‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · III. ,^ifif · texte numérisé non relu

III. ,^ifif

35o UISTOIRB DE l'oRDRE

donna des M^moires aux le-

ns LA gttts du concile , conoernant la confirmation dea Valkttc. immunit^s de TOrdre , ct sur-tout pour en obtenir un decret qui interdll la possession des prieu<r^ et des commanderies k loutes personnes, de quelque dignite qu elles fussent , qui n aiiroient pas fait les trois voeux solemnels de la religion dans rOrdre de Saint<-Jean de Jerusalem. Les l^ats n os^rent proposer ce d^cret dans les congregations , avant que d'etre instruits des inten-* tions du Pape. lis lui en dcrivirent. Pie lY , qui ^toit alors sur la chaire de Sainl-Pierre , et tresattentif k ce qu'il ne se pass4t rien dans le concile qui pftt donner des bornes a son autorite , n ignoroit pas que plusieurs Papes s etoient crus en droit de pommer aux prieures et aux commanderies vacantes dans letendue de leurs £tat$, et en Gour de Rome ; quoique plusieurs aulres souverains pontifes eusseni passe des declara* tions contraires en faveur de TOrdre. Cependant il recriVit, a ses l^gats, que le d^cret que soUicitoit le Grand-Maltre ne regardoit point le concile , et que c etoit a lui seul a faire un pareii i^glement, quand il le jugeroit a propos. Apr^s la conclusion du concile , qui lui avoit toujours donn^ un peu dinquietude , il oublia les cheva^ Hers de Malte,et les scfrvices continuels qu'ils rendoient a tons les Chretiens , et sur-tout aux peuplcs qui habitoient les cotes de Sicile , de Naples, de Fltalie entiere, et d'Espagne^ dont, depuis la conclusion du concile, ils assurerent

DES CHEVALIERS DE MALTE. 35l

le repos par la part qu'ils eurent k \a prise de — j^bT" Gomere de Velez, situee sur la c6te d'Afrique. ^^^^

V ALETTE

et qui n'^toit, au plus, doign^e de TEspag^ne, que de quarante lieues.

Quoique le port de cette place ne piit pas contenir de grands vaisseaux , il en partoit tous les jours de3 fustes et des g^iotes; et, quand leurs armemens ^toient plus considerables , le roi de Fez , leur voisin , leur fournissoit des soldats , la plupart tir^s des montagnes voisines , tous courageux , et qui, pour gagner quelque chose, ne connoi^soient aucun peril. A mille pas de cette ville est le Pignon de V^lez , bati dans une petite isle , ou , pour mieux dire , sur un rocher od Ton ne pent nK)nter que par un chemin taille dans le rocher meme, qui nest separe du continent que par un canal fort ^troit, qui lui sert de port, et qui ne pent contenir, au plus, que dix ou dooze petits b^timens. Ge fort servoit d'asyle aux corsaires; et , quand ils ^toient poursuivis, le canon de la place emp^choit leurs ennemis d'en approcher. Le I'oi d'Espagne avoit tent^ inutilement , Tannee prec^dente, de se rcndre maitre de cette place : il reprit le m^me dessein cette annee; et, apr^s avoir rassemble toutes ses forces maritimes , il en 6crivit , dans les termes les plus pressans , au Grand-Maitre et a difFi^rens princes d'ltalie , ses allies , pour demander le se- ' cours et la jonction de leurs galores. De <;es dif* f(^rentes escadres , il se forma une puissante flotte , dont ce prince donna le commandement,

353 HISTOinB DE LORDRE

avec la conduite de toute lentreprise , a Garcie

DI.LA de Tolede, vice-roi de Catalogne. Ge general

VALcrTi. p3pti( du pQpi de Malaga^ le dixi^me d'aout :

ayant eu le vent favorable , il arriva, en deux jours, sur les c6fe$ d'Afrique. II d^barqua , sans obstacles , ses troupes et son artillerie : Favantgarde etoit compos^e de troupes Espagnoles, et des chevaliers de Malte ; il y avoit des Portugais et des Italiens dans le corps de bataille; et les Allemands fermoient la marche. L arin^ Chretienne , marchant en bonne ordonnance , arriva devant la villedeGom^re^doignee seulement de six niHIes de 1 endroit oil Ton avoit debarque. Le general Chretien , pour couper toute communication avec cette place a la garnison de PignoD, et pour lempecher d'en tirer du secours, avoit i*6solu de commencer son entreprise par en former le siege. EUe etoit situee entre deux montagnes , et meme sans aucune fortification , comme la plupart des places d'Afrique qui ^toient dans les terres. Les habitans , k lapproche des Chretiens, Favoient abandonnee , et setoient refugies, avec ce quils avoient pu emporter, dans les endroits les plus recules des montagnes. Garcie, profitant de leur consternation, sempara de la ville : apr^s avoir fortifie son camp par des lignes et de bonnes rcdoutes, il fit dresser uue ' • batterie de six gros canons , qui , d'une colline voisine, tir^rent, un jour entier, contre le Yort , en meme-tems que, du cote de la me>, les j^aleres de Malte et un grand galion le canonnei^ui

DES ChEVALIfiRS BE MALTE. 353

«i furieusement, qu'un grand pan de muraille , -'""" ' et une partie du donjon furcnt renverses. Le dela commandant, epouvante, et ne voyant point pa* ^^^'^"^ roitredesecours, resolut dabandonner sa place^ el de senfuir avec sa famille et ses principaux effets, Mais, conime il navoit qu'un petit esquif cache au pied du rocher, pour empecher que sa gfarnison ne le retint, ou ne le voulut suivre, il leur dit qu'il alloit rassembler les montagnards , etqu'il se ni^ttroit a leur tete, et quil periroit, ou qu'il forceroit les Chretiens a lever le siege* Mai3 cette garnison , qui n etoit qiie de trente iiommes , ne voyant aucun effet de ses prom.esses, et sans s'intdresser davantage i\ la defense d'une p/ace abandonnee par son gouverneur, n6 songea plus qu a sa propre surete. Les soldats, c^ui s^avoient nager, gagn^rent la terre dans des endroits eloignes du camp des Chretiens : ceux qui etoient prives de ce secours, se rendirent, et ouvrirent les portes du fort. Cest ainsi qu'une place qui passoit pour imprenable, et contre laquellc toutes les forces de TEspagne avoient echoue Tannee precedente, fut prise, en peu de jours, autant par la lachete du gouverneur, que par la valeur etla capacite du general Chretien. Le bruit de cette conquete allarma extr^mement toas les corsaires de Barbaric : ils en porterent les nouvelles et leurs plaintes jusqua Constantinople; et ils firent representer ti Soliman que les Espagnols etant mattres de la Gouletie , du Pignon de Velez , et meme de Tunis , 4 ^^

3r>4 UISTOIRE DE l'oBDRE

iU tenoient , pour aiDsi dire , toute la c6te d'Anc LA frique daDS leurs fers. Solimao leur fit dire que, VAttxTt. Jang p^y ^ ii briseroit ces chained ; et , comme on lui eut rapporte que les gaUres de Make avoient bcaucoup coDtribue a cette conqu^te , il forma le dessein de commeDcer k assurer la liberte de TAfrique par la conqu^te de Yiale de Make; et, d^s ce terns- la, sans sen ouvrir qua ses ministreSfil fit 'travailler secrettement k un puissant armement naval, dont nous verrous les effets Tannce siiivante.

