‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 3)Chapitre 3 sur 47 · T)EL · texte numérisé non relu

T)EL

Quelqu agréables que fussent des promesses si Valette. positives , le Grand-Mai tre, qui ne comptoit que sur ses propres forces, ne relâcha rien de ses soins et de son attention : il visitoit continuellement les postes les plus avancés ; donnoit , luimême, tous les ordres nécessaires; exhortoit et aaimoit les soldats; et, s'exposant dans les en*droits les plus périlleux , il étoit souvent , le pre*mier, aux prises avec lennerai.

Les chevaliers, conduits par un tel Capitaine, se trouvoient tous ou au travail, ou au combat; et, gi les historiens du tems n en faisoient foi , on au*roitde la peine à croire qu un si petit nombre de guerriers eussent pu résister si iong-tems à un si grand nombre d attaques qu'ils soutinrent, à tant de veilles , de fatigues et de blessures. Les Turcs, de leur côté , ne montroient pas moins de cou* rage; et une défense si opiniâtre excitoit surtout le dépit et la honte de leurs généraux. Mustapha et Pialy , par une émulation réciproque , joignoieot, par- tout, aux stratagèmes de lart militaire , la force ouverte ; et , sans aucun ménagement pour leurs soldats , ils les exposoient aux plus grands dangers , dans lespérance que celui des deux qui auroit , le premier, emporté le poste quil attaquoit,1iuroit, auprès du Sultan , tout rhonneur de cette entreprise.

Cette concurrence fit résoudre ces deux généraux à périr au pied des brèches , ou a emporter

S'2 HISTOIRE DE L*ORDIlE

** chacun les places qu ils atlaquoient. Ils conviih rent dy donner un nouvel assaut; de le continuer, s*il le falloit, pendant plusieurs jours, et même pendant la nuit, et de vaincre au moins les chevaliers par la lassitude et 1 épuisement de leurs forces, slls ne pou voient triompher de leur valeur.

Pour lexécution de ce dessein , le dix-huit do mois, sur Fheure de midi, et dans la plus grande chaleur du jour, qu ils croyoient trou%'er les Chrétiens assoupis, et retirés à lombre et à labri de leurs retranchemens , ils s avancèrent, chacua à la tète des troupes qu ils commandoient. Ije hacha fit donner ses soldats à la hrèche de Saint- Michel , et lamiral Turc au bastion de Gastille. L'une et lautre attac|ue fut très-vive, mais dabord avec différens succès.

Quelques heures auparavant, les infidèles ouvrirent la scène au fort de Saint-Michel , par un feu si terrible, qu'il ny eut ni muraille, ni fortifications, ni retranchemens , qui y pussent résister. Le bâcha fit monter, ensuite, ses soldats à lassaut : comme c etoit la fleur de ses troupes, qu'ils avoient de la valeur, et qu ils combattoient sous les yeux de leur général , ils firent des efforts extraordinaires. Les chevaliers les reçurent avec un courage intrépide; et, quoiqu accablés de fatigues, et la plupart blessés, jamais ils n*a voient fait paroitre tant de mépris pour les plus grands périls. La place de celui qui venoit d être tué , étoit aussitôt remplie par un autre; et, après

tin combat opiniâtre, et qui avoit duré plus de ■

six heures , ils repoussèrent lennemi , à la vé- de la rite plutôt par la grandeur de leur courage ^**-"^"«que par leurs forces.

Ij attaque que lamiral Turc donna au bastion de tDastille , ne fut ni moins dangereuse, ni moins meurtrière. Il avoit différé de monter à lassaut, dans la vue que , s'il ne se faisoit aucun mouvement^ le Grand-Maître pourroit tirer les troupes qui Itii étoient opposées , pour les envoyer au secours du fort Saint-Michel , et qu il pourroit se prévaloir de leur éloignement; mais, voyant que rien ne branloit , il fit mettre le feu à une mine, dans un endroit d'oii Ion se défioit le moins; et, après lefFet de ce fourneau , qui avoit fait tomber un pan de muraille , les assiégeons , préparés à Tassaut , en poussant de grands cris y montèrent aussitôt sur la brèche; et la place étoit perdue , si les chevaliers , qui étoient de garde en cet endroit, et qui n étoient pas préparés , eussent été susceptibles de peur. Un chapelain même de FOrdre , appelle le frère Guillaume , voyant les étendards des Turcs ak^borés au pied du parapet , tout épouvanté , courut au Grand-Maitre, et lui faisoit signe, de loin , de se retirer promptement dans le château Saint-Ange. Mais cet intrépide vieillard, se contentant de mettre un léger morion sur sa tète , sans même se donner le loisir de prendre sa cuirasse, s avança fièrement , la pique à la msiin, au-devant des infidèles ; et , avec les chevaliers qui se trou-

