DE L
Grand-Maitre. Le Pape Tenvoya feliciter sur sa Sakolb. nouvelle dignite par son maitredechambre; et, quand il fiit au Palais pour lui preter le serment ordinaire d obeissance ^ ce pontife le fit diner a sa table et en public, et n oublia aucun des honjQeurs qui etoient dus a son m^rite et a sa di-* gnite.
Le Grand-Maitre ne fut pas plutdt debarrass^ du ceremonial et des visites qu'il avoit ite oblig^ de rendre , qu il songea a partir pour Malte. Les galeres de la religion vcomman dees par le prieur deCapoue, le vinrent prendre jusqu a Terracine, Jeconduisirent en Sicile; et il entra, dans le Fare de Messine, le 12 de decembre. Dam Juan de Vega, vice-roi de Tisle, Tattendoit avec impatience dans cette grande ville. Depuis le siege et la prise de Mehedia ^ oil ils s etoient trouv^s I'un et Fautre, comme nous Tavons rapportd dans le livre onzieme, il setoit forme entreux unehaison^ ou, pour mieux dire^ une espdce de correspondance , mais oil il entroit plus de politessc que de sincere confiance. L'Espagnol^ fastueux dai^.ses demonstrations, pour lui faire ::onnoitre la joye quil avoit de son election, fit Jessein de lui en donner des marques publiques I son entree, et pendant son sejour dans Mesiae. Cependant, dans les honneurs qu'il medioit de lui rendre, pour ne rien faire auprejulice de sa propre dignite , il fit examiner, par lea 4. 19
Clacok
290 UISTOIRE DE L'ORORE
plus habiles juriscoDsultes, les droits, les priviofc LA~ l^es des Grands-Mattres, et le rang qu on devoit Sasicle. i^yp d^ferer. Oliveti, avocat fiscal de Messioe, lui porta , a oe sujet , un passage de Chassane (i), iamcux jurisconsultc , qui , dans son Traite de la gloire du monde , et en parlant des dignites ecclesiastiques, pr^fere celle des Grands*Mattres au cardinalat m£me. Le vice-roi , muni de cette autorite, et avant Tarrivee du Grand-Maltre,ravoit envoyee, par un courrier exprds, a Tempereur, et U lui avoit demands ses ordres sur la conduite qu il devoit tenir. Ce prince lui fit seayoir, par un seigneur de sa Cour, appelie d'Acugiia, qu*il ne devoit point craindre dexceder clans les honneurs qu'il rendroit au chef d'un Ord re qui servoit de boulevard a ses £tats dltalie. Mais, comme ce prince ne faisoit janiais rien sans des vues secrettes d'intcret, il avoit charge son envoye de faire, de sa part, au Grand-Maiti*e, des propositions dont nous aurons lieu de parler dans la suite.
• I^ vice-roi , instruit des intentions de Fempe-
(i) Crederem qu6d istc Ma^rnns Ma£;ister Rbodi^ pst P.i|>ain, pracedcre ddieret omnes pau*iarcbas, cardiDales et alios pootifices ecclesiasticos^ et cum Tideaiui* tantf esse dignitatis cuj us est patriarcha , quod post imperatoroQi et alios principes habenles jura imprrii, ut sunt reges Franciae et Hispaiiiae, quod prajcederet ouines principes rero«ynoscentrs superiorem, et non habentcs jiira imperii: puta reges subditos imperio, et quoscumqiie duces: babet iuiai sub se magnos principes ^ et est maxime bonoratas.
D£S CHEVALIERS DE MALTE. !igi
reur, alia, a la tHe du Gonseil, de tout le corps de la noblesse, .et des magistrats de la ville, wlh prendre le Grand-Maitre dans la capitane de la Sakgi.k* religion , et jusqu a la poupe de sou vaisseau ; et, pour lui faire plus d'honneur, quand il fut question den* sortir, il voulut marcher seul imme^ diatement devant le Grand-Maitre, comine il auroit fait decant son souverain. Ge prince entra ensuite dans Messine, au bruit de rartillerie: U trouva la garnison et les bourgeois sous les armes; on le logea dans le plus niagniiique Palais de la ville, et il y fut requ et servi, soit a la chapelle , ou a table , av^c les mSmes honneura qu on rendoit autrefois aux anciens roisde Sicile. Lenvoye de lenipereur, et qui etoit diarge de ses ordres, le felicita,*de sa part, sur sa nouvelle dignite ; et , dans une audience particuli^re qull en eut, peu de jours apres, il lui fit part de ses instructions , et des propositions qu'il ^toit charge de lui faire de la part de son n)attre.> Les gencraux de ce prince, comme nous Tavons dit, avec le secours des chevaliers de Malte , avoient assiege et conquis la ville de Mehedia ou Africa , doQt ils avoient chasse le corsaire Dragut. Mais une conquete si eloignee des autres £tat&de Ternpereur, Fobligeant a de grands frais, et a y tenirune garnison nombreuse, son dessein etbit d engager le Grand-Maitre a y transporter le convent entier et son domicile. Par ce nouvel etablisseoient, il se flattoit que tout I'Ordre seroit interesse a veiller a la defense du fort de la Gou-
CLtCDB
leite , et qu*il feroit encore respecter $on aatorite M t4* daD8 le royaume de Tunis , Idors feudataire de **'^** la couronne de Castille.
