‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · ao · texte numérisé non relu

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3o6 UI8TOIRE OE l'oRDRE

trouva encore, sur les soldats, la paye ct leurs „i LA moDtres qu ils avoient revues la veille. Le Grand- ^**^*^ Maitre, entendant du bruit, qui partoit d'uDe gal6re reoversee , la fit percer et lever quelques planches : un singe en sortit le premier, et on en tira le chevalier de Lescure, si connu, depuis, sous le nom de Romegas, et plusieurs aalres chevaliers 9 qui, pendant toute la nuit, et ay ant tout le corps dans leaa, jusquau menton, setoient attaches , avec les mains , au fond de la car&ne, oil, a peine, ils avoient assez d'air pour respirer. Ils sortirent d*un endroit si funeste , pales et transis de froid; et a peine furent-ils exposes au grand air, que la plupart sevanouirent. On n oublia rien pour les secourir ; et, sitot qu'ils eurent repris leurs esprits, ils allerent droit a leglise la plus voisine pourremercierDieu deles avoir conserves. Le Grand-Mattre fit travailler in. cessamment a relever les galores : on en trouva la plus grande entierement ddtruite , et hors d etat de pouvoir Hre raise en mer; les autres, avec une grande depense, furent retablies. Le tresor fournit ce qull avoit d esclaves pour la chiourme; et plusieurs paysans de Tisle s ofFrirent pour servir en qualite de bonnes vogles ; quelques princes Chretiens , et ce qu il y avoit , dans FOrdre , de commandeurs riches et puissans , slnteresserent , comm« ils devoient, dans une si grande perte. Le Grand-Maitre, pour leur en donner Texempie, fit construire , a se^ frais, une galore, dans le port de Messine, dont le Pape, touchy dun si

Cr.AUDi

DE LA

DES G0EVAL1£RS DE ItfALTE. 3o7

grand desastre , foornit lib^ralement les forgats, c^uon prit dans ses prisons, et des criminels condamn^s par la justice. Sahglb.

Philippe II, roi 4'E3pa{jne, qui regardoit Malte comme ]e boulevard de la Sicile et de ses £tats (lltalie^, fit present a FOrdre de deux galores bien armees. Philippe du Broc, ancien chevalier de la langue de Provence, et prieur de Saint-Gilles^ donna a la religion uii grand galion, que le commandeur Paschal Dubroc , son neveu , conduisit a Malte, charge de provisions de guerre etde bouche, arme de bons soldats, et en ^tat de tenir la mer. Presqu en meme-tems on vit arriver, dans le port, avec deux galores , Francois de Lorraine, grand -prieur de France, qui, par 4e8 sentimens de zele pour son Ordre , vint offrir ses services au 6rand<-M aitre. Ge jeune prince soutint, depuis,-en differentes occasions, la repu^ tation de valeur, hereditaire dans son illustre Maison. L'Ordre, aprds une aussi grande perte que celle qull venoit de faire, avoit bien besoin de ces differens secours ; d autant plus que les cor^ saires de Barbaric , dans Tesp^rance de se prevaloir de ce desastre, infestoient les cotes de Tisle^ et en tenoient souvent le port comme bloque.

Dragut surtout , ce redoutable ennenii de la religion , croyant en trouver les forces en desordre , y aborda avec sept galores charg^es de troupes de d^barquement; et, apres les avoir mises a terre, il ravagea la campagne, et fit un grand uombre desclaves: mais, avant quil. eut

CLiVDt

3o8 UISTOIRE DE L'ORDRE

pu se rembarquer , le commadeur Louis de Las^ oJl4* tic, de la langue d'Auvergne, et grand-marechal «4acLE. j^ rOrdre, a ia tete de trois cents chevaliers; tohiba sur ces corsaires, en tailla en pieces uye partiC) reprit les prisonniers et le butin , et forqa Dragut de i^gagner ses vaisseaux. Pour se venger de cette insulte, le prince de Lorraine se mit au88it6t en mer, avec ses galeres et deux autres de la religion ; courut, a son tour, toutes les cotes de Barbarie; prit, entre Malte et Tripoli, un brigantin d^Assanbaly, fameux corsaire; donna la chasse a Ulucchiali , auquel il enleva une galore et une galiote; et, avant que de rentrerdans le port de Malte , il prit encore deux vaisseaux charges de sel et de difFerentes marcbandises.

La religion , par la valeur de ce prince et des autres armateurs, reprenoit, dans ces mers, la sup^riorite dont elle etoit en possession avant que d avoir essuye la fureur de louragan , lorsqu il survint un nouvel accident qui causa, dans rOrdre, d^ grands troubles et de /acheuses dissentions. Pour Fintelligence de ce differend , auquel le Pape et les plus grands princes de TEurope prirent part, il taut sravoir qu apres la mort du prieur de Gapoue, dont nous venons deparler, le seigneur Strozzi, son fr^re, s etoit appropr^eses galires, dont, a la verite, il y en avoit une qui iui appartenoit ; et comme , ayant Ic commandement dune armee de terre, il nc pouvoit pas, lui-mSme, conduire ses galores, il les avoit jointesJi quelques galores de France, qui

DES CHEVALIERS DE MALTE. Sog

dtoient dans le port de Civita-Vecchia, sous le ^ "^

cOmmandement du chevalier Sforce, prieur de dela Lombardie, et fr^re du cardinal d,e ce nom, ca- SA^tcMt. merlingue de la sainte (^glise. Le roi et Strozzi y croyoient leurs galores en surete ; mais le prieur de Lombardie quitta, en ce terns* la, le service de France pour s attacher a celui dEspagne ; et , de concert avec le camerlingue , qui, par'sa dignite , avoit beaucoup d'autorit^ dans les places de IVglise, et pour se rendre plus considerable dans le nouveau parti qu il embrassoit ,' il enleva deux galores du roi qu'il cor^duisit dans Ic port de Naples; et, par son conseil et une pareille trabison, un Pi^montois, appell^ Moret de Nissard, setoit empar^ d'une des galeres de Strozzi, et 8 ^toit retir^ dans le port de Villefranche , oil le due de Savoye lui donna un asyle, et permission d'arborer son pavilion.

Un pareil brigandage, contre la foi du serment, fit. beaucoup de d^shonneur au prieur de Lombardie, et excita la colore et le ressentimcnt du Papc. Paul IV gouvernoit alors I'^glise en cette qualitc, etil ctoitgouvernc, lui-m^me, par un de ses neveux , chevalier de Malte , que ce Pape , a son av&nement au souverain pontificat, avoit revetu de la pourpre Romaine, sous le nom da cardinal Caraffe. Loncle et le neveu faisoient negocier, en ce tems-la, une liguc avec la France contre TEspagne. Outre la souverainete de Yi~ glise, qui ctoit violee par cet attentat, il ^toit de leur iutdr^t de persuader au roi qu ils n'y avoient

3lO HISTOIRG DE L^ORDBE

^ point eu de part. Daos cctte vue , on a^r^ta Te

i»»L4 cardinal cumcrlingue; il fut jett^ dans une aT-

84»iat. fppuge prison ; on le menaqa m^me de la mort, si les {^al^res du roi de France n'^toient ramen^es incessamment dans le port d oil on les avoit tiroes furtivement. Le prieur , qui connoissoit rhumeur violcnte du cardinal patron , les renvoya aussit6t; et, pour rendre la liberte au camerlinguc , il fallut encore qu'il donnat pour deux cent mille ecus de caution , qull ne sortiroit point de Rome sans la participation du Pape et de son neveu. II ne fut pas si aise de retirer la galore de Strozzi, que Moret avoit conduite dans le port de Villefranche. Pour eluder les plaintes et les instances du Pape , le due de Savoye envoya cette galore dans le Levant avec son pavilion, et une commission particuliire, autorisee de son sceau. Le cardinal patron et Strozzi, ayant appris quelle ctoit en mer, pour se vetiger de cette perfidie , ^nvoyferent a sa poursuite, avec une autre galore, un capitaine Francjais , appelle le Fouroux , bon officier de nier, attache a la Maison de Strozzi , auquel on recommanda d employer ^galemeot sou adressect sa valeur pour retircr la galore des mains de Moret. Le Fouroux, pour ne point laisser penctrer le sujet de son voyage , se rendit d abord a Malte, demanda au Grand-Maltrc , et en obtint la permission d allcr en course , de concert avec ses galferes, et sous le pavilion de la religion. H sortit du port avec la capitanej et il neut pas

DES GEIEVALIERS DE MALTE. 3ll

^t^ long-tems en mer, quil rencontra la galore -r; — ; — quil cherohoit : le Pidmontois , qui la comman- m lk doit, ayaDt pris le vaisseau mont^ par le Fou- Sa»olk, roux pour la capitane de la religion, le salua, se mit dans sa chaloupe ; et , pour entretenir le general , aborda la galore et entra dedans : mais il fut bien surpris de se voir au pouvoir d'un officierde Strozzi. On larr^ta aussitdt; il fut mis aux fers, et le Fouroux joignit ensuite sa galere, comme s'il en eut ramene ^ bord le capitaine. Les officiers et les soldats , sans aucune defiance , le laiss^rent approcher : il entra dans la galore; et il sen ^toit rendu mattre, avant qu'ils se fussent apper^us qu ils y avoient requ leur ennemi.