Unc nouvclle prise, faife, peu apr^s, par les chevaliers, achcva d'irriter le Grand- Seigneur, et bata son arineineut. Aprt^s la conquete du Pignon de Velez, les cinq gni^r^s de la religion , commandoes par le general de Giou , et les deux galores du Grand-Maitre, qui ctoieut aux ordrcs de Romegas, sVtant jointes, et voguant de concert, rencontrerent, entre les isles de Zante et de Cephalonie, un puissant galion charge des plus riches marchanHises de TOrient, et qui, pour sa defense , avoit vingt gros canons de hronze, un grand nombre de moindre calibre, de hons ofKciers dartillerie, et plus de deux cents janissaires, tous excellens arquebusicrs. lie vaisseau ^toit commande par le rais ou capitaine Bairan-C^li; et il appartenoit au kussir-aga, chef des eunuques noirs du serrail , le niinistre des plaisirs de son maitre, et le gardien des jeuncs filles et des b^autes qui y sont destinees : plufieurs m&me de ces dames ^toient interessees

DES CHEVALIEttS OE MALTE. 355

dans ce gallon. Le general de Giou, qui se voyoit — * — a la tete d'une «scadre de sept galeres , tit d abord be l& tirer uo coup de canon sans balle, afin que le capilaine de ce vaisseau amenat ; mais les Turcs lai repondirent d'un autre coup portant balle ; et lis arborerent aussitot leur pavilion et toutes leursEnseignes, comme une declaration de guerre et one marque qu'ils etoient resolus de se battre. I^ general de Giou et le commandeur de Romegas , Yoyant bien qu ils ne se rendroient maitres de ce vaisseau que par la force des armes , con- TiDrent quils Fattaqueroient les premiers; qu apres avoir fait leurs decharges , le plus pres qu'ils pourroient, les deux capitanes seroient relevees paries deuxpatrones; et ces deiix galeres, par les trois dernieres; en sorte que le feu fut continuel et sans relacbe. Mais cet ordre du combat fut mal observe par la jalousie et Femulation des deux generaux , qui , sans agir de concert, comme ils en etoient d'abord convenus, se flattoient demporter senls, et a lenvi Tun de I'autre, tout Ilionnear de la victoire. La capitane du general deGiou, s'etant pousseejusques sous la poupe de ce grand vajsseau, se vit, en un instant^ courerte de feux d artifices ; et les chevaliers et les $o1dats , accables de coups de pierres et de mousjuets: le canon meme, charge a cartouche, en taa un grand nombre, en sorte que le general tit oblige de selargir en mer. Romegas, de son i^ote , attaqua le gaiion avec son intrepidite oriinaire ^ mais un coup de canon , parti du vais-*

356 BISTOIRE DE l'ORDRE

seau^ renversaiit la ramhade, lua viQ^*deui M L& soidals ; el un autre coup en fit sauter vingt au- VALiTfi. ^j^^^ dans la nier. Roniej^as , oraignant d elre coule k fond par un gros canon qu'il voyoit hraque a flcur d'eau, prit, quoiqu'a regret, le parti de 8 eloigner; pour-lors, les deux patrones sV vanc^rent a leur tour; et chacune, d'un cote et de concert, s'attach^rent au gallon, et fireut un feu si terrible, qu'elles tuerent, ou mirent hers de combat^ plusieurs janissaires. Mais cettecourageuse milice, dont le corps enlier Fait la principale force de Fempire Turc, se battit toujours avec la meme intrepidity. II fallut que les deux patrones appellassent a leur secours les trois derni^res galeres ; les deux coramandans retablirent et remirent en ordre leurs galeres; el le * combat recommenca avec une uouvelle fureur. II dura cinq heures enti^res, sans qu on put dein£ler quel en seroit 1 ev^nement ; et , quelque valeurque fissent paroitre les chevaliei*s, peut- £tre auroient-ils ete obliges de se retirer sur leur perte, si les Turcs avoient pu se servir de touie leur artillerie. Mais, par malheur pour eux, leurs meilleures pieces, par Tavarice des marchands, s'etant trouvees enibarrassees dans des ballots dc inarchandises, leurs canonniers n'en pnrent tirer de service; el, le feu des galeres devenaut superieur, les chevaliers, a la fin,entrerent tiaos le vaisseau et sen rendirent les maitres. Crtie victoire fut ensanglantee par la mort de plus de six-viogts Chretiens, chevaliers ou soldats. Parni

DES jCHEVALIERS DE MALTt. SSy

les chevaliers , on regretta principalement la "

Fonde, Provencjal ; Berzet, Italieri ; Parceco, Es- de la pagnol ; Antoine Fernandas Posselin. Diego et v^''^^'- Diru'strosa , blesses mortellernent , moururent peu de jours apr^s, a Saragouse; Fernand Ruis de Correal , Eruard de Zuuiga , Jer6ine Caraffe , Napolitain, et ua grand nonibre dautres, ne sortirent quavee des blessures considerables d'uD combat si long et si oplniatre. Les Tares, sans les blesses, y perdirent, de leur g6te, quatre-vingts janii^saire8, plusieurs ofliciers, et, entre autres, un ingcnieur, qui, parson courage etson habilete a pointer le canon, avoil^eu pFus de part a une si courageuse defense, que le capitaine mSme du vaisseau.

Cette prise fit plus de bruit a Constantinople, etsur-tout dans le serrail, que nauroit fait la perte d'uue place importante. Le kussir-aga, et les odalisques, ou favorites du Grand -Seigneur, qui y etoient interessees, se jetterent aux pieds du sultan , et lui demand^rent vengeance des chevaliers. Ce prince , qui regardoit cette prise comme une insulte faite a sa Maison meme , jura , par sa tete , qu il extermineroit tout FOrdre ; et, pour consoler ces dames et le chef des eunu(|U6s de leur perte, il les en dedommagea magnifiquement des deniers de son tresor. La plupart de.ses officiers, et les ministres de la religion entr^renjt dans son ressentiment: le mufti, qui en etoit le chef, dans une audience particuli^ne^ lui representa que les musulmans et tous

358 BISTOIRE DE L'oBBRE

■ ]e8 fiddes ^tant obliges , au moios une fois en

MLA leur vie, de visiter le tombeau de leur pro*

VALifTF. ph^te, ses sujets de TEurope ne pouvoient plus s acqaitter de ce devoir sans s exposer a devenir la proye des corsaires Chretiens ; que Malte ^toit remplte d*esclaves Turcs ; et qu un grand prince, aussi religieux qu il ^toit , et dans ce haut degre de puissance ou Oieu Tavoit eleve, devoit se faire un juste scrupule de laisser dans les fers, et au p^ril de changer de religion, un si grand nomhre de fiddes. T^e kussir-aga, qui etoit le plus anime, et qui conduisoit toute cette intrigue, pour determiner leGi^nd -Seigneur, par preference a ses autres entrcprises , a porter ses armes dans Fisle de Malte, engagea rinian, ou predicateur de la principale mosquec , a en faire entrer adroitement le discours dans son sermon. Le Grand- Seigneur, prince religieux, sy etant trouve le vendredi suivant, qui , parmi les Turcs, est lear jour de fete, cet oratcur, sous pretexte de traiter de la charite quon devoit exercer envers les pauvres et les miserables , ne manqua pas de deplorer , d ahord en termes gendraux , la disgrace et le malheur des vrais croyans qui gemissoient dans les chaines des Chretiens : adressant ensuite la parole au Grand-Seigneur, apr^ lui avoir donn^ les louanges quo^m^ritoient jastement sa valeur, ses conqudtes, et meme la douceur de son gouvernemcnt , il ajouta qu^i) ne manquoit a sa gloire que d'etre le liberateur de tant de malheureux musulmans, auxquels les

DES CHEVALIERS DE MALTE. SSg

Maltois avoient ravi les biens et la lil:>erte. 11 en- "^"^

tra, ensuite , dans un detail exact de toutes leurs ^e l4 prises, dont, appareiiiment, on lui avoit fourni ^^"tti. des memoires; et il fit voir que, depuis cinq ans, ces armateurs setoient rendus maitres cje plus de cinquante vatsseaux, charges des plus riches marchandises de TOrient, sans compter les felouques, les brigantins, les galeres et les galiotes armees en courses, u Ces vaisseaux , lui «dit-il, leurs charges, ceux qui les montoient^ « tout a et^ envahi par ces ini{Htoyables corsaiftres; et il n'y a, Seigneur, que ton ^pee invin- ('cible qui puisse rompre les fers de tant de tf malheureux ; le fils te redetnande son p^re; la «femme, son mari ou ses enfans; et tons atten- «dent de ta justice et de ta puissance la ven- «geance de leurs cruels etmemis ».

Un discours si hardi et, en menie- terns, si path^tique, excita, dans Tassemblee, des murmares confus, qui eclat^rent meme en plaintes, centre ce qui se pratiquoit ordinairement dan? les raosquees , oil Ton observoit toujours un silence religieux^. Soliman en parut surpris, et meme inquiet; mais, en ayant appris la cause, pour calmer Tassemblee, il lui fit dire, parson grand- visir, que, danspeu de tehis, ils seroienf tous venges et satisfaits; et il sortit de la mosquee dans la resolution, s'il n'en etoit pas empeche par la guerre de Hongrie, de faire tomber / tout lefFort de ses armes sur Tisle de Malte.

