‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 3)Chapitre 46 sur 47 · XXXVJ DISSERTATION · texte numérisé non relu

XXXVJ DISSERTATION

si géntVeux: caries cheTaliers convinrent avec ce sultan, moyennant Une pension de quarante -cinq miUc ducat^ d or, de retenir en leur pouvoir Zizim ; de Tem- |>ci ber de troubler le sultan , son frère , dans la joui>sanre et le («ouvemement de Tempire, tantque.» de »on câté , il ne porteroit point ses amies contre leurs État.^ et contre ceux des princes Cbrétiens (i). Caoursin « et . apri\4 lui , le père Bouhours , pour couvrir rînjtistice et la bonté d'un pareil traité, hiit au préjudice du sauïconduit que le (yrand-Mattre et TOrdre avoient euvoy au prince Zizitn, prétendent qu'en demandant le sautconduit, il setoit en(;ap,é à suivre, en toutes chose», les conseils du (vrand-Maitre; que ce ne fut qu'à cette condition que le sauf-conduit fut expédié ; outre cela, que Zizimavoit donné, au Grand-Mattre, une procuration trùs-ample pour traiter avec les Turcs comme bon lui sembleroit ; et que cest, dit le père Bouhours, en vertu de cette procuration, que le Gmnd- Maître avott lait entrer Zizim dans le traité de paix.

Pour ce qui regarde , ajoutent ces deux historien» . les quarante ou quarante-cinq mille ducats , dont les gens mal-intentionnés faisoient un crime à tout FOrdre, il est certain que largent qu on reçut de Bajazet fut employé à Fentrctien de Zizim : et le Grand-Maicre^ bien loin d'en tirer quelque profit , y ajouta de son revenu : ce qui se peut voir aisément , si on considère la magnificence royale avec laquelle le prince Ottoman fut toujours traité , sans i>arler des dépenses infinies qu il fallut faire à son occasion , soit en envoyant , soie en recevant des ambassadeurs.

Mais on peut répondre à ces deux historiens, que.

i) Histoire de Pierre d*Auhusson.^

SUR ZIZIM. XXXVij

supposé , comme ils Favancent , que le prince Turc , pour obtenir le sauf- conduit , se Mt soumis à suivre , en toutes choses , Tavis et les ordres du Grand-Maître, cette soumission et cet engagement prétendu ne pou- Toient jamais avoir été stipulés au préjudice de la liberté du prince , Tunique objet et le principal motif du sauf- conduit : autrement c'étoit le détruire, en le demandant à une pareille condition. Ce qu on allègue d'une procuration que le même Zizim avoit donnée au Grand -Maître, parott une raison aussi frivole. Ce prince, St les en croire, avoit donné une procuration au Grand-Maître, pour traiter, en son nom, avec le Grand-Seigneur, son frère; et le procureur se fait un tître de cette procuration, pour, de concert avec son ennemi , le retenir dans une dure prison. A Tégard des quarante-cinq mille ducats d'or que Bajazet fournissoit pour la pension de son frère, je laisse à juger au lecteur, si une somme aussi considérable, sur-tout en i485 , ne suffisoit pas à Ventrctien d'un prisonnier et de ses gardes. Si on veut prendre la peine d'évaluer cette somme , par rapport à celle qu'elle produiroit aujourd'hui, on pourra' juger s'il étoit besoin que le Grand -Maître, comme le disent ses deux historiens, prît, sur son propre i^vcnu , ce qui manquoit à la dépense du prince Tf}rc : ou si une pension, aussi considérable que celle que le Grand-Seigneur faisoit remettre exactement, tous les ans, à Venise, ne fut pas un des motifs qui engagèrent l'Ordre à ne se pas désaisir d'un pensionnaire si utile. Après avoir consulté Caoursin , voyons de quelle manière Jaligni décrit le même événement.