Le general des galores de la religion, indign<^ quon se ftxt servi du pavilion de TOrdre pour surprendre la galore d'un prince Chretien, menac^a le Fouroux de le combattre', sil ne la rel&choit, et sil ne remettoit Moret en liberty : mais ce capitaine lui ayant.fait voir des ordres precis du roi, et une commission expresae du Papc, le premier sup^rieur de TOrdre, il ne jugea pas a propos de prendre sur lui la decision d'une affaire aussi delicate; et, ayant (ait convenir le Fouroux de le suivre k Make avec sa prise , ils se present^rent , peu de jours apr^s , devant le port. Le capitaine Fran^ais envoya aussi tdt, au grandprieur de France, ses commissions , et linstruisit, par un M^moire particulier, de la supercherie que Moret avoit faite au seigneur Strozzi. Le prince de Lorraine en fit part au Grand*Maitre,

3l3 HISTOIBE DE LORDRE

■^""^ ei en obtint pratique pour la galdre dc Fouronx ne Li ct pour sa prise. Ces deux galores ^tant entrees

0A!icLr. dans le port, le capitaine Kioret sadressa aui

chevaliers Savoyards et Pi^montois, et se plai-

gnit am^rement qu on se (ut servi du pavilloD de

la religion pour surprendre une f][aldre qui appar-

tenoit a leur souverain ; et, en batne de F^troite

alliance que ce prince avoit avec I'Espagne, ces

chevaliers pr^ntferent aussit6t, en son noin,

une requite au Conseil , que le vice-roi de Sicile

appuya , depuis, de loute son autorite. On fit in-

tervenir des marchands de Raguse et de Tisle de

Scio , qui r^lamoient les marchandises qui se-

toient trouv^es dans la galore dc Moret ; et, d'ail-

leurs, les offiders du tresor pr^tendoient que

cctte galore, comme faisant partie de la d^pouilie

et de la succession du prieur de Capoue, lui

appartenoit. Tant d'int^rSts difFerens excit^rent

de facheuses divisions dans le coiivent ; et cba-

cun prenoit parti, suivant sa langue etsa nation.

Le Conseil, qui alloit toujours au bien de TOr-

dre , ne put semp^cber de bl4iner le Grand-

Mat tre d avoir , sans sa participation , admis ,

dans le port , les deux galores en question , et

s^tre attire, par cette conduite, une affaire fa-

cbeuse , et dont il eut ^te a soubaiter qu il eii|

renvoy^ la discussion aux princes interesses :

mais, comme le passe ne se pouvoit rappeller,

et que ces deux Capitaines avoient, cbaicun,"un

puissant parti dans Malte, le Conseil nomma

des commissaires pour informer des preientions

ChAVUlR

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3l3

.de Tun et de Tautre. Moret se plaignoit toujours que, se croyant en surete a la vue des galores de "de Ia rOrdre, on lui avoit pris, par trahison et par Sahglk. surprise, celle que le prince, son mattre, lui avoit confine; et il en demandoit, avec de grandes instances, la restitution. Mais'^le Fauroux, saris vouloir reconnoitre Tautorit^ du Conseil , pour toute defense, produlsit ses commissions, et dit quen execution des ordres du Pape^ il avoit repris une galere, qui appartenoit a ce pontife , que le Moret , a la vue de toute lltalie , lui avoit mechamment enlevee; et que, si la religion ne punissoit ce voleur, le Pape s^auroit hien sen faire justice sur ceux memes qui, par des considerations politiques, et au prejudice de Tobeissance quils lui devoient, auroi^nt dissimule un pareil brigandage.

Le Conseil , ayant avere que la galere en question avoit ete enlevee des ports du Pape , fit arr^ter le Moret qui avoit conduit cette intrigue; et on se contenta de laisser le Fouroux en la garde du grand-prieur ; et ce prince , ayant pris sa parole, sen chargea volontiers. Le Grand- ^

Maitre d^p^cha aussitot un ambassadeur au Pape , pour recevoir ses ordres sur ce differend ; et il ^crivit , en meme^tems , au roi d*Espagne et a ses ministres, en Italie, pour leur en faire part: le Pape et le roi de France , de concert , demand^rent bautement qu on leur envoyat le Fquroux avec sa prise , et qu on leur remit , sur*tout , le voleur pour le punir suivant les lois de 1 a dis-*

3l4 HISTOIRE DE l'oBDRE

cipline militaire. On ne put se dispenser dobcir nit L4 au Pape ; la galore volee fut realise dans le port 84!(OLt. j^ Ci vita-Vecchia , at les marchandises resUluees 4ceux auxquels elles appartenoient. Pour le Moret, par consideration pour le roi d'Espagae, aprds avoir iii retenu quelque terns en prison , on facilita son evasion , dont le Conseil voulut bien ne pas sappercevoir; et le due de Medina- Celiy aloi^ vice-roi de Sicile, Tenvoya prendre, sur la c6te, par un brigantin. Le Conseil fit dresser un proc^s<-verbal de sa fuitc qu on envoya au Pape, qui, apr^s la restitution dc la galore, parut satisfait.

Quoique cctte affaire eut He conduile ct terminee avee unc grande prudence, la division qu elle excita dans le couvent , et les reprochc$ Di^me que le Grand -Maitre essuya , a ce sujct, dc la part du Conseil , le toucli^rent si sensiblement, quHl en tomba malade. II ne fit, depuU ce teros*lji , que trainer une vie lan(|[uissaDte, et qui fut terminde par une mort tris-Chretienne.Il ne voulut disposer d ancun de sesefFets, quoiqn il en eut eu la permission d'un Ghapttrc general ; et, apr^s avoir employe des sommes considerables a fortifier Tisle de Make, il laissa encore plus de soixante mille ^cus dans sa depouille. U Conseil, ^difie d'un si noble d^sint^ressement, envoya, en France, douze mille francs pour contribuer a la dot de la denM)iselle de Mont-Cbanar, sa nidce. On fonda, ^ Tintentiondudiifunt. une messe a perp^tnitc^ dans la chapelle du cha*

Jean

DE LA

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3l5

teau Saint^Ange; et, d^une parde de cet argent, -7 — ^ — on fit faire , pourl eglisc conventuelle , des orne- de la mens de velours cramoisi , brodes en or, et on y Sawgle. mit les armes de la Sangle , com me un monument de sa piete et de la gratitude de la religion.

Le choix de son successcur ne causa pas beau^ coup de difficulte. A la v^rite, le bailli de Lyon , neveu du marechal de Vallicr, quoiqu absent , cut d abord quelques voix ; mais un des electeurs n'eut pas plutot propose le commandeur de la Valette , que tous les suffrages se r^unirent en VALrnt safaveur, Ce seigneur netoit point sortide Malte ^^ck^^' depuis qu'il avoit pris Thabit et la.croix de FOrdre; il avoit rempli successivement toutes les charges; soldat, capitaine, general, sage politique, plein de fermet^ , et autant estime parmi ses confr^fes que rcdoutable aux infideles. Sous son gouvernement, la religion reprit son ancienne autorite, qui ^toit fort diminu^e dans quelques provinces d-Allemagne, et dans les £tats , de la republique de Venise.

Depuis que les Hussites avoient ruin^ la plii^ part des commanderies de Boh^me, le tresor commun de I'Ordre n avoit pu rien tirer de ce royaume et des provinces voisines. Des guerres continuelles, qu'il avoit fallu, depuis, soutenir en Hongrie, et dans les pays bereditaires de la Maison d'Aiitriche , avoient succede aux guerres civiles excitees par les Hussites , et interrompu le payement des responsions , que les chevaliers

JtAR

3l6 HISTOIRE DE LORDRE

de ceUe nation devoient envoycr, soil a Rhodes MLA ou k Malle; et les prieurs de ces grandes pro* VAttTTi. yinccs setoient mis en possession de nommer, de leur chef, aux commanderies vacantes dans leurs prieur^s. Ije Grand -Maitre, incapable de souffrirdes abus, qui, par ]a prescription, pouvoient devenir des Titres et des eoutumes, en ^crivit fortement dans toutes ces provinces : il 8 adressa menie , pour les faire cesser, a Feniperenreta Ferdinand, roi des Roniains,son frere. Ces princes, qui connoissoient le di{][ne usage que la religion faisoit de ses hiens . Brent dire, aux prieurs et aux commandeurs qui avoient des commanderies dans leurs I^tats, que leur intention etoit quails donnassent une entiere satisfaction au Grand -Maitre. La langue d*Allemagne, assembleeen Chapttre, depecha aussitot a MalCe Wenceslas , de Hesse- Assembourg , prieur de BohSme; Sigismpnd Roracr, commandeur de Mielperg; et Henry de Ritecheneau ,' commandeur d'Estugne , qui , apr^s avoir prete, au nom des chevaliers de leur langue, le serment d'obeissance qu ils devoient au Grand-Maitre , se soumirent a payer les responsions et les taxes que les Chapttres gen^raux imposeroient sur leurs provinces; et, par un acte solemnel, ils se desistirent , au nom de tons les prieurs d'AUemagne , de confdrer les commanderies de lours prieur^, a lexception dune seule, a laquelle, suivant Tusage general de tout TOrdre, ils avoient droit de nommer, une seule fois , en cinq ans&

DBS CHEVALIERS DE MALTE. Si'J

Les commandeurs Venitiens , a la faveur de

la protection quils tiroient du s^nat^.et sous dela pretexte du service qu ils rendoient a leur patrie Palette. coatre les Turcs, tachoient, a rexemple des Allemands , d'eloigner le payement de leurs responsioDS. Gomme cessortes de contributions etoient uniquement employees aux arniemens contre les iufid^les , le Grand-Maitre squt si bien leur representer leur devoir et leurs premieres obligations, et il parla si haut et avec taht de fer- . mete, que tout plia sous ses ordres ; et on vit , en peu de terns, arriver a Malte leur responsions et celles desAUemands, qui fuernt, depuis, acquittees fort exactement.