Dailieurs , depuis long-tenis, il en etoit vive-

36o HISTOIRE DE LORDRE

■ ment soliicite par Hascen , bacha ou vice - roi

o/la d'Alger', fils et successeur du fameux Barbe-

VAttTTE, !• )usge , et par Dragut , alors gouverneur de Tripoli. (i)Cesdeuxininistre8lui avoient maude plubieurs fois , et sur-tout depuis la prise du Pignon de Velez, que les Chretiens, si on n'y donnoit ordrc , alloient se rendre infailliblement maitrcs de toutes les cotes d'Afrique; que, tant que Make seroit au pouvoir des chevaliers , on ne pourroit, sans s exposer a etre pris, ni leur faire passer du secours; ni en tirer de leurs gouvernemens; que ce rocher etoit comme une barriere opposee asa puissance, et qui, par ses escadres et ses armaleurs, interrompoit continuellement la communication de FAfrique avecFAsie, et les . isles de TArchipel.

Soliman n'ignoroit pas Timportance de cette conqii^lc; mais, en prince sage et prudent, il ne voulut point sY engager qull n cut pris Tavis de ses principaux Capitaines. Dans cette vue , et suivant la coutume dcs Turcs, il tint, en pleine campagne, et a cheval , un grand Con^seil de guerre. On agita, dans cette assemblee, la necessite de chasser Ics chevaliers d'une isle d'oii ils troubloient tout le commerce des sujets du Grand -Seigneur, ct interrompoient meme les pelcrinagcs de Medine et de la Mecque. On convint que la religion et FEtat etoient egalement

(i)DeThou,Iiv.XXXVIL

DES CHEVALIERS DE MALTE. 36l

interess^s a les exterminer: et on examina, en- — , suite , les moyens d executer ce projet. de la

La plupart des bachas , qui avoient pressenti Palette. ^inclination du sultan , en bons courtisans lui dirent que la conqueie de Tisle de Rhodes devoit faire connoitre ce qu'on devoit attendre de Tentreprise sur celle de Malte ; que ces chevaliers , quils traitoient d'infames corsaires, ne tiendroient jamais contre la moindre partie des forces de son empire; et qu'il suffisoit dy faire passer , sur les galeres d'Alger et de Tripoli , un corps de troupes qui s'emparat de quelques forts que ses armateurs avoient fait construire pour la defense des ports et des c6tes de cette isle.

Un lieutenant de Dragut, appell^ Aly, qu*il avoit envoye expres a Constantinople , et qui se trouva a ce Conseil , representa , de la part de son general , que , si on commenqoit cette entreprise par le si^ge de Malte , on ne devoit pas douter que les chevaliers ne tirassent de grands secours du fort de la Goulette, du Pignon de Velez, et meitie des Maures de Tunis, feuda- taires de la couronne de Gastille, et ennemis^e la domination des Turcs ; que Dragut etoit d avis d'puvrir la campagne par le si^ge de la Goulette et celui du Pignon de Velez; quaprfes avoir chasse les Chretiens des cotes d'Afrique, et soumis les habitans du pays, on pourroit, Tannee suivante, porter les armes du Grand- Seigneur dans Fisle de Malte. Mahombt , le plus ancien

36a HI8T0IRE DE L*ORDRC

des bachas , qui avoit vieilli dans le commandement des arm^ du Graod-Sei^pneur , et qui fiit, depuiSydev^ 4 ia dignity de {^rand-visir, 8*opposa kautement a Tentreprise de Malte ; et , outre les raisons que Fagent de Dragut avoit all^gu^es , il ajouta qu on devoit faire une grande difference entre Tisle de Rhodes et celle de Malte; que la prcniiore ctoit sitnce au milieu de tous $es £taU, tr6s*<^loignee de TEurope et du secours des Chretiens, et dont le terroir, abondant en grains et en p4turages , avoit fourni de quoi subsister a son arm^e ; que Malte , au contraire, voisine de laSicile, en pouvoit rccevoir du secours a tous momens; que ie roi d'Espagne, qui regardoit cette petite isle comme le boulevard des l^tats quil possedoiten Italie,empIoycroit, pour sad^* fense , toutes ses forces; que la plupart des princes Chretiens, par des motifs de religion, sinteresseroientdansccttegucrre;quonnetrouveroit, dans Malte , qu un rocher escarp^, sans grains et sans p&turages, et, pour dcfenseurs, des guerriers courageux et determines a se faire tous tuer plut6t que de se rendre; qae, suppose mime quon sen rendit mattre, il felloit etre assure dy pouvoir faire subsister Tarmi^e pendant qu'on tra* vailleroit ik en retablir les fortifications, et a en ajouter de nouveUes ; qu on avoit encore a crain- <ke qu une ligue et une nouvelle croisade des princes Chretiens namenat, au printems, uoe flotte nombreuse, et chargcede troupes fratches, qui bloquassent les vaisseaux des Turcs dans

Tisle de Malte ; qu il seroit bien plus glorieux au ♦•" Grand -Seigneur, et plus utile a son empire, be la d employer ses forces en Hongrie, ou de tenter V^'-^^TTr. la conquete de Vltalie, et sur-tout de la Sicile, qui , par sa prise , feroit tomber n^cessairement Make sous sa puissance ; qu'apris tout, sans s engager dans une entreprise aussi difficile que cellfe quon proposoit contre les chevaliers de Saint- Jean, il etoit aise, par de bonnes escortes, de pourvoir a la surete des marchands , sujets du sultan, et des pelerins que la devotion conduiroit au tombeau de Mahomet.

Quelque solides que fussent ces raisons. Soliman , qu on avoit scu prendre par des motifs de conscience, et touche, d'ailleurs, des plaintes et des larmes de ses favorites , se declara pour I'entreprise de Make : peut-6tre m^me que Fesperance d'augmenter sa gloire Fy ditcrmina, et quapr^s avoir enleve aux chevaliers Tisle de Rhodes, les autres isles si(uees dans TArchipel, et qui en d^pendoient , avee les chateaux et les terres dont ils jouissoient dans le Continent de FAsie mineure, il se flatta que la conquete de Make rendroit son nom celebre et formidable dans TEurope et dans FAfrique. Quoiqull eil soit de ces differens motifs, on arma, par son ordre, dans toute Fetendue de son empire, le plus grand nombre de vaisseaux et de galfere^ qu'ott put trouver dans ses ports, en ^tat de tenir la .mer. Ulucchialy, renegat Calabrois, lui en amena plusieurs d'Alexandrie j le gouverneur de

364 HISTOIRE DE l'oRDRE

Rhodes fouriiit 8e« galores; Hascen et Dragut, M 1.4 vice-rois ou bachas d*Alger et de Tripoli , eurent YAksm. Qpjre de se rendre, a la tite de tous les corsaires de Barbarie, devant le port de Malte, et d*y ve* nir joindre la flotte Ottoniane, sit6t quils auroient appris qu clle y seroit arrivce. Soliman ajouta, a tous ccs preparalilnja precaution dea* voyer jusquu Malte d'habiles ing^nieurs, qui, sVtant drguiscs en pecheurs, sous preteaite de jetter leurs lignes dans les fosses, et de vendre ensuite leur poisson dans la ville, en recounu* rent les fortifications, et la hauteur des murail- ]es, et levj^i*ent le plan entier de la place , que le Grand-Seigneur remit, depuis, a ses gen^raux.

II en choisit deux pour cette expedition ; Pialy et Mustapha. Pialy, quoique dune naissance inconnue, avoit beaucoup de part dans la faveur du prince, qui lui avoit meiue fait epouser une de ses pctitcs- Giles. Soliman^ au retour de sa premiere campagne en Hongrie, et apres la prise de Bellegrade, le trouva au maillot expos^ sur le soc d*une charrue, oil apparemment sa mdre , efPrayoc par la marche de Tarmce,, Tayoit abandonne. Lc Grand-Seigneur, qui prenoit en chemin le plaisir de la chasse, le fit apporter ; et, trouvant dans les traits desa physionomie, quoiquinforme, quelquc chose qui lui plut, il le fit Clever avec soia : apres lavoir fait passer par tous les grades de la milice, il lui avoit fait Epouser une de ses petites-filles. II le nomma bacha de la mer ; et , dans cette occasion , il lui

i^mmt

DE8 ClIEVALIfiHS DB MALTE. 365

donna 9 en cette qualite, le cominandement.de "^ 8a flottc. BEt"

Plusieura victoirc8 considc^rablcs que Musta- Vautti. pha avoit remportc^cs, lui avoient attir^ 1 estime et la confiance de Soliman , qui le nomma g^neural dcs troupes de debarquemont/C'^toit un yieux b^Yicier, k^i de 8oixantc-cinq ans, dur et 8^v6re dans le cominandement, cruel et sanfyuinaire a Tegard desenneniis qui tomhoiententre ses mains , et qui se faisoit sur-tout un mdrite de violer la Foi et Ja parole qu'il donnoit ^ des Chretiens. Soliman, qui avoit une <^{;ale confiance en Tun et Tautre, leur rerommanda de vivre en bonne intelligence, dagir en toutes choses de concert , et, sur-tout, de n entreprendre rien sans la participation de Dragut, quil regardoit comme iennemi declard des chevaliers « et, en m6me-tems, le plus grand liomme » de nier qu il y eut alors dans son empire.

