C LA
VAtETTE.
T^ tïe, ,
tvoi sdl , il
92 HISTOIRE DE LORDRE
mort de Pie, arrivée peu de tems après, empêoi LA cha le prélat Français de profiter de la recom- Valitti. mandation de la Valette*
Oq peut dire que , dans ces premiers mouvemens de joye qu avoit produits, dans toute TEu* rope, mais sur-tout en Italie, la courageuse résistance de la Valette, et la levée du siège, il y avoit peu de chose qu on eût refusé à un homme qu'on regardoit comme le héros de la Chrétienté : il recevoit, de tous côtés, des complimens sur rheureux succès de ses armes. Le roi d'Espagne, si intéressé, comme on sçait, à la conservation de Malte , qui couvroit ses royaumes de Sicile et de Naples , lui envoya le commandeur Maldonat, pour lui présenter, en plein Conseil, une épée et un poignard , dont la garde étoit d or massif, et enrichie de diamans; et, dans une espèce de harangue qu il lui fit , il dit que le roi , son souverain , le regardant comme un des plus grands Capitaines de son siècle , il le prioit de se servir de ces armes pour la défense de toute la Chrétienté.
Quoique le Grand -Maître reçût, en mèmttems , de pareils compHmens de la plupart des princes de FEurope , toutes ces députations si honorables, ne le rassuroient pas contre une juste crainte de lavenir. Le siège, à la vérité, ^ étoit levé , et les ennemis retirés ; mais on a^ moit, tout de nouveau, dans le port de Coistantinople. Toutes les nouvelles qui venoieiT deVOrient, assuroient que le Grand • Seigneur,
DES CHEVALIERS DE MALTE. g3
indigné du mauvais succès qu a voient eu ses ar-
mes sous la conduite de Mustapha, avoit déclaré delà qu'il viendroit lui-même, au printems prochain, ^ALàTiB, à la tète d une armée formidable, attaquer Malte. Et en quel état ses troupes, quoiqu'elles n eussent pas emporté les places assiégées, avoient- elles laissé Tisie entière?, La cam^tagne étoit sans habitans; la plupart des casais ou villages , brûlés; le grand Bourg, la résidence particulière du couvent, les forts de Saint-Elme et de Saint-Michel sans murailles; les fortifications ruinées; lartillerie démontée, et lès canons ou crevés ou brisés; les maisons abattues, les citernes épuisées, les magazins vuides; ni vivres, ni argent pour en acheter ; peu de soldats dans les places , et encore moins de chevaliers : Malte, dan^ un état à déplorable, ne lui paroissoit guères moins en ianger que pendant le siège même.
Ces tristes réflexions ne lui laissoient aucun i^pos; d'anciens commandeurs , auxquels il con- £oit son inquiétude , et qui la partageoient , éoient d avis d'abandonner une isle qu^on ne purroit jamais défendre , et de transporter le ouvent en Sicile. Mais la Valette , excité par la goire qu il venoit d acquérir dans Malte, résolut d< s ensevelir sous ses ruines , plutôt que de Tabmdonner; et lext rémité où il se voyoit réduit^ lu fournit des ressources, que le désespoir seul ptivoit justifier, et auxquelles même bien des géiérayx auroient fait scrupule de recourir.
Lie Grand-Seigneur ne pouvoit venir à Malte y
94 HISTOIRE UË l'oUDRE
sans une puissante flotte convenable à sa dignité, i>à Li et nécessaire d ailleurs pour transporter les trou- Valkite. p^ q^j'ji vouloit envoyer contre cette isle. On y travailloit, sans relâche , dans larsenal de Constantinople : un grand nombre de galères et de galiotes étoient encore sur les chantiers. Le Grand-Maitre , qui n ignorait pas que cet armement étoit destiné contre lui, trouva le moyen de iaire mettre le feu dans cet arsenal ; la violence de la poudre fit sauter les magazins; la plupart des galères, qui netoient pas encore adievées, en furent consumées; et un grand nombre douvriers périrent dans cet' incendie. L auteur de cette entreprise fut long-tems ignoré ; rOrdre en profita ; et la guerre de Malte fut remise à un autre tems.