Deces soin^ qui regardoient les provinces , et , pour ainsi dire , les dehors du couvent , le Grand- Maitre passa a une affaire qui avoit fait beaucoup de bruit a Malte , et meme dans toute TEu-* rope, et doot, suivant le sort des grands evenemens, a force de vieillir, on ne jparloit plus. Le marechal de Vallier, ce gouverneur de Tripoli , que le Grand-Maitre d'Omedes avoit persecute si opiniatrement , vivoit encore; et cet ancien commandeur auquel , avant cette malbeureuse affaire, la plupart des chevaliers destinoient la GrandcrMaitrise , langui3Soit alors dans une vie obscure , et tjonforme a ses malheurs. A la verite, le Grand-Maitre de la Sangle avoit rompu ses fers, et Ini avoit rendu saliberte; mais differentes considerations ^ et des egards qu il crut devoir conserver pour la memoire et les amis d'Omedes,

3l8 UlSTOIRB DE LORDRE

ne lui permireDt paa de it^Cablir le mareckal daDd

U9 LA tous 868. bonneurs.

VALBm. Le Grand-Maltre de la Valette , plu8 intrepide, et per8uad^ du merite ei de la bonne ponduiie du marechal y 8e fit un devoir de luixendre justice ; et , apr^8 une exacte revision de son proofs , ii le dechargea des injustes accusations dont ses ennemis avoient t4cbe de le noircir : et il lui coufi6ra , en m£nie*tems , le titre de grand*bailli de Lango , comme la preuve et le sceau de son innocence. II fit plus; et) pour le venger; et tout rOrdre , des iusultcs et des mauvais traitemeus qu il avoit rcgus des infid^les , k la prise de Tripoli, il entra.dans le dessein que lui proposa Jean de Ijacerda, due de M^dina-G^li, vice-roi deSicile, de tenter la conqu^te de cette place.

Dragut en <^toit alors mattre : ce fameux corsaire, u'ayant pu obtenir du sultan le tttre de bacba , et la charge de grand-amiral de son empire, dignitd que Barberousse avoit poss^d^e, lui avoit relnis le sangiacat dc Sainte-Maure ; et, sous pretexte de z^le pour les int(ir6ts de son mai« tre , et dc ddfendre les c6tes d'Afrique contre les incursions des chevaliers de Make , il s etoit borne a la quality de gouverneur de Tripoli , mais dont , par rdloignement ou cette place etoit de la Porte, il si^toit fait comme un petit £ltat qu il gouvcrnoit avec une autorit^ presque absolue ; quoique, pour se conserver la protection du Grand-Seigneur, il a(lFect&t une enti^re dependance dc se* ordrcs.

DES CHEVALIERS D£ MALTE. 3ig

Depuis qu il s'^toit ^tabli dans Tripoli , dont il vouloit faire sa place d armes , et le siege de sa i>e la domination , il avoit fait relever et terrasser les v**-*"*murailles de cette place. On y avoit ajout^^ par son ordre, des bastions , et tous les ouvrages que le terrain avoit pu permettre, et que Tart avoit inventes en ce'tems-la. Le chateau n'^toit pas inoins fortifie; et, malgre la situation qui netoit pas avantageuse^ par ses soins continuels et par une depense prodigieuse , il en avoit fait une des plus fortes places de TAfrique. De grosses tours, garnies d'une nombreuse artillerie, defendoicnt Tentree du port ; et ce port servoit de retraite aux vaisseaux de Dragut, et a ceux des corsaires qui naviguoient sous le pavilion du Grand-Sei« gneur; c^toit de-la que partoient tous les vaisseaux des infideles, qui infestoi^nt les cdtes de Sicile, de Naples, et merae ceiles d'Espagne.

Le nouveau vice-roi de Sicile, pour signaler son avenement a cettc dignit^^ forma le projet' d assieger Tripoli; et, pour y r^qssir, il tacha dy associer le Grand-Mai tre : il n eut pas de peine a le faire entrer dans un dessein qui avoit pour ob* jet de ruiner cette retraite de pirates. lis en ^cri- ; virent , de concert, a Philippe II, roi d'Espagne, j Ge prince n'^toit pas guerrier : mais, comme il 8^agissoit de la surete de ses cotes et du repos de ses sujets, et quil craignoit meme que Dragul n entneprit de se rendre maitre de la Gouletle, il approuva un projet autorise de I'avis du Grand- Maitre, dont il connoissoit la valeur et la capa-

Sao UlSTOIRE DE l'oRDRE

cite, et dont ses chevaliers devoient partager lc9

nfc I A frais et \e$ perils.

VALriTB. Q^ prince envoya des ordres precis au due de

' ^^* Sesse , {fouverneur du Milanois, au due d^Alcala, qui commaDdoit dans le royaume de Naples, et a Jean-Andre Doria , alors general deses galores , de joindre leurs forces pour les faire passer en Si* cile; et i] en dcfcra le commandement general au due de Medina -Celi qu'il chargea expresses ment dese conduire, dans cette entreprise, par les conseils du Grand-Mattre. Mais ces trois seigneurs , dont nous venons de parler, qui , par Teloignement oil ils ^toient de la Cour, setoient rendus comme arbttres de leur devoir, et jamais de Tautorit^ que le roi, leur maitre, deferoit au vice-roi de Sicile, sous difFerenspretextes, retarddrent Icxccution des ordres de Philippe : il falhit que ce prince envoyat, en Italic, le coniman-* deur de Guimeran, ancien chevalier qui etoit alors k sa Cour, pour foire marcher et pour conduire ces dif£§rentes troupes en Sicile.

IjcGrand-Maiti^, voyant launee fort avancce , t^toit d avis qu on remit lentreprise au printerns suivant, et il en ecrivit son sentiment au vice-roi : mais ce seigneur, craignant que le roi ne changeat de dessein, ou que, par quelque intrigue de Cour, on ne lui culevat une commission oil il se flattoit dacquerir beaucoup dc gloire> se pressa de partir. Aprds avoir assigne le rendez-vous general des vaisseaux et des galeres dans risle de Malte , malgre la rigueur de la s;ii-

DES CHEVALIt:tlS DE MALTE. 3:^t

8on , il s'y rendit vers le milieu du mois de d^* — — — cembre. tl y fut requ avec tous les honneurs qui de la etoient dus a sa difjnite, et au puissant roi quil ^^*"■• representoit. Les troupes qu'il avoit amen^es fu* rent lojg^es commodement. La Valette fit, devant ce general , la revue de celles quHl avoit destineespour celte expedition; elles Etoient composees de quatre cents chevaliers , et de quinze cents hommes, a la solde de la religion, sans compter les volontaires. Le chevalier dlJrre de Tessieres, grand-couiniandeur,et alors general (les gal&res, en avoit le principal >commandement : le Grand-Mattre et le Gonseil , qui avoient une entiere confiance dans sa valeur et dans soa experience, lui avoient meme laisse le choix de son lieutenant , et de Tofficier qu il substitueroit en sa place , soit pour commander les troupes de dcbarquement, s'iljugeoit a propos de tenir toujours la mer, soit pour rester sur les galores, s'il prenoit le parti de commander, lui -meme, les troupes qui devoient faire le siege.