54 HISTOIRE DE LORDRE

■ vèrent auprès de lui, leur fit une charge si fa-

m Là rieuse, que n'en pouvant soutenir les efforts, et

Valitik. voyant venir au secours du Grand-Maître une foule dliabitans, ils commencèrent à se retirer, quoiquen faisant toujours grand feu de leur mou84|ueterie. De Mendosse , qui commandoit à c6té du Grand -Mailre, craignant quil nen fut atteint, le conjura de se retirer, mit même un genou à terre pour lobtenir; et il lui représenta que le salut de Tisle, la vie, la liberté et Thonneur des femmes et des filles dépendoient de sa conservation; et que, si ou le perdoit, tout étoit perdu. Alors la Valette , montrant les Enseignes des Turcs , qui flottoient au gré du vent, lui répondit qull vouloit, auparavant, abattre ces trophées des infidèles. Ce qu il y avoit auprès de lui de chevaliers , s*y précipitèrent aussitôt : ce fut uu nouveau combat , où les plus braves des deux partis périrent. Enfin ces étendards furent renversés, et les infidèles contraints de se retirer, en désordre , chargés de playes et de blessures. Le Grand-Mattre , qui ne doutoit pas que leurs chefs ne les ramenassent bientôt à ia même attaque, sY fit préparer un logement; et, quoique les chevaliers lui représeuiàssent que lendroit quil avoit choisi étoit exposé à lartillerie des ennemis , comme il connoissoit rimportancede ce poste, et combien sa présence étoit nécessaire pour le défendre , rien ne put lobliger de sen éloigner. Après avoir remercié les cheyaliers des marques d'affection qu'ils lui

téinojgooieQt : «Puis -je, l^ur dit- il, à l'âge de — ~

« soixante et on^e aqs , finir naa vie plus glorieu- de l1 « seu^ept qu avec mes frères e^ naes amis , pour ^*"'"^** « le service de I)ieu , et la défense de notre sainte b religion?»

Les Turcs , comme Va voit bien prévu la Valette, revinrent, la nuit même, à lassaut en Tun et laiitre endroit : latt^que se passa principalement à coups de mousquets ; et les assiégés, de leur côté, jettoient, de toutes parts, des grenades, des cercles, et des feui^ d'artifices. Les uns et les autres ne se voyaient, pour ainsi dire, qu'à la lueur du feu du caupn et de la mousqueterie. Les soldats Turcs, du pied de la brèche 9 ne sçacbant ni où adresser leurs coups , ni se parer de ceux des Chrétiens, abandonnèrent plusieurs fois lattaque, mais leurs officiers, à coups de bâton et de sabre, les y ramenèrent toujours. Les soldats, aussi irrités de ce traitement, que rebutés par la résistance des Chrétiens , et ne pouvant ni avancer sur les ouvrages, ni se retirer de lassaut, pour en imposer à leur général, et comme s'ils eussent été aux prises avec les chevaliers, se contentoient de frapper de leurs épées sur leurs boucliers , et poussoient leurs cris ordinaires dans les combats. Le bâcha , malgré les ténèbres, s étant enfin apperçu que ces cris, et tout le bruit quils faisoient, netoient qVune illusion, remit, au retour du joui>et de la lumière, la continuatiop (le lassaut, ^t fit sonner la retraite.