Son envoye^ pour faire r^umir ses vues, dan< Taudience quil eut duGrand-Maltre^ lui temoigna que Tempereur ^toit sensiblement touche de la perte que TOrdre avoit faite de la \ille de Tripoli; que, pour la remplacer, il offroit de iui ceder , en pure propri^te , celle de Mehcdia : place, dit-il , fortifiee regulierement , et doii les chevaliers pourroient etendre leur dotninatioo dans le continent de I'Afrique; que la conquete de cette place etant due a leur valeur, et que luiin£me y ayant eu tant de pari, si la religion y transportoit son domicile , il seroit justement regarde comme le fondateur de cette seconde Rhodes; que, pour contribuer aux frais n^cessairesa la defense de la place, lempereur, qui ne dislioguoit point les interets dc TOrdre des siens propres, lui assiipicroit, a perpetuity, sur les revcnus de la Sicile, une pension annuelle de soixaDtedouze mille livres.
Le Grand-Maitre lui repondit, avec beaucoup de politesse , qu'il ^prouvoit , dans cette occasion. une suite constante des bont^ et de la bienveiJlance dont lempereur honoroitson Ordre. MaiN pour ne pas s engager mal-a-propos, il lui (ill qu'il ne lui ^toit pas permis , sans la participa^ tion du Conseil , d*accepter une proposition de cette consequence; et que, sll vouloit laccoin )>agner jusqu'a Malte, TaiFaire s y traiteroit eii >
Samglb^
DE9 CHEVALIERS DE MALTE. agS
presence, et quHl eeroit t^moin du d^sir sincere "^^^^
quil avoit de complaire, en toutes choses, k ukla
I'enipereur. Le Grand-Maltre , 8uivi de cet am-
bassadeur, et accoiVipaf^n^ dune escorte nom-
breufic de chevaliers Italiens , s embarqua sur Ics
fffll^res de TOrdre ; et , apr^s avoir double le Gap
Passaro^ il entra dans le canal de Malte, et d^-*
borqua heureusement k la cale de Saint-Paul.
Comtne il se trouva proche de la citd notable ,
alors capitale deTisle, on lui proposa dy passer;
mais son Section k la grande-mattrise ne lui
(lonnant encore d autorit^'que sur les chevaliers,
pour pouvoir 1 etendre jusques sur les habitans
ct sur lea sujets de TOrdre, il avoit besoin d une
concession particuli^re ^man^ du Gonseil com-
plet. Ce fut la raison qui lui fit diffl^rer son entree
dans cette ville. II obtint bientdt , du Gonseil , les
Titres n^cessaires pour^tablir sa puissance dans
touteTisle; et, apr^s quelques jours, il Fut procla*
md soiemnellement prince de Make et du Gme.