Le vice-roi remercia le Grand-Mattre d'un si puissant secours; il fut sur-tout charme de voir ce corps de quatre cents chevaliers pr^ts a s'embarquer, tous anciens guerriers, qui avoient vieilli dans le service. Ce general ne fut pas moins edifie des soins plein's de charite que les autres chevaliers prirent, depuis, des officiers et des soldats de ce vice-roi, qui Etoient tomb^s malades; et, pendant deux niois que ces troupes Strange- , res resterent dans Tisle , leqrs malades furent 9e««

323 HISTOIRE DE l'oRDRE

courus et servis avec un zele qui, depuis la fon- DK L4 dation de TOrdre , n'y a point deg^ner^. Valctti. Eufin , les troupes du Milanois et du royaume de Naples etant arrivces a Make au commencement de fevrier, on tint plusieurs conseils de guerre sur les operations de la campagne. Le sic^ge de Tripoli , comme nous venous de le dire, etoit le principal objet de cet armement; mais le vice-roi, informe des nouvelles fortifications quon avoit faites a cette place, et sur- tout que Dragut, Capitaine redoutable , s*y ^toit enferme, et qu il y avoit fait entrer ce qu il avoit de meilleures troupes , avec un amas prodigieux de provisions de guerre et de bouche, craignoit les perils de cette entreprise , et Fincertitude du succis; et , plus habile courtisan que grand Ca« pitaine, il proposa la conqucte de Tisle deGelves, oil il esp^roit trouver de la gloire sans peril Le Grand-Maitre convint qu a la verite il ne rencontreroit pas de grandes difficultes a se rcndre maitre de cette petite isle, ouverte de tous cot^s, et sans autres forteresses quun simple chateau, et de peu de defense; mais que ce qui en faisoit la foiblesse, et la facilite de la conquete, emp^cheroit de sy maintenir, et feroit naitre aux infiddles, quand la flotte seroit retiree , le dessein de la reprendre ; d'ailleurs , que la campagne etoit peuplee de Maures ou d'Arabes, qui, a la faveur des for^ts de palmiers, dresseroient des embuscades , et empecheroient , dans un lieu si aride , d aller puiser de lean dans quel-

qucs puilsquiavoient et^ creus^s danscette isle; — qu on avoit rn^me a craindre que , pendant qu on dk la seroit attache k cette entreprise, la i^btte du Valbxx*, Graud*Seigueur, dont on ctoit menaced, ne sur-* vint , ct ne coulat a fond les galercs : au lieu que , . sils pouvoient se rendre maitres de Tripoli, elle3 trouveroient un asyle ct un abri daps le port; et m^nie que les bancs de sable et les basses , qui etoient le long dcs cotes de Tripoli » leur en ser-* viroient contre les grands vaisseaux du sultan.

Le vicenroi , jaloux de Thonneur de son seuti-> menty ne voulut point se rendre a ces raisons : il soutint toujours qu'il seroit en possession de Tisle avant que le Grand-Seigneur eut pu firmer et mettre sa flotte €n mer ; et que , pour assurer sa conquete , il feroit fortifier le chateau de quatre bastions, qui le mettroient, et toute lisle, hors de surprise et d'insulte. Des avis si opposes partag^rent ceux qui composoient le conseil de guerre ; mais , conime la plupart des officiers d^^ pendoient du vice-roi , il y en eut peu qui os&ssent se declarer contre son sentiment. En vain le Grand^Maitre lui representa qu en changeant le projet et le plan de la campagne, il altoit directement contre les intentions du roi, son mattre, et les instructions dont il ^toil charge; Lacerda demeura obsdnement attache a son scntiment. La Valette , qui pr^voyoit tout ce qu on avoit a craindre de cette entreprise, lui dit quil,^ etoit maitre de porter les armes du roi, son maitrc , du c6te qu il jugeroit a propos; mais que , s'il

VALrrrs.

324 UISTOIRE DE l'oRDRE

abandonnoit le premier projet que le roi dlls- BE LA pagne avoit approuve , et qui avoit ete communique ^ Couseil de I'Ordre, il ne laisseroit sortir aucun chevalier des ports de Tisle. Le yiceroi, chagrin de trouver tant de ferniet^ dansle Grand-Maitre , et qui ne se pouvoit passer de son secours, parut se rendre a son avis ; il reprit, en apparenee, le premier projet; on ne parla plus que du siege de Tripoli : mais y comme la Valette laissoit toujours voir quelque defiance de la sinc^rite de ses intentions , le vice-roi , pour leblouir, jura solemnellement, par la vie du roi, son seigneur, et par la tete de Gaston de Lacerda, son His, jeune seigneur quil avoit anient avec lui, que , sans s ecarter, il se rehdroit incessamment devant cette place. Cepeudant ce n'etoit pas son dessein : mais il se rcservoit de le faire eclater quand il seroit en mer, et seul niaitre des mouvemens et de la route quil feroit faire a Tarmee qu il commandoit.

L embdrquement se fi t le 1 o de fevrier ; le Grand- Mattre ajouta, aux troupes de TOrdre, deux cents pionniersMaltois, pour servir au siege de Tripoli. Les chevaliers Flotte et de la Roche eurent la conduite de Tartillerie qu'on devoit embarquer; et le commandeur Garcie de Contreras , fut charge , avec plusieurs chevaliers , du soin de , rh6pital des malades, et des officiers et des sol- i dats qui seroient blesses. La flotte Chretienne tint la route de la cote d'Afrique , et arriva aux Seches de Querquines. L'isle de Gelves avoit tou-

jours eu ses seigneurs particuliers; mais, depuis — 57""^ que Dragut, sous I'autorit^ du Grand-Seigneur, dela setoit dtabli dans Tripoli, il avoit rendu ces pe- v^^-^te. tits souverains tributaires de laPorte. Ce corsaire neut pas plutot appris que le vice-roi etoit, avec sa flotte, a la hauteur de cette isle, qu'il sy rendit avec deux galeres, qui entrerent dans le canal de Cantara, dont nous avons parle dans le onzieme Livre cje cet ouvrage. Le general Chretien, ayant d^couvert ces deux galores, en detacha un plus grand nombre pour s'en emparer; mais Tofficier, qui commandoit les galeres Chr^tiennes , ayant apper^u deux vaisseaux marchands qui venoient d'Alexandrie, Favidite du butin lui fit negliger la poursuite des deux galeres de Dragut : il fut droit aux vaisseaux marchands , et s en rendit maitre. Pendant qu il etoit attache au pillage , Dragut, avec ses deux galores, sortit du canal. II en envoya une, commandee par le corsaire Uluchiali, pour donner avis a la Porte qu'unepuissante flotte, composee desdifferentes escadresdu roi d'Espagneet des chevaliers de Make, ravageoit les cotes d'Afrique , et menaqoit Tripoli d'un siege. Par le meme courrier, il demandoit un prompt secours : en lattendant, et apres avoir laiss^ ses ordres dans Fisle de Gelves pour sa defense, il retourna, avec la meme diligence qu'il ^toit venu , se renfermer dans Tripoli. Soliman n'eut pas plutot recu ces nouvelles, quil envoya des ordres trfesrpressans , dans tons les ports de FArchipel , pour armer incessam-