56 HISTOIRE DE LORDRE

— Je ne sais si , par le récit de tant d assauts ré-

Mtk pétés, et presque semblables, je nai point à

VurrTK. craindre de fatiguer les lecteurs ; mais les chevaliers et les Turcs s y étant paiement disting[aés par différentes actions dune valeur surprenante; les chevaliers sur-tout, quoique réduits à un petit nombre, ayant soutenu , pendant plusieurs mois, et jour et nuit, les attaques continudles d^une foule d ennemis qui se relayoient tour-àtour, et qui ne leur donnoient point de relâche, j'ai cru que ce détail ne serviroit qu a donner une plus juste idée de Tintrépidité des combattans, et que, dailleurs, je le devois à I exactitude de mon histoire.

Quoiqu'il en soit, dès le lendemain, dix-neuvième d'Août, le hacha, par une décharge générale de ses batteries, donna le signal d un assaut aux deux attaques. Les Turcs se présentèrent à celle de Saint-Michel avec une nouvelle audace, et dans Tespérance d en emporter au moins le ravelin. Cette confiance étoit fondée sur une machine, comme une espèce de carcasse , mais beaucoup plus grosse , faite en forme d un long baril , relié et couvert de cercles de fer, remplie de poudre à canon, de chaînes de fer, de clous, de balles , et de toutes sortes de ferremens. Llngénieur, après y avoir attaché une mèche compassée , trouva le moyen de la faire tomber sur le ravelin et au milieu des chevaliers qui défendoient ce poste. Mais ces hommes intrépides,

voyant cette machine fumante, avant quelle

eût pris feu, la rejettèrent brusquement sur les ennemis qui se pr^sentoient en foule pour mon- m la ter sur la brèche; et, dans le moment quelle v*"^'"" ëclata, on vit voler en lair des têtes, des bras et des jambes. liCS Turcs épouvantés s écartèrent : plusieurs même s'enfuirent jusques dans leurs tranchées ; et les soldats Chrétiens , animés par ce funeste spectacle, et pour profiter de la terreiir des infidèles, se jettèrent, 1 epée à la main , parmi eux , en firent un grand carnage, et forcèrent le reste à se retirer.

L attaque de Pialy, au boulevard de Castille, fut plus dangereuse, et dura même bien plus long-tems. Les infidèles, d'un air déterminé, montèrent à lassant; et, malgré le feu continuel des Chrétiens, qui leur tuoit beaucoup de monde, ils poussèrent tout ce qui se trouva devant eux, gagnèrent le haut du parapet, et y plantèrent des Enseignes. Au bruit que faisoient les Turcs , qui se croyoient déjà maîtres de la place, le Grand-Maitre , qui netoit pas éloigné de cet endroit, accourut, la pique à la main, et chargea furieusement les ennemis. Us ne se défendoient pas avec moins de courage : de part et d'autre, on se tiroit presqu a bout touchant. Le comman-" deur de Bonneseigne , qui combattoit à côté de la Valette, reçut un coup de mousquet, qui lui fit sauter un œil hors de la tète. D'autres étoient tués à coups d epée , ou brûlés par des feux d artifices. Le Grand-Maitre étoit trop avant dans le péril pour n en avoir pas sa part : il fut blessé

58 HISTOIBE DE L^ORDBE

*^'*"~' dangereusement à la jambe d'un éclat de gre- DKLA nade. Tant que le combat dura, il dissimula gé-

Valsiti. néreusement sa blessure ; par ses paroles , et encore plus par son exemple , il faisoit combattre de simples soldats, comme il auroit pu faire des ofBcierf et des bommes touchés de lamour de la gloire. Le zèle même de la religion, parmi les paysans et le bourgeois, diminuoit les borrears de la mort, et rendoit, pour ainsi dire, tous les combattans égaui. Plusieurs cbevaliers trouvèrent, dans un endroit si dangereux, la fin honorable de leurs jours. Censio Gasgoni, vieux chevalier, qui commandoit à leperon de Saint- Michel , ayant appris le péril oix se trouvoit le Grand-Mat tre, accourut a son secours, à la tète d une troupe de soldats et d*habitans. U monta, le premier, sur le parapet, accompagné des che- « valiers Bergia , Mendosse , de dom Juan , et de la Roche Pereyra. On ne combattit plus , alors , qu a coups de piques et d'épée ; le Turc et le Chrétien se prenoieot même souvent corps à corps ; tous se battoient avec une espèce de rage et de fureur, et comme s'il eut été question, entre chaque particulier, de venger une ancienne querelle, et de satisfaire à une haine personnelle. De Fun et de lautre parti, on faisoit passer continuellement de nouveaux secours aux combattans : ce qui fit prolonger cette action jusqua la nuit. Enfin les chevaliers, qui combattoient sous les yeux du Grand-Maitre, firent de si puissans efforts, qu'ils