De tous les faits rapportés par ces deux historiens , et où ils sont opposés l'un à l'autre , je n'en trouve

XXXVUJ DISSERTATION

qu un de bien important , et qui intéresse , ce me semble, rhonneur du Grand-Mattre et de son Ordre : cest ce sauf- conduit dont Caoursin prétend qae Zizim s*étoit muni, avant que d'entrer dans le port de Rhodes. Car s*il ne s'y est présenté qu en qualité de prisonnier de guerre, ainsi que le prétend Jaligni, ij est indubitable que rOrdre a pu disposer de ce prisonniM-, le transporter en France, traiter avec son frère de sa pension , remettre et donner le même prisonnier au Pape, il n y a rien, en tout cela, contre les règles ordinaires de réquité et de la justice. Mais, si on s^attache simplement aux faits que rapporte Caoursin, et qu'il soit vrai que le prince Turc, avant que de se livrer aux chevaliers , avoit pris la précaution de s^assurer d'un sauf-conduit, comment sauver le Grand -Maitre et son Ordre, d'avoir manqué de parole, et yiolé la foi publique qu'ils avoient engagée à ce prince? VoUk le point de la difficulté : auquel de ces deux historiens donnerons -nous la préférence ? tout semble favoriser Caoursin. Non -seulement cet historien étoit contemporain, mais encore il demeuroit à Rhodes, quand Zizim y arriva : il étoit ministre , et un des principaux officiers de la religion ; et apparemment qu'étant vicechancelier, lui-même avoit dressé et signé le saufconduit : et ce qui semble détermyier encore davantage à suivre son parti, c'est que cet écrivain, passionné pour les intérêts de son Ordre , qui , dans tous ses ouvrages , ne perd aucune occasion d'en célébrer les actions illustres , rapporte ingénuement un fait qui ne lui est pas fort honorable. L'aveu d'une défaite par le parti vaincu , est une preuve incontestable pour la gloire du victorieux.

Ce qui pourroit rendre la relation dé Caoursin sus-

SUR ZIZIM. xxxix

pecte , c est que cet écrivain amplifie et exagère tout ce qui passe par sa plume; et, sur le fond d'un fait constant et certain , il bâtit presque un roman , ou du moins il Faccompagne de circonstances , qui , bien souvent, ne sont pas seulement vraisemblables. S'il parle de Mabomet, père de Zizim, il fait un sorcier et un magicien d'un prince qu'on sçait avoir été un athée parfait , et qui ne reconnoissoit , pour divinité , c|ue la fortune. Quand il s'agit de la mort de ce prince, il le damne justement ; mais , pour avoir plutôt fait , il le précipite corps et ftme dans les enfers , où il répan* dit, dit cet excellent bistprien , une si borrible puanteur , que cette odeur insupportable augmenta de beaucoup les supplices des damnés. Arbitramur enim^ dit'il , iàm scelestum^ tàmfœtidum , tant sœ\funi cadà* %^er terram intrà sua *viscera minime conUnmsse^et in damnatorum perpeiuum chaos dejecisse; cvjus fœtor ipsum etiam infkmum inficii^ et damnatorum supplicia gra%fiora reddiu

Le style de cet auteur n'est pas moins extraordinaire que le merveilleux qu'il répand dans ses narrations. Il n'en connolt que d'une sorte ; sa figure favorite est le style direct:, et, ce qui est un peu surprenant, c'est que tous les complimens qu'il prête à Ziaim sont autant de harangues; on trouve, à chaque page de son livre : « discours du prince Zizim au sour a dan d'Egypte , au caraman , au 6rand-M attre , » avec les réponses de tous ces princes, aussi en style direct. Ce ne sont pas les endroits de son ouvrage les moins travaillés : ces pièces sont remplies de sçavantes citations , de doctes lieux-communs , mais qui , par malheur, ne conviennent guères au sujet , et encore moins au caractère des personnes qu'il feit parler. Enfin , il

il DISSERTATION

coodaBC ce prince* avant qne «TamTcr à

que» k Jënisalem et à la Mect|ne, dom

ij fil le Toyage : mai», comme $*il cm cce dcsYWve he.

il rapfMMTte, mot à mot, le^ differeiilcs |ai€icj> ^pere

prince Turc adressa, soit à Dîea, $ott à MakoBMct^ k

faux prophète de sa loi. J avoue que ce

des débuts d*un mauvais orateur, et qui n

pas qu*il ne puisse ftre vëriuble dans les CÙKsqvH np*

porte; mais, après tout, celui qui a composé ces: cem-

plimens empoulës, et tant de harangncs, poorrak làen

aussi avoir composé le sauf-conduit, et T

fique de Zixim dans Rhodes , dont il a cnl

histoire.