^i6 nisToiRE DC l'oiidre

~~~" meat aatant de vaisMaux et de galires qu*oD en

mtu poarroit mettre eo mer; Cara Mustapfaa, son

T«um. ^raod-amtraljetqiii devoit commander la 6otte,

prit le m^me soio , dans le port de Constanti-

noplt;.

Cependant le vice-roi fill oblige , en difFi^rentes fois, de deharqoer pour faire de I'eao. Lea Ger- ▼ains, quoique ennemis secrets dea Turcs, dont Us soufn^teni impatiemment la domination , mais irrite^da pillage des deux vaisseaux raarchaods qui leur appartenoient, s'opposereot a CCS dc^ceoies , et chai^t-reot les Chretiens. Alvare dc Saade, uo dfs principaux che^ de lannee, fut ble^sc daos ces escarmoucbes; et les Chr^ tieos , apri-s avoir perdu pr^ de deux cents homines, et ciuq capitaines dlolantene, ftirent obliges de AC rembarquer. I.a flotle remit a la voile, tint lai-oute de Tripoli, et s'arreta aux S^cfaesde Pain, ainsi appellcs a cause dc differens courans qui laisaent, quelquefois , cet endroit de la mer a sec. IjC vice-roi, en atteodani nuc parde de ses trou{>cs,qui n'avoit pu partir Jr Matte avecle corps delarmce, s'arreta prodie ilc ccst couraos; et it debarqua, sur la c6te vnUinc, quelqnen compagnies, qui creuserent \\r» puiis en differens eodroits. L'eau en panit tiairr et douce; on en transporta une graode quinlici' sur la Hotter I'ofBcier, comme le soldat, en hut :ivrr aviditr. Mais I'experiencc la 6t trouM r 'Inii daogeretut usage;la pliipart de ceu.x qui rn lurreut, lomberent malades; it en mounir mvnie uo grand

DE8 CHEVALIEBS DE MALTE. Say

nomhre,et,parmi eux, plusieurs chevaliers dee

premiers de I'Ordre. La flotte Ghr^tienne eut , en ^t ** meme-tems, a essuyer uoe violente tempete; et V""''la capitane de Sicile, ayant heurtt^ centre le gallon de Make, se brisa, et coula has. Ces accideos, si ordinairesen mer, ne fureotque les preludes d'une perte plus deplorable.

Aprfes que le calme fut revenu , le vice-roi proposa , dans le Conseil , de quitter cet endroit. Le comtnandeur de Tessi^res, siiivant ses iustructioDS, lui proposa d'aller d'abord a Langir, lieu sain, et d'une bonne tenure; que, de-U, on se rendroit aisement k Tripoli; que, par la prise de cette place, et surtout du port, on mettroit en suret^ la flotte contre les temp^tes , et m£me contre Tarmee qu'on disoit qui venoit de Constantinople; d'ailleurs, que les Maures et les babitans du pays,voyant les Chretiens maitres de cette place, se declareroient avee plus de cobfiance contre les Turcs ; et qu'apr^s la cohqu^te de Tripoli, celle de Gelves ne couteroit que d'en foire le voyage.

Mais le vice-roi, qui n'aimoit pas les entreprises difHciles, sous pr^texte que les vents ^toieiit coDtraires, rejetta cette proposition, l^es officiers qui composoient le Conseil , et qui d^pendoient de lui , n'oserent fitre d'un avis different. On revint a G^ves, le 7 mars, d'oii le g^n^ral des galores de I'Ordre d^pecha unt frigate au Grand- Midtre, pour lui doniicr avi? <lc ic qui se pasaoit : U tui marqnpH , par aa lettre, que le vice-

JtA9

OK lA

3a8 msTOiRE de l^ordbe

roi n avoit pas eu Ic courage d aller jusquiV Tripoll.

TALATir 1^^ Chit^ticns cU^barquiront dans ccttc isle sans oKstacle , et sans i|u'il parut aucun Maure c|ui leiir en disputut lentigo. Us avanc^i^ent flans les terres, pix^s d\in endroit oil il y avoit • dcs puits dVau douce ; mais ils les trouvj^rcnt combles. Aprj's quon les cut debouchos a\ec beaucoup de peine, IVau en parut tri»s-anicVe, par la quanlite de (t*uilles daloi's que les (fcI- \ains y avoient jettees. Pendant (|ue rarniee ("hirtiennc canipoit en cet endroit, il y vint des deputes, ou, pour niieux dire, des espions du cheick, ou sei{;neur dc Tisle, qui, «ous pr<^texte de se plaindi^ de la guerre qu on lui faisoit sans aucun sujet, et sans lui avoir declaree, deman^ doit une enlrevue avec Ic vice- roi. Ils propow^rent , de sa part, que Fannec sortit dc Tisle , et que la conference se put fairc a la Roobette , ou lis dirent que les Cbretiens trouvcroient de bonnes eaux en abondance. Le vice- roi, sans accepter, ni rejetler tont-iWfait cette proposition , Icur dit qu'il confeieroit volontiers avec leur mattre, niais que ce ne pouvoit fitre (|uau pied du cbateau, oil il alloit sucbeminer incessam* mcnt. Cos disputes , aprf*s avoir reconnu ses forces, en Krent le rapport au cheick, qui, ue se trouvant pas en <^tat dc tenir , dans une si ninuvaise place , contrc des troupes nombreuses et agueiries, (koit diq)osc k capituler. Mais ses principaux officiers, et la jcunessc sur-tout, clc

Jeacc

DE Lh.

Valette.

DES CHEVALIERS DE MALTE. Ssg

niand^rent le combat avec de grands cris ; et , soit que ce seigneur fut bien aise , avant que de de la traiter, de tenter le sort des armes , bu peut-etre ^""'" que n etant pas tout-a-fait mattre des habitans , 11 nefut pasfach^ qu'un peu de disgrace les rendit plus dociles, il leur permit ce quil ne pouvoit empecher. Ces barbares, pleins de fureur, et avec plus d'impetuosite que d'ordrfe , croyant surprendre les Chretiens , s achemin^rent vers le camp.

Le vice-roi avoit eti averli par deux esclaves

Chretiens, qui setoient ^chapp^s, quil seroit

attaqu^ le lendemain. II ne jugea pas a propos

dattendre les ennemis; et, apres avoir r^gle le

rang et la marche de ses troupes, il s'avanqa au-

devant d eux. Les chevaliers de Malte , avec deux

compagniesd'AIlemands, ^toient a Favant-garde;

il y avoit , dans le corps de bataille, trois mille

Itaiiens et Siciliens, et Tarriere-garde ^toit com-

posee de trois mille Espagnols. Telle ^toit I'or-

donnance de cette petite arm^e, Jorsque les Gel-

vains, au n^mbre d environ deux tnille, sortant

dederrifere une collinequi les couvroit, et pous-^

sant , a leur ordinaire, des cris horribles, se jet-

terent , T^pee a la main , sur Tavant-garde. Mais

comrae ils n'avoient ni cavalerie,ni arquebu-

siers, les chevaliers, avec le feu seul de la mous-

queterie , en tu^rent un grand nombre,eteurent

hientot disperse et mis en fuite cette multitude

de paysans. Le cheick, pour prevenir sa perte,

et le ravage de Tisle, traita avec le vice-roi , lui

VltLTTl.

33o niSTOIRE t)E L'onoRE

"; ' livra les clefe du chateau , reconnut le roi d'Es-

neu pagoe pour sou souveraio, et sengagea de lui payer tribut. Lacerda, charm^ de cette conqu^te, se laissa aller a des transports extraordinaires de joye : il se vantoit d*£tre le premier Capitaine de sa nation , qui , depuis Tav^nement du roi , son mattre , a la couronne d'Espagne, en eut etendu la domination; et, pour conserver ce monument de sa valeur, il entreprit d'y construire un fort, dans la vue de tenir en bride Tbumeur mutine et inconstante dcs Maures. Suivant le plan (|uil en fit dresser, cette forteresse devoit 6tre composee de quatre bastions. Andre Gon* zague se chargea de la construction de celui qui regardoit Forient ; les chevaliers de Malte entreprirent celui qui lui ^toit oppose, et qui se trouvoit a Foccident. Le vice-roi fit travailler scs troupes de Sicile a celui qui rogardoit le midi ; et Jean Andre Doria, general des galores, employa sa chiourme a travailler au dernier, qui fut place entre celui des chevaliers de Malte et celui du vice-roi. L cndroit , qui s'etend de Foccident au septentrion, ctoit defendu par la mer j et une epaisse muraillc, bien terrassee, devoit enfermer le c6t^ qui va du septentrion a Forient. Les chevaliers , qui avoient arnen^^ a leur suite, deux cents pionniers, avanc^rent considerablement leurouvrage ; mais, dans les autres endroits, le travail alloit lentetnent par Favidite du soldat , qui , au lieu de charier de la terre et des mat^riaux , se deroboit a un ouvrage penible ,

D.ES CHEVALIERS DE MALTE. 33l

pour transporter secrettement, dans Ics vais* seaux , de la laine et de Thuile dont il trouvoit pr i.a unegrande abondance dans cette isle. D*ailleurs , Palette. les maladies se renouvell^rent sur la flotte et dans larmee de terre, par les chaleurs excessiveft du pays , par rintemperie de Fair , ranicrtume des eaux., et, sur- tout, par la nourriture dela chair des moutons a longue queue , qui se trouva mal-saine. Jean Andre Doria en tomba malade; Quinico Spinola en mourut; et, outre plusieurs chevaliers qui eurent le meme sort , uh si grand n ombre fut afflige de difFerentes maladies, que le.couimandeur de Tessi^res, general des galores de la religion , fut oblig^ d en donner avis au Grand -Mattre, et de lui demander ses ordres. •

La Val ette fut sensiblement touchy de ces nouvelles , et comme , par une longue experience , il connoissoit le pays et les mers qui lenvironnen't,il pr^vit, avec douleur, que si le vice-roi restoit plus long-tems dans cette isle , il pourroit etre surpris par la flotte des Turcs. II manda , a Tessieres, qu'il ne pouvoit approuv^r la construction d un fort dans un endroit sterile , eloigne de tout secours , sans eau , et , sur-tout , sans port oil les vaisseaux pussent aborder. II depfecha, en ineme-tenis, un chevalier au roi d'Espagne, pour lui donner avis du peril oil, par un tres-long sejour dans Fisle , le vice-roi exposoit son armee, II fit sqavoir la m6me chose a Lacerda ; et , par le meme courrier, quil envoya en Afrique, il

