaliers qui ^toient sujets de Temperenr , qnoiqde ee prince ftit alore en guerre avec son mallfe^ irs'enga^iea, en ^change ^ de rendre an bacha ^ et de cdndttire, lui-m^aae, k Constuntinople , trente Turcs de bonne famille ^ qui stolen! actuellemeti t eaclava k Make. II en prlt ensuite la route avec la ootifiance dy £tre re^u, par le Grand-Maltre, cottme le lib^rateor de ses fr^res ; il y arrivd le 23 aoiit, sur le soir. Ce ministre, en s'embarqnatit sur ces gal^ret , s ^toit iait pr^c^der par une baique qui portoit , de sa part , Une lettre an Grand- Maltre, ou il lui donnoit avis de tout oequi ft'titoit pass^ dans la perte de Tripoli. D'Om^des fat constern^ de cette nouvelle; et ce qui hti causoit encore plus droqui^tude que de douletff, cest qnil craignoit qu*on ne lui attribtfAt UM perte si considerable. II n^ignotoh pas qu*il y avoit d6)k du tems quon s'<hoit plaint, datis le convent, qn'au lieu de faire tr^vdiller auA fdl'tificatiods de cette place , il ddtourtioit , M pi^flt de ses neveux , les deniers qui y avoient ^t^ des-
DES CHBVALICRS Dfi MALTE. d2i3
tinds. lia perte de Tripoli poavoit faire r^vivre ces plaitites ^ qui auroient pn produire tin s^T^re **OBf£oBtf: exameo de sa conduite ^ et pea^6tre sa d^odi-» tioD. Pour se tirer d une 9i f&cheuse' situation , il resolut de rendre la conduite de Fambasdadeur de France suspecte , et de resetter; ifiir ce minietre et sur le m^r^chal ^ la perte de oette place. Dans ce dessein , ii fit appeller quelques chevaliers qui lui ^oient le plus ^troitement attaches; et, les ayant cotaiduits dans son cabinet, il letlr fit part de la lettre qu'il venoit de recetoir de d'Aramon. D abord il ne leur laissa voir que la douleur que lai causoit une perte aussi considerable; et, comme s'il n eut voulu en rejetter la faut^ qu6 sur lui-meme, il leur avoua, aved une feiute confusfon , qu i! ne se ponvoit pardoi^ner Vittk*prudence 'qu'il avoit eue davoir engag;^ d'At*a* mon a jpasser en Afrique , et de s'^tre coufi^ a tin ministre ^(ranger, dont il ne pofivoit pas ignorer que le mattre avoit une ^troite alliance avec le Grand-Seigneur; que cet ambassadeur , honime dun g^nie souple et adroit, et de la meme nation que le mar^cbal , »^toit empar^ de toute sa confiance , sous pr^texte de d'int^ resser a la conservation de Tripoli; que, vrais^mblablemetat , i! lui en avoit , ensuite , etaget^ la foiblesse , et les forces du bacba; et que, par se* artifices , il Favoit insensibtement conduit dans un labyrintfae de ti^gociations, qui ne setdient, 4 la fin , terminus ^ue par une honfeusre capi-^ tulation.
2^4 HISTOIRE DE .L'ORDBE
~ Les creatures du Grand-Maitre , en courtisans
»*Omldu. serviles,et sans examiner ce quil pouvoity avoir de faux dans une reiation qui ne rouloit que sur des conjectures, d^testdrent haulement la pretendue perfidie de Tambassadeur. Chacun , a sa maniere, se fit un m^rile de fortifier ces raisonoeniens values par de nouveaux prejug^es aussi mal fondcs ; les uns disoient que ce ministre n auroit pas differe Texecution des ordres de son maitr^, et iutcrrompu si volontiers le cours de sou voyage a la Porte , s'il n'avoit cru lui £tre plus utile a Tripoli qu a Constantinople ; d'aatres ajoutoient que , dans le besoin pressant que le roi de France avoit de la flotte et des forces du bacha , pour les opposer a cellcs de Charles*- Quint , son ambaseadeur, pour les pouv6ir faire passer plutot en Provence aux depens de la re— ligion , avoit accelerc la capitulation de la place ; que le mar^chal etoit inexcusable de Tavoir conclue sans la participation du Grand- Maitre et du Conseil ; et on convint qull falloit lui faire incessamment son proems : mais, pour se debarrasser d'un temoin aussi incommode que Fambassadeur , on resolut , avant que de commencer la procedure, de le laisser partir. Cependant , pour le rendre suspect, et comme si on se iut mefie de lui , a son abord devant le port , le Grand-Maitre, sous pr^texte de Iheure indue ^ d^fendit quon levat la chatne, fit doubler la garde du chateau , et prit les memes precautions qu en tems de guerre , et comme si Tennemi fut
revenu dans Tisle, et bull eut ^t^ aux portea de — — —
11 Jean
la place. dOmkom,
Le lendemain , les confidens du Grand-Maitre, (ie concert ayec lui, repandirent des bruits gourds,quoique sans nom d auteur : que Tripoli n ^toit tomb^e si promptement en la puissance des Tares que par Fintelligence secrette de Tambas-sadeur avec le bacha , et par la foiblesse du marechal y qui s'^toit abandonh^ aux perfides conseils de d*Aramon. C^toit de ces nouvelles qui ne se disent qu a Toreille , et quon ne confie qu & ses amis intimes , mais qui , a force d'etre communiqu^es sous le secret, deviennent bient6t publiques. Ces bruits , grossis par differentes con* jectures que chacun y ajoutoit, suivant Fintention du Grand- Mattre, pass^rent, en pen de terns , dans toutes les auberges; et des chevaliers , au peuple : par cet artifice, d'Aramon , sans s'en appercevoir, devint, tout-dun-coup, I'objet de Tex^cration publique.
Le Grand -Maitre n'en demeura pas Id; et, pour le rendre aussi odieux dans toute la Chr^tient^ quli letoit a Malte , il engagea ceux de sa cabale d ecrire secrettement aux chevaliers qui etoient en Europe et dans leurs connmanderies, que rarabassadeur de France avoit trahi la religion , et livre Tripoli aux infid^les ;^ et que , san8 les sages precautions qu avoit prises le Grand- Maitre, il auroit tent^ de semparer du chateau Saint-Ange , et d y introduire les Turcs. Ces bruits se repandirent , en peu de terns , dans toute la 4. >5
326 niSTOIRE DE l'oRDRE
Chr^tiente , et y firent beaacoup dHmpression. to'OMKou. Ceux quon publioit a Malte avec tant de malignity , parvinreni , a la fin , ]U8qu*4 d'Aramon. On De peut expriiuer avec quelle surprise il les apprit : il demanda aussitot audience ; elle lui iut assi^^ en plein Conseil. II y prit seance a c6t^ du Grand-Mattre ; et , trouvant indigne de son caracl^re de s abaisser k refuter tons ces faux bruits, il pria seulement d^Omedes, en lui adressant la parole, de se souvenir quil netoit pesse en Afrique que sur les instances r^it^rees qu il lui en avoit faites , et dans lesquelles , pour Ty determiner , il avoit fait entrer Fint^r^t de la religion Chr^tienne , et mdme Tafiection dont ie roi , son mattre , honoroit tout son Ordre. U ajouta que , depuis qull etoit arriv^ au camp ies Turcs , il n avoit rien oubli^ , soit pour engager le bacba k lever le siege , soit pour la d^tivrance des cbevaliers ; que Dieu lui avoit fait la grace de les ramener beureusement sur ses galores; et que , 8 etant engag^ de ramener, en ^change, autant de Turcs esclaves de la religion , il se flattoit que le Grand-Maitre les lui feroit remettre, pour qu il put d^gager sa parole avec honneur.
TjC Grand -Maitre lui r^pondit, en pen de mots , et avec un air extremement froid , qu on lui etoit bien oblig^ de ses soins ; mais qu a \^ gard des esclaves Turcs qu il demandoit , il n en ^toit pas le mattre; que c etoit aux chevaliers, qui les avoient pris , a en disposer , ou , sur leur fefiis , au mar^chal k en d^ommager le bacha.
D^Aramon auroit pu justement lui r^pliquer quil y avoit encore une voye plus courte, et j^^oltl^, meme plus juste, qui itoii de lui remettre les chevaliers Espagnols pour les rendre a Sinam ; mais il crut que , dans la disposition pr^sente des esprits , il ^toit inutile de vouloir faire sentir au Grand'Maltre son injustice , ni de s en plaindre : ainsi il sortit du port, pen de jours apr^s, et continua sa route vers Constantinople.