Soliman , ne se trouvant pas en état de mettre en mer une flotte suffisante pour cette nouvelle tentative, tourna lefFort de ses armes contre la Hongrie, et trouva la fin de ses jours au siège (ie Sigetb. Sélim second , son fils , déclara , depuis, la guerre aux Vénitiens ; et un Historien préteiJ que ce ne fut qu en représailles de 1 embrâsemcsit de larsenal de Constantinople, qu avant que Je commencer la guerre de Chypre, il fit mettre k feu à larsenal de Venise.
Le Grand-Maitre, se voyant en sûreté du côle de Soliman , au moins pour la campagne '^siivante , résolut de profiter de ce tems pour rck* ver les fortifications que les Turcs avoient ni* oices ^ et il fit même dessein , pour la défense Jk
deux ports, de construire , dans la presquisle qui les sépare , une nouvelle forteresse. Nous venons de la de voir que , des différentes Places qu'on avoit ^^^t^*' fortifiées avant le siège , il n y en avoit point de mieux située que le fort de Saint-Elme, sur-tout s'il eut été bâti plus régulièrement : c'étoit comme la clef des deux ports. Le Grand- Maître ,* sans abandonner le soin des autres places, forma le dessein d aggrandir ce fort ; d'y ajouter de nouveaux ouvrages, et de construire, sur la même langue de terre, une ville revêtue de toutes les fortifications que l'art pourroit inventer ; et d'y t transporter , ensuite , le couvent et la résidence des chevaliers. Il jugea qu'ils y seroient plus en I- aireté que dans le grand Bourg, qui étoit commandé , de tous QÔtés , par des rochers et des col* 11^ liies dont il étoit environné.
.111 Pour réussir dans cette entreprise, il falloit rel ai grands secours, qu'on ne pouvoit espérer que lei d^ principaux souverains de la Chrétienté. Le pui: Gtan d-Maitre envoya des ambassadeurs au Pape, leD aïK rois de France , d'Espagne et de Portugal , jitj età différens potentats d'Italie , pour leur repréje i sel ter que ce n'étoit pas assez d'avoir sauvé Malte , tre dais la dernière occasion , par une courageuse ré^stance , si , pour se maintenir dans cette isle, ] ce on|ie rétabliséoit promptement les fortifications 3 s.» déplaces que l'artillerie des infidèles avoit ruiic né^. Ces ministres étoient chargés de leur cornj n ra^iiquer le dessein de la Valette pour la congg ( striction d'une nouvelle ville ; de leur en pré-
Valette.
96 UISTOIRE DE l'ordre
"7 senter le plan, qu'il en avoit fait dresser; et de
iik LA leur demander, en mème-tems, tous les secours nécessaires pour commencer un si grand ouvrage. Tous ces princes donnèi^ent de nouvelles louanges au zèle du Grand-Maitre ; et , pour le seconder, le Pape promit quinze mille écus ; le roi de France, cent quarante mille livres, dont il assigna le payement sur les décimes de son royaume ; Philippe II , quatre*vingt-dix mille livres ; le roi de Portugal, trente mille cruzades; et la plupart des commandeurs de TOrdre, par un noble désintéressement , se dépouillèrent de leurs biens, et même de leurs meubles les plus précieux , dont ils firent passer la valeur à Malte.