333 BISTOIRE DE LORDRE

■ ordonna au commandeur de Tessi^res , si le

Dfc L4 vice-roi 8 obstinoit , pour continuer son ouvrage ,

Valitti. ^ rester dans un lieu si dangereux, de dcmander son congd , et de revenir irtcessaniment a Make, oil son secours seroit plus utile, en cas que les Turcs, pour faire diversion, attaquassent les isles de la reli{;ion. Peu de jours apres, il renvoya un second courrier , pour donner avis quil venoit detre avcrti que le Grand-Seigneur avoit faitpartirquarantegal6res pourvenir au secours de Tripoli, que ce prince croyoit assi^g^; que vingt corsaires dcvoicnt se joindre a cette flotte, qui ^toit attendue sur les c6tes d'Afrique par vingt-deux autrcs, commandoes par Dragut; et que cette flotte , chargce de troupes fratches , et superieure k celle des Chretiens , dont la plupartdes soldats Otoient languissans,nauroit pas de peine a en triompher.

Le commandeur de Tessieres et Jean Andre Doria soUicitoient vivement le vice-roi d'abandonner, pour un tcms, son entreprise du nouveau fort: Tun et Tautre lui conseilloient dembarquer toutes ses troupes, daller au-devant de la flotte de Constantinople, jusques dans FArchipel, et de la combattre avant sa jonction avec les galeres des corsaires. Us lui reprOsentoient quapr^s avoir Ocarte les vaisseaux du Grand- Seigneur, ils pourroient revenir, en Afrique, former le siOge de Tripoli, dont la conquete assure* roit celle de Tisle de Gelves. Mais le vice-roi etoit si prOoccupO par la passion qu'il avoit d'achever

son ouvrqge , et dc laisser en Afrique une forte- '

re^se qui portdt son nom, qu'il n^coutoit les p^'^^ avis quon lui donnoit, que comme excites par Valett*. une secrette jalousie de sa gloire : rien ne put vaincre son opini&tret^. Le commandeur de Tessi^res, pr^voyant sa perte infaillible, et la plupart des chevaliers , des soldats et des matelots ^tant mourans, lui demanda son cong^ et partit. II perdit, dans la traverse, encore neuf chevaliers qui moururent de maladie; et, peu de jours apr^s son arrivde , il en mourut lui-m^nie avec la plupart de ses soldats, des esclaves et des formats, en sorte que ces galores ne furent de long-tems en ^tat de retourner en roer.

Pour les remplacer, le Grand-Mattre, toujours inquiet du salut de la flotte Ghr^tienne, renvoya, en Afrique, trois a utres galores armees de nouveaux soldats, et d'une nouvelle chiourme. Le chevalier Maldonat devoit les commander en mer; et le commandeur de Guimeran avdit ordre de se mettre a la t&te des troupes de ddbarquement. Ce petit secours arriva a Gelves, le 27 d avril , dans 1# m^me-tems que le lieutenant du vice-roi de Naples, qui craignoit une descente des Turcs dans ce royaurae, avoit envoys en Afrique deux brigantins, pour en ramener les vieux soldats Espagnols , qu*il croyoit n^cessaires pour la defense du pays. Le 10 de mai, il arriva '^^o de Make un nouveau brigantin, dans lequel ^toit le chevalier Hugues de Copones, que le Orand-Maltre envoyoit k Doria, pour lui don-

334 HISTOIRE DE LORDRE

, ncr avis , qu enfin rarmee navale des Turcs ,

net! composee de quatre-vingt-cioq galores, avoic

VxLrm. pji^^ g^,, 1^ cotes du Goie )e 7 de mai. Doria ,

qui ^toiC malade, eovoya des lettres au vice-roi ; et il lui manda que, s'il ne £usoit rembarquer prompCement ses troupes , pendant la nuit , et avant que le jour parut, il ne devoit pas s^attendre d^echapper a la puissance formidable des Turcs. Mais rien ne pouvoit dissiper I'aveuglement du vice-roi ; et, quoiqu il ne p£it plus douter de la flotte Ottomane , il se fiatta que le commandant iroit d*abord a Tripoli , pour confi^rer avec Dragut; et que, dans Tintei-valle , U auroit tout le terns necesSaire de rembarquep ses troupes et son artillerie. Un funeste succte fut la suite malhcureuse de son entetement : la flotte enncmie parut a la pointe du jour: Gara Mustapfaa en avoit la conduite, et le hacha Piali, favori du Grand-Seig[neur, avoit le souverain commandement des troupes de d^barquement. Doria, voyant cette flotte s*avancer en bonne ordonnance, s'^ria : u Enfin Topiniatrete d'un seul «homme nous a tous perdus; mais, au moins, a nous ne serons pas vaincus sans avoir prevu « notre d^faite » .

A la vue de larm^e des Turcs, la constematioa et le d^sordre se mirent dans la flotte Chretienne. Par les maladies, les galeres etoient sans un nombre suffisant de forcats et de soldats ; cbacun , dans ce d^sordre et cette confusion , ne prenoit d'ordre que de sa peur; et, sans rendre

DES CHEVALIERS Dt^ALTE. 335

de combat, chaque capitaine ne chercboit qua — ' — ^cbapper a la fureur de Tartillerie des ennemis. de la

Les Turcs prirent viD(][t f][a]^res et quatorze gro$ navires avep leur Equipage, et tous ceux qui le$ montoient; et leurs barques , armies de soldats, 6 enipar^rent, sans resistance, de plusieurs galores Chr^tiennes, qui, faute d eau, se trouverent alors arr^tees dans ces bancs de sable qu'ou appelloit les Siches ou les Basses. Le commandeur de Maldonal , voyant toute la flotte en deroute et dis* pers^e, et ses trois galeres poursuivies par celle des ennemis , ne perdit ni le courage ni le jug0ment;et, comme il netoit pas moins habile pilote que capitaine plein de valeur, a force de faire de fausses routes, et comme s'il eut \oulu echouer a terre, il gagna le Cap de Sphax; de-la, prenant a droite , il se jetta en pleine mer, d ou il se rendit heureusement a Malte.

Les Turcs, ne voyapt plus d ennemis qui pussent leur disputer la victoire , la c^l^br^rent par une d^charge de leur artillerie, et par toutes les marques d'une rejouissance pubiique ':,le lendemain , ils resolurent de debarquer leurs troupes pour s emparer de Tisle , et faire esclaves ce qu^i restoit de Cbr^tiens. Pendant que tout retentis- 8oit de cris de joye, sur leur flotte, le vice-roi, dcsesper^ de sa d^faite, confus et bonteux de n avoir p£is suivi les conseils de Doria , ne laissa pas d'y avoir encore recours. II le vint trouver dans son lit oil il ^toit malade , et , en approchant : M Doria, lui dit-il , qui avez eu seul de la

Valette.

JCiV

336 HISTOIRE DE l'oRDRE

« sagesse el du bon sens, en cette occasion , que « roe conseillez- vous de faire? Seig[near, lui re- V ALiTTi. ^ pondit Doria, comme vous commandez les trouw pes de terre , c est a vous a prendre le parti le « plus avanta{^eux. A re{][ard de notre roalheu- <c reuse flotte, j ai rcsolu de me faire porter, cette tt nuiC , sur un leger brigantin : je tacherai , a la « faveur des tenebres , de percer au travers de « cette forctde vaisseaux dont nous sommes en- « vironn6s; et, si je puis m^^chapper, je coorrai a la roer pour rallier les trislcs debris de notre N defaite, et gagner le port de Messine, ou j at- « tendrai les ordres de la Cour ».

Ije vice*roi lui dit qu il vouloit le suivre et qu il s abandonnoit a sa conduite; et, quoiqull lui restat encore, dans Tislcet dans le fort, pr^decinq mille homnies, il aima mieux s enfuir et survivre a sa defaite , que de s ensevelir g^n^reusement sous les ruines de cette forteresse. II en laissa le commandement a Alvare de Sande, capitaine fameux , qui avoit acquis beaucoup de gloire dans les guerres de Piemont. II sembarqua ensuite, avec plusieurs officiers g^neraux; et, par rhabilete ct Tadresse de Doria , il se demela des vaisseaux Turcs, gagna Tisle de Malte, et, de-la, se rendit en Sicile, oil il alia cacher sa disg;race et ses malheurs.

Ceux des Chretiens qui ^toient restes dans Tisle, ne finirent pas par la deroute dc la flotle. Les Turcs, ayant d^barqu^ leurs troupes et leur artillerie. assi^g^rent le fort, et le battoient avec

()jx*huit canons. Ge n etoient pas les seuls enne- .

mis auxquels de Sande eut 4 resister : pendant nB i.a

trois mois de terns, qu il soutint ce siege avec un ^***»^"-

courage invincible, il eut a combatlre non-seu«»

lement centre des hommes, mais encore contre

la faim, la soif, et , pour ainsi dire, contre tous

les elemens. Lean manquoit dans les cilernes;

et il n y avoit pas mSme de bois dans la forte*

resse pour cuire les alimens. La plnpart des sol*

dats , plut6t que de mourir de soif , desertoient

par bandes, et alloient se reiidre a renneroi. De

Sande , voyant son canon demonte , les ouvrages

de la place ruines par celui des Turcs, se trou*

vant sans eau, sans bois, et voyant le reste de ses

soJdats malades, ext^nues etlanguissans, resolut

de s ouvrir un passage par une vigoureuse sortie,

et de mourir honorablement T^p^e ii la inain«