Ses premiers soins , apr^s avoir pris possession
de sa dignity, furent de donner audience a lam-
bassadeur de Tempereur : cette c^r^monle se
passa en plein Gonseil. Le Grand-Mattre , pour
bonorer Tempereur dans la personne de son mi-
nistre, 8*avan(;a quelques pas au-devant de lui;
et, apr^8 Tavoir fait asseoir h c6t^ de son fau*-
teuil , il le pria d'exposer k la compagnie le sujot
de sa commission. D'Acugna , apr^s avoir prc^-
sent^ sa lettre de cr^ance, et qu on en efit fait
lecture^ repr^seuta, ^ toute Tassembl^e, Taffection
394 HISTOIRE DE L*ORDBE
dont lempereur , son niattre , honoroit tout FOrntLA dre; qaapres la prise de Rhodes, Fayant vu ^"oi-K. abandonn^ de la pliiipart des princes Cfan^tieos , et errant en diflferentes contr^es dltalie, il setoit g^n^reusement depoaill^ des isles de Malte et du Goze poor en gratifier les chevaliers: present magnifiqoe, dit-il, et si dignc de la piete d un si grand prince, que, touche, depuis, de la perte de Tripoli, et pour les en dedommager, il Tavoit envoyii expres pour leur offrir la villed'Africa ou Mehedia, place situ^e sur les c6tes d'Afrique, hors dinsulte par ses fortifications^ d'oii lis pourroient ^tendre leurs conqu^tes dans tout le continent. L'habile ambassadenr ajontaque, le terroir de Malte etant sterile et incapable de produire du bled, TOrdre, pour pouvoir subsister et s y tnaintenir, ^toit oblige d en tirer des contrees ^loign^es et separ^es par la mer ; au lieu que la religion trouveroit, dans le tcrritoire dependant d' Africa , des cantons fertiles et Abondans en grains. II finit son discours, en priant les chevaliers de considerer que Tisle de Malte ^toit sans places fortifi^es; et que, si les flottes et les armees du Grand-Seigneur y faisoientu ne descente, et sattacboient an siege de la principale place, comme VOrdre en etoit menace, lis ir^viteroient jamais, malgre toute leur valeur, le triste sort qu*ils avoient essuye ^ Rhodes.
Le Grand-Maftre, apr^s avoir remerci^ Tempereur de la continuation de ses bontes, prit les avis de lassembli^e. D'un commun consente-
i>ES CHEVALIERS DE MALTE. igS
mentj et avaat que de se determiner decisive-
ment snr cette proposition , on resolut d envoyer de r^ bait anciens commandeurs a Africa pour en re- ^^^c^^connoitre la situation ^ les. forces et letendue du territoire. Ces commissaires partirent aussitdt; et, a leur retour, ils rapport^rent, au Gonseil, qae cette place, batie sur une poinie de terre qui avan^oit dans la mer, et dont elle etoit environnee de trois cotes , etoit considerable par 1 etendue de son circuit, par la quantite de maisons dont elle paroissoit remplie, et par ses fortifications; que la viUe et le chateau etoient entoures de murailles fort elevees, d'une epaisseur extraordinaire , et flanquees de tours gamies d artillerie ; qa ils y avoient trouTe un arsenal garni dun grand nombre d artillerie ; qull n y manquoit qu un port d un abri assez sur pour les grands vaisseaux; que les dehors de la place et les collines voisines etoient om^s de maisons de {dai-^ ^ sance , de vergers et de vignobles ; que ce qull y avoit de terres labourables aboutissoient a une montagne qui traverse de Forient au couchant; et que, derriire cette hauteur, on decouvroit de Tastes campagnes , et des paturages dont les Arabes du pays i^toient les maitres , et ou ils faisoient ordinairenoent pattre leurs troupeaux.
Ces commissaires declarerent ensuite qn une place aussi vaste ne se pouvoit conserversans une nombreuse garnison , entretenue , en tout terns ^ pour la defend re contre les princes et les pen pies d*Afriqae^ qui ne souffriroient pas volpntiers que
CuriiK
196 RISTOIBE Dt L'oaDRE
la religion 8 elablit impun^ment si pr^s de leurs nK LA l^tats; qu il falloit 6 attendre 4 dtre , lous les jours, 845CLI. ^^^ mains avec les Arabes, qui ^tendroient leurs courses jusquaux portes de la place; quencas dun si^gc, leloignement de TEurope ne permettoitpas den esp^rer un prompt secours; que, contre Tesprit de TOrdre, et au prejudice de toute la Ghredente il faudroit, pour ainsi dire, abandonner la mer et la defense de tons les vaisseaux Chretiens , pour porter leurs armes dans le fond des terres y et resserrer les fronti^re^ de leurs voisins; mais que leurs ancetres,biett plus puissans qu'ils ne letoient, n a voient jamais entrepris d*etendre leurs ]£tats par des conqu^tes presque toujours injustes; et que, depuis celle de Rhodes, 4ont ils a voient chasse des corsaires, TOrdre n avoit jamais employe ses forces que pour le secours des princes Chretiens, on pour la surety et la defense des particuliers qui naviguoient dans ]a Mediterrancc. Ce rapport , fait par d anciens guerriers et des chevaliers pleins de zble pour la discipline de leur Ordre , d^termina le Gonseil a restcr a Make ; et il y fut engag^ sur-tout par la consideration de leloiguement, de la difBculte du passage, et de la repugnance que pourroient avoir les princes ct les spigneurs de la Cbrctiente de voir leurs enfans , en prenant la croix de TOrdre , confines , pour ainsi dire, dans les deserts de TAfrique. L'Ordre , par deux deputes qu il envoya ^rempereur, iui fit agreer cette disposition ; et, pour appaiser le vice-roi de Sicile^ qui, pour
Sangle.