La Valette , soutenu de ces secours, fit venir des ingénieurs et des ouvriers de difFérens endroits de ritalie ; et , après qu on eut pris les alignemens nécessaires , ce prince , en habit de cérémonie, accompagné du Conseil, et suivi de tous les chevaliers , se rendit au Mont Scéberras, où il mit la première pierre de la Cité nouvelle , sur laquelle on avoit gravé , en latin , le décret du Conseil, conçu à-peu-près en ces termes:
«L'illustrissime et révérendissime frère ^ seignaur ujean de la Valette, Grand-Maître de l'Ordre «Hospitalier et militaire de Saint-Jean de Jeru- «aalem, considérant tous les périls auxquels ses « chevaliers et son peuple de Malte ont été cx- « posés , par les infidèles , au dernier siège . de «concert avec le Conseil de l'Ordre, et pour « s'opposer à de nouvelles entreprises de la mit
«des barbares, ayant formé le dessein de Gon-"~
« struire une ville sur le Mont Scéberras , aujour- w la «d'hui jeudi, vingt-buit du mois de mars de la ^^*'"*'*- «présente année i566, après avoir invoqué le « Saint Nom de Dieu , demandé Fintercession de «la Sainte Vierge, sa mère, et de Sain t- Jean- «Baptiste, patron titulaire de l'Ordre, pour ai- « tirer.la bénédiction du ciel sur un ouvrage si « important , le seigneur Grand-Mattre en a posé « la première pierre, sur laquelle on a gravé ses i' armes ^ qui sont de gueule au lion d or ; et la » nouvelle ville , par son ordre , a été nommée « la Cité de la Valette, n
Pour conserver à la postérité la plus reculée , la mémoire d un événement si considérable , on jetta , dans les fondemens , un grand nombre de médailles dor et d argent, qui représentoient cette nouvelle ville , avec cette inscription : Melita rënasgens, Make renaissante; et , à lexergue, on avoit mis Tannée et le jour de sa fon<daion.
Un travail assidu ^ et dont personne ne se dispeosoit , suivit cette cérémonie; chacun, à sa manière, et sans distinction du riche citoyen ou du |auvre habitant, s'y employoit avec joye, et avec cet empressement que l'on a pour un ouvra^ d'où dépend le salut public. Le commandeur de la Fontaine , fort estimé par sa capacité dans l'art des fortifications , avoit la principale direcion , et comme la surintendance de tous ces travaix. Chaque chevalier y contribuoit selon
g8 HISTOIRE DE LORDRE
"^^■~ ses talens : les uns , avec les galères de la religion, nicLA alloienl chercher des matériaux dans les diffe-
VàLCTTi. ,^„g port» de Sicile et d'Italie; d autres s*étoient arrêtés à Messine et à Syracuse; et quelques-uns éioient passés jusqu a Lyon pour y faire retondre lartillerie. Plusieurs, a la tète d un grand nombre de pionniers, travailloient à fagre combler les tranchées , ou à débarrasser les brèches des décombres des murailles que le canon avoit abattues. Il y en avoit qui faisoient charier des pierres pour rétablir les fortifications, ou pour en construire de nouvelles.
Dans cette République militaire , tout agissoit, tout travailloit : le Grand-Maitre, sur-tout, pendant près de deux ans ^ ne quitta point les ouvriers quil employoit à la nouvelle ville; il y passoit les jours entiers; et on voyoit ce prince « au milieu des charpentiers et des maçons , prendre ses repas comme un simple artisan , et' souvent même y donner ses audiences et ses ordre». Parmi cette foule de soins différons dont il étoit chargé , rien ne lui faisoit plus de peine que le défaut d argent destiné au payement des ouvriers, et que les receveurs <le l'Ordre , dans les provinces d au-delà de l^a mer, n envoyoient pas toujours assez régulièrement. Pour y suppléer, il Ht frapper de la monnoye de cuivre , à laquelle il attacha une différente valeur, selon la {^prandeur différente dont elle étoit taillée. D un côté, on voyoit deux mains entrelacées, qui se touchoient ; et , de l'autre , les armes de la Valette,
DES GHEVALIERS DE MALTE. gg
€cartelées avec celles de la religion, et, pour
légende, ces mots latins, Non ^es, sed Fides : deÎ.a «Faites moins attention au métal, qua la pa- Valette. « rôle inviolable qu on vous donne de le repren- « dre » ; et , en effet , on ne manquoit jamais , sitôt qu on avoit reçu de l'argent , de retirer cette monnoye. Par cette exactitude , la confiance parmi le peuple s établit si solidement, que le tra* vail ne fut jamais ni discontinué , ni même railenti.