Jaligni, au contraire, parott plus simple narration : son ouvrage ne contient que des aanalcs de ce qiii s*est passé de plus important, aous le rèigne de Charles VIII. Il ëtoit secrétaire d'un pimce qui gouvemoit alors la France, pendant la minoriie du roi, son beau-frère, et qui, après sa majorité, conserva 'encore, quelque tems, beaucoup de part dans le gouvernement : et si Zisim nétoit venu à Rhodes* et, depuis, en France , que sur la foi d'un sauf-conduit, comment lauroit-on ignoré dans le royaunoM*.? Ce prince, lui-même, nauroit-il pas réclamé la foi publique? Au lieu que, n étant qu'un prisonnier de guene, ceux qui lavoient pris pouvoient le retenir, le donner ou en tirer rançon^ sans qu'il y eût rien, en cela, contre Téquité et le droit des gens.

D ailleurs . Matthias Corvin , roi de Hongrie , la terreur des Ottomans ; la République de Venise , et le Soudan même d'Egypte , tous ennemis alors de Rajazet, ayant fait de grandes instances au Grand * Maître pour qu*il leur remit le prince Zizim, dans la vue que

SUR ZIZIM. xlj

sa présence seule, sur la frontière, ranimeroit son parti , et pourroit causer quelque révolution dans cet empire ; si ce malheureux prince n avoit pas été prisonnier de rOrdre , de quel droit ces chevaliers Tauroient-ils pu retenir dans leurs fers contre la foi du sauf-conduit, contre leurs propres intérêts, et contre ceux de toute la Chrétienté? Tous ces souverains ne se seroient-ils pas plaints d'une injustice si criante? ISe trouveroit-on pas quelques traces de ces plaintes dans les historiens du tems? Enfin, une nouvelle preuve que ces chevaliers croy oient pouvoir disposer justement de la personne et de la liberté du prince Turc, et qu'ils comptoient sa rançon au nombre de leurs effets , c'est que le Pape Innocent VIII , Fayant demandé, à FOrdre, pour le mettre à la tête d'une ligue qui se formoit contre le- Grand -Seigïieur, le Grand- Maître et le Conseil souverain de FOrdi-e envoyèrent, à Rome, le vièe-chancelier Caoursin, avec d'autres ambassadeurs, pour en traiter avec ce pontife : et ces chevaUers, après beaucoup de négociations, ne consentirent à lui remettre le prince Turc, qu'à condition qpie > par forme de dédommagement , il réuniroit à leur Ordi« ceux du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare , avec'toiis les biens qui y étoiént attachés. Les intérêts particuliers du Grand-Maître ne furent pas oubliés dans ce traité : et il y fut stipulé, que, sitôt que Zizmi seroit arrivé à Rome, le Pape enverroit, à d'Aubusson, le chapeau de cardinal. Si Zizim n'àvoit pas-été- prisonnier de ces chevaliers ; ne se 'seroient-ils pas déshonorés d'exiger de si grandes récompenses, pour avoir violé la foi qu'ils avoient engagée à ce prince ?

Mais c'est donner pour preuve et pour raison ce qui €St en question : tout dépend de sçavoir qui Fempor-

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SUR ZIZIM. xliij

jour en France , se sert moins de son nom que de celui de prisonnier : ce passage d un état libre dans qne tour où on le tenoit enfenmé , ne devoit-il pas être marqué pair cet écrivain? Pourquoi ne nous a-t-il pas instruit, si ce malheureux prince fut arrêté dans le ^^isseau même de la religion qui le transporta de Rhodes en France , ou si on attendit qu il eut débarqué dans quelque port de ce royaume ; ou enfin si on ne lui donna des fers , qu'après que la tour destinée à lui servir de prison eût été construite? Dans un événement si rare et si singulier , est-il permis d'en ignorer ou d'en supprimer les principales circonstances? Le Rhodien, à ce qui me semble , les fait bien mieux sentir ; et on apperçoit aisément, dans sa narration, quon n'attenta ouvertement à la liberté de Zizim , qu'après qu'il en fut venu des ordres de Rhodes , en conséquence du traité fait entre le Grand-Seigneur et le Grand-Mattre. Gomme l'Ordre , par ce traité , et moyennant une pension de quarante-cinq mille ducats d'or , s'étoit engagé de retenir, en sa puissance, le prince Turc, on crut apparemment, pour l'empêcher de s'échapper, qu'on devoit le tenir enfermé. Ce fut dans ce traité qu'on trafiqua de la liberté de ce malheureux prince ; et sa prison fiit le sceau de la nouvelle alliance entré les Turcs et les Chrétiens. Mais , de peur de prévenir le lecteur , nous avons jugé à propos de joindre , à cette dissertation, un extrait de ces deux historiens, qui le mettront en état déjuger s'il y a eu un sauf- conduit expédié, et si ce sauf-conduit a été violé par le Grand- Mattre et les chevaliers de Rhodes»