Apr^s avoir repr^sente, a ses soldats, que leur

salut dependoit de leur courage, il se niit a, leur

tete, et sortit dans une heure ou il croyoit sur^

prendre les infid^les: mais les Turcs, avertis par

des transfuges , FaCtendqient en armes. A peine

iut-il sorti , qu'il se vit environne et accable par

differens corps de troupes qui tombdrent sur lui*.

II n'eut pas m^me la consolation de mourir les

amies a la main : il fut pris, et mis a la chatne ,

par ces barbares, avec ce qui lui restoit doffi-

ciers et <le soldats. Le bacha entra ensuite dans

la place, dont 11 fit raser les fortifications, de

peur qu^apr^s son depart les Chretiens n y ren*

trasseut ; et ce general reprit le chemin de Gons- 4. aa

. ** tantinople, couverC de gloire, et tralnant, k sa i,t"!I suite, Ic8 galores Chi^tiennes, avcc un nombre VALmr j^gni je prisonniers. Prts de quatorze mille hommes p^rirenC dans cette malheureuse exp^ dition , soit par le fer ennemi , soit par lea maladies , ou dans resclava{[e. L^Espafpoie seule y perdit vingC-huit galores , et quatorze vaisseaux de charge, sans compter celles du Pape, et deui qui appartenoient k Cosme, due de Florence.

Pierre Machiavel , qui les commandoit, en sauva dabord deux auires; mais, peu de tems aprte, treize galores d'Alger les ayant rencontr^es , pres de Tisle de Giglio, elles fiirent contraintes d'echouer contre des ^cueils qui se trouvent le long des c6tes de Tisle de Corse. Le^ officiers et les soldats se sauvirent a terre , apris avoir aban* donn^ le corps des gal^rea, et la chiourme^ com* pos^e de Mahometans , que ces infid^les mirent en liberty.

Ce fut a-peu«prte en ce tems-1^ que Cosme , due de Florence, voulant se precautionner a Tavenir contre les incursions, forma un corps de marine; et, pour en attacherles officiers a sa fortune , il en fit un Ordre de chevaliers , qui furent , depuis , les d^ves des chevaliers de Malte. Ce nouvel Ordre fut institu^ sous Tinvocation de Saint-^tienne , Pape, dont on cd^broit la f6te le douzi^me daout : jour heureux pour ce prince , etauquel, peu auparavant, sesgeneraux avoient gagn^, contre lesbannis de Florence, la bataille 4eMaciano. Cosme ^tablit, a Pise, la Maison

DE8 CHEVAL1£RS DE MILTB, 33g

cbef-d'Ordre : il y attacha de grandu revenus; — — — lui*in£roe en dressa lea loU et leg statute ; et , pour nK la ne pa« laisser ce corps de noblesse sous une au- ^^*'"** tre autorit^ que la sienne , il s en fit ie chef et le Grand-Maltre; et les princes, sesenfans: en furent les premiers chevaliers. II en avoit trois: Franfois^ qull destinoit pour son successeur, et qn'il envoya , dejmis , k la Cour d'Espagne ; Jean , qui, quoiqua peine agi de seize ans, dtoit d^ja rev6tu de la pourpre Romaine ; Garsie , Ie dernier des trois, ^toit un prince d'une humeur f<^roce. Ges deuxderiiiers, par une jalousie et une Emulation r^ciproque, dteleiir plus tendreenfapce, avoient coni;n, Tun contre Tautre, une halne dont on n avoit jamais pu les faire revenir, et qui ^data, en ce tenis*la, d'une niani^re funeste. Pendant que Cosme, suivi de toute sa famille, pour don^ Iter une forme constante k son Ordre militaire, visitoit les ports et les places maritimes de $e9 l^tats, ces deux jeunes princes, dans une partie de chasse qu ils firent dans des bois proche de Grosseto, s'^tant querell^s, de concert, s'^loi- (jn^rent de la suite des chasseurs, s'enfonc^rent dans le bois, sebattirent; et Garsie tua, dun coup^de poi(i[nard, le cardinal. Il rejoif^nit en* suite la chasse sans faire paroltre le moindrc trouble; et , comme s'il se fut seulement <^f[ar^, il de« roanda ce qu ^toit devenu son fr^re. Mais, comme ce jeune prince ne paroissoit point, et que la nuit approchoit, ses officiersse partag^rent pour le chercher. Celui qui ^toit charg^ particitli^re*

JCAfI

340 HISTOIRE DE l'ORDRB

ment de sa conduite^ apr^s avoir couru tout le wVk bois, le trouva eofin, ^tendu par terre, mort et Yautti. u^y^ dans son sang. II courut aussi*t6t porter une si trisCe nouvelle a Cosme. Ce prince soupqonna, sans peine, la main d oil un si cruel coup ^toit parti; et, quoique p^netre de la plus vive douleur, il eut assez de force pour la dissimuler : il ordonna mSme, a cet officier, de tenir la chose secrette, et qu a la faveur des ten^bres, il lui apportat, dans son cabinet , le corps de son fils, enveloppe dans un tapis , sans qu'il put etre apper^u.

On ne lui eut pas plut6t obei, quil fit appeller Garsie; et, apr^s s*£tre enferme avec lui, il lui deroanda ce qu etoit devenu son frere. Ce jeune prince, avec une assurance qui n etoit pas de son age, lui r^pondit froidement qu'il Tavoit perdu de vue k la chasse, et dans la poursuite du cerf. Cosme lui comroanda alors de lever le tapis qui couvroit le corps du cardinal , dont Ics playes jettoient encore du sang. A ce spectacle , le due ne pouvant plus retenir sa douleur et sa - colore : « Malheureux , lui dit-il , voila le sang de « ton fr^requi crie vengeance, au ciel, cbntre toi; ttfaut-il que j'aye mis au monde un parricide, « qui, par la perte de son fr^re, sest fail un cheft min pour assassiner son p^re meme » ? Garsie , intimid^,sejetta a ses pieds , confessa son crime; et, pour en diminuer Thorreur, il allegua que son fr^re Tavoit attaque le premier, et qu'il n ayoit pu sauver sa vie que par sa mort. Mai$

YALETrS.

DES CHEvAlERS DE MALTE. 34l

Cosme, rejettant de si foibles excuses , et le re- — T gardant avec des yeux pleins de fureur : u U faut, dr lI « lui dit-il , que je venge , moi-meme , la mort de « rinnoceDtpar la perte du coupable, et que tu M rendes la vie a oelui de qui tu la tiens. » En disant ces paroles, il lui arracha le poignard dont il avoit tu^ son fr^re, et le lui ehfonga dans le^ sein. On les enterra ensuite , Fun et lautre, secrettement. Pour cacher un si grand malheur, on publia qu'ils etoient morts, dan3 une maison de campagne, dune maladie contagieuse, dont la Toscane etoit alors infectee. On leur fit, depuis, de magnifiques funerailies dans la principale eglise de Florence, auxquelles on ajouta leur oraison fun^bre. Dans ce discours, Torateur, par ordre de Cosme, affecta expres, pour diminuer le soupqon de ce meurtre, de s'etendre principalement sur les louanges de Garsie. C est ainsi que M. de Thou rapporte un ev^nement si tragique, dans le trente-deuxieme iivre de son histoire ; quoiquon pretende que ce fait nesetrouve point dans sa premiere edition , et qu il a ^t^ insere , depuis, par les ^diteurs des editions post^rieures. fileonore de Tol^de , mere d^ ces deux jeunes princes, et a laquelle on ne put cacher les circonstances de leur perte , en mourut de douleur. Cosme, sans se laisser abattre par tant de dis-> graces, cherchoit sa consolation dans les soins qu'il prenoitdugouvernement. Sa principale occupation etoit alors de faire fleurir son nouvel Ordre. Ce prince habile, et grand politique,

343 HISTOIRE DeT'oRDIIE

' pour attacher, par cette marque de distinction ,

M L4 l^d principalcs families de Florence aux intdrSts

▼albtti. ^^ 9Q Maison , avec permission du Pape Pie IV, dispensa les nouveaux chevaliers des lois du c6libat qui s observoit dans TOrdre de Malte, et il etendit cette grftce jusqu & ceux qui avoient ^t^ maries deux fois. II y ajouta le privilege, au d^faut d enfans l^{][itimes , de pouvoir tester de leurs hieiis en fa veur de leurs b&tards , a condition , en ce cas, d'en laisser, a leur Ordrc, la quatri^me partie. Son int^rfit ne lui permit point de se confer* mer, sur tous cos articles , a la rigueur et a la s<Jv^ritd des atatuts qui s olwervoient pdr les chevaliers de'Malte; et il se contenta dcxhorter ceux de Saint-£tienne a les imiter au moins dans la valeur et dans le zele quils faisoient parottre, depuis tant de si6cles, contre les Turcs et les infideles.

Ce fut dans cette v(ie, et pour les former dans la discipline militaire, qu'il ordonna aux cominandans de ses galdres, quand ils rencontre-* roient celles de Malte, de sy joindre, de voguer ensemble, et d attaquer, de concert , tous les corsaires qu ils rencontreroicnt. En execution de ces ordres, Baccio Martelli, chevalier dc Saint- £tienne, et qui commandoit quatre galores de Florence, ayant trouv(^, k la hauteur du Cap- Lupo, Vincent de Gonzague, prieur de Barlcttc, general des galores de la religion, et qui en avoit sept sous ses ordres , le salua le premier, laborda ensuite, lui demanda et obtint la permission de

lesuivre : dansleur course, il prit toujoursVordre ■

du prieur, qu'il donnoit, ensuite, ji 8es olficiera pkla subalternes. Le g^n^ral , avec ce8 quatre galores, v^*-^"!. se trouvant commander a onze bien armees, couruttoutes les mers du Levant, sauva plusieurs vaisseaux Chretiens poursuivis par les infid^les, prit plusieurs corsaires; ct, a la fin de la campagne,ilse separa des Florentins, ^ la hauteur de Gorfou. II entra , ensuitc , dans le port de Malte , oiiySuivant lesprit de FOrdre, il re^ut plus de temoignagesde congratulation pour les vaisseaux Chretiens quil avoit defendus ct sauves, que pour ceux qu il avoit pris sur les infideles.