Au milieu de ces soins , si dignes d'un prince , et d un grand Capitaine , il s éleva des troubles qui altérèrent la tranquillité du gouvernement. De jeunes chevaliers Espagnols, qui se croy oient tout permis par la joye que causoit la défaite des Turcs, consumoient leur tems dans les plaisirs ih la table, quils assaisonnoient souvent de chansons satyriques , et dans Jesquelles, sous prétexte de plaisanter et de débiter de bons mots , ils atlaquoient également la gloire des plus bravei chevaliers , et Thonneur des principales dames Mal toises. Ces chansons devinrent bientôt publiques : on en porta des plaiotes au Grand- Mai tre. Ce prince, sévère observateur de la discijAne, n apprit ces excès qu'avec une juste indigiation ; il ordonna aussitôt, au Conseil et aux principaux officiers de la religion, d'en informer. Les auteurs de ces libelles diffamatoires furent découverts : on instruisit leur procès. Pendant qu oi y travailloit avec application en plein Conseil , cette jeunesse effrénée, saus respect pour la
tOO HISTOIRE DE L ORDRE
^^""* présence du Grand-Maître qui y présidoit, entra M LA en foule dans la chambre; arracha, avec vio-
VàLiTTt. lence, des mains du vice -chancelier la plume dont il écrivoit la sentence qui avoit été prononcée contre les criminels; et jetta son écritoire par la fenêtre. Ces mutins, favorisés de leurs complices secrets , et de leurs amis, se retirèrent brusquement, gagnèrent le bord de la mer , s embarquèrent dans de légères felouques , et se sauvèrent en Sicile. La Valette, irrité d^une rébellion qui n avoit point d exemple dans TOi^ dre, les priva de Fhahit, et les condamna, s*ils pouvoient être arrêtés, à finir leurs jours dans une prison perpétuelle. Il envoya, en même* tems, au vice-roi de Sicile, le chevalier Caprona pour les réclamer comme des rebelles et des déserteurs. Mais quelques ordres, vrais ou feints, que donnât le vice -roi, on ne put,. ou on ne voulut pas les trouver. Us ne sarrétèrent pas même en Sicile. Comme ils n'ignoroient pas le caractère ferme et inflexible du Grand- Maître, chacun se retira dans son pays. Ils se flatterait que la Valette, étant fort âgé, auroit un successeur moins sévère, et même moins autorisé; que , du moins , le bénéfice du tems ne leur pou* voit manquer, qui diminueroit la grandeur de leur faute.
Une affaire si fâcheuse , et d un si dangereux exemple, netoit pas encore assoupie, quii arriva, au Grand-Maitre, un nouveau sujet de chagrin. Un Florentin, appelle Bonacursi, établi à
Malte , y avoit épousé une jeuile dame d'qne
rare beauté , et que le Grand-Maître avoit tenue ^e la sur les fonds de baptême.. Elle étoit originaire Valette. 8e Fisle de Rhodes , et issue de ces généreux Rhodiens qui, après la perte dé cette isle , avoient suivi la fortune de l'Ordre , et setoient attachés à la suite de TIsle-Adam.
Le Florentin, dans un transport de jalousie, poignarda sa femme: et, malgré toutes les précautions que le Grand-Maître prit pour le faire arrêter, ses compatriotes, soit chevaliers ou autres, pour le soustraire à la rigueur des lois, trouvèrent le moyen de le faire passer en Italie, c està-dire, dans un pays où les meurtres de cette espèce étoient plus souvent dissimulés que punis. Le Grand-Maître, au milieu de là gloire dont il étoit environné , sentit vivemetit les atteintes que de simples particuliers osoient donner à lautorité souveraine. Attaché inviolablement à Fobservation des lois, et aussi juste estimateur dtt mérite, que sévère vengeur du crime, il ne souffroit ni la vertu sans récompense, ni les fautes sans châtiment. Ces grandes qualités le faisoient également craindre et révérer : et on n'ignoroit pas , dans l'Ordre , que le crédit et la faveur n'avoient aucun pouvoir auprès de lui ; et qu'on n'en obtenoit point de grâces, qu'on ne les eut méritées.