xlîj OISIERTATIOn

tera de Caoonin ou de Jaligni. Le premier cq|L,

du sBuf-coDduit, et m^me Uiese entendre a»s«c i ^

tement qu'il « été violé. Selon l'autre hiMorie^ '' "^ < n'étoit qu'un prisonnier de guerre , auquel , ftf ^ — quent, on n'envoya point de sauf-conduit. 1^^ "-'cei deux hiiloriens doit-on suivre? Pour mf ''*'- . cette incertitude, et pour concilier, en qq^ "^ * -t. , nière, ces deux auteurs, j'avtns pensé que j J^^ 7. , peut-itre partager ma confiance, et abaaf ""^ ^ ^ partie 4 Caoursin , surtout ponr tous les f ' --t^ ^ toient passés i Rbodes , et sous ses yeux, ' '*' /^ l'antrepartieenfaveurde Jaligni, et BUÎTi "^r "' ' ' i dans ce qu'il rapporte de ce prince, de) ^V:—,'' ' •" — arrivé en France.Cet expédientmeparul "^'i^ ** /, raisonnable ; mais , dans l'exécution , je i ^ • ^^^^ ^"- > ^ mes scrupules et les mêmes difficulté».'*''^ "• f~, ' f Car si le prince Turc , comme l'assv ' **, *'*."' comme il parott très-vraiseroblaUe, n^ *S^ * 't*^ Bhodes qu'en v.Tiii ,\„„ s.nii-<(mdu niéine ciniscrvo idwio sa liberté ; s'

^ *■ ail *^ «l'""" oi» "•

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TEXTE DE JALIGNI. |

Le roi , dit Jaligni , étant encore à Paris , ledit mois de Janvier mil quatre cent quatre-vingt-huit, il arriva» |)ar devers lui , un ambassadeur de Tempire des Turcs, que conduisoit un ambassadeur du roi de Naples. Par va ambassadeur, le Turc écrivoit au roi des lettres de créance : la cause pourquoi le Turc écrivoit, et envoyoit son ambassadeur, étoit pour ce qu^en France étoit son Frère aîné, à qui appartenoit toute la seigneurie, et y a voit été amené il y avoit déjà quatre ou cinq ans : car, en 1 an mil quatre cent quatre-vingtHin , Tempereur des Turcs mourut , lequel délaissa à deux de ses enfans la plus grande seigneurie du Monde, pour ce qu'il possédoit deux empires et onze royaumes, et tenoit sous son obéissance la Turquie , la Grèce , et la plupart de TAsie. Après sa mort , pour ce que son fils aîné étoit fort éloigné de Constantinople, où le Turc a coutume de faire sa résidence , et qu'il étoit occupé en une guerre , son frère puîné , durant cette absence, sassûra des gens d armes qui étoient autour de son père, et de plus s'empara de toutes les finances, et usurpa les Titres de la seigneurie. Laîué, d autre part, sçachant les nouvelles du décès de son père, se mit en chemin, par mer, pour venir prendre possession de cet empire, comme seigneur naturel ; mais, en venant, il apprit que son dit frère s'étoit saisi de tout ; et lui , étant encore sur mer, il rencontra des gallëes en course, que son frère avoit envoyées pour le guetter et le prendre au passage ; et fut tellement pressé d'icelles gallées, quil fut contraint de se mettre en