Cetoit dans cette vue que les galeres de la religion etoient presque toujours en mer. Le Grand- Maitre en fit meme construire deux nouvelles a ses d<ipens : les phis riches commandeurs, a son exemple, faisoient, tous les jours, et suivant leurs forces , differens armemens : jamais TOrdre n'avoit ete si puissant sur mer; et, ce qui le rendoit, sur-tout, redoutable aux infideles, cest qun ces difFerentes escadres Etoient commandos par des chevaliers qui avoient vieilli dans le service, et dont la plupart auroient et^ capables de commander des flottes enti^res : tels etoient alors le commandeur Gozon de Melac, general des ga* Idres de la religion ; le commandeur de Guime^ ran , que le roi dEspagne avoit demands , au Grand-Maitre, pour commander celles de Sicilc; les commandeurs de Giou et d'Ell^eines , et les chevaliers de Thiange et de la Motte , tous excel*

344 HISTOIRE DE t'ORDRE

■"~"^ lens homines de mer, et cti^bres par Icur valeur nrL4 et leur experience. Mais, parmi ces Capitaines,

Talltyc. aucun n avoit fait tant de prises et si considerables que le commandeur de Romegas, chevalier qui, depuis sa jeunesse, avoit fait la course. Per- Sonne ne connoissoit, aussi bien que lui,4es cotes, les ports , et j usqu aux moindres cales <{ui se trouvent le long de la Mer Mediterranee:d'ailleurs brave, intrepide, qui n avoit jamais connu de perils, et qui ne souffroit, dans son bord, que des officiers et des soldats d'une vaieur determinee. La viequ il passoit, presque entiere, a la mer lui avoit donne un air farouche : on Taccusoil ineme de traiter cruellement ses prisonniers; mais il preteudoit qu il ne tenoit cette conduite, a leur ^gard, que par represailles , et pour reduire les corsaires k en agir avec plus d'humanite en* vers les escla^es Chretiens. On ne laissoit pas de soup^onner que, dans ces represailles, il ne se faisoit pas beaucoup de violence, et que son humeur, naturcllement dure et violente, y avoit peut*£tre autant de part que la politique.

Ce futen ce tems-la quil rencontra, le long des c6tes de Sicile, une grosse galiote, comroandee par un fameux corsaire, appelle Ysuf Conciny, ren^gat Calahrois, et le tyran , ou plut6c le bourreau des esclaves Chretiens. II en avoit, dans sa chiourme et sur son vaisseau , deux cents y et deux cent cinquante soldats. La partie etani assez cgale, le corsaire n'^vita point le combat; les deux galores sapprochcrent; ct, apr^s avoir

essuye le feu Tune de Fautre, on en vinl aux

coups de mains. Le combat se maintint lonp;* ^e la terns avcc un avantage dgal , et sans qu on eut Valette. discern^ quel en seroit le «ucc^s. Romegas , irrite , d'une si longue resistance, se mit k la t^te de ses plus braves otficiers , se jetta dans la galiote , T^pee a la main , et franchit la rambade. Le corsaire le re^ut avec le meme courage , et tua deux chevaliers de sa main ; mais , ^tant tomb^ sur un banc de sa chiourme, d'un* coup que lui porta Romegas, ses esclaves, pour se venger des mauvais traitemens qu'ils en avoientre^us, ne virent pas plut6t le Maltois maitre du vaissleau , que , sans qu'il s'y opposat , ils firent passer le corsaire de main en main. Chacun lui donnoit un coup; plusieurs meme, pour assouvir leur vengeance, le d^chiroient avec les dents; il ny en avoit point qui ne vouliit en avoir quelque membre; et, avant qull (Hi parvenu an dernier banc, a peine en i'esta-t-il la moindre pariie. -

Un renegat de Melasso , en Sicile , ne fut pas mieux traite. Sous sa couduite, des corsaires avoient surpris cette petite place, lavoient pillee, enlev^ plasieurs h'abitans de diff(£rens sexes : pour ajonter la lubricite au brigandage , un infame Marabout avoit viol^ de jeuiies filles Chretiennes. Les galores de Malte , join tes a celles de Sicile, en ayant et^ averties, poursuivirent les pirates; mais elles ne les purent joindre. Apres cette expedition , elles s'^toient separees. Les galores de Malte, plus leg^res que celled de Sicile 9

et dont la chiourme etoit plus fratche, joigni* rent la principale galore des corsaires , qui por- Vautts. i^i^ Iq butin , et les esdaves qu ils avoient faits. Gomroe la r^istance d une seule galore contre toute une escadre nauroit servi, peut-^tre, qua la faire couler a fond, les infiddes se rendirent. lie prieur de Barlette , qui commandoit dans cette occasion, dclivra la chiourme , qui etoit composee de Chretiens , mit en leur place quatrevingts Turcs, et rannena heureusenient,4Melasso, les hommes et les femmes qui en avoient ete enleves. Le peuple , apr^ lui avoir temoigne sa reconnoissance a sa maniire, et par des aodama* tions et des cris tumultueux de joye , lui demanda ce renegat, leur compatriote, qui avoit conduit les corsaires^ et Tinsolent Marabout, qui avoit traite si indignement Icurs fiUes. Le prieur De leur eut pas plut6t abandonne ces deux scelerats, que la populace, en fuiie, sen fit justice par ses mains , les dechira et les mit en pieces.

Romegas, qui, en ce tems^la, etoit a la mer. traita plus favorablement un galion qu il rencontra proche de Ti^le de Scarpenta, et enlre eelles de Candie et de Rhodes. Ce galion venoit de Satalie, et il dtoit commande par le rais Seiil Moamet Ugly, Ca)>itaine qui ne manquoit pa?

de valeur, et qui avoit m6me^ sur son bord, grand nombre de braves soldats, et accoutume^ au feu. Romegas n avoit alors que les deux galeres qui appartenoient au Grand-Maitre, et dont le chevalier de la Motte commandoit la moio-

dre. Ce chevalier, dontla galore etoitplusl^g^, "

commenqa le combat. Romegas , ^tant survenu , ^e la 6 approcha du gallon : apris Tavoir examine , et ^^"ti. vu son ttUac couvert de mousquetaires , et Tar-* tillerie bien scrvie, il jugea, sans peine, que deux galores comme celles qu'il commandoit, s'il ne changeoit I'ordre de son attaque , n emporteroient pas ce superbe vaisseau , qui , par sa hauteur, et en comparaison des galeres, paroissoit un qhateau flottant. Mais, comme les che* valiers ne comptoient jamais le nombre et les forces de leurs ennemis, et que , de son caract^re sur-tout , il auroit jnieux aim^ p^rir que d abandonner soA entreprise , il prit le parti de battre , de loin , cette grosse caraque. Heureusement, un calme ^tant survcnu qui I'arr^ta, les deux galores, a la faveur des rames, sen approchoient^ faisoient leurs decharges et s eloignoient , et , apres avoir techarg^ , revenoient, ensuite, avec la meme l^g^rete. Romegas , profitant de la bonace, continua cette manoeuvre si long-tems, que le galion , apr^s avoir perdu beaucoup de monde par les coups de coursier, ftit oMige de se'ren-^ dre. Les chevaliers entr^rent dedans , et le trouv^rent charg^ de riches marchandises ; mais, a peine commenqoient-ils a sen rendre les mattres , quil coula bas des coups qu*il avoit recjus dans ses oeuvres mortes. Tout ce qu on put faire fut de'sauver lequipage , parmi lequel on trouva un v6n^rable vieillard , ag^ de soixante-dix-huil ans , sangiae du grand Gaire , et pr^is de six cents

Jmii

UCLA

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hommes , Turcs , Maurcs , et N6gres^ qui tenoient, comme lui , la route de ConstaDtinopIe.

Valctti. Pendant que Ics chevaliers dc Make exposoient, tons les jours, leurs vies contre lesinfid^les, leglise Catholique, assemblce a Trente, dans un concile oecum^nique, opposoit le z^le et la science de ses pr6lats aux nouveaut^s des Protestans. Le Grand- Maitre y avoit ^te invite comme les i|utres souverains de la Chr^tiente. Ce prince et le Conseil de TOrdre y deput^rent , en quality d'ambassadeurs , les chevaliers de Villegagnon , et Royas de Portalrouge ; mais le premier 9 retenu par son k^e avanc^, et par une grande maladie, ne s'y put rendre. Royas s*y trouva seul : avant que d'y ^tre admis, il eut a essuyer de grandes oppositions de la part du corps des ^v^ques, lesquels represent^rent quil n*^toit pas juste qu'un simple religieux, et le d^put^ d'une soci^te de fr^res , prtt place pat^ mi les ambassadeurs , ct eut, en cette quality, la pr^s^ance sur les ^vdques. L affaire s accommoda; on couvint que Tambassadeur de Maltese placeroit parmi les autres ambassadeurs des

. princes Chretiens , sans prejudice des protestations de rOrdre Episcopal : aihsi Royas fat admis dans la congregation qui se tint le 7 de scptembrede faunae i563. Ce ministre commenqa

. sa harangue par excuser le G rand-Mai tre et le Ganseil, sils navoient pas envoys plut6t, au saint condlo, des ambassadeurs^ et il allegua, pour raison, que Fisle et le canal de Malte^toient

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