« CD venger, refusoit la traite ordinaire dcs grains que le convent tiroit de cette isle, le Grand-Mat- db la tre et le Gonseil , ayant appris qu un grand nombre de corsaires en infestoien t les c6tes , et avoient parudevant Palerme , y envoyacinq galeres bien armies, commandees par le prieur de Gapoue.
Ce seigneur se disposa a partir incessamment. Outre qu il se regardoit en mer comme dans son ^I^ment, ilsetoit apper^u qu iletoit moins agreabiement a Malte , depuis qu'on soupqonna qu un de ses principaux domestiques , en qui il avoit le plus de confiance, pour le venger de Texclu-' sion que lui avoient donn^e, dans la derni^re Section, le conservateur Gagnon, et les commandeurs Pascatore et Bernardin Parpaille , les avoit tous trois empoisonn^s : ce qui precipita son depart.
A peine etoit-il arrive a Palerme, qu il y requt , par une voye d^toiirnee , des lettres du seigneur Pierre Strozzi, son fr^re aine, qui lui donnoit avis que le roide France lui avoit confie le commandement de son armee de terre en Italic ; que ce prince Tavoit charge de 1 exhorter a reprendre, en m^me-tems, le g^neralat de ses galores. II ajobtoit quils ne pouvoient jamais trouver, Tun et Fautre, d occasion plus favorable pour venger la mort de leur p^re ; qu ils agiroient de concert par terre et par mer; et qu'il le conjuroit de sacrifier ses ressentimens particuliers , contre les ministres de la France, a Tamour et a la liberty de jieur patrie. Le m^contentement
nc)^ iiisToinE DE i/nnnnr
^"^^~~ (|iip If prieur avoit de la (Join- de France, rci), niu oux prcssanteii instances tie soo trere, rt a I; SiMtit. hntnr violeitle qu'il conservoit, cIam \c cn-ui ,
contre Cosine de Mi'dicis:
il tit s<;avoir a son fiTrei]ii'il li
II t^toit qiioiition <(«■ i>()r'tii iln
sans (lonnvr de roiiibraf;<' .in
miniitlre put |uini'(rfi- ;■ '
presence , et en quelquVtat qu'il le trouv&t , qu'il ~ avoit apper<;u , dens une cale qui n'^toit pas doif^n^, troU galiotes de Barbaric. Le prieur, ayant ' oDg^di^ cet ofRcier, se rendit chez le vtce-roi ' il deroit diaer. Mais , avant qu'on te mit a Je, il ne I'eDtretint que des msuvais offices j^ Xil'^oit rc(^s An conn^table de Montmorency, tiicifiiv (iesseios <jtie cc ^scifjiirui' IVaii^ais Mt-il , fortnes contrc sa vie , ct di l;i pasavoit de sen venjjcr, s'il en trouvoit I, Pour jitstifjpr son ressenti- Uisieiirs lettres qu'i) avoit re- ■nclques-uns de scs amis, intentions ilu roi, dans les porfg de poser :') 6tre
3oo HISTOIRE DB L'OBDBE
"T^T"" qucmcnt, et , adressant la parole au vicc-roi:
DE L4 « Je vous en rendrai boa compte, lui dit-il , et
Sahols. yj'^p^i^ j^ YQII9 i^g amener, avant que vons
« soyez sorti de table » .