SUR ZIZIM. xlv

fuite, et se sauver, pour ce qu'il étoit bien assuré de sa mort s'il étoit pris : il fut donc tellement poursuivi, qu'il lui convint se jetter à refuge dedans le port de Rhodes ; laquelle chose étant venue à la connoissance du Grand-Maître et des chevaliers , incontinent ils se saisirent de sa personne , étant fort joyeux de l'aventure qui leur étoit advenue; et espérant d'en bien faire leur profit , ils donnèrent bon et sûr ordre pour la garde de sa personne. Aussitôt que le frère, qui usurpoit la seigneurie , sçut comme son dit frère étoit aussi échappé , il en fut très-déplaisant ; toutes fois , incontinent après , il envoya une grande et solemnelle ambassade devers le Grand-Maître de Rhodes , pour pratiquer, s'il étoit possible, de ravoir son frère, ou , à tout le moins , d'être assuré qu'il ne lui pût nuire à l'avenir. Enfin il fut conclu entr'eux que ledit frère jouissant , donfneroit , par chacun an , une bonne et grande pension ai; Grand -Maître de Rhodes. Et, en outre, qu'il fourniroit autre grande somme d argent pour la dépense de son frère spolié, et pour sa garde : outre quoi alliance fut faite, et toute sûreté baillée à ceux de Rhodes de leurs terres et seigneuries. Or, combien que le Grand-Maître de Rhodes eût lors un avantageux p^i avec le Turc , toutefois il fut en doute qu'à la longue la seigneurie de Rhodes n'en fût brouillée , et en danger, s'il détenoit continuellement son prisonnier à Rhodes, croyant bien que le frère jouissant, seroit incessamment à l'aguet pour lavoir, ou par amour, ou par trahison , ou de force. D'autre part , ilredoutoit les entreprises des voisins, comme du soudan , des Vénitiens , du roi de Naples , et autres , et pensoit que chacun d'eux employeroit ses cinq sens , pour trouver moyen de l'avoir, et en faire chacun son

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profit ; aussi ëtoit-il fort requis par le Pftpe de le loi tniller » pour le profit et l*aTantage du Saint-Siège apostolique. Enfin , pour éviter tous ces inconTéniens, il délibéra de le mettre en lieu sûr; et, pour ce qu'il étoit natif de France, de la comte de la Marche, et de la Maison d*Aubusson , il résolut de Tenvoyer en ce royaume , considérant que le roi étoit fort éloigné des seigneuries du Turc « et qu'il n auroit guères d^intmi sur le lait de cet empire Ottoman , à qui il demeurât des deux frères. Toutefois, avant que de Tenvoyer en France, il envoya sçavoir du roi Louis onzième de ce nom, si son plaisir seroit'de le vouloir bien souffrir en son royaume ; laquelle chose le roi accorda volontiers. Après donc que ledit Mattre de Rhodes eut ainsi eu le congé et la permission du roi, il prépara le voyage de son prisonnier, et Fenvoya descendre au paTsde Languedoc ; de-là, il le fit mener en ladite comté de ia Marche, en la maison du seigneur du 'Bocalami, qui étoit parent d*icelui Grand-Mattre ; et là fut détenu ce prisonnier, qui avoit pour sa garde aucuns chevahers de Rhodes, lesquels étoient, pour la plupart, parens dudit Grand*Mattre. Il étoit fort bien entretenu de sa personne en toutes ses nécessités et besoins; aussi son frère, empereur, payoit bien sa dépense. Ce prisonnier avoit ouï parler du roi Louis , et de la grandeur de son royaume , et de sa seigneurie , et aussi de ses faits ; par quoi il désiroit fort de le voir et de parler à lui. Les chevaliers, qui lavoient en garde, le firent sçavoir au roi , lequel fit réponse que, pour la grande renommée que son père avoit eue , qui , en son tems , ctoit jusqu^alors le plus grand prince de la loi de Mahomet, et lequel avoit le plus (ait de belles conquêtes qu aucun autre, il le verroit volontiers, et commoni-