Son depart mit le Grand-Mattre en liberty de continuer Tex^cution de son projet : il tint secrettement plusieurs Conseils avec ses creatures. La perte du mar^chal y fut r^solue.'On convint que, pour Fint^r^ du Grand-Mattre, il etoit tenis de lui faire occuper , sur la sc^ne , la place que d' Aramon venoit de quitter ; mais comme , au sujet d une resolution prise en plein conseil de guerre, on ne pouvoit pas s^vir contre lui seal, d'Om^des, et ceux qui , de concert avec lui , Gonduisoient ce noir complot, jng^rent a propos de comprendre dans Taccusation les chevaliers qui avoient eu le plus de part a la capitulation. Ses ^missaires , r^pandus dans les auberges , disoient qu il ^toit honteux a TOrdre de soufiFrir une si grande Mcbet^ et une pgreille pr^arication : lui-m^me repr^sentoit , au Conseil, quoi-' qu'avec une douleur apparente, quon ne pouvoit pas , pour rhonneur de la religion , se dispenser de faire rendre compte au mar^chal, et aux autres chevaliers , des motifs qui les avoient determines ^ capituler : « Afm , disoit d'Omedes ,
Jeaw
pS filSTOlHG DE L*ORDRE
Mavec une feinte moderation, de les absoadre ft s'ils sont innocens , ou aussi de les punir, si on «avoit le chagrin de les trouver coupables».
Le Conseil, ne trouvant rien que dequitabic dans ceUe proposition , opina qn on instruiroit incessamment ie proems des accuses : on convint qui! falloit nommer trois chevaliers de trois lanffues difFerentes , pour faire les informations. Le Grand-Mattre n eut pas de peine a faire tomber cettc commission a ses creatures ; mais comme ces commissaires , en qualite de religieux, ne pouvoient pas connoitre dun crime capital, et oil il y alloit de la vie des accuses, il fut arrets qu on leur donneroit , pour assesseur et pour chef de la commission , un seculier, qui , apris Texamen et le rapport des commissaires, prononceroit sur la nature des peines que meritoit la faute des criminels. L'habite Grand-Mattre, sans parottre y prendre d autre interet que celui de la justice, indiqua, pour cet emploi , un officier Soulier de Tisle, appellc Augustin de Combe, dont il avoit fait la fortune, juge corrompu, et capable de tout faire pour de Targent. Il fit encore choisir , pour procureur de la commission , un autre seculier, Espagnol de naissance, qui n avoit d autre m^rite que celui de lui etre aveuglement devout. Par le choix de tous ces juges, d'Om^es se vit mattre de faire prendre a cette affaire le tour qui lui conviekidrbit.
Sur la requite du procureur d office, on commenqa par arreter le mar^chal et les, chevaliers
Faster, de Soufa, et Errera, qui avoient eu le — plus de part, quoique d une maniere differente , ,,'Omede«. a la capitulation. Comme la perte de cette place interessoit Teinpereur, par rapport a sa suzeranite, et que, dailleur^,* Tripoli couvroit, en quelque maniere, ses £tat& dltalie, les chevaliers , nes sujets de ce prince, pour lui faire leur cour, n eurent point de honte d'arreter, eux-memes', leur p^neral , parce qu'il etoit Francjais; on le jetta dans un cachot affreux , et oil le soleil navoit jamais penetre. Le Grand-Maitre,croyant sa perte infaillible, et quil navoit plus de me-r sures a garder, pour le priver de tout secours, defendit , sous de grieves peines, attendu lenormite du crime, et^qu'il s'agissoit de Imteret de rEtat,quaucun chevalier neut a soUiciter en sa faveur. Par une autre ordonnance, il fut pres- " crit aux commissaires de rejetter les ceruses de recusation qu'il pourroit alleguer contre les t^moins ; que , sans egard a la condition ou a la reputation des deposans, on admit, IndifFeremment, le temoignage de tous ceux qui se presenteroient, sans m6me les astreindre a subir la confrontation contre Taccus^. On; ne pouvoit pas prendre de mesures plus sures , pour perdre promptenient un innocent.
A la faveur de cette nouvelle jurisprudence , on vit parottre, parmi les t^moins que le procureur d'office admettoit, des scelerats averes, et des hommes noircis des plus grands crimes : tel etoit un certain Dominique Gabillan ^ Espa-
au moins , a n^admeCtre que le t^moignage de »*Ojiei>u. g[cns dont ils connussent la probite. Mais les chevaliers , devours au Grand-Maitre , lui r^pondirent froidement que cet examen regardoit le procureur d office ; qu ils n eioient preposes que pour recevoirsim piemen t leur temoignage ; qu'ils ^toient egalement disposes k entendre , a charge et a d^chai^e , ceux qu il voudroit produire. Ils ajout^rent qu ils lui donnoient , pour cela , huit jours , quoiqu'ils eussent accorde deux mois au procureur fiscal pour trouver ses temoins. Plus de soixante personnes , gens d une integrite reconnue y se present^rent dans un si petit espace de terns » et deposerent en faveur du marechal ; et, par leur temoignage, firent tomber la deposition des faux temoins. Enfin , sur le rapport des commissaires, et ensuite par le jugement du prevot , il fut prononc^, en plein Conseil , que, dans la perte de Tripoli, il ny etoitinterveau , de la part du marechal et des autres chevaliers , aucune sorte de trahison, ni d*intelligence avec les ennemis; que tout le malheur etoit provenu uniquement de la lachet^ des Calabrois ; qu a la verite, il n'y avoit point de constitutions imperiales, ni de lois qui decernassent, en pareil cas, des supplices contre un gouvemeur et des officiers ; mais que , par les statuts de TOrdre , on en devoit chasser tout gouverneur , qui , sans la permission expresse du Grand-Maitre et du Conseil , auroit abandonne une place dont on lui auroit confie la garde : en cons^uence de quoi
il^coDcluoit, par.un seul et meme jugement, a """j '"
ce /jue rhabit de la religion et la croix seroient d'Omedu. files au mar^chal , aux chevaliers de Soufa , d'Errera et Fuster , comme complices de la perte de Tripoli.
Le Grand-Maitre temoigna , par un geste de chagrin, qu'il napprouvoit pas ce jugement. II navoit fait compr^ndrcadans Taccusation leis chevaliers Espagnols , que pour eloigner le soup- ^on quil agit centre le seul marechal par une haine de nation; et il se flattoit quapr^s J'avoir fait perir, il ne manqueroit pas d occasions et de pretextes pour faire absoudre ses compatriotes. Ce jugement du prevot d^concertoit ses mesures; poury remedier, il representa au Conseil^ avec une feinte moderation et une retenue apparente, quil lui sembloit que le juge, pour finir une affaire aussi importante , avoit un pen trop precipitin ses differentes sentences; et qu il croyoit^ qu'iJ eut du raettre une grande difference, tant entre la faute de chaque criminel , que dans les diffi6|rentes peines dont on les devoit punir ; quil lui sembloit que , pour le present , on devoit s en tenir au jugement rendu contre le marechal , et surseoir celui des officiers, pour lespouvoir juger, chacun en particulier, et suivant la nature differente des crimes dont ils etoient convaincus.
Le juge, qui comprit que, par ce jugement commun qu il avoit rendu contre tons les accuses, il avoit offense le Grand-Mattre, malgre la sentence qu'il venoit de prononcer, sans pu-
a38 HisTOiBB DK l'ordbe
Villegagnon, ayaDt laiss^ passer quelques joun ii*Ojiu>u. sans que ce secretaire se fut mis en etat d executer les ordres du Conseil , lui en demanda la raison. Le secretaire, suivant ce que Ini avoit present le Grand- Mat tre, sexcusa sur la multitude de ses occupations; et, pour lamuser, lui promitde lui porter, au premier jour, cettelettre. Mais des seinaines enti^res s*ecouIerent saus qu on put la tirer de ses mains. Ces d^lais afiectes firent soupqonner, a Villegagnon, qu il se tramoit, de nouveau, quelque mauvais dessein; pour s'en ^claircir, il employa tous ses &oins,et mit en mouvement les chevaliers qui s'interessoient, comme lui, a la defense du marechal.