DES CHEVALIERS DE MALTE. Sg

reprirent le parapet, et en chaMèrent lei infi* dèies.

Tk^hk

Le bâcha, qui ne donnoit point de relâche, ^^^i^'^'* ni à ges ennemis , ni à ses propres troupes, revint à Tassant dès le lendemain, vingtième du mois. Ce n est pas quaprès lexpérience qu il en avoit faite, il se flattât d emporter, tout du coup, des places aussi bien défendues; mais, comme il nif gnoroit pas que toutes les forces du Grand-Mal-r tre consistoient principalement dans ses cheva<* liers, et qu ils étoient réduits à un petit nombre, il avoit en vue, par ces fréquentes attaques, d en faire périr, tous les jours, quelques uns, et, à lexemple de ce qui sétoit passé au fort de Saint«-£lme, faute de défenseur, de faire tomber, à la fin , ces deux places en sa puissance.

Cependant, comme il s'étoit apperçu que ses soldats commençoient à se rebuter de ses attaques continuelles, et même que, de sou,c^té, il y perdoit beaucoup de monde, sur-tout par la mousqueterie des chevaliers, pour mettre, en quelque manière, ses soldats à couvert, il avoit inventé une espèce de morion , fait d un bois assez mince, quoiqu a Tépreuve du coup de mousquet, et quidescendoit jusques sur les épaules. Il avoit fait prendre cette nouvelle armure à huit mille hommes d'infanterie, à la tète desquels il ae présenta à lassant du fort Saint-Michel. Mais, quand il fallut entrer en action, ces soldats s y trouvèrent si embarrassés , si contraints , et d ail-

6o • HISTOIRE DE L^ORDRK

~ leurs 81 charges de ces casques de bois, que la

OBLA plupart, ne pouvant ni attaquer les Chrétiens

VALtm. ni g'ejj défendre, se défirent dun fardeau si incommode, et s avancèrent, à découvert, avec beaucoup de résolution , à lattaque du fort. Ils avoient à leur tète le Sangiac, ou gouverneur de la Bossine, appelle Cheder, vieil officier fort estimé dans les troupes, et qui a voit promis, au hacha, d emporter cet ouvrage, ou d'y périr. Ce vieux guerrier, qui, dans des jours de combat, et pour se faire mieux distinguer, avoit coutume de s'habiller magnifiquement, revêtu alors d'une veste superbe, savan<;a fièrement jusqu'au piecf du parapet; et il commanda à lofficier qui portoit son Enseigne, de la tenir haute. Mais cet officier fut bientôt tué, et l'Enseigne renversée. Le sangiac la fit relever aussitôt; et, quoique dans un poste si exposé, et pendant l'assaut, plusieurs Turcs^ qiissent été tués successivement, il la fit toujours relever pour la tenir haute à la vue des combattans. Enfin le dernier qui la portoit, ayant eu le sort de ses camarades, il la prit lui* même , et la tenant d'une main et son sabre de Vautre, il combattit et fit combattre ses soldats avec un courage déterminé. Mais, ayant été reconnu à son habillement magnifique, et encore plus à sa valeur et à son intrépidité, le chevalier Pèssoa, page du Grand-Maitrc, le tua d'un coup de. mousquet. Un officier Turc se mit aussitôt à sa place, et exhorta les soldats à venger la mort dcleurgépéral.