Larmemcnt des vaisseaux et des galores, la marche des troupes qui se rendoient de tons c6t^8 dans les ports dc la Moree ^ et les mouvemens diffdrens qui se faisoient dans tout lempire Ottoman , inquietoient extr^mement les princes Chretiens, voisins des £tats du Grand- Seigneur , sans cependant quon piit pcin^trer oil tomberoit Torage. Les uns pr^tendoient que cet armement regardoit le fort de la Goulette, la clef du royaume, et particuli^rement de la ville de Tunis, ou le Pignon de Vdlez, qui ouvroit pareiilcment Tentr^e dans la province d'Alger :

' dautres soupqoDDoient que Malte ^toit 1 'unique

Dt L4 objet de cetie eotreprise : ce dernier sentiment Vaixtti. ^toit memeconfirme par di£ferentes lettres qui yenoient du Levant.

Dans cette incertitude , conune le roi d'Espagne avoit un inter^t particulier a la conservation et a la defense de Malte , le boulevard de la Sicile, dom Garcie de Tolede, son vice-roi, en allant a la Goulette , passa , par son ordre , a Malte pour en conferer avec le Grand-Maitre.

lis se communiquirent recipi;oquement les differens avis qu*ils avoient requs : ils convinrent , sils Violent attaques, de sassister reciproque* ment de toutes leurs forces ; et , comme le Grand- Mattrc lui fit voir qu il avoit besoin de grains et m^me de soldats , s'il etoit oblige de soutenir un siege 9 le vice^roi s engagea , a son retour en Sicilc , de lui en envoyer une traite avec deux compagnics de soldats Espagnols; et, pour gage de sa parole, il lui laissa, comme en otage, un de ses enfans, qui prit , depuis , Fhabit de la religion.

A peine etoit-il parti de Malte, qu^il y arriva de nouveaux avis de Constantinople, que des espioDS surs et fideles euvoyoient au Grand- Maltre : il apprit , par leurs lettres, que les Turcs ouvriroieiit infailliblement la campague par le si^e de Malte , et qu apres la conquete de 1 isle enti^re, dont Soliman se flattoit, il av6it donne ordre k se% generaux de passer en Afrique , et demployer toutes ses forces pour en chasser les Espagnols.

Le Grand-Mattre* ne s ^pouvanta point de ced

Douvelles : aprds ea avoir fait part au Gonseil db la de rOrdre, avec sa participation et de son con- Valitti. sentement, il ordonna une citation f^en^rale, pour appeller k Malte t^us les chevaliers qui etoienten difFerentes provinces de la Chretien t^. Les agens que la religion tenoit en Italic, y le^ v^rent jusqua deux mille hommes d'iiifanterie, et le vice-roi de Sicile lui envoya les deux compagnies d'Espagnols qu il lui avoit promises. Les galeres et les vaisseaux de la religion ne furent occup^s, jusqu'au commencement du siege, qu'a transporter a Malte, des amies, de la poudre et des provisions de guerre et de hoiiche; et on Yoyoit arriver, tons les jours, par la meme voye, un grand nombre de chevaliers, qui, dans Ternpressement de signaler leur zele et leur courage contre les infiddes , accouroient au secours de la religion.

La Valette fit de la plupart de ces chevaliers des capitaines et des officiers, qui, par' son ordre, form6rent, des habitans des villes et de la campagne, des compagnies de nouveaux soldats , la plupart bons arquebusiers, et dont il y en avoit peu qui n eussent fait la course et servi sur les galeres de la religion. Ces compagnies coaiposoient un corps de quatre mille hommes d'infanterie, que la Valette distribua dans les difFerens postes qui en avoient besoin ; mais , pour ne rien omettre de ce qui pouvoit contribuer k sa defense, il envoya, au Pape et a la plupart

368 HISTOIRE DE L^OADRE

"""—" de« princes Chretiens , le double des lettres qu'il M LA avoit re<;iies de Constantinople. Aprds leur avoir

Valkiti. f^ii yQjp \q p^,,ji Qii jQQi g^Q Ordre alloit etre expose, il leur demandoit du secoursen faveurdes chevaliers , qui n en a%oient besoiu que pour resister a lennemi redou table de tous les Chretiens. Pie IV, qui etoit alors sur la chaire de Saint- Pierre, Ht remettre, au commandeur de Cambian, ambassadeur de TOrdre a Rome, une somme de dix mille 6cus. On ne put rien tirer de la France, alors afFoiblie par ses divisions et par sesguerres civiles; raais le roi d'Espagne, dans ]a craintc de voir les Turcs sapprochersi presde la Sicile, resolut d employer toutes ses forces pour les en eloigner. II ^crivit aux ministres qu'ii avoit en Italic, et meme a diflerens souverains de cette nation, ses allies, de former incessaniment un corps de vingt mille hommes dlnfanterie, ct qui fut en etat de sembarquer aux premieres nouvellesqu'on auroit des dessoins des infideles : par le merae courrier, il cbargea le viceroi de Sicile de veiller a la defense de Tisle de Malte avec le mdme soiu qu'il apporteroit a la conservation de la Sicile meme.

Le vice-roi, persuade que dans Tinquictude ou il croyoit que devoit etre le Graud-Maitrc, cetoit lui avancer en quelque maniere^ cc sccours que de lui en donner des assurances, lui fit part des ordres quil avoit rectus de la Gourde Madrid. Le Grand-Mattre ny fut pas insensible; mais il ne se reposa pas tellement sur ces pro-

messes tnagnifiques, qu il ne se preparat a soute*

nir, avec les seules forces de la religion , tous les

DE LA

efforts d'une puissance aussi redoutablc que celle "^^"-"t^des Turcs. Les perils inevitables qu il pr^vit ne firent qu'exciter son courage. C'etoit un homme d une fermet^ superieure aux* evenemens ; una valeur naturelle lui avoit inspire , sans effort, une noble indifference pour la vie ; il avoit pass^ par toutes les charges de la religion ; et ce passage successif a de nouvelles dignit^s avoit toujours ^t6 le t^moignage et la recompense d'autant d actions m^morables , qui Tavoient, a la fin, ^leve a la dignite de Grand-Maitre.

Tel etoit frere Jean de la Valette, que le siege de Malte va mieux faire connoitre, que tout ce que nous pourrons dire d'avance decette grandeur d'ame et de cette hauteur de courage qu'il fit ^clater au milieu des plus grands dangers. Sur ses ordres, et en vertu de la citation, il ^toit arrive, a Malte, plus de six cents chevaliers, la plupart suivis de domestiques courageux , et dont on fit de bons soldats dans la suite. Les commandeurs, quun age avance, ou des inflrmites retenoient dans leurs provinces, au d^faut de leurs personnes,se depouillferentginereusement de la meilleure partie de leurs biens , et les firent passer k Malte. Plusieurs anciens prieurs, par ordre du Grand -Mattre, resterent en Italic dans le royaume de Naples, et aupr^s du vice-roi de Sicile, pour hater le secours qu'il avoit promis ,

ou pour faciliter lembarquement de quelques 4. 24

Syo UISTOIRE DE L'OBORE

cbevaliera Fran<;ai8 , EapagnoU el AUemands ,

Dt LA qui n'^toient paa encore partis de leurs proviocea.

yALwnw. i^ Grand-Maltre les recevoit tow comme un bon p^re^qui revolt avec plaisir ses enfans: ii avoit pourvu d avance k leur logement et k leur sobftistance. Dans la multitude et Tiroportance des differena soios dont il ^toit charge , rien ne rembarrassoit : il vouloit Hre instruit de tout, il entroit dans les plus petits details; soldat , capitaine , officier d'artiilerie , infirmier, iog^nieur, de la m^me'main dant il avoit trace une oouvelle fortification y il remuoit lui-Hi^me la terre ; et on le trouvoit, presqu en ni^me-tems, en diffifrens endroits , tantdt a la visile des magazins ^ et souvent sa^me a Tinfirmerie , occupy k poiirvoir au soulagement des malades.