Enfin il decouvrit, a cequil rapporte lui-m^me, que le Grand -Mattre avoit eu des entretiens secrets avec le juge qui avoit foit le proces aux accuses ; qu il lui avoit rcproche qu'il eut ^t^ assez foible, sur les plaintes qui setoient elevees, contre lui, dans le Conseil, de se d^sister de sa commission; que le Grand *Maitre avoit ajoute qu il etoit assez puissant , malgr6 la cabale opposee , pour lui faire renvoyer la revision du meme proces; roais qu*il ne lui pardonneroit jamais, sil varioit, une seconde fois, dans son jugement; et que, pour s assurer de sa parole ^ ^ il vouloit qu il s obligeat a lui payer cinq cents ducats d'or, sil ne se conduisoit pas, dans toute la procedure , de la 'maniere qu il lui prescriroit. Ceux dont Villegagnon tenoit cet avis , ajoutoient que le juge , dans la crainte de perdre sa
charge avec la protection du Grand -Mattre , fit — toutes les promesses , et passa toutes les obliga* d'0m^de8« tions qii on exigea de iui ; que le Grand -Maitre , saisi de ces gages , Iui avoit remis un M^moire contenant des faits et articles, sur lesquels il de* voit interroger laccus^ ; et quil Iui ordonna, ensuite , si le marechal les nioit , ou s'il n y vouloit pas r^pondre, de Iui donner la^question; que, par la violence des tourmens, il en tir&t cet aveu : Qu'il n'avoit remis TripoK, aux Turcs, qu a la sollicitation de d'Aramon. On ajouta que le Grand-Mat tre avoit avoue, au juge, que , dans Tesperance de pouvoir envoyer cette confession au roi, il avoit differe sa r^ponse a Tenvoye'de ce prince ; et qu il n'avoit trouv^ que ce moycn de sortir, avec honneur, d une aiffaire ou la perte des accuses assuroit sa gloire, et meme sa di« gnite.
YiHegagnon ne nous apprend point de qui il tenoit la d^couverte de ce complot, soit qu'on leut engage au secret, soit peut-etre que cela vint du juge mSme, qui, n'osant pas prendre sur Iui , et sans la participation du Conseil , de faire donner la question a un des grands officiers de rOrdre , ne fut pas f^cbe que le bruit de ce complot en empechat Tex^cution , et Iui epar-* gnat, en meme- terns, une somme aussi conside-^ I rable qu'il setoit soumis, imprudemment , de payer au Grand-Maitre. Quoiqu'il en soit , Villei* gagnon y instruit d'un si afFreux complot , se rendit au Conseil , et demanda , au nom de Fen^
2Ao UISTOIRE DE LORDRE
"^T"" voy^ du roi , qu on lui remit la lettre qu il devoit j dOmcom porter a ce prince ; et il representaque, pour peu 1 quil difE^rat a partir, la mer, par la rigueur de la saison, ne seroit plus n^vig[able. « dependant, u ajouta Yillegagnon, si le Conseil avoit change u de sentiment , peut-etre que, pour faire con- « noitre, au roi, Tinnocencedeson ambassadeur, ft il suffirolt de lui envoyer le resultat des comumissaires, avec une copie de la sentence du . «juge s^culier; et que ce prince, par le simple «^nonc^ de ces actes, verroit clairement que, •I dans la capitulation de Tripoli, il n y etoit intt tervenu ni trahison, ni intelligence, de la part « de d'Aramon et du marecbal , avec les infideles : tt mais que la perte de cette place venoit unique- « ment de la lachete des soldats Calabrois , et de uleur rebellion ».
Un chevalier du prieur^ d'Aquitaine, grand partisan de d'Om^des, prit la parole, et dit que le roi ne demandoit qu a ^tre instruit de la conduite que son ambassadeur avoit tenue en Afrique ; et que c ^toit a ceia seul qu il falloit repondre. Le Grand-Maitre fut ravi que quelqu un se fut oppose a la proposition de Viiiegagnon : il sen tit bien qu un aussi habile homme que ce chevalier Franqais, n^avoit demande le procesdes adcuses, que pour porter, au roi, des preuves sans replique de Imnocence de d'Aramon; et, comme il trouvoit toujours Viiiegagnon a son chemin,il lui demanda (i^rement oil ii avoit appris que , dans des procds criminels , que FOrdre faisoit faire a
DBS CHEVALIERS DE MALTE. 24f
des chevalie;rs, on fut oblige den rendre compte — ""^ a des princes seculiers. « Ge n a jamais et^ mon d'Omede8. it intention , repliqua le chevalier , d avancer una «pareille proposition; mais j'ai cru seulement « qu au defaut de la lettre^ que le Conseil avoit ttprescrite, et quon na jamais voulu expedier, «le roi se pourroit contenter, pour la justificau tion de son ministre , du temoignage du juge umeme des accuses, qui, par sa sentence, retrconnoit que, dans la capitulation, il n'y etoit « intervenu , de la part de cet ambassadeur, au- « cun pacte illicite , ni aucune intelligence cri- (( minelle. Cependant , puisque vous m ordonnez, « continua Villegagnon , en adressant la parole «au Grand-Maitre^ de vous rendre compte des u motifs particulier9 que jai eus pour souhaiter tt qu'on envoyat ces actes en France , je vous le « dirai , avec toute la franchise dont je fais proi< fession , et aussi avec tout le respect que je vous • « dois , et a Tauguste assemblee devant laquelle «jeparle». .
Pour lors, elevant sa voix, let sarmant dune noble fierte : « II y a ddja quelques jours , Seittgneur, continua-t-il , en adressant la parole au « Grand-Mattre , qu il court un bruit desavantau geux a votre gloire : on public que, dans une « conference secrette que vous avez cue avec la « Combe, vous etes convenu avec lui qu'il se << chargeroit, tout de nouveau, du proces contre « le marechal; que ce juge inique sest engagd tt d'en tirer , par \dL violence de la torture , la con-
24^ HISTOIRE DE l'oRDRE
^^"~^ « fession des crimes qu'il n a point coramis ; qu il ft o»EOE4. * le condamnera , ensuite , a mort ; et qu apres « son execution , on substituera sa confession a la * « lettre que le Conseil a ordonne qu on ecrivit au <c roi.^Tel est , a ce qu'o(^ pretend , Tu nique sujet du « retardement affecte que le secretaire apporte a
* remettre cette lettre a Fenvoye de ce prince «.
Le Grand*Mattre ne put entendre ce discours sans |un' vif ressentiment : le feu danslesyeux, et tout brulant de colere, il lui coromanda de dire, tout haut, de qui il tenoit ces bruits indignes. c( II n est pas encore question du nom delautcur, « repondit modestement Villegagnon : il sagit V seulement , a present , que vous nous disiez si « le fait est vrai ou faux. — Tres-faux, secria le
* Grand-Mattre. — Declarez done , Seigneur, de- «vant toute Fassemblee, repartit Villegagnon, « que vous d^chargez votre juge d'une somme de u cinq cents ducats dor , a laquelle il s est oblige u envers vous , s'il ne condamnoit pas a mort le u marechal ». A ces terribles mots , la confusion parut d abord sur le visage du Grand-Maiitre ; la tete lui tourna enti^rement ; il ne se possedoit plus ; et , outre de se voir pousse si vivement par un de ses inferieurs , il le chargea d'un torrent d'y^jures. Mais celui-ci, content d'avoir mis tout le Conseil sur les voyes de ses mechans desseins, ee retira de Fassemblee. Les seigneurs grandscroix, justement indignds de tons ces perfides complots , nomm^rent un autre juge , et command^rent , sous de grieves peines , au secretaire,
que toute affaire cessante , et , dans le jour meme , " il eut a delivrer, a Fenvoye du roi ou a Villega- dOmkdes. gDon , la lettre pour ce prince, dans la forme et las termes qui lui etoient prescrits.