Cependant cette louable fermeté lui attira , de la part du Pape même, un nouveau sujet de mécontentement, qui ne contribua pas peu à abré-
— — - ger une vie si ilkislre. Quelques cardinaux , avides nE L des grands biens que FOrdre possédoit dans les
VàLETTt. difVérens États de la Chrétienté , sur-tout à Rome et en Italie , avoient insinué, à difFérens Papes , que la disposition des premières dignités de cette religion militaire leur appartenoit, comme aux premiers supérieurs de tout TOrdre; et, sur ce fondement , ces pontifes avoient souvent conféré le grand-prieuré de Rome à des cardinaux , leurs neveux , qu ils rendoient capables , par une dispense Apostolique, et par la plénitude de la puissance des Clefs, de posséder cette dignité militaire. Sur ce fondement, le prieuré de Rome étoit passé successivement entre les mains de plusieurs personnes du Sacré Collège.
La Valette souffroit impatiemment cette distraction des biens de la religion. Ce Grand-Mattre , qui n avoit pour objet que la gloire et Tinté* rct de son Ordre , peu différent , après tout , de celui de la Chrétienté, en écrivit au Pape en des termes très-pressans. Depuis la levée du siège de Malte, il avoit reçu, de ce pontife, plusieurs Brefs remplis de témoignages les plus éclatans de son estime et de sa reconnoissance. La Valette lui marquoit, par sa réponse, que la seule récompense qu il demandoit de ses services, étoit de laisser, à son Ordre , la disposition du grandprieuré de Rome. Pie V, trouvant sa requête aussi désintéressée à son égard, que juste par rapport à ses chevaliers, lassura, par un Bref particulier, qu a la première vacance on ne trou-
DES CHEVALIERS DE MALTE. lo3
bleroit plus l'Ordre dans la jouissance de ses droits. Cependant le cardinal Bernardi Salviati, delà qui étoit alors grand-prieur de Rome, étant dé- v^""»cédé , Pie V ne laissa pas de conférer cette riche ^
dignité au cardinal Alexandrin, son neveu , sans même lassujettir, comme avoient été les autres cardinaux grands -prieurs, à payer les responsions et les ï'edevances ordinaires au trésor-général de rOrdre.
Le Grand -Maître fut sensiblement touché de ce manque de parole, sur- tout de la part d'un pontife encore plus saint par la pureté de ses moeurs, et par son éminente piété, que par le tître de sa dignité, la première du Monde Chrétien. Il lui en écrivit aussitôt avec beaucoup de vivacité ; et le chevalier de Cainbian , son ambassadeur, lui rendit, de sa part, une lettre, où il lui représentoit que, si les cardinaux , de chaque nation, semparoient des biens les plus considérables de son Ordre , il ne se trouveroit plus de fonds , suivant l'intention des fondateurs , pour défendre les côtes et les vaisseaux de la Chrétienté, et pour continuer la guerre contre les infidèles. Le Saint -Père sentit toute la force de ces raisons : il paroissoit même disposé à rendre le grand-prieuré à l'Ordre; mais, comme les termes de la lettre du Grand- Maître n'étoient pas assez mesurés, et que son ambassadeur, de son chef, avoit eu l'imprudence d'en répandre des copies , le Pape , blessé de ce manque de respect, fit défendre, à Cambian, de se présenter de-
lo4 HISTOIRE DE l'ORDRE
~"— vant lui : nouveau sujet de chagrin pour la Va-
^f'il lette, et qui, joint au mécontentement que lui
Valltti. avoient donné les jeunes chevaliers , dont nous
venons de parler y le jetta dans une profonde
mélancolie.