De nouvelles lettres lui itant arrives de dif- ISirens endroits, et qui conliiPmoient ce quon lui avoit mand^ des desseins des Turcs contre M^lte y U assembla ce qu*il y avoit alors de chevaliers au convent, pour leur en faire part; il ne leur dissimula ni la grandeur du p^ril , ni Tincertitude du secours dont on le flattoit. u Une « arm^ formidable , leur dit-il avec une noble tt audace , et une nu^e de Barbares va fondre sur II cette isle; ce sont, Mes Frires « les ennemis de u J^s^us-Christ : il s agil aujourd*hui de la Foi ; et, « si l*£vangile doit c^der k TAlcoran, Dieu, dans « cette occasion, nous redemande la vie que « nous lui avons d^ja engagde par notre profes- « sion.Heureuxceuxqui,pouruaesiboaniecauae>

Aconsommeroot, les premiers, leur sacrifice ! « mais, pour dous en rendre dignes, allons, Mes de la u ChersFrdres, renouveller nos voeux au pied de* VAtExxt. « autels, et que cfaacun puise dans le sang m^me « da Sauveor des bommes , et dans la pratique aiid^le des Sacremens, ce genereux m^pris de «}a moTt, qai pent seul nous rendre invin-^ « cibtes » .

U prit , en m^me-^tenis ^ k chemin de T^glise y

suivi de tous les chevaliers : *le Saint-Sacrement

y ^toit expose. A Fexemple du Grand-Maltre , il

ny eut point de chevalier, ce jour-la et les sui^

vans, qui, apr^s setre confess^, napprochat de

la sainte Table ; ils en sortirent tons comme des

bommes renouvelks. Aprds avoir pris le pain des

forts, il ne parut plus, parmi eux, aucune foiblesse,

plus de division , plus de batne particuli^re ; et ,

ce qui ^oit encore plus difficile j on rompit les

tendres engagemens , si chers au cosur bumain.

Depuis ce jour*la, nuUe liaison avec lesperson-

nes de Tautre sexe , quelqu innocente qu elle put

Hre-j aucune vue Sixkt&rH ou d ambition: un.

p^ril certain, et la consideration dune mort

presqu'inevitable avoit fait revivre le d^tacbe-

ment da monde., et toutes les vertus de leurs

pred^cesseurs. Tous ces chevaliers sembrass^rent

avec cette tendre effusion de eoeur que produit

la charite, et tous protest^rent bautement de

r^pandre jusqu a la derni^re goutte de leur sang,

pour la defense de la religion et des autels^ Le

Grand- Maitre, les voyant dans cette heureuse

JlAH

373 uisTOiRE OE LoaoaE

disposition , et dans la crainte d etre prevenn et MUL surpris par les ennemis, r^solut d assigner, a cha- Valsiti« q^g langue, les postes quelle devoit defendre.

Pour Tintelligence de cette distribution d^emplois , et des actions qui se pass^rent en [difFerens endroits de lisle, quoique nous ayons deja paric de sa situation , dans le Livre neuvieme de cette Histoire, peut-£tre qu il ne sera pas inutile ' d entrer ici dans un plus grand detail.

Malte est une isle situee entre la Sicile 'et TAfrique, sous le trente-neuvi^me degrc de longitude , et le trente-quatri^me de latitude. Gette isle, la plus meridionale de Tfiurope, est eloignee de soixante milles du Cap Passaro , et de deux cent soixante dix milles de Tripoli en Afrique. Son circuit est de soixante milles ; sa longueur, de vingt milles: et sa largeur, environ de douze milles. Elle a, au levant, la merqui regarde risle de Candie ; au couchant , les peiites isles QU rochers de Pantalaree, de Linose et Lampedouse; la Sicile, au septentrion; et, au midi, le Voyaume de Tunis. Du cote du midi et de Tripoli , on ne trouve que de grands ecueils et des rocliers sans cales ni ports ; mais , en tirant vers le levaqt , on rencontre d abord la cale de Marsa-ScaUij et, en tournant a droite vers le sud-ouest, uneautre caleou anse, appellee Marsa- Syroc^ qui est capable de contenir plusieurs Taisseaux. En continuant sa route vers le Lebesche , et entre le midi et le couchant, on trouve deux grands go]fes,run appelle Aniifiga, et Fautre

DES. CHEVALIERS DE MAtTE. SyS

Musiarro^ et, a Fextreraite de Tisle, versle po- — p nent , il y a une anse fort commode pour se met- re ia tre a la rade , appellee Meleca , qui n'est s^paree Valltte, de I'isle du Goze que par un canal denviron quatre ihilles de trajet. C'est au milieu de ce canal quest dituee la petite isle de Cuming^

Si on continue de ranger la cote , et en appro* chant de Tendroit de Tisle qui est oppose a la Sicile,on trouve la cale Saint - Paul, ainsi nora-i mee parce que le vaisseau qui portoit , a Rome , Saint-Paul prisonnier, y fut jette par la tempete. La cale de Saint-Georges, tournee du c6te du nord, n'est pas eloignee de celle de Saint-Paul. Enfin , en avanc^ant vers Tendroit de Tisle qui regarde directement le Cap Passaro , on rencontre deux grands ports, dont Tun, qui est a main gauche, sappelle Marsa-Musciet, ou le Port Musset: au milieu de ce port, on voit une petite isle, proche de laquelle les vaisseaux qui viennent du Levant ou dendroits suspects font la quarantaine ; Tautre est appelle simplement Marsa , ou le grand port , qui est au levant.

Ces deux ports sont separes par une langue deterre, sur laquelle leprieurde Capoue, comme nous Tavons rapporte , avoit fait construire un fort, appelle le Fort Saint-Elme^ qui defendoit I'entree de ces deux ports. II y a , dans le grand port , deux langues de terre parallMes , qui s'avancent dans la mer en forme de deux doigts , et qui ont beaucoup plus de longueur que de largeur. Le chateau Saint -Ange a ete construit

I74 HISTOIBE DE l'oBDRE

8ur ccllc de cen pointes qui approche le plus

•E LA prte de Tembouchure du port ; c ^toit Tanique

Vai^ii. f^i^ q^'j) y q{|| jgQg i*igle, quand les chevaliers

ea piirent possession. Le Graud-M aitre de lisle- Adam y avoit ajout^ des remparts, des bastions et des fosses ; on y avoit construit des citernes , un arsenal et des magazins. Ce chiteau avoit servi, depuis, de residence a tous les Grands- Maitres; mais, dans cette conjonctufe , la Valette , pour £tre plus a portee d envoy er da secours de tous cot^ , sVtoit \og6 dans le Boui^g. Ce quon appelloit t7 A>r^o^^toit une petite ville situee au nord da ch&teau Saint- Ange, oil le Corps entier du couvent s etoit ^tabli.

Kous avons deja die que, sur Tautre pointe de terre ou de rocber qui avance dans le grand port, et qui se trouve a main gaucbe , on y avoit aussi construit un port avec un bourg , et qiie cet endroit, quoique ce ne fut qu une presqu'isle, por^ toit le nom de YLle de la Sangle^ du nom du Grand-Maitre qui Favoit fait fortifier. Entre ce bourget le cbateau Saint -Ange, on trouve un port, oil toutes les galeres se retiroient, et quon fermoit, tous les soirs, d*une grosse cbaine de fer , qui ^toit tendue depuis la plate^forme qui est au pied du cbateau Saint-Ange, jusqu'a la pointe de Tisle de la Sangle oil elle etoit attachee avec une grosse ancre; et elle etoit soutenue et portee a travers leau, et en differentes distances, par des tonneaux vuides et des poutres croisees.