Quelque precis que fussent ces ordres, le, secretaire, creature du Grand-Maitre , nosa les executer sans sa participation : ii se rendit secrettement a son Palais, ecrivit la lettre sous ses yeux, la fabriqua avec un nouvel artificie; et, au lieu d y marquer, comme le Conseil Tavoit ordonhi^, que, bien loin que d'Aramon eut contribue a la perte de Tripoli , ce ministre, au contraire , n'avoit rien oublie pour detourner le bacha d en former le siege , il substitua a ces termes ^i positifs, en faveur de Imnocence de d'Aramon , une clause relative seulement au terns auquel il ecrivoit; et il faisoit dire au Grand- Maitre , que le Conseil n'avoit encore rien decou" vert dont on put accuser d'Aramon. Par cette clause, et sous pr^texte qu'il pouvoit survenir de nouvelles charges , il se reservoit le pouvoir de recommencer, dans une autre occasion, les accusations intentees contre Tambassadeur.
La lettre, en cet ^tat, fut remise a Villegagnon, datee du 17 de novembre; mais il en eut bientot reconnu Fartifice. II la porta, sur-lechamp , au Conseil , pour s en plaindrcl ; et les seigneurs qui le cprnposoient , honteux de tant de supercheries, dresserent, eux-toemes, leprojet de la lettre que le Grand-Maitre, aprfesxe'^i s'etoit passe , n osa refuser de signer.
l44 HISTOIRE DE,L'01tDIlE
'^^""" Ce 8ei{jneur , apr^s y avoir remerci^ le roi des d^Ombou. marques de bienveillance dont il lui avoit plu de Ihonorer, ajouta ces propres mots, au rapport de M. de Thou, historien celebre et codtemporain : « Quant a ce que votre majeste dett sire de moi , pour satisfaire a sa volonte et a «son commandement , je dis que d'Aramon, Mutant arriv^ ici, le premier jour daout, avec « deux galeres et un brigautin, et ayant 6te re^u ttselon sa quality, il nous a expose Tordre que « vous lui aviez donne <» a son depart pour Confc stantinople , de nous voir en passant, et de « nous assurer de votre bienveillance : sur quoi, « nous le priames de passer en Afrique , et de ta- « cher de detourner le bacha de Icntreprise da « si^e de Tripoli , s^il ne Tavoit pas encore com- « menc^ ; ou , en cas qu*il trouvat la place deja « assidg^ , d employer le nom si respectable de « votre majeste , et son propre credit , pour Fen- « gager k lever le siege ; que d*Aramon avoit em- « brass'e avec joye cette occasion de rendre ser- « vice a TOrdre ; mais que le general Turc, ayant u6t6 inexorable a toutes les prieres, il revint ici «sans en avoir pu rien obtenir; et, en temoittgnant, dans le Gonseil public de notre reliu gion , Textreme regret qu il avoit de la perte de if Tripoli , il nous assura qu'il n'avoit rien oublie, tt de tout ce qui etoit en son pouvoir, pour nous v'donner la satisfaction que nous desirions de tflui, comme en ayant eu un commandemeat « expres de votre majeste. Outre cela , afin que
» chacun sgut la vraie cause de ce malheur , nous — — — u avons fait faire, de tous c6t^s , des informations ; d'Omeves, « et , apr^s toute la diligence que nous avons pu « y employer, nous n avons rien trouv^ qui puisse « donner sujet de croire que d'Aramon y ait contf tribu^ , ni qu'il ait , en quelque sorte que ce soit , « sollicit^ la reddition de cette place. Au confttraire, nos chevaliers prisbnniers, a leur re- « tour 9 nous ont appris que non-seulement il est u exempt de tout blame, mais qu'il a oblig^ notre u Ordre par une infinite de bons offices. Gest «pourquoi le bruit qui a couru au contraire, a u6t6 r^pandu injustement, et contre toute sorte «de raison», etc.
u Cette lettre, dont j ai uHe copie, ajoute M. de "Thou, ^ la fin de son septi^me livre, fut, deft puis , envoyee , par le roi , a ses ambassadeurs , , u pour la publier dans les Cours des princes , ou «ils residoient : ce qui fit cesser les mauvais bruits «que les Imp^riaux avoient repandus contre u Fhonneur et la reputation des Fran^ais » .
Toute la nation en fut redevable au z^le et a rhabilete de Villegagnon ; et , comme ce chevalier se servoit aussi-bien de sa plume que de son epee , il publia , dans Malte et dans toute FEurope , un excellent Memoire latin , qui nous est reste , et oil il fait voir que le Gcand-Maltre , par son avarice et son invincible opiniatret^ , avoit diverti les secours qui auroient pu sauver Tripoli. Ce Memoire fut adress^ a lerapereur Charles* Quint
, a46 HISTOIRE DE LORDRE
■ Pour nous , sans prendre de parti dans une
ii*Ome^ou. afFaire si delicate , nous croyons que la trahison de ce renegat de Provence qui decouvrit, aux Turcs, les endroits foibles de la place ; que la rebellion des soldats, I extreme peur des deux chevaliers Espafjnols, et leur intelligence avec les mutins; enfin, que la trop facile croyance du gouverneur, et Tent^tement du Grand-Maitre a ne pas jetter du secours dans cette place , furent cause qu on en prccipita la capitulation , et que les assiegcs , avant que de iaire une pareiile demarche , n attendirent pas , a Icxemple de leurs pr^d^cesseurs , une plus grande extr^mite. Le marechal cxpia, depuis, par une longue prison, Timprudence d etre sorti de la place : mais le Grand-Maitre, qui, comme nous le venonsde voir y n'avoit fait arreter les autres accuses que pour n'avoir pu separer leur cause de la sienne, obtint leur pardon , sit6t qu il le put ; et comme, dans quelque forme de 'gouvernement que ce soit, celui qui dispose des graces et des digoites, dispose presque toujoursdes suffrages, d'Omedes, par son credit , engagea la plupart des grandscroix qui composoient le Conseil, a consentir qu il les mit en liberte.
Dans le tems que la religion , a Make , ^toit le plus agitee par ces dissentions et ces troubles domestiques, Leon Strozzi , prieur de Capoue, mecontent du premier ministre de France, ayant quittc la charge de general des galores de cette nation , s etpit presente devant le port de Malte,
et en avoit fait demander Tentree au Grand-
Maitre. Mais ce prince , a qui tout ce qui ve- u'Omepes. noit de France etoit suspect, la lui refusa avec beaucoup de durete ; et , soit qu il craigntt que le prieur ne favorisat le parti du marechal , soit par attachement aux interets de Tempereur, et par ressentiment de ce que Strozzi , peu de terns auparavant, avoit enleve, de la rade de Barcelone , deux galores et plusieurs vaisseaux mar- ' chands,il lui fit dire que, s'il ne se retiroit, il feroit tirer sur lui. Par des menaces si violentes, et si peu ordinaires dans une r^publique, le prieur se trouva sans aucun asyle dans toute la Chretiente , et sans d autre retraite que la mer et deux galores. Ainsi, «n cas quil fut poursuivi par des corsaires mieux armes que lui , ou qu'il fut surpris par quelque tempete, il ne pouvoit abopder dans les ports de Tempereur, sans s exposer a etre arrete; il n'y avoit pas plus de surete pour lui dans-ceux du due de Florence, ennemi mortel de tons les Strozzi. Il n'auroit pas ele niieux recu dans le port de Genes, oil Doria, amir^l de Tempereur, commandoit : general sur lequel le prieur, pendant quil commandoit les galeres de France , avoit remporte plusieurs fois differens avantages : espece d'outrages quon voudroit se pouvoir cacher a soi-m6me , mais qu on noublie gu^res, et quon ne pardonne jamais. 11 ne restoit au prieur, pour asyle, que les ports de France , qu il avoit servie avec autant de fidelite que de suicces; mais c etoit Tendroit de TEu-
7\S HISTOIRE DE LORDRE
rope oil il auroit He le moins en surety. L cnvie,
*Om&ol«. iuseparable de la gloire, lui avoit suscite pour cnnemis toute la Maison de Montmorency ; le connetable , premier ministre , et favori de Henry II, avoit s^u le rendre suspect a ce prince; et, a son retour a Marseille apres lexpedition de Barcelone , il fut averti secrettement qu on . le devoit arreter, ct que Franc^ois de Montmorency, fds aine du connetable, etoit attendu pour lui succeder dans le g^neralat des galeres.