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queroit de très-bon cœur avec lui ; mais que bonnement il ne le pouvoit faire , attendu qu'il n'étoit pas de ea loi; et ordonna, de plus, qu'on lui dit, que s'il vouloit embrasser la religion Ghrëtienne, il lui promettoit d'employer toute sa puissance , afin de lui aider à recouvrer les seigneuries de son empire ; et de plus , il lui donneroit de quoi entretenir son État : et ai , d'aventure , il vouloit cependant demeurer en son royaume , qu'il lui donneroit des héritages et seigneuries, avec la jouissance desquelles il pourroit vivre comme un prince. Les chevaliers firent sçavoir tout cela à leur prisonnier ; mais, pour quoi que ce fAt, il ne voulut délaisser sa loi , et demeura encore en ladite comté de la Marche , en la maison du susdit Bocalami , jusqu'audit mois de Janvier mil quatre cent quatrevingt-huit , qu'après [plusieurs poursuites et instances que le Pape et le Saint-Siège apostolique avoient faites envers le roi, afin d'avoir ce prisonnier, pour le grand profit et intérêt du Saint-Siège ; et qu'à cette cause , il y avoit eu ambassade envoyée exprès devers le roi , laquelle y étoit encore ; le roi , se montrant vrai fils de l'église , et voulant en suivre l'amour que ses prédécesseurs avoient eu envers le Saint-Siège, dont, à cette cause , ils ont acquis le tître de Très-Chrétien roi de France, il livra et remit ce prisonnier aux ambassadeurs du Saint Père , pour le mener à Rome : ce qui arriva un peu auparavant que l'ambassadeur du Turc arrivât à Paris, lequel ambassadeur offroit, de la part, de son mattre , au roi , de grands partis et avantageuses conditions, comme de bailler toutes les reliques de Dieu notre Sauveur, des apôtres et des saints et sain- ' tes, que son père avoit trouvées à Constantinople lorsqu'il fit la conquête de cette ville , et dans toutes

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les autres YÎUes qu*il avoit conquises sur la Chrétienté : de plus , il ofFroit de faire tout son effort pour conquérir la Terre-Sainte» et puis de la remettre es mains da roi ; aussi offroit-il une grosse pension pouf Fentretenement de son frère , pourvu que le roi le retint dans son royaume. Iiorsque ces grandes offres se firent , le prisonnier ëtoit encore dedans le royaume, et Feiit bien pu le roi recouvrer et s en rendre le maître ; et même aucuns disoient que , vu ces grandes offres , le roi les devoit accepter , mais il se voulut bien niontrer vrai fils de IVglise, et ne voulut pas préférer Favarice et Fintérét à la libéralité, et à la loyauté, en disant que, puisqu'il Favoit fait livrer aux gens du Pape, et qu'il lui en avoit accordé la délivrance , il vonloit tenir sa parole, et quil seroit bien joyeux que le Saint-Siège en fît son profit, et en pût tirer quelque avantage. U fut donc mené à Avignon : et de-là il fût mis sur mer , et conduit à Rome. D'ailleurs, le Grand -Maître de Rhodes poursuivoit aussi, de sa part, qu'il fut misés mains du Saint-Siège; et, par ce moyen, il fut lait cardinal, et obtint de grands privilèges et biens pour tout FOrdre de SaintAlean de Jérusalem. Le roi fit au reste très-bien entretenir et traiter l'ambassadeur Turc, et celui du roi de Naples, qui le conduisoit, et les fit défrayer, et leur fit de beaux dons.

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TEXTE DE CAOURSJN.

Zyzymi Rex Legatos mittit Rhodum.

Mittit (i) itaquè rex Zyzymi Rhodum legatos, ad quos priùs litteras dederat; sed nuntium terrestre iter agentem, régis Bagyazit milites intercipiunt. Legati Ciliciae littoribus Rhodiam biremem, casu repertam, conscendunt, Rhodumque navigant. Intereà navigium, apud ea littora station em habens, Zyzymi conducit ; ut, si casus exegerit, repente eo conscenso saluti quoquo modo consulat. Legati ubi Rhodum appulerunt jussu equitum magistri Pétri d'Aubusson Senatu coac-, to 9 in hanc loquuntur sententiam.

ft Praecellentissime princeps et magister, praestan* « tissimique équités : nobilissimus adolescens ac su- « blimi loco natus Zyzymi rex , Othumannides maximi «régis nepos, splendidissimi imperatoris filius, ac M potentissimi tyranni germanus , adversis rébus ad « tempus cedens , cupit ad te sapientissimum princia pem et victoriosissimum magistrum, vosque fortis* « simos athletas confugere ; quorum prudentià , conu silio atque ope, rébus afflictis mederi possit. Quam- « properè mittendam dassem esse petit, qua?, ipsum « excipiens , Rhodum devehat : fidemque publicam u implorât , quâ tutus in vestram ditionem pateat adi- « tus. Hoc loco refèrre non libet quae vestros quidem. « prsestantisstmos animos persuadeant , ut regium ado-* b lescentem non rejiciatis. Nobiles viri estis , et multâ

(i) Cette relation a été imprimce à Ulm en 1496.

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