DES CHfiVALIERS DE MALTE. ^76

Enfin , derriire cc fort de la Sangle, oti rencon-^ trott un autre port destine k recevoir les vais^ Dt i.% seaux Strangers ,' que leur commerce, ou la ^*''^""crainte des corsaires obligeoient de rel4cher dans Fisle. Je ne parle point ici de la Citi notable , capitale de Tisle, et dont j ai fait mention dans le Livre pr^c^dent ; je remarquerai seulement ici qu elle est ^loign^e de prte de six a sept miiles des deux grands ports dont nons venons de purler : ce qui fut cause apparemment qu elle ne fut p^s d abord attaqu^e , comme les autres places , H les autres forts de cette isle.

Telle est sa situation , que nous n'avons d^-^ crite que pour mettre le lecteur au fait de ^e qui se passa pendant le si^ge. Le Grand-Mattre, avant que les ennemis parfissent, voulut recon*^ noltre ce quil avoit de troupes k opposer au.y Infid^les, pour les distribuer, ensuite, dans les places et dans les forts qui seroient attaqu^s. Apn^ une revue exacte, il trouva quil y avoit, dans risle, environ sept cents chevaliers, sand compter les fr^res-servans, et buit mille cinq cents hommes de guerre, tant soldats des galores, troupes ^trangires 4 la solde de TOrdre, que ci^ tadins et paysans dont on avoit fait des compagnies. Toules les langues se charg^rent de d^fendre les postes qui leur seroient assign^s ; et on partagea entrelles les soldats et les milices dont <ious venons de parler. Les trois langues dc France se charg^rent du Bourg, la place 111 plud

376 mSTOIRE DE L'oRDRE

importante dc Tisle ; et , coinme cct endroit avoit

ni LA

beaucoup d'ctendue, on y ajouta une parlie de Valitte. I3 langue de Castillc.

Laniiral de Monte,. avec tous les chevaliers de la langue dltalie, entreprit de defeodre Tisle de la Sangle. La langue d*Arragon , qui comprenoit les chevaliers de ce royaume, ceux de la province de Catalogue avec les Navarrois, occupcrent tout le cot^ de la porte de Bormole, avec le terrc-plein qui y etoit attache. On pla<;a la langue d*Anglcterre , partie de celle de Castilie, les chevaliors Portugais et les Alleruands, sur le in6le du cote du Bourg; ct ils sctendoient jusqu au fosse du chateau Saint-Ange. Le commandeur Garzerantos , Catalan , avec cinquante chevaliers, et cinq cents honimes dcs plus aguerris> commandoit dans ce chateau ; et le chevalier Mcsquita , Portugais , dans la Cit^ notable : couime ce dernier poste ^toit de consequence , on y ajouta, a la garnison ordinaire, cinq compagnies dc milices du pays, sous les ordres du commandcur Vagnon. Le commandeur Romegas, si fameux par ses prises, et si redoutable dans la Mediterran^e, se chargea, avec les soldats des galeres, dc defendre lentree du grand port; et le commandcur Guiral, Castillan, excellent officler d artillerie , fit dresser une batteric de neuf canons pour ccarter les ennemis qui tenleroient de rompre la chaine qui fermoit le port particulier des galeres. 11 n'y avoit ordinairement, dans le fort de Saint-El me, que soixante

Valette.

soldats , SOUS le commandement du chevalier de ""T Broglio , aneien officier Piemontois; mais, avant de la que les ennemis parassent, le commandeur Deguarras, bailli de Negrepont, s'y enferma avec soixante chevaliers; et le Grand-Mattre, qui connoissoit Timportance de ce poste, y fit entrer encore une compagnie d'infanterie Espagnole , coinmandee par le chevalier Jean de Lacerda.

Les cruautes et les ravages que les Turcs, avant que d entreprendre le siege de Tripoli, avoient exerces dans Fisle du Goze , engagerent plusieurs chevaliers du Conseil , pour empecher que ces infideles ne s en rendissent maitres une seconde fois, de proposer den raser le chateau. Mais la Valette s'y opposa : il fut d avis , au contraire ,qu'on en augmentat la garnison ; il soutint qu il etoit a souhaiter que les ennemis , avant que dattaquer le Bourg, et le chateau Saint -Ange, oil residoit le convent et la force de TOrdre, s attachassent a dcs forts separes, et que le terns quils y employeroient , en donneroit autant.

pour attendre le secours qu on faisoit esp^rer ; et meme que , si on pouvoit prolonger la defense des postes ^loignes jusqua la fin de septenibre, les Turcs, dans cette saison sujette aux tenip6-i tes, auroient de la peine a tenir la mer. II ajouta, pour fortifier son sentiment , que le chateau du Goze, la Cite notable, et le chateau Saint-Ange, etant situ^s sur des collines a-peu-pr^s de la meme hauteur, et peu eloignees les unes des autres, il ne seroit pas difficile, en cas que la

378 HISTOIEE DE L*ORDRE

flotte des Tares ttnl leDtr^ des deux ports blo- III 14 qu^ ) comme on n en devoit pas douter, den* TALtm. Yoyer, de oes ch&teaiuc ^ des signaux pour avertir la religion de oe qui se passeroit a la mer , surtout quand le secours approcheroit. U condat a ce quon envoy&t, incessamment ^ au Goze, no commandant plein de courage , capable , s il ^toit assise , d arrftter , par une defense opiniaire 9 les ennemis le plus long -terns qu'il pourroit , et qui , plut6t que de capituler ^ se sacrifiat m£me g^n^reusement pour le salut de son Ordre. Tout le Gonseil revint a Tavis du Grand- Maltre ; quelque p^rilleux que fut cet emploi , il y avoit une si noble emulation parmi les chevaliers, qu'il ny eut point danciens officiers qui ne Assent de grandes instances pour Fobtenir , ou , du moins , pour servir sous celui qui en seroit pourvu. Le choix du Grand<-Maltre et du Gonseil tomba sur le chevalier Torreglias ^ Majorquin , d'une valeur eprouvee , et qui n avoit jamais connu de p^ril.

Outre ces difFerentes dispositions, le commandeur Copier, de la langue d'Auvei|;ne, et grandraarechal.de TOrdre, ancien Capitaine, devoit observer la flotte ennemie, sopposer a ses descentes, autant quil pourroit, la suivre dans ses difiFerens mouvemens; et, quand les ennemis seroient debarqu^ , tomber sur ceux qui s ecarteroient du gros de leur arm^. Pour Texicution de ces desseins , il prit avec lui un bon nombre de chevaliers , deux cents insulaires k cbeval , et

Jeav

un corps de six cents hommes dmfanterie, a £a

tete desquels il c6toyoit le bord de la mor , dans ^r 11

les endroits oil la descente paroissoit.plus ais^e. V^'*'""*

De si sages precautions ^toient bien necessairet contre la puissance redoutable des Turcs; mais la principale ressource de Fisle consistoit dans la presence du Grand-Mattre , dont Fair tranquille et la contenance ferme et intr^pide inspiroit upe confiance sans bornes aux chevaliers et aux sol^ dats. II parcouroit continuellement les difti" rens postes; il faisoit fortifier les endroits qui lui paroissoient les plus foibles; marquoit a cha* que commandant, s'il ^toit attaqu^^les mouve-^ mens qu il devoit faire , les endroits de la place oil il devoit se retirer , pied*a*pied et successivement ; et , par-tout oil il passoit , il lais3oit une impression de son courage, qui rendit, depuis, les chevaliers et les soldats invincibles.

La flotte des Turcs parut, enfin, k la hauteur de Malte , le 18 mai. Elle etoit composee de cent cinquante-neuf vaisseaux a rames, tant galores que galiotes , et charg^e de trente mille hommes de debarquement , janissaires et spahis , les plus braves soldats de cette nation. Un nombre considerable de vaisseaux de charge suivoient la flotte, et portoient la grosse artillerie, les che^ vaux des spahis , avec les munitions de guerre et de bouche. Le premier pilote , qui , pour recon* noitre la c6te ^ et un endroit dont Tabri fut sur, voguoit un domi^mille devant la flotte , tenta de la faire entrer dans une anse ou cale appellee

18 mai.