Pour prevenir cette injure , le prieur setoit embarque sur sa galore; et, suivi de celle de son fr^re, ayant, a force de rames, passe par-dessus la chaine du port, il gagna«la baute mer, dou, se voyanten surete , il renvoya , au roi, son etendard de general ; et , par une lettre que M. de Thou nous a conservee, il lui marquoit que, n etant point n^ son sujet , le seul desir cfacqucrir de Thonneur Tavoit engage au service d'un si grand prince; mais que, pour le conserver et meme sa vie quon menaqoit, il avoit ete contraint d abandonner la France , et de se sous* traire aux mauvais desseins de ses ennemis, qui n avoient point trouve de moyen plus sur pour Tempecber de faire eclater son innocence, et pour prevenir sa justification, que de cberlsher k le faire assassiner. u Je conjure doi[^c votre matt jeste, par sa bonte naturelle, ajoutoit-il, de » me pardonner si j'ai quitte ses £tats, sans son itagr^ment; et, jose esp^rer que peut-etre uu
•jour vous me regrettei'ez , Sire, quand les ^ve- '^
» nemens de la guerre vous donneront sujet de b'Qmedes. tt comparer mes services avec les exploits de ceux « qui voQt remplir ma place. »
II ecrivit , apr^s , dans le meme sens , aux seigneurs Scrozzi, ses fr^res (i): il leur marquoit qui] etoit prl^t a rendre compte au roi de sa conduite; que, m^me, pour ne pas prejudicier ^ leur fortune, il ne prendroit jamais de parti centre la France : u ma deliberation etant, dit-il, « de faire la guerre aux infideles , pour le service ude ma religion »• C'^toit le sujet qui Tavoit conduit a Malte, d'oii 6tant oblig^ de s eloigner, par les ordres injustes du Grand-Maitre , quoique presque sans vivres et sans munitions, qu environ vingt quintaux de biscuit, quun chevalier, grand-croix, son ami particulier, lui fournit secrettement , et a Tins^u d'Omedes , il prit le large ct la route du Levant, avec le commandeur de Martines, chevalier TSavarrois, qui ne le voulut jamais abandonner. Le prieur le debarqua, depuis , dans un port de Sicile ; et, comme ce commandeur ^toit sujet de Fempereur , et connu de ce prince , il Tenvoya , a sa Cour, pour lui representer qu il avoit quitte le service de France ; et que, partant actuellement pour faire la guerre aux Turcs et aux infideles, ennemis de sa majest^, il lui plut lui accorder la permission de pouvoir relacher dans ses ports, et y conduire
(i) Memoires de Bran(6ine, torn. a.
230 IIISTOIRE DE LORDRE
■ les prises qu'il fcroit. II continua ensuite sa route,
ii*Omedu. sans en tenir aucune certaine ; et les vivres lui manquant, dans la suite, il en prit, indiileremment, par force, sur les vaisseaux Chretiens qu'il rencontra , m^me sur ceux de son Ordre ; mais avec la protestation que la n^cessit^ seule ly reduisoit. II faisoit un etat exact de tout ce qu il prenoit , avec la promesse d en dedommaper , un jour , les proprietaires ;• et , ami de Dieu seulement, comme il le disoit, pendant toutela campagnc, il courut la Mediterranee ^ et fit des prises si considerables, sur les infideles, qua son retour il se trouva en fonds de plus de cent mille ecus. Passant le long des cdtes de la Calabre, il rencontra le commandeur de Martines , qui lui avoit procure un sauf*conduit fort ample de Tcmpereur; et ce prince, si excellent juge'du merite , et si habile mdme a debaucher les generaux de ses ennemis , avoit charge ce commandeur d ofPrir^ a son ami , une pension de douze mille ecus , avec le commandement de douze galores , et Tassurance de la dignite d amiral , apr^s la mort de Doria. Le prieur , qui ne se pouvoit passer de la protection de ce prince, soit pour trouver un asyle dans ses ports, soil pour rentrer dans Make, ne refusa point absolument ce parti ; mais , comme il s etoit engage envers ses frferes, toujours attaches aux interets de la France, de ne porter jamais les armes contre cette nation , il Kt trainer la negociation de Martines. Sur les nouvelles que le vice-roi de
DES CHEVALIERS DE MALTE. 25l
Sicile eut , que son maitre souhaitoit d'attirer — — le prieur a son service , il ordonna qu il fut re<ju, d'Omedes. avec ses galores, dans tons les ports de Fisle; et lui-meme noublia, a son egard, ni presens, ni aucune de ces caresses que les courtisans sc^avent si bien faire valoir, quand il s'agit de faire reus* sir les desseins de leur maitre. Le prieur y repondit avec une politesse r^ciproqbe : « mais sans ftpouvoir, dit-il, prendre aucun engagement, «]usqua ce quil en eut confere avec le Grand- « Mattre et le Conseil de TOrdi'e » . Sous pretexte de pressentir leur disposition , il y envoya un de ses officiers , qu il avoit charge de faire part a ses meilleurs amis de son heureux retour : par le meme officier, il fit porteif*, a Fautel de Notre- Dame de Philerme, un ornement magnifique, qu'il avoit fait faire a Messine, et sur lequel , par un reproche indirect quil faisoit au Grand-Mattre de sa duret^ , il avoit fait broder ces mots de- TEvangile de Saint- Jean : // est venu parmi les siens , et its riont point voiilu le reconnoitre.
Apres avoir donne des marques de sa devotion; il en donna d autres de sa probite. Comme il n y avoit eu qu une extreme necessite qui I'eut force a prendre des vivres sur des vaisseaux Chretiens, il fit publier, a son de trompe, dans toutes les villes maritimes des royaumes de Naples et de Sicile , qu 'il avoit depose , a Messine , un fonds considerable pour payer ceux auxquels, en faisant la course, il avoit ete contraint d enlever des munitions. II voulut qu on leur tint compte
:1D3 niSTOIBE DE I^ORDRE ^
, des inter^ts conime <lu principal : ce qui fiit cxe- »*Omsou. cute avec tant d exactitude qu'il en remporta la reputation de n'Stre pas moins equitable et desioteress^ , que grand Capitaine : deux vertus qui concourent a former un grand homme , mais qui se trouvent rarement reunies dans la meme personne.
I^ Grand - Mhitre , ayant appris le retoor da prieur, et instruitdes vues de rempereur,pour les faire reussir, et pour obliger le prieur a seDl^ager a son service , temoigna , publiquement, qu il n etoit pas plus dispose que la premiere fois a le recevoir dans Make. Mais les amis de Strozzi y qui etoient des plus considerables de rOrdre , lui mand^rent que d'Omedes ne seroit pas maitre de lui refuser, une seconde fois, Tentree du port. Sur leurs lettres, il sembarqueaussitdt, arrive a Malte, se met dans un esquif;et, sans prevenir le Grand -Maitre sur son retour, saute a terre , et^ escorte d*un gro3 de chevaliers, que Tadmiration de sa valeur avoit attires a sa rencontre, il monte au Palais, aborde le Grand- Maitre avec cette noble confiance que donne la vertu , quoique toujours avec le respect qui etoit du a sa dignity, et lui dit qu ayant appris que les Turcs mena<;oient Tisle dune nouvelle invasion, il etoit venu lui offirir ses services, et, selon le devoir de sa profession , se joindre a ses confreres pour la defense commune de TOrdre.
Le Grand-Mai tre dissimula sa surprise et le chagrin secret que lui causoit son arrivee. D'Omedes
itoit actuellemeiit brouille avec tout le'Conseil, — — qui 6e plaigQoit que , par une avidity honteuse , b'Omkdes. et sous difFerens pretextes , il s emparoit de tous les biens de la religion. La presence d'un chevalier d'une aussi grande consideration que le prieur de Cap one , pouvoit fortifier le parti des m^contens; mais, comme Tesprit et la conduite de la Cour imperiale regloit celle du Grand- Maitre; et quil n'ignoroit pas que lempereur vouloit attirer le prieur a son service , il le recjut bien , lui fit m&ine beaucoup de caresses. 11 le pria ensuite , quand il seroit repos^ , de visiter toute Tisle; d examiner, avec soin, les endroits qui auroient besoin d'etre fortifies; et ori lui donna, pour associes, Bompost, grand-bailli d'Allemagne^ le commandeur Louis de Lastic, lieutenant du mar^chal, et Pedre Pardo, ing^nieur Espagnol.