Jean

DES CHEVALIEKS DE MALTET. 6l

Ils S y portèrent j d abord, avec assez de résolution ; il y eut même comme un combat parti- ncTÀ cuUer entre difFérens officiers des deux partis , à ^^»•^^"• qui resteroit maître du corps du Sangiac. Les Turcs l'emportèrent à la fin, mais ils se trouvé*^ rent tellement pressés, quils furent contraints de s enfuir. Dans cette déroute, un chevalier se jetta sur FEnséigne de Gheder; mais celui qui la pdrtoit, quoique blessé à mort, la tint' si ferme, qu'il en fallut rompre la hampe ou le bâton entre ses mains ; et on n'en put avoir que le drapeau encore tout déchiré. Toute cette action ne se passa pas sans qu il y pértt plusieurs chevaliers de considération. Il y avoit déjà du tems que le commandeur Jean de Lacerda, pour réparer la foiblesse quil avoit témoignée à la défense du fort Saint-Elme, cherchoit, pour ainsi dire, la morf de tous côtés; il la rencontra dans cette occasion, et se fit tuer courageusement sur la brèche.

Tant dassauts si meurtriers commençoient à rebuter les soldats Turcs : le hacha leur donna deux ou trois jours de repos. Mais, dès le 20, on avoit jette, dans le Bourg, un billet cacheté qui fut porté aussitôt au Grand-Mat tre, et dans lequel il ne troMva que ce seul mot: jeudi. Il entendit aisément ce que signifioit ce terme, et qu'il devoit, ce jour-là, s'attendre à une nouvelle attaque : il s'y prépara avec son courage et sa fermeté ordinaires. Pour n'être pas surpris, et pour reconnoitre la disposition de ses soldats,

OBLA

6a HISTOIRE DE L*01ID1IB

dès le mardi ai il fit donner une fausse alarme; chacun courut aussitôt à son poste; et, par cette épreuve, le Grand-Mat tre n eut quà se louer de la vigilance de I officier, et de lactivité du soldat H s'apperçut seulement que, par la perte quon faisoit tous les jours d'un (^nd nombre de cbevaliers, il en manquoit en de certains postes, pour conduire et pour animer les soldats.

Le bruit en étant passé à Tinfirmerie, ce qu'il y a voit de chevaliers blessés, et qui pou voient ettoore se soutenir, en sortirent courageusement; et, à lexemple de ceux du fort Saint-Elme, ils aimèrent mieux aller au-devant de la mort, et la rencontrer sur la brèche, que de l'attendre dans leurs lits. Le Grand-Maître, après avoir admiré leur courage , les distribua dans les endroits oii il en avoit le plus de besoin ; e(, soutenu par des guerriers qui sembl oient ètrc^quel» que chose de plus que des hommes, il attendit avec impatience le retour des ennemis.

U n'attendit pas long-tems; et, suivant l'avis qu'il en avoit reçu le 23, ils se présentèrent à lune et à l'autre attaque; le hacha mena, lui-même, ses troupes à lassant du fort Saint- Michel. La place , pendant la maladie de l'amiral Monté, étoit défendue par le maréchal Copier, le commandeur Giou, général des galères, et par un nombre considérable des principaux commandeurs de la religion. La présence et l'exemple du hacha firent combattre ses soldats avec beaucoup de courage : personne ne se nié-

nagieoit; et ils trouvèrent aussi, de la part des

assiégés , une Vigoureuse résistance. Si les Turcs , m^^a par de courageux efiForts, gagnoîent quelques ^a'-^"^»» pieds de terrain , ils en étoient bientôt chassés par les^Cfarétiens. G'étoit , de part et d'autre , une alternative de bons et de mauvais succès , sans qu on pûl démêler de quel côté pencheroit la victoire; et, quoique le bâcha fit voir, en cettfe occasion, tout ce que la valeur et la conduite d'un grand Capitaine pouvoient entreprendre pour surmonter le désavantage du poste, les chevaliers, supérieurs par la hauteur de la brèche, firent tin feu si furieux de leur mousqueterie, et ils furent si bien secondés par toutes les batteries de la place , qu'à la fin les Turcs, après avoir perdu beaticoup de monde , perdirent courage. Les plus éloignés de la brèche , commencèrent à s^écàrter, peu-à-peu, du péril; ceux qui en étoient plus proches et les plus exposés , s'enfuirent ouvertement; leurs officiers même lâchèrent pied ; quelque effort que fit le bâcha , il ne put jamais les ramener au combat , et, pour sauver Fhonneur de ses troupes , il fit sonner la re^ traite.