DV LA

38o 1II8T01BE DE LOADRE

Marsa Syroc, qui se trouve a Torient. Mais un Vent grec et levantin, qui soufHoit alors, Feni- VALmr p^cha (ly entrer; et, pour faire connoltre qu*il ne falloit pas s^ arr6ter , il fit tirer deux coups de canon ; puis , continuant sa route , il passa , avec toute la flotte , entre Tisle de Malte et le rocher de Forfola. Sur la fin du jour, les Turcs jett^rent Tancre a Tentr^e de Tanse ou golfe de Mugiarro , oil les galores ct les vaisseaux s'arrdt^rent.

liC mar^chal Copier, k la tHe de deux cents chevaliers et de niille arquebusicrs, pour s'oppo* ser k leur descente, se porta, avec toute la diligence qu il put , au mdme eodroit ; nmis Taniiral Turc, 4 la faveur des t<fn6brc8, tira adroitement de son arri^ref[arde trentcK^inq galores chargces de trois mille hommes, qui d^barqu^rent, sans obstacle, k la cale de Saint-Thomas, que dautres appellent le Port de Tltlchelle : sur quoi il est bon de remarquer que , quoique la plupart des historiens donnent le nom dc port aux golfes et aux anses qui se trouvent dans cette isle , ce ne sont, la plupart, si on en excepte le grand port, et le port Muscict, que des cales, qui nc sont, au plus, 4 Tabri que des vents de terre.

Pendant que les Turcs ^toient dans le golfe dc Mugiarro , le chevalier de la Riviere , avec douzc chevaliers, se mit en embuscade, derri6re dc vieilles masures, pour surprendre quelqu enncnu qui auroit He tente de mettre pied a terre. Mais un chevalier Portugais^ quon avoit envoys , du

DES CHEVALIERS DE MALTE; ^ 38l

meme c6t6, a la d^couverte, ayant reconnu la -— — — Riviere, et le voulant joindre , requt uq coup de' dela mousquet , tire par un parti desTurcs qui etoient v^""*caches dans des rochers , et dont il mourut sur le champ. La Riviere, qui ne le croyoit que blesse, accourut au3sit6t a son secours; mais les Turcs firent, une nouvelle d^charge, ^cart^rent sa petite escorte , tu^rent son cheval , Tenvelopparent et le firent prisonnier. On le conduisit aussitdt au g^n^ral , qui rinterro{][ea sur la disposition du Grand- Mat tre et des chevaliers^ et sur les forces que la religion avoit dans Tisle. La Riviere lui r^pondit qu il n y avoit point de chevaliers qui ne fussent resolus de repandre jusqu d la derni^re goutte de leur sang pour la defense d*une isle qu ils regardoient comme leur patrie ; que tons les forts Etoient remplis d une nombreuse garnison , et fournis abondamment de munitions de guerre et de bouche ; et qu on attendoit , de TEurope et de toute la Chr^tient^ , une puissante flotte, qui venoit pour lui iivrer bataille, ou pour le forcer a reprendre la route du Levant. Le general Turc, regardant le discours de son prisonnier comme une esp^ce de bravade , et , pour en tirer une connoissance exacte de 1 etat de Visle , lui fit donner une vio-* lente torture. Le chevalier la soutint long- terns avec la Constance dun heros; a la fin, comme s'il eut c^e a la rigueur des tourmens, il avoua , a re barbare, avec une feinte ing^nuit^, que, si Make avoit a 6tre prise, ce ne seroit que par le

382 U1ST01E£ DE LORDRE

poste de Castille , fendroit du Bourg et de toute DK L4 Title 9 !• moins fbrtifi^ , a ce qo'il lui dit. VktMm, 1^ bacha, se reposant de )a siDo^ite de son aveu sitr la violenoe de la question y r^aalat de commen c e r le si^e do Bourg par cet endroit ; mais comme^ avanl que de sy engager, ii \t vonloit reconnoitre hiipmime , il envoya ^ en attendant, le cbeTolier de la Riviere, chai^^ de ten J sar one galore destin^e poar les prison-^ Biers. Le vent ayant change, la noit suirante, toute la fiotte leva Tancre > et , a la feveur des fanaux , reprit la ro«te de Marsa Syroc , oh Far** m^ , de grand matin , d^barquai en bonne ordonnance* Les premiers soins du g^n^ra) furent de£Biire constraire, a lentr^ de cette cale, et de chaqne c6t^ , dens redoules oil if mit un bon nombre de soldats, et qu il garnit d artillerie pour la stiret^ de ses raisseaux , et pour empecher la flotte Chr^tienne , si elk paroisecMt , d en approcker. Larmfe Turque savanna ensutte dans les terres, et cai»pa procfae d'ua village appell^ Sainte- Catherine. Mustapba, pour recoftnottre , par lui-mime , la siteration do fiourg, du chateau Saint-Ange, et des autres forta do Tiste, se d^tacha avec quelques ingenieurs, ct gagna une baofeur, appell^ le Mont Catc€$ra, d oil il d^couvroit presqoe Tisle enti^re. II $ etoit fait sufvre par le chevalier de la Riviere, son prisonnier: il vookit qu'il loi montrat te fort Saint-^Ekne, celui de la Saogie , le chlMeau Saint-

Ange eC le Bourg , et qn'il lai rendlt , en mftme* terns, un compte exstd des fortifications qo'il y dela avoit en chaque endroit , ct da nombre de tron* Vauote. pes qa*on y avoit mis. Snr qooi I'adroit chevalier ne manquoit pas de le donbler ; mais le bacha loi ayant demand^ on ^toit le poste de CastUle , qn il lai avoit repr^sent<^ comme le plas IbiUe de toate I'isle, le chevalier ne le lai eat pas plat6t montr^, qoe ce g^n^ral, Tayant va Ibrtifie d'an large bcHilevard avec an ravelin et des casemates ao pied et dans le foss^ y persaad^ que la Riviere ne lui avoit indique cet endroit qae poor le faire echouer dans cette entreprise , plein de fareiir , il loi dechargea on coop de caone sur la t6te, et le fit achever^ a coops de batons, paries sirfdats de son escorte.

Pendant qo'one seine aossi croelle se passoit snr le Mont Calcara , Faring Torqae , r6pandae dans la campagne, mett<Ht le feo dans les villages, massacroit les paysans, et enlevoit les bestiaoz qu'ils n'avoient pas eo la precaution de retirer, de bonne heore, dans les places fortes. Le marechal Copier , qoi ne perdoit point de voe les enneims , tomboit sar ceux qoi , poor piller , s*^ cartoient de leor gros, les tailloit en pieces, on les laisoit prison niers; et, dans deax ou trois occasions et en diflerentes escarmooches , il leor toa plos de qoinze cents hommes , sans y en avoir perdo plos de qoatre-vingts, parmi lesqoels on regretta snr- toot le chevalier d'Elbdne, done

384 HISTOIRE DE L'ORORE

. illusire Maison de Florence, qui, apresVetre si-

DK L4 gnale dans ces combats jMirticuliers , fut tue d'un VAiATTi. i^yp jjg mousquet.

IjC Graod-Mattre , pqur accoutumer ses soldate a la vue et atix cris des Turcs, et pour les mettre , pour ainsi dire , eo curee , soufFrit d abord ces escarmouches ; mais, comme elles navoient rien de decisif , et que la moindre perte quil y )>ouvoit faire, lui auroit ete plus prejudiciable , dans la suite , quUl n auroit tin^ d avantage d'un plus grand nombre d^ Turcs qui y auroient peri, il rappella toutes ses troupes, les renvoya dans leurs postes, et Jes reserva judicieusement pour la defense des forts qui seroient attaques.