Ces trois commissaires , apres avoir parcouru toute I'isle , en avoir observe exactement les differentes situations , firent leur rapport au Conseil: ils representferent que le Bourg, residence du convent, quoique fortifie par le chateau Saint- Ange , etoit vu et commands par le Mont Saint- Julien , esp^ce de langue de terre, qui s'avan^oit dans la mer; qull falloit, de ce cote-la, fortifier le Bourg par de nouveaux ouvrages, et construire, sur ce mont , un fort qui en defendit les approches aux ennemis ; que le port Marza Musciet ^toit ouvert et sans defense ; et que , pour empecher les flottes ennemies d y entrer, on ne pou-
voit se dispenser de batir une nouvelle ville stir wouklu. le Mont Sccberras, Icndroit de toute Tisle du plus difficile acc^s; qu'il faudroit meme, un jour, y transferer le couvent; et qucn attendant, ct pour la surete du port Musciet , on ne pouvoit trop t6t elever, sur la pointe de ce rocher, im fort qui en defendit Tentr^e : lis conclurent par cxhorter le Grand-Maitre et le Conseil a fortifier toutes ces lan{jues de terre, plus longues que lar- {jes, qui, par leurs intervalles, fornioient autant de ports , et que la fif^ure des doigts de la main reprcsente au naturel.
Le Conseil , aprds avoir examine , avec beaucoup d'attention, le rapport des commissaires, et le projet des ouvrages qu'ils proposoient, resolut d'y faire travaillcr incessamment. Mais, comme la reli{];ion n avoit pas assez de fonds pour entreprendre , en mcme-tems , tant de travaux difFcrens, et que la construction seule dune nouvelle ville auroit epuise le tresor , on se reduisit a fortifier, par de nouveaux bastions, le Bourg, du c6te quil etoit vu; dy ajouter des flancs et des cazemates ; d en creuser et d en elargir les fossc^s, pour y faire entrer Teau de la rner; et, en attendant quon put edifier une nouvelle ville sur le Mont Sceberras, on convint, par rapport a Timportahce de ce poste, de commencer a y batir un chateau avec quatre petits bastions aux boulevards , et de les placer en sorte quils pussent servir, en meme-tems, a la defense
de la ville quon avoit dessein de construire, un
iour, all meme endroit. ,;J^*.^
Aprds que le Conseil se fut fixe a ces differens ouvrages , les trois commissaires s en partag^rent le soin. Le grand -bailli se chargea des fortifications qu*on vouloit ajouter au Bourg; le prieur de Gapoue entreprit la conduite du chateau qu on devoit badr, a la pointe du Mont ou du rocher Sceberras ; et le commandeur de Lastic fut choisi pour avoir la direction de Fautre fort , qu on projettoit de construire sur le Mont Saint- Julien.
Ges trois commissaires , par une louable Emulation, apres avoir fait venir de Sicile des macons et des ouvriers , faisoient travailler, sans relache , chacun a leur entreprise. Les paysans de Fisle servoient a remuer la terre , ou a charier et a condiiire les mat^riaux. Tous les chevaliers, pour presser le travail , se rendoient assiduement aux atteliers, et se relevoient tour-a-tour; et tous les differens Ordres de T^tat , chevaliers , bourgeois et paysans, sy pprtoient avec tant d'ardeur , qu en moins de six mois le Bourg fut en etat de ne point craindre un siege ; et qu on vit Aevi , et garni meme d artillerie le chateau du Mont Sceberras, appelle le Fort Saint-Elme, en m^moire d'une des tours qui defenddit I'entr^ du port de Rhodes, qui portoit le m&menom : a regard dufort, qu on avoit construit sur le Mont Saint-Julien , il fut appellE le Fort Saint-Michel.
256 uistoihe de l'ordre
Nous ne pouvons nous dispenser, au sujel At i»*Omcou. 1^ diligence qui fut apportee a la constnictioD de ces ouvrages, de rendre ici la justice qui est due au noble desinteressemeni de tous les chevaliers de ce terns -la, tant de ceux qui etoient actuellement a Malte et au convent , que da commandeurs doign^s : tous , par une entiere disappropriation, et conforme a leurs voeux, porterent au tresor leur argent monnoye et leur vaisselle ; et les simples chevaliers, qui n avoient, pour tout bien, quune cbaine d*or, esp^d'orneroent dont les guerriers se paroient alors, sen d^pouill^rent , avec joye , pour contribuer au payement des ouvriers. Nous avons vu renaitre cet exemple de nos jours, oil, sur le bruit dun puissant armement que le Turc destinoit contre Malte, des chevaliers, sans attendre la citation^ y ont porte, aussitot, leurs personnes etleurs biens; et les vieillards infirmes, fait passer dV vance tous leurs efFets , et leur argenterie chang^e en esp&ces d or et d'argent.
On ne pent exprimer la satisfaction et la joye que tous les chevaliers et les babitans de Make firent eclater a la vue de ces forts, qui, par la diligence des conducteurs de Fouvrage , sembloient etre sortis, comme par miracle, de dessous terre , et mettoient toute Tisle a labri des incursions des infiddes. Le Grand- Maitre et le Conseil en requrent de grandes louanges ; mais les plus sinc^res , et la meilleure partie tourn^ rent a Fhonneur des trois commissaires, et sur-
DES CHEVALIERS DE m'aLTE. 1^57
toatdu prieur de Gapoue, qui, par sa-capacite ■"'*'
dans Tart des fortifications , par son zele et son b'Omedu. application continuelle, avoit construit un fort qui defendbit le port Musciet, qu on pouvoit re* garder comme la principale clef de Malte. Dans la vivacite des sentimens d estime et de recon- Doissance que tout le couvent faispit ^clater pour cet illustre prieur, plusieurs chevaliers, des principaux de I'Ordre, publioient hautement qu'il ne manquoit plus a la surety de TOrdre , que de Ten voir Grand-Maltre ; et, comme d'On^edes etoit trfes-agiJ , tons les voeux et tons les suffrages se declaroient, d avance, en sa faveur.
Le Grand-Maitre n apprit ces bruits qu'avec un chagrin secret ; et , comme si la vue de son successeur eut du avancer la fin de ses jours, sous pretexte de s interesser a la fortune du prieur, il employa toutes sortes d artifices pour T^loigner de Malte et de sa presence. II lui fit de vives instances pour le determiner a passer an service de Fempereur : mais le prieur, qui, apr^s les M^dicis, ne haissoit personne autant que Charles- Quint, leur protecteur, declara nettement, au Grand-Maitre, quil etoit incapable de tourner ses armes contre la France , et contre un roi auquel il avoit autrefois engage sa foi; que Fesperance d augmenter sa fortune ne lui feroit jamais entreprendre ce qu il n avoit pas cru devoir faire, quoique presse par le juste ressentiment quil conservoit contre les ministres de la France.
D'Omedes , le voyant determine a ne pas quit- > 4. *7
258 EJ8T0IRB 0£ LORDAK
tcr Malte, ct ne pouvant Ty soufFrir, pour Tdol- VOMiov. gner et s'en d^foire sous un autre pi^texte , lui proposa de passer sur les c6te8 d*Afrique , et de conduire une entreprise qo*il avoit formee sur la place de Zoare. Gette ville , autrefois connue sous le nom de Possidone , et faisant partie de la province de Tripoli , est situee, du c6te du Levant , k treize railles de Tisle de Gelves. La bonte de son port y attiroit, en ce tems-la , une grande quantity de marchands de difS^rentes nations; et ce grand commerce avoit enHchi ses habitans. Des Maures, esclaves k Malte , poor recoavrer leur liberty « a voient declare , au Grand-Mattre , que 9 du c6Ui des terres , la place n etoit point fortifite ; qu 4 la faveur d'une espice de foret de palmiers, qui s'^tendoit presque jusques sur le bord du foss^ , on pourroit en approcher sans 6tre d^couvert; et que les habitans ne faisant point de garde d« ce c6t^-li, ils seroient aise* ment surpris , et la ville emport^e , avant qu ils eCissent pu se reconnoitre.
Le Grand -Mattre ofFrit au prieur , pour cette entreprise , un nombre suffisant de chevaliers et de soldats, et des esclaves pour guides. Strozzi, qui ne perdoit pas de vue 1 esp^rance de parvenir k la grande-mattrise , accepta, avec joye , un emploi qui lui procuroit 1 occasion dc se signaler a la vue de ses confreres. II fit aussit6t armerses galores et quelques brigantins qui lui appartenoient; il y fit entrer douze cents hommes dc guerre, parmi lesquels on comptoit plus de troi:^
cents chevaliers, des plus braves du couvent„ct "jTTtT" qui, tous, avoient souhait^ avec empressement d'Omkum' de pouvoir combattre sous les yeux d un g^n^ral si bon ju0e de la valeur.