Ce fîit pour la dissiper, que, quelques jours après , étant monté à cheval , suivi de son équipage de chasse , il se rendit dans la plaine voisine de la cale de Saint-Paul , pour y prendre le plaisir du vol de la perdrix. Mais, comme il faisoit , ce jour-Ià, une chaleur violente, il fut frappé , à la tête, dun coup de soleil, qui lui fit quitter la chasse, et dont il ne revint quavec la fièvre. Au bout de quelques jours , la violence de son mal ne lui permettant pas de donner toute Fattention nécessaire aux affaires du< gouvernement , il en remit le soin et toute son autorité aux seigneurs du Conseil. Sa maladie dura encore près de trois semaines, et devenoit, de jour en jour, plus dangereuse : enfin , s appercevant , à la diminution'de ses forces, que sa fin approchoit , il s y prépara en bon Chrétien , et en vrai religieux. Il reçut toiis ses sacremens avec de grands sentimens de piété ; et , afin de mourir dans un entier désappropriement , conforme au vœu de pauvreté qu il avoit fait en entrant dans FOrdre, il envoya demander, au Conseil , la permission de disposer, dans sa dépouille, de cinquante esclaves , qui lui appartenoient , et d une somme de douze mille livres. Il employa une partie cjie cet argent à doter la chapelle quil avoit fait con-
DES. CHEVALIERS DE MALTE. Io5
struire dans la nouvelle Cité , où il vouloit être • . enterré ; et il légua le reste pour récompenser ses domestiques.
11 fit appeller , ensuite , les seigneurs du Conseil et les principaux commandeurs et chevaliers, qui étoient pour lors à Malte. Il les exhorta , dans les termes les plus touchans, à entretenir entre eux la paix et l'union, et à rendre, au Grand- Mattre qui seroit son successeur, lobéis^ance dont ils avoient fait vœu au pied des autels. On prétend qu'il leur désigna, pour remplir cette grande dignité, frère Antoine de Tolède, grandprieur de Castille, comme un des sujets les plus capables de soutenir la gloire de FOrdre. Il déclara qu'il pardonnoit à ceux qui pouvoient lavoir offensé ; et il pria même les seigneurs du Conseil de rendre l'habit aux jeunes chevaliers qu'il en avoit privés , s'ils ju^eoient que cela se put faire sans donner atteinte à la discipline ; et , s'adressant , en particulier , à ses neveux , il leur dit qu'ils ne trouveroient que dans la pratique de toutes les vertus de leur état, les dignités et la considération que les hommes cherchoient si ambitieusement par des cabales et par la protection des grands. Il congédia, ensuite, les uns et les autres, et ne voulut plus entendre parler que des choses qui concernoient son salut. Il ne fut pas long-tems sans sentir les approches de la mort : ce guerrier, qui, pendant toute sa vie, et au milieu des plus grands périls, l'avoit envisagée avec tant d'intrépidité, fut, dans ce moment,
loC HISTOIRE DE LORDRE
saisi d'une frayeur salutaire; on Icntendit apncLà pelier, plusieurs fois, à son secours, son bon VàLiTTi. Ange; mais ces nuages se dissipèrent bientôt; et, plein de confiance dans la miséricorde de Dieu, il surmonta les horreurs de ce dernier combat : le calme se rétablit dans son esprit et sur son visage; et, en prononçant dévotement le saint nom de Jésus et de Marie, le vingt-un du mois d'août, il termina une vie illustre par une mort paisible et Chrétienne. Son corps fut dépo5?é dans léglisc de Saint-Laurent , et dans la chapelle de Notre-Dame de Philerme, en attendant quon le pût porter dans celle de Notre- Dame de la Victoire, quil avoit ordonné de construire dans la nouvelle Cité de la Valette, on il avoit élu sa sépulture , et oii il fut porté après l'élection de son successeur.
Tout le couvent s assembla , le lendemain, pour procéder à cette élection. Si on eut suivi les intentions du dernier Grand -Maître, dom Antoine de Tolède , de la même Maison que le fameux duc d'Albe, eut rempli cette grande dignité. C'étoit un chevalier plein de la plus rare valeur, grand Capitaine, généreux, libéral, et, ce qui étoit plus considérable, plein de senti* mens de piété et de religion , et attaché sur-tout à l'observation de sa règle et des statuts de l'Ordre; mrais un peu trop prévenu en faveur de son illustre naissance. Ce sentiment, quil est toujours dangereux de faire éclater dans une république composée de noblesse ; certain air de
Valette.
hauteur quil afïectoit ; .la recommaDdation — j — luême de la Valette , désagréable à plusieurs de la chevaliers par la sévérité de son commandement, tout cela fit craindre que Tolède ne lui ressemblât autant par sa fermeté que par sa valeur, et tourna les vœux et les suffrages de l'assemblée d'un autre c^té. Il s y trouva plusieurs compétiteurs , et tous gi^ands-croix , des premiers et des plus anciens chevaliers de l'Ordre.