Les galores dont il avoit le commandement ^tant toutes arm^, il sortit du port, se mit en mer , et , apr^ avoir pris le lai^e , il tourna tout court du c6t^ de Malte , oil il aborda sans obstacle. Soit que , depuis la mort du conservateur et des deux commandeurs , il fut suspect et odieux a leui*s parens et a leurs amis ; soit quil crut que, dans les circonstances presentes, le service de la France etoit incompatible avec celui de la religion , il se demit du generalat des galeres , et le commandeur Parisot de la Valette fut son successeur. Le prieur , decharge de cet emploi , declara qu ayant deux galores a lui et une troisicme qui appartcnoit a son fr^re , il etoit rcsolu d'aller, de son chef, en course ^ et de faire la guerre , pour son compte, k tons les corsaires qu il rencontreroit. Plusieurs jeunes cbevaliers , de toutes nations, attires par sa reputation , se pr^senterent pour le suivre : toute la jeunesse vouloit apprendre , sous un si grand Capitaine, Tart de la guerre et de la navigation. II requt , sur ses gaUres, ceux qui se presentdrent , et sortit du port ; mais il ne fut pas plutot a la hauteur du Goze y qu il leur declara son dessein : il leur dit qu il alloit commander Tarmee de France^ et quil etoit pret a donner des barques pour re« porter a Malte ceux qui, par de justes conside-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3oi
rations ) lie jugeroient pas k pfopos de raccom*' pagder dans cette expedition, (^uelques cheva* liers Espagtiols et Italiens, sujets du roi d'Espagne, se retir^rent; d'autres, qui n^toient pas retenus par cette consideration , s'attach^rent a sa fortune ; et il trouva des soldats par^tout oil il y avoit des hommes sensibles a la gloire qui sacquiert par les arnies*
Il prit ensuite la route des c6tes de la Toscane , et d^barqua a Potercole. Les Franqais en ^toient maitres ; et le due de Somme, qui commandoit, pour eux, dans Grossato, le vint joindre avec un corps d'infanterie. Les galeres de Provence devoient se rendre au m^me endroit pour^ agir sous ses ordres. Le prieur, en attendant leur arriv^e, et pour ne pas laisser ce quil avoit de troupes inutiles, fit dessein de seniparer dune petite place voisine , appellee Scarlin , et qui ^toit desd^pendances de Piombino. II voulut , suivant son ordinaire, Taller reconnoitre lui-m^me: il sen approcha desi pres, qu*un paysan, cache dans des joncs, le reconnut a sa haute taille, et encore plus a la Jiardiesse avec laquelle il s avanqoit ; il lui tira un coup de mousquet dont il fut frappe au cote ; on le porta aussit6t sur ses galeres , et , le lendemain , a Gastillon de Piscaye , oil, peu de jours apr^s , il expira : seigneur quon doit compter justement entre les plus grands Gapitaines de son Ordre. Ses ennemis meme publioient que , pour Telever a un rang digne de sa rare valeur , il ne lui avoit manque qu'un peu
Claudk
DE LA
Saitgle.
303 HISTOIBE OB LORDAE
moins de fiert^ ; maid soa grand courage ne lui avoit poiat perm 19 de plier sous rautorke de SmoLs. g^Qg q||*y regardoit comme de purs ouvrages de la fortune et de la faveur. Son corps ful inhume dans la principale eglise de Potercole ; et le due de Florence ayant repris cette place 1 annee suivan te, eel ui qui commandoi t son ar nice eu t riohu* manit^ , aprte avoir fait deterrer ce priear , de le foire jetter dans la mer : vengeance bien indigoe, mais qui tournoit egalement a la gloire do prieor, et a la honte d'un si lache ennemi.
La Valette, nouveau general des galeres de Make, n avoit pas ^t^ plut6t revetu de cetemploi , qu il s ctoit mis en mer. Par la terreur de ses armes , il ^carta , des cotes de Sicile et de Kaples , tons les corsaires de Barbaric. II en prit plusieurs, et rentra dans les ports de Tisle, trainant a sa suite les prises qull avoit laites. Les commandeurs les plus riches, a son exemple, arraoient, chacun de leur c6t^; et les simples chevaliers prenoient parti dans ces armemens particuliers , suiva'nt leur interet et leur inclination
La guerre continuelle>que TOrdre faisoit aux infideles, leurs c6tes ravagees, des vaisseaux corsaires ou marchands enlev^s, le commerce des Chretiens fortifie par ce secours, attir^rent le ressentiment du Grand -Seigneur; et il se repandit un bruit, que ce prince faisoit desseiu de les venir attaquer jusques dans Malte, etqail s etoit vante dc les en chasser , oomme il lavoit
DES CHEVALIERS DE filALTE. 3o3
fait , plus de quarante ans auparavant , de Fislc —— — de Rhodes. Des voyages qu il fit en Asie , et des ns la guerres civiles , qui , de son vivant , s elevferent Sabiolb> entre ses enfans , tourn^rent ses armes d'un autre c6t^. Gependant, le Grand -Mattre, pour n ^re pas surpris , ordonna au nouveau general des gat^res de se remettre en mer; de tirer, des c6tes dltalie et des ports de Sicile , le plus grand nombre de grains et de provisions de guerre qu il pourroitrecouvrer; il en remplit les magasins publics , sans qu'il en coutat rien k la religion. On pretend qu il ^tendit sed courses jusqu'anx bouches du Nil , d'oii il enleva trois vaisseaux charges de bled pour Constantinople et !"£gypte.