Cette petite flotte partit du port de Malte, le 6 daoiit, et arriva, sur la c6te d'Afrique, le i4 au soir. Par la faute des pilotes, on d^barqua beaucoup plus loin qu on ne Tavoit projett^ , et dans un endroit ^loign^, au moins, de douze xnilles de Zoare, U fallut marcher, pendant la huit, h travers les sables et des bosquets de palniiers, dont, en cet endroit, le pays (itoit convert. JjC fj^ndral, avant que de se mettre en chemin, partagea ses troupes en trois bataillons. Lc comniandeur de Guimeran, ancien chevalier, dont nous avons di]k parld, condmsoit le premier; et il dtoit pr^c^dd par lc cheyjfmcr de Strozzi , nevcu du prieur, que son oncle aVoit mis h la t6te de quelques jeunes chevaliers, qui, dans cette expedition, tenoient lieu d'enfans perdus. Le corps entier des chevaliers suivoit k quelque distance; et il ctoit commands par le chevalier Parisot de la Valette, lieutenant -(^^neral. La marcbe ^toit fierm^e par Ics compaf][nies dlnfanterie que les chevaliers de Ranffif, de Bisbal et de la Benante avoient levies, en Italic^ pour te service de la re- • Itgion : le prieur sen dtoit r^serv^ le principal commandement, comme du corps le plusnonibreux, et dont, par cette raison, il pourroit faire des ddtachemcnS) et les envoyer au secours
clcs deux premiers corps, s*ils en avoient besoin.
iGo . IIISTOIRE DE LORDRE
L'(irmee marclioit en cct ordre : quelques Mai'* i>*Omkou. tois, habilles en Maurcs, et qui en parloient la langue , la precodoient Te^pace d uni mille ou deux, et savan^oient dans le pays, pour en reconnoitre la disposition , et si 1 entreprise netoit point d^couverle. Tout leur parut tranquillc; maisy en approchant de Zoare, ils apperc^urent, sur la {gauche, des feux, dans une espoce de camp rempli de tentes et de pavilions, etdont les troupes, sans sentinelles, paroisnoient ensovelies dans le somineil. On proposa aussitotau g^ndral de les aller reconnoitre et de les char{;cr; mais on crut, comme il ^toit assez vraisemblal)]e , que ce n ctoicnt que de ces Arabes qui campent presque toujours, la plupart nuds et mal arm^, et avec lesquels il ny avoit rien a gagner. Dailleurs on considera qu on ne pouvoit les attaquer, si pros de Zoare, sans porter lallarme dans cette ville, et en cveiller tous les habitans. Ainsi, d'un commun avis, on remit Fattaquede ces troupes aprj's la prise de Zoare. Pour rcu^ir dans cette dernifere entreprise, le (jc^ncral ordonna k ses officiers et aux principaux chefs, apr^s qu ils scroient entres dans la ville , de pousser droit jusqua la grande place, oil toutes les rues aboutissoient, de s y fortiKcr, et, sur-tout, de ne point soufFrir que le soldat sc debandat pour piller, quon ne fut mattre de tous lespo$tes, oil les habitans pourroient se retrancher: mais, pour le d^dommager, en quelque sorte, de cette retenue forcce, il promit deux ecu»,
pour chaque te^e de Maure qu on lui apporteroit. d'Omfiir
Apr^s ces difF(6rentes dispositions , Tarm^e , malgr^ps t^nebres de la nuit qui duroit encore, savaoqa en bon ordre et avec un grand nlence, que les Chretiens trouv^rent encore plus profond du cote de la ville : point de sentinelles , encore moins de corps-de-garde, et les portes dela ville meroe ouvertes. Les Chretiens y entrent sans obstacle; et, apr6s avoir laisse, au-dehors, quelques compagnies pour en defendre Tentree , ou pour en faciliter la sortie, ils penetrent jusques dans la grande place ^ ce mettent en bataille, et , par le bruit des tambours et des trompettes, ^veillent les habitans. Po|ir lors les soldats se repandent dans les rues, enfoncent le» portes des maisons , tuent tout se qui se met en defense, font prisonniers ceu\ quils trouvent sans armes ; et , le sabre a la main , forcent le timide bourgeois a livrer son or et son argent. Ces impitoyables guerriers, pour en tif er de ceux-m6mes qui n en avoient point, les garottent pour les vendre comme esclaves; et, sans dis« tindion d'age , de sexe ou de condition y on con* trainl , a force de coups , les vieillards, les femmes et les enfans de s avancer vers le bord de la mer pour Hve embarques sur les galores de la religion : tristes repr^sailles , mais n^cessaires pour r^primer la cruaute des infiddles , et leur apprendre , en cas pa rail , a mieux traiter les Chretiens. On avoit d^ja assemble , dans la |[rande place ,
362 niSTOIRE DE LORDRE
^"'^— eoviron quinze cents dc ces pcu*sonnes qui ge- »X>«sot8. missoient et d^ploroient teur malhear, lorsque, heureusemeot pour eax , il leur vint du secoars qui rompit leurs fers, avant qu ils en eus^ptsenti toute la pesanteur. I^e commaDdeur de la Valette etoit charge d^ leur embarqucmenl. Uq Maure de la ville, appalls Ali-Benjiora, ayant entendu prononcer son nom , Taborde avec empressement ; et , aprte s en £tre fSeiit reconnoitre pour avoir servi sous lui dans Tripoli : « S^avez- « vous, Sei{^eur, lui dit-il tout bas, que vons « allez itre tous investis et taiUes en pieces? >> Et, pour lui faire connoftre le p^ril ou il ^toit expose, il lui apprit que ce que le general Chretien avoit pris pour un camp volant , ou une cazale d'Arabes, en venant k Zoare, etoit un corps de quatre mille cavaliers Turcs, tous vieox soldats et excellens arquebusiers , commandes par Morat Aga , gouverneur de Tripoli ; que cet officier, allant a Tisle de Gelves, sur les ordres de la Porte, avoit canipc dans Fendroit oil ils ravoient dccouvert, et oil la nuit Tavoit surpris; qaedes habitans, qui avoient ^chapp^ aux Chretiens, ^toient all^s implorer son secours ; quit leur avoit promis d etre , a la pointe du jour, aux portes de Zoare , et que c'itoit k son general , ajouta-t-il , a prendre ses mesures pour uetre pas surpris.
Le commandeur, a3rant recompense le Maore de son avis, courut en feire part au prieur. Ce g^n^ral , pour rappeller les soldats aupres de lui,
DES CHEVALtEKS DE MALTE. 263
fit aussitot sooner la retraite ; mais le bruit que — — — causoit le tumulte d^une ville expos^e au pillage, d'Omcoet. les cris des feilimes et des fiUes qu on arrachoit toutes tremblantes deg mains de leurs maris , ou du sein de leurs m^res, tout cela emp^choit qu'on entendlt le sig^nal de la retraite : peut-etre mSme que le soldat , avide du bulin y pour ne pas quitter une si douce occupation , feignoit de ne le pas entendre.
Cependant Morat , se doutant bien qvtil trou- Tcroit les Chretiens disperses dans les diff^rens quartiers de la place , arrive aux portes que les Bfaltois avoient abandonn^es,afin davoir part au pillage. II y entre avec la m^me facilite que les Chretiens y avoient trouv^e; charge ceux qu^il rencontre a son passage, en tue plusieurs, et r^pand une terreur g^n^rale parmi les Chretiens, sans quil fut possible^ au g^n^ral de TOr* dre, d'en trouver un nombre suffisant pour les opposer aux infid^les. Enfin le jour parott, et fait connoltre distinctement, aux chevaliers, Tennemi et le p^ril. Pour lors, on abandonne le pillage ; chacun dierche a se rendre sous les enseignes de la religion ; tons se rallient , mais par pelotons et selon le quartier ou ils se trouvoient. JLe simple chevalier , sans avoir requ les ordres du general, ne le prend que'de son courage; tout combat , tout le monde est aux mains. Les Maures se joignent aux Turcs et a leurs liberateurs; et, dans ce desordre et ce tumulte, la plupart des prisonniers brisent leurs fers : la Va-
264 HISTOIBB DE L*OBDRE
— — *"— IcUe, qui en ^toit charge, nen pul conduire snr
dOmspis. les {][al^res qu environ deux cents.
lje» chevaliers, quoique separ^ les uns des autres, et presses par le nombpe superieurdes ennemis , ne latsseiit pas de leur roister dans les difterensendroits oil ilsse reQContrenl. Lesans, fortifies par la situation des postes quils occupoient, pretendent encore se maintenir dans leur conquetc ; d autres ne songent qu a gagner la mer et leurs galeres. Lie chevalier Sforce, entr autres, le jeune Strozzi, et plusieurs autres chevaliers d un grand merite , plutdt que de se rendre^conihattent jusqua laderniiregouttede leur sang ; et les infideles n*auroient pas eu lavan- ' tage de voir des chevaliers dans leurs fers, si, apres le combat, ils n eussent trouve, sur le champ de bataille et parmi les morts, les chevaUers de Chabrillan, Marsilly et Bracamont, qui netoknt qu\ vanouis , et qui furent depuis rachetes.