Saint-Clément aspiroit à cette dignité : c etoit un chevalier Espagnol , pilier de la langue d'Arragon, et qui^ par son âge, sa longue résidence dans le couvent, sa modestie, et pour avoir passé par la plupart des charges de la religion , auroit pu parvenir à la première : mais son extrême avarice, et une honteuse lésine avec laquelle il nourrissoit les chevaliers de son auberge, le rendirent si odieux et si méprisable, qu on ne daigna pas faire attention à ses prétentions.
11 y a voit alors, à Malte, deux grands -croix, Tun Français, appelle la Motte, et l'autre Espagnol , nommé Maldonat, amis particuliers , qui avoient souvent fait la course ensemble, tous deux pleins de courage , et qui , par une conformité de goûts et de sentimens , avoient mis , pour ainsi dire, en société, leur gloire et le profit qu'ils faisoient par leurs prises. Ces deux commandeurs, du vivant même de la Valette", et le voyant avancé en âge , f t consumé par les fatigues de la guerre, formèrent le projet de faire
lo8 HISTOIRE DE L'ORDUE
tomber, après sa mort, la grande -maîtrise à i»R LA quelque grand-croix qui leur en eut la principale
Valbtti. obligation. Dans cette vue, ils travailloient , depuis long-tems , à se faire des amis et des créatures , et à se rendre chefs d un parti qui fut d'un grand poids dans Télection. La Motte , d un caractère doux, poli et insinuant, neut pas de peine ù se faire beaucoup d amis. Ces qualités manquoient à Maldonat, naturellement fier et
i9juUlec. hautain : mais il les remplaçoit par des manières pleines de franchise , par sa dépense , par sa libéralité et par les bons offices quil rendoitaux chevaliers qui avoient servi sous lui, et dans les galères quil commandoit. Le jour de lelectioa ' étant indiqué, ils se rendirent, la veille, chez le commandeur de Bivalle, de TiHustre Maison des Ursins , qui étoit actuellement grand-amiral de rOrdre , chef de la langue d'Italie, et qui avoit un grand nombre de créatures et de partisans. Rivalle, qui se croyoit assuré de son élection, h reçut dans son lit; et, sur ce qu^ils lui ofïrireDt leurs suffrages et ceux de leurs amis, il ne répoodoit à ces offres qu avec une feinte modération , et assez froidement. Les deux commandeurs, mécontens de lair mystérieux qu'il afFectoit,et blessés qu'il les eût reçus si cavalièrement , sortirent de son appartement. Maldonat , qui étoit vif et fier, ne put s'empêcher de dire, qu'il seroit bien surpris si un homme qui , la veille de l'élection , gardoit le lit si Ut^à^ pouvoit être choisi, le lendemain , pour Grand-Mattre.
DES CHEVALIERS DE l^ALTE. log
Ces deux commandeurs rendirent compte à Idurs amis de la manière hautaine dont Famiral de la les avoit reçus ; et on convint qu'il falloit tourner v^»**"*^les sufFraf^es dun autre côté. Maldonat, dans . cette conférence , tenta de déterminer cette assemblée particulière en sa faveur; mais ces chevaliers, prévenus de son humeur impérieuse, ne le crurent pas propre à gouverner des personnes de naissance, et élevées dans le sein de la liberté. On ne laissa pas de lui donner quelque espérance , mais en termes vagues ; et il s apperçut bientôt que ses amis les plus intimes lui manqueroient dans cette occasion : la Motte même lui conseilla de se désister d'un projet qui ne pouvoit avoir de succès ; et , de concert , ils résolurent de se déclarer en faveur du chevalier de Monté, grand -prieur de Gapoue, qui étoit sur les rangs pour l'élection , et qui avoit même un parti considérable. Le chagrin qu'ils avoient contre Bivalle, leur fit prendre ce parti, dans la vue que , Mçnté étant , comme lui , de la langue d'Italie , ils lui enleveroient une partie des voix et des suffrages de cette langue. Les deux amis se rendirent chez lui ; ce seigneur avoit passé par toutes les charges et les dignités de l'Ordre, général des galères, amiral, gouverneur du château Saint-Ange , et de la presqu'isle de la Sangle , où , dans le dernier siège , il avoit acquis beaucoup de gloire. La Motte et Maldonat le trouvèrent , dans la salle , environné d'un grand nombre de chevaliers. Us lui offrirent, comme
no HISTOIRE DE tORDRE
•— ils avoient fait à Rivalle, leurs voix et celles de
ntLA leurs amis.. Monté, plus habile que son compa-
VâLKTTc |i*îote, et qui sentit bien tout le crédit et le pouvoir qu ils alloient avoir dans 1 élection , les combla de caresses , et les assura de toute sa reconnoissance.