L'attaque du boulevard de Castille dura plus long-tems, et fut plus vive et plus dangereuse. Pendant que l'artillerie des Turcs, pour écarter les Chrétiens de la brèche , faisoit un feu terrible , les janissaires, mêlés avec les pionniers, élevèrent, proche de la muraille, une espèce de plateforme, plus haute que le parapet, et d'où leurs

64 UISTOIRË DE l'ordre

mousquetaires Uroient continuellement sur U$ M LA assiégés : personne n osoit paraître , soit sur la YâLLTri. i)rèche, ou le long du parapet, qui ne fut aussitôt tué. Le Grand-Maître, qui étoit toujours au milieu du feu et du péril , accourut en cet endroit: sa présence renouvella le courage des assiégés ; celui des assiégeans ne se rallentit point; et, quoiquon ne se battit qua coups de feu , le combat ne laissa pas d être cruel et meurtrier. Il dura jusqu a la nuit; et le grand-Maitre, avec toutes êes batteries , ne put faire taire le feu des ennemis , qui , à la faveur de ce cavalier qui dominoit sur la brèche, espéroient de*sen rendre maîtres le lendemain.

Dans un état si déplorable , le Conseil de FOrdre sassembla pour délibérer sur le parti qu'eu prendroit; le Bourg étoit miné de tous côtés, les défenses ruinées, lennemi maître des dehors, et la brèche comme bloquée par ce cavalier qui touchoit à la muraille, et d où lennemi pouvoit se jetter dans la place. La plupart des grandscroix proposèrent à la Valette d abandonner ce poste, den faire sauter ce qui y restoit de fortifications, et, avec les vivres et les munitions de guerre, de se retirer, de bonne heure, dans le château Saint-Ange, qui étoit encore en son entier. Ils lui représentèrent le péril où Ton étoit d'être emporté, au premier assaut, si on sobstinoit, plus long-tems, à une défense inutile; que, dans le tumulte et la confusion dune retraite forcée , on n auroit peut-être pas le tems de ga*

gner cette dernière forteresse ; que les vieillards

et les personnes du sexe couroient risque de res- ^c i^]^ ter en proye à la fureur et à la brutalité des >^^"ti«barbares; au lieu quen mettant de bons corpsde-garde sur la brèche, pendant que les soldats et les habitans se retireroient , on auroit le loisir de conduire, dans le château , des munitions de {][uerre et de bouche, et de prendre toutes les précautions nécessaires pour la sûreté et la défense d'une place si importante.

Le Grand -Maitre rejetta cet avis avec une espèce d'horreur, et comme s'il se fut af][i de livrer Tisle entière aux infidèles. Il fît voir , à tout le Conseil, que le grand Bourg et Tisle de la Sangle qui le défendoit , par leur voisinage et leur communication réciproque et nécessaire, ne se pouvoient ni défendre ni abandonner lun sans l'autre; et qu'en cédant à l'ennemi le boulevard de Castille, c^étoit lui céder, en méme-tems, le fort de Saint-Michel; d'ailleurs que le château Saint-Ânge ne pourroit contenir les soldats , les habitans, et tout le peuple qu'il faudroit tirer de ces deux places; que la citerne même du château ne pourroit pas leur fournir assez d'eau pour leur boisson ; et que la disette seule d'une chose dont on ne pouvoit se passer, les réduiroit, en peu de jours ^ ou à mourir tous de soif, ou à ouvrir, aux Turcs , les portes de la place. Les seigneurs du Conseil lui répartirent, que, si on ne pouvoit pas se dispenser d'attendre, dans le Bourg et dans le château de Saint-Michel , la der-

66 HISTOIRE DE LOEOBE

^"""^^ nière extrémité, ils le conjuraient, au moins. UKL4 cle 96 retirer, lui-même, avec ce quil Tondroit