Pendant que le combat se maintenoit encore « le prieur qui, avec une autre troupe, savan^oU vers le bord de la mer, averti du peril que coo* roit son neveu , revient sur ses pas et avance a son secours ; mais 11 trouva , en arrivant , que le sort des armes en avoit decide. Le desir si nature! de venger sa mort, et, de Tautre cote, Fesperance que les Turcs avoient de defaire cette seconde troupe , et de remporter une victoire complette, les remettent aux mains. La partie sengagea avec une nouvelle fureur ; il se fit, de part et d autre, des prodiges de valeur. Les Cbre-
ticris et led Turcs , dcharnes les uns contre les , autres^ ne cionnent nx ne reqoivent cle quartier; DX)iiEDM. tout combat , tout se m^le , chacun s attache a lenneini quil a en tete; et, dun combat general , il se fait aotant de combats particuliers qu'il yade soldats dans chaque p^rti. Mais les Turcs', a la fin , se trouvant trop presses par les cheva- . Hers , a la faveur de leurs chevaux , s eloignent d'un b^taillon si redoutable, rechargent leurs mousquets, et reviennent, en bon ordre, a bout portant : dans une de ces d^charges , le prieur , qui etoit a la tete de sa troupe , rec^oit un coup de mousquet ^lans^ la cuisse , qui le met hors de combat. Gotnme les* Turcs s avanqoient pour Tachever , ce qui restoit de chevaliers et de soldats lui font comme un rempart de leurs corps. Le commandeur Copier, Tolon de Sainte-Jaille, et Soto-Major, sont tues en repoussant les infideles. II y a bien de Tapparence que , dans cet ^tat , OB auroit bien eu de la peine a garantir le prieur de la fureur de ces barbares , s'il ne s etoit trouve , parmi les chevaliers , un Majorquin , appelt^ Toreillas, d'une taille extraordinaire, et d'une fdtc% de corps surprenante , qui , prenant son general dans ses bras , le retire d abord de la tete du bataillon dans le centre; et de-la , avec autant de peine que de peril , et malgr^ une grSle de coups de mousquets qu il fallut encore essuyer , il gagne le bord de la mer.
Le Majorquin , charg^ dun fardeau encore plus honorable quembarrassant , y trouva de
qui , les premiers , en devoient protiter : et la
D*OiuoBs. Cassi^re, leur montrant les* esquifs et les chalou-
pes qui n^toient pas ^loign^ : «Sauvez*voiis,
« leur dit-il, mes amis, et mettez-vous en surete,
« pendant que mes camarades et moi arrdterons
tfici nos ennemis; peut-etre serons-nous assez
« heurenx pour vous suivre de prte ; mais, si nous
« p^rissons, la religion, a notre defaut, ne lais-
«sera pas sans recompense, vos services et le
« courage don I vous venez de donner de si bon-
« nes preuves » . Ces soldats partirent , et , en de-
filant les uns apr^s les autres , arriverent an bord
de la mer, entr^rent dans lean et gagnerent les
vaisseaux qui les attendoient.
Les Turcs ne virent qu avec une imuvelle fureur qu une partie de leur proye leur echappoit : ils renouvell^rent leur attaqne, et tacherent de forcer Fen tree du defile. Mais les chevaliers , tonjours intrepides , et lepee ou la pique a la main , leur pr^sentoient un front redoutable. L aga , a la teCe de sa ca valeric, ne pouvant les faire reculer, fait mettre pied a terre a ses cavaliers , et, le sabre a la main , s avance^ et se jette dans le defife. Les Turcs, avecleurslarges cimeterres, coupent le long bois des piques, brisent les epees, et se flattent de venir bientot a bout de ce reste de chevaliers qu lis croyent n etre plus animes que par leur desespoir. Mais ces intrepides guerriers, quoique la plupart neussent plus, pour toute arme, que leurs poignards, se prennent corps-a-corps avec les Turcs, tucnt ou blessent
ceux qu'ils peuvent joindre, et se font craindre — — — et meme adi^irer par ces barbares. d^Om^dm.
Laga, persuade qu'il n en viendj*oit a bout que par le feu de la mousqueterie , fait remonter sa cavalerie a cheval. Pendant ce mouvement^ Verdalle, adressani la parole a la Cassi^re : « Que u faisons-nous ici, lui dit-il; attendons-nous que « ces infideles nous tuentlesuns apres les autres, « et qua notre honte eternelle, TEnseigne de la « religion tombe entre les mains de ces chiens? « Croyez-moi, Mon Cher Frere, nous touchons « presque au bord de la mer^ tachons , en suivant i( les traces que notre illustre general nous a mar- « quees avec son sang, de gagner, a son exemple, . * nos galores. L'eau, comme vous scjavez, est basse : « nous pouvons, tons ensemble, et en faisant « quelque effort , arriver au bord , nous jetter de- « dans ; et , s il se trouve , comme on le dit , entre ttles bancs de sable, quelques canaux plus prou fonds, tout ce que nous sommes de chevaliers, « nous vous porterons tour-a-tour, avec TEnseitt gne de notre saihte religion; et, si un ^eul de tcnous la pent sauver, que la mort arrive aprcs , ,
i< quand il plaira a Dleu ».
Le commandeur de la Cassiere> ne voyant point d'autre parti a prendre, suivit ce conseil : il se met en chemin avec sa petite troupe , marche serre a I'ordinaire, et a grands pas. A Tapproche du bord de la mer, les chevaliers se separent, se dispersent tout dun coup, et se jettent, en differens endroits, dans F^au. La Gassi^re,
270 filSTOIBB DE LORDRE
soutenu par Verdalle ct par d autres chevaliers , I'OMcim. y entre; e(, avec un courage invipcible, et au travers des mousquetades , il tient toujoars sa banni^re devee, gagne les chaloupes, y esC requ avec des cris de joye et des acclamatioDS : mais quelques ' chevaliers , qui, pour feciliter sa retraite , avoient. feiC ferme au bord de la mer , p^rirent et furent tu^s par le feu continuel des ennemis.
L'Ordre perdit la pl&part des chevaliers , et des frdres servans d armes qui se trouvirent dans cette malheureuse expedition ; et, parmi les plus distingues, Thistoire a conserve les noms de Du« puy*Monbrun , Saint-Marcel , d'Avanson , de Brianson , de Bonne , la Rochette , la Roche- Montmort , de la Motte , tous des premieres Maisons de la province de Dauphin^. Saint-Sulpice., Puipatron , Gilbert , Brichanteau , Beauvais , Nangis , Harancourt , le Plessis-Richelieu , de Gordes , chevaliers dfe la langue de France , y furent tu^s ; celle d'ltalie y perdit les deux Valperge, Sforces, le jeune Strozzi , Grimaldi et Justiniani; et TEspagne, B^renger, Sotto-Major, Perez Pachieco, Montroy, Touar et Barientos, qui eurent le m£me sort. Nous ne devons pas oublier le chevalier Poplieze, de la langue d'ltalie, etqui, ensoutenant dune main T^tendard de la religion, que portoit la Cassi^re, fut tue, au bord de la mer, d*uii coup de mousquet: chevalier d'une rare piit^, et qui, par son exemple,
ctpar toQte la cooduite de savle, fit voir que la ■■
pratique fidde et constante des plus aust&res b'Omedo. vertus n est pas incompatible ayec la plus rare vaieur.
FIN BU 0NZI£ME litre.