Le lendemain, topt le couvent s assembla dans 1 V{;lise priorale de Saint-Jean ; et chaque langue se rendit dans sa chapelle particulière. On y procéda au choix de deux électeurs pour chaque langue. La Motte fut du nonibre, et nommé pour le chevalier de t élection. Il eut même l'adresse de faire nommer, pour la plupart des coélecteurs, ceux de ses amis dont il étoit le plus assuré. Le président leur donna , à chacun , une balotte : comme ils étoient au nombre de seize électeurs, la Motte, en qualité de chevalier de 1 élection , et pour éviter la parité , eut deux balottes. Après les sermens et les cérémonies ordinaires, en cas pareil, et dont nous parlerons, en
détail, dans le traité du gouvernenj^'^^ ^^ ^^^ dre, qui fait le quinzième livre de cet ouvrage, tous les électeurs , à la pluralité des voix , nommèrent, pour Grand -Maitre, frère Pierbe de Pierre Monté, grand-pricur de Capoue. Son nom étoii ^^-K à ('uid^l^^^^i 9 mais, comme il se trouva petit nei568. veu, du côté des femmes, du Pape Jules III, de la Maison de Monté, il en avoit pris le nom, qu il avoit illustré par sa valeur et par la courageuse résistance qu il avoit faite, pendant le siège de Malle, aux assauts continuels que les Tun>
avoient donnés, par terre et par mer, à la près- ~
qu 'isle de la Sangle. deMon ié.
lies premiers soins de ce nouveau Grand-Maître furent de rendre les derniers devoirs au corpsde son prédécesseur: on lavoit déposé, comme nous lavons dit, dans l'église de Notre-Dame de Philerme: par ordre du Grand-Maître, il fut embarqué sur la capitane, désarmée et sans arbre, tirée par deux autres galères armées, parées de drap noir, et qui traînoient, jusques dans leau y des Enseignes et des bannières aux armes des Turcs et des autres infidèles qu'il a voit vaincus. Deux autres galères, qui appartenoient au feu Grand-Maître, suivoient aussi, couvertes de drap noir et avec des ornemens lugubres. Le Grand-Maître régnant, les seigneurs du Conseil , les commandeurs et les principaux chevaliers montoient ces deux galères. La pompe funèbre sortit du grand port en ce triste équipage, et entra dans le port de Musciet. La Maison du mort , ses officiers et ses domestiques , tous en grand deuil, descendirent, les premiers, à terre. La plupart avoient des flambeaux à la main; et d'autres portoient les étendards pris sur les Turcs. Le clergé marchoit après la Maison du prince , et portoit son corps en chantant les prières de 1 église. Le Grand-Maître et tous les seigneurs du Conseil venoient immédiatement après; et ils étoient suivis du gros des chevaliers. Le corps du défunt fut porté dans la chapelle de Notre- * Dame de la Victoire , construite à ses dépens , et
Ifl HISTOIRE DE LORDRE
— — — dans la Cité 'nouvelle où il avoit élu sa sépul-
bàMoMTÉ. ture: il y fut mis en terre, et le service divin
célébré ensuite avec les cérémonies de Téglise, et
tous les honneurs qui étoient dus à la mémoire
d un si grand homme.