Valittb. prendre de troupes, dans le cliàteau Saint-Aoge: d y (aire porter les reliques et les omemens de 1 église, et les papiers les plus importans du trésor ; que , pour eux , ils ne craindroient jamais rien quand ils ne craindroient plus pour sa personne; et qu'ils courroient, avec joye, tous les risques d'un nouvel assaut. Ije Grand^Maitre, inébranlable dans ce qu'il a voit une fois résolu, et qui prévoyoit que le transport des efifets de la religion, dans le château Saint -Ange, feroit pressentir aux soldats qu^on ne les croyoit pas assez en sûreté dans le Bourg , rejetta encore ce second avis; et, adressant la parole à toute rassemblée : « C est ici , Mes chers Frères , leur dit-il, tt qu^il faut que nous mourions tous ensemble, tt ou que nous en chassions nos cruels ennemis * : et, pour foire voir aux commandeurs qui lenvironnoient , combien il étoit éloigne de se retirer dans le château Saint- Ange , et de pourvoir à sa sûreté particulière, il ne laissa, dans cette place, que le peu de soldats nécessaires pour servir ^a^ tilleric ; et il en tira le reste, qu il employa, avec la garnison, pendant toute la nuit, à faire des retirades, des coupures et d autres retranchemens. Il conduisit, lui-même, ces difFérens ou* vrages avec tant d art et de capacité , que , quand même les Turcs auroient, le lendemain, em* porté le^ premier retranchement, il s en trou voit un autre derrière, qui, par son élévation, le«

commandoit ; eii sorte q\i eq disputant ainsi le =

terrain pied à pied , il se vit en état de tenir en- pc ^^ core assez de tems pour donner lieu, 911 vice-roi ^♦^*"'»de Sicile, d arriver à son secours.

Cependant, comme cette plate-forme, que les Turcs avoient élevée contre la muraille , lui eausoit une secrette inquiétude , il la communiqua au commandeur de Claramont, de )a lanjpie d'Arragon, dont iLconnoissqit Thabileté : et, par son conseil, la même nuit, il fit ouvrir la mu* raille avec le moindre bruit qu il lut possible. Ce commandeur, suivi de François Guerate, de Ppreyra , et d autres chevaliers Espagnols , sortit par cette ouverture; se coula, sans bruit, le long du pied de la muraille; gagna cette levée de • terre ; chargea , avec grands cris , le corps - degarde que Pialy y avoit laissé, et qui, croyant avoir affaire à toute la garnison, s enfuit avec précipitation. Claramont, au lieu de détruire cet ouvrage , fut d'avis de s y fortifier ; le Grand- Maitre lui envoya , aussitôt , des soldats et des pionniers, qui y dressèrent promptement un parapet pour couvrir les arquebusiers. On y mit même du canon ; et les Turcs ne virent pas sans surprise et sans confusion que les chevaliers fëisoient servir, contre eux-mêmes, un ouvrage qu'ils n avoient. élevé qi^e pour avancer la ruine .des Chrétiens.

I^ mauvais' succès de ce qui se passoit à. fattaque du poste de Castille, ne ralentit point

lardeur et Tempressement du hacha; et il nest

68 bISTOIRB DE L ORDRE

pas bien certain s'il n'en eût pas une maligne

nà LA joye , ou du moins si , dans l'espérance qu il avoit

VALfcrn. d'emporter le fort de Saint-Michel , il ne fut pa^ bien aise que lamiral neùt point ouvert, le premier, le chemin a la victoire, pour en avoir tout l*honneur. I^s premiers jours de septembre, il fit donner un nouvel assaut; les janissaires auxquels il avoit promis le pillage de la place, s'avancèrent, en foule, et la tète baissée, jusqu'au pied de la brèche ; et , malgré le feu de lartiUerie , les pierres , leau bouillante et les feux d artifices qu on lançoit sur eux , ils en gagnèrent le haut. Ils occupoient déjà presque tous les bastions de ce fort; ils nétoient plus séparés des assiégés que par Tépaisseur d une cloison de bois; et ils se trouvèrent même si près les uns des autres , que les mousquets se croisoient Après quon eut combattu long-tems, avec une fureur égale , le courage invincible des chevaliers remporta enfin sur toute lopiniâtreté des Turcs. Ils les poussèrent et les précipitèrent du haut de la brèche en bas , quelques efforts que fit le hacha ; et il vit bien que, pour se rendre maître de la place , il ne lui restoit d autre espérance que de réduire, par la faim, ceux que, jusques-la, il n avoit pu vaincre ni par la force^ ui par la ruse. Mais il ne fut pas long-tems sans apprendre qull avQÎt encore plus à craindre, que les chevaliers, delà disette des vivres : ses munitionnaires lui firent sçavoir quun vaisseau, qui étoit allé , charger des bleds dans Fisle de Gelves , avoit été