Pendant que , par des prises , ce g^n^ral et d'autres armateurs faisoient entrer continuelle-^ « Toent des provisions dans Tisle de Make, le Grand* Maltre etoit occup^ par de nouvelles fortifications qu il fit ajouter au fort de Saint-Elme , k Tisle de Saint-^Michel , et au Bourg, residence ordinaire du couvent. II fit creuser et ^largir les fosses ; par son ordre y on construisit un grand eperon au fort de Saint-Elme; mais la plus grande d^pense quil fit, et qui paroissoitla plus necessaire, fut a I'isle de Saint-Michel. Cette langue de terre, qui savance dans la mer, ^toit ouverte de tons c6tes , et n avoit qu'un petit chateau pour defense. Le Grand-Mai tre fit enfermer et clore d epaisses murailles Fendroit de ce chateau oppose au rocher du Coradin. On fortifia
3o4 H18T0IRE DE LORDRE
ces murailles de boule^^ards et de bastions, aox- HE L4 quels on ajouta , en diffiirens endroits , des flancs Sakcu. n^cessaires , et on fit entrer leau de la mer dans les fosses. Toutes ces fortifications se firent des deniers da Grand-Mattre, qui ne connoissoit point d autre depense que celle qui avoit pour objet la surety et la defense de sa place. Ge iiit par reconnoissance de oe noble d^interessement et de ses bienlaits que les chevaliers donnirent son nom a cette presqu'isle , qui s appelloit, auparavant, Tisle de Saint-Michel, et quon a toujours nonim^, depute son magistire, Tide de la Sanf^le.
Malte, par ses g^n^reux soins, et par la valeur des chevaliers, devenoit, tons les jours, plus flori$sante,lorsque9 le 23 de septembre , cette pro- « sp^rite generate fut trouble tout-a-coup par un accident imprevu. U seleva,dan$ le port, sur les sept heures du soir , un ouragan furieux , que ' les mariniers appellent tourbillon , grain de vent, et les Grecs modernes Syphon. Cette tempete, caus^ par la violence et la contrariete de plosieurs vents opposes , souleva les flots , abtma plusieurs vaisseaux , en poussa quelques-uns^hors de 1 eau , et jusques sur le rivage, mit en pieces les brigantins et les gaiiotes ; et , ce qui fut encore plus deplorable, reo versa quatre galeres, lescarennes en haut et expos^es a lair, en sorte que la plupart des officiers , des soldats , et la chiourme furent noyes ou ecrases par la pesan-teur de ces batimens. Les maisons voisines du
fi:VALIERS DE MALTE. 3o5
itans, se trouv^rent, en ud
'^ *''1tteau Saint' Ange en fut ntLA
jui soutenoit le grand Sahoi,*.
ii , et qui y etoit attache ,
' t te a un demi-mille plus loin.
vent, de^.torrens de pluye qui
. ciel , et les flots irrit^s de la mer »
^.lesentoient que des mantagnes deau
abimes, sembloient menacer Make de
entiere destruction , lorsqu en moins d'une
aemi'beure cette horrible tempete cessa aussi
promptement qu elle s etoit elevee ; le calme et
la bonace parurent tout-d'un-coup ; et, sans les
horribles debris des maisons abattues, et des
vaisseaux d^mates et mis en pieces , on auroit
eu peine a croire qu un moment auparavant le "
port, alors si tranquille, auroit ete le theatre
d une si funeste revolution.
Le Grand *Maitre, aux premieres liouvelles qu'il en avoit cues , y accourut avec la pliipart des chevaliers du couvent; et, quoique la tem-> pet^ dur&t encore , il donna tous ses soins pour secourir ceux qui ne s^avoient pas .nager , ou pour tirer de la mer les corps de ceux qui avoient peri : mais on fut oblig^ , a cause de la nuit qui^ survint , d'attendre au lendemain pour relever les galeres. Le retour de lalumi^re fit voir ce triste spectacle dans toute son horreur : plus de six cents personnes, chevaliers, ofHciers, soldats, escla ves et formats , avoient et^ noy ees ou ^cra^ sees par le renversement des gsd^res ; et pa