Des le lendemain , les Turcs tinrent un grand Conseil de guerre pour deliberer de Tendroit oii Tarmee s attacheroit. L amiral Piali , suivant les ordres du Grand -Seigneur, voulut quon sursit toute entreprise jusqu a Tarriv^e de Dragut, qu on attendoitde jour en jour; mais lebacha, auquel la crainte du secours dont lui avoit parle le clievalier de la Riviere causoit uue secrette inquietude, soutint, quavantquede songeravaincre, il falloit , sans perdre un moment de terns , pren* dre de si justes mesures, qu'ils ne pussent etre ni surpris ni vaincus. Il ajouta que, si Tarmee Chretienne survenoit a Timproviste, la flotte du Grand- Seigneur se verroit bloquee dans lanse oil elle etoit retiree ; et qu'independamment de ce quon avoit a craindre de ce c6te-la, elle n'etoit pas meme a Fabri des vents orientaux ; ainsi

DES CHEVALIERS DE MALTEi 385

il opina que , sans differer ^ il falloit faire le Ai^e du fort Saint-Elme^ qui, selon ce quil exposa ^ d^i^^ ne devoit pas durer plus de cinq k six jours. II Valett*. ajouta que , par sa prise, ils seroient maitres du port de Marsa Musciet , oii ils feroient entrer toute leur flotte ; et qu apr^s Tayoir mise en surety ils attaqueroient , avec plus de confiance ^ les autres forts , et les difii§rente$ places de Tisle* Get avis passa a la pluralite des voix ; et le si^ge du fort Saint-Elme fut r^solu;

Ce fort, comme nous Tavon^ dit, etoit situ^ sur la pointe dun rocher, a lextr^mit^ d'und Jangue de terre qui s^pare les deux ports : c^^-^ toit Touvrage du prieur de Capoue ; mais il la* voit fait trop pietit : et , soit que la, religion , en ce tenis-la , ne fut pas en etat de fournir a la d^ pense n^cessaire pour le rendrie plus grand et plus r^gulier , soit que le prieur , en le plaqant k la pointe du rocher , n eut eu en vue que le cot^ de la mer, et de se servir de ses batteries pouf d^fendre Fentr^e des ports ^ la suite fit voir qu'il n'avoit pas assez fait d attention 4 la disfense meme du fort , du c6t^ de la terre ; et qu'il Tavdit place dans un endroit dont le terrein etdit si etroit et si resserre , qu'on n a voit pu ajouter^ au-dehors , les ouvrages et les fortifications n^-^ cessaires. Cependant, comme tout le fond d^ Tisle nest qu un roc, convert seulement, en quel^^ ques endroits, de deux ou trois pieds d'un teri^oir pierreux, les ingdnieurs Turcs previrent que eel ne seroit pas sans un travail long et pdnibl^ qu oa^

■^^■— pourroit ouvrir et cooduire la Iranchee: d'au- M LA tanC plus que ce fort ^toit garni d une nombreuse

VAUTri arlilloric; qu*iU De pourroient in^me emp^cher que le Orand-Maltrei a la faveur de leg^res barques, n y Rt passer du secours par le port Mosoiet; el qull ne rafralchlt ct ne change^l^de teiiis qn tems, la garuison. Cc qui augmentoit encore leur inquietude tccsl que le vice-roi de Sicile, r^pandoit des bruits, quoiquavec plus d ostentation que de diligence, quil viendroit, au premieV jour , a la t^ de la ilotte du roi , son maltre , livrer bataillc, et combattre celle du sullan. Mais le general Turc, grand Gapitainc, se roidissant contre toutes ces difficult^ , r^soluC de poursuivre sob dessein. Aprcs ayoir 6t6 lui* ' mime reconnoitre la place , il fit avancer ses troupes, rinvcstit du c6t6 de la lerre, marqua la place de son camp, et les diflferens endroits oiA il vouloit faire dresser des batteries. Ses trou« pes travaiU^rent ensuite ik fairc Icurs approdiea par des tranches; el, quelque dur que iut le terrein et le roc sur Icquel le fort ^oit place , k force de pionniers, dont le backa.prodiguoit la vie, et malgr^ le feu continuel de \a place, ils pe laisscrent pas, en plusieura endroits, de se ^ mettre k couvert ; et , dans ceux dont on nc pou* voit eulamer le roc, il fit coostrnire des parapets qui tenoient lieu des tranche, el qui ^toient form^ avec des poutres[et d'epaisses planches , garnies, par derriire, de terre quon 9Uoit querir bien loin , ei qu on dctrempoit en*

Jean

DE hS

DES CHEVALIEBS DK MALTE. 887

suite; pour la liaison , on la mi^loit avec des joncs et de la paille: ce qui formoit une esp^ce de muraille qui couvroit le soldat. Valitti.

Les Turcs, avec le secours des boeufs qu'ils avoient pris dans Tisle , conduisirent ensuite leur canon jusquau Mont Saint-Elme ; et , apr^s avoir dresse leurs plates-formes^leursfjabions et leurs mantelets, lebacha commen^a a faire tirer, le 24 mai , avec dix canons qui portoient quatre-vingts livres de baUe. II y avoit , outre ces canons, deux couleuvrines de soixante, un basilicd une^norme grandeur, qu on pretend qui tiroit des boulets de pierre de cent soixante livres de pesanteur. Cette artillerie faisoit un feu terrible; et, quoi-^ que celle de la place y r^pondtt, comme ce fort etoit petit et ^troit , il n y avoit point de coup qui ne port&t , et qui ne riiin&t quelque partie des dehors et des defenses. Les infid^les ayant augment^ leurs batteries, le bailli de N(5g[repont , qui commandoit dans la place , et qui ne pouvoit r^sister k un feu continuel , vit bien qu au d^faut des fortifications, il ne conserveroit sa place que par le nombre et le courage de la garnisoD.

Dans cette vue, il envoya le chevalier Lacerda atiGrand-Mattre, pour hii demander du secours ; et, pour Tobtenir, cct officier, que la peur rendoitdoquent, exag^ra le p^ril ou it dit qu ^toit la place. Le Grand-Mattre en parut surpris; et, eftcore plus indign^ , centre cet envoys , de ce qu en^ presence d'un grand nombre de chevaliers, il

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, avoit 6ti assez imprudent pour lui dire, qu*il ne

ot u falloit pas qu*il 8 attendit qu en put tenir , dans ViLtm. ^Q^ aussi mecliante place , plus de huit joursv « Quelle perte avez-vous done faite , repartit le « Grand -Mattre, pour crier au secours? — Seim gneur, r^pondir Lacerda , le chateau doit Hre « consider^ comme un malade extenue et san»

tt forces , qui ne peut se soutenir que par des re- « mides et des secours continuels. — - Ten serai « rooi-mime le m^decin , lui die le Grand-Mattre « avec un d^pit secret ; et j y en conduirai d autres « avec moi : s'ils ne peuvent pas vous guerir de la « peur, Us empicheront bien au moins, par leur « valeur, que lea infidiles ne semparent du cba« «teau».

Ce n est pas que ce prince se flattiLt de pou- ▼oir conserver long*- terns une place si foible contre les attaques continuelles des Turcs ; et il d^ploroit m£me, dans le fond de son coeur, le sort des chevaliers qui ^toient dans un poste si dangereux ; mais le salut de Fisle enti^re depen— doit de la dur^ de ce si^e ; et , comme il falioit , par une courageuse resistance , donner le terns au vice-roi de Sicile d avancer a son secours , il r^solut de se jetter, lui-memc, dan^ la place, et de s*y ensevelir plutdt que de souflrir que , par une foible defense et une composition pr^cipit^e , on mtt les infideles en ^tat de s attacber au fi«urg et au chateau Saint - Ange , la demiire ressource des chevaliers et de la religion. La Ya* lette se disposoit a conduire ce secours dans le

fort ; mais le Conseil et tout le couvent s y oppo- — — serent;et 11 se pr^senta, en m^me-tems , un si dela grand nombre de chevaliers qui dcmandoient , Vaibtt». avec empressement , cette commission, qull ny eut dembarras que dans le choix qu il en fallut faire. Le Grand - Maitre mit a la t6te de ce se-p cours les chevaliers Gonzales , de Medran et de la Motte, avec les compagnies d'infanterie quils commandoient : plusieurs chevaliers obtinrent la permission de se joindre a eux ; et Fhistoire a conserve le nom dun Jean de Sola , Navarrois , servant-d armes , et brave soldat , qui en condui-<sit plusieurs autres , auxquels il avoit inspire sa fermete et sa resolution , et qui, a son exemple, se firent tons tuer en difFerentes occasions. lis furent, depuis, remplaces par plusieurs chevaliei^s de differentes nations , Anglois , Fran^ais , Flamands et AUemands, qui, par leloignement de leurs provinces, n'arriverent en Sicile que depuis le debarquement des Turcs a Malte, et le siege du chateau Saint-Elme. La plupart, sans attendre une escorte, et dans Timpatience de partager les perils de la guerre avec leurs fr^res , se jettoient dans de legeres barques ,'et , suivant les occasions qu ils en trouvoient , passoient , a la file, les uns apr^s les autres. Apr^s avoir aborde au Bourg^ et obtenu la. permission du Grand-Maitre , a la faveur des barques sans ipats et sans voiles de peur d'etre decouverts,, ils traversoient le port Musciet et se jettoient dans la place assii^gee. Le Grand-Maitre, pour favorisep

3<jO UISTOIBE D£ l'ORDRE

leur passage, du ch&teau Saint*ADge qui etoit

siir uae hauteur, baUoit continuellement le

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