enlevé par les galères de Sicile ; qu'il ne leur res- — toit, au plus, que pour vingt -cinq jours de fa- «ela rine; et les officiers d'artillerie lui déclarèrent ^^''*"'"qu'ils étoient à la veille de manquer de poudre. Dans des contre -tems si fâcheux, et, sur -tout, dans la crainte que le sultan ne lui fît payer de sa tète le malheureux succès de cette expédition, il résolut de faire ses derniers efforts contre la Cité Notable : et , quoique la prise de cette place, située au milieti des terres , ne décidât rien pour la conquête de Tisle, il se flatta que, s'il s'en pouvoit rendre maitre, et en amener tous les habitans en esclavage, comme les plus forts témoins de sa victoire , l'écjat de cet avantage , quoiqu'il n'eût rien de solide , adouciroit le prince ; et même que , pour sa réputation , et l'honneur de ses armes ^ il voudroit bien qu'on en éblouit la populace. ,

Dans cette vue, le dernier d'août, il partit du camp avec quatre mille hommes de ses meilleures troupes , Janissaires et Spahis. On lui avoit représenté cette place condme peu fortifiée ; ainsi il se flatta de l'emporter par escalade. Mais la force des places consiste moins dans les boulevards et les bastions qui les environnent, que dans la valeur des troupes, et Thabileté du gouverneur qui les défendent. Le Mesquita, ce brave chevalier Portugais dont nous avons déjà parlé, quoiqu'il eût peu de monde , aux premières approches de lennemi , affecta une contenance fière et résolue. Par son ordre , on borda la cour-

70 HISTOIRE DE LORDRE

tinc de canons, de mousquets, de piques, dlEn-

1)1 14 scM{]^nes et de drapeaux ; et , pour faire croire que

vuttri. 93 garnison étoit nombreuse, il joignit, aux soldats, les citoyens de la ville et les habitans de la campa(;nc qui s y ëtoient réfugiés ; des iemmes même , habillées en hommes , se mêlèrent dans les rangs, et parurent , en armes, sur les boulevards et les bastions.

L\irlillorie commença ensuite à tonner de tous côtés , et à faire un feu contihuel. Â ce spectacle, des ingénieurs, que le bâcha avoit envoyés pour rcconnoitre la place , et les endroits où Ton pourroit dresser des échelles, épouvantés de cet appareil de guerre, que la peur leur fit peut-être trouverencoreplusgrandet plus formidable, rapportèrent à leur général, qu il ne pouvoit tenter lescalade contre un Fort, défendu par une si nombreuse garnison, sans s exposer à voir périr, de; vaut ses yeux, ce qui lui restoit de meilleures troupes; et que de pareilles places ne sVmportoicnt que par un siège, et en les attaquant selon les règles ordinaires de la guerre. Le bâcha , à qui il ne restoit ni assez de forces , ni assez de tems pour une pareille entreprise, et dans la crainte d'être surpris par le secours qn on atten-, doit tous les jours de Sicile, revint au camp, outré de chagrin , sans sçavoir quel parti prendre, ni de quel côté tourner ses armes. Les projets même lui manquoient ; dans cette incertitude, il assembla tous les ingénieurs de son armée; et il les exhorta à inventer quelque machine

qui facilitât un nouvel assaut, et qui mît fin à ""j""" une entreprise si Iong;ue et si difficile. Ces ia^é-

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