‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 2 sur 16 · SUI · texte numérisé non relu

SUI

Ginna , apprenant cette grande nouvelle, en fit part à Quintins Sertorius,. un de. ses.lieutenans, et lui demanda son avis*. Sertoriu^, grand capitaine , mais sage et modéré , et qui redoutoit Thumeur farouche et vindicative de Marius y ne fut point d avis qu'on le reçût dans r.armée (i)* Il représenta,, à Cinna, quai iétoit- assez puissant pour triompher seul de ■tous ses ennemis y que Marius ne seroit pas plutôt à la tête de Tarmée , qu'il rappelleroit à lui toute rautorité ; qu'il lui enleveroit la gloire des* heureux succès; et d'ailleurs que c'étoit un homme sur la foi duquel il n étoit pas tourjours sûr de se reposer. Cinna convint de la solidité de.toutes ces raisons : « Mais le moyen^ . « ditril , de renvoyer un homme que j'ai invité, «moi-même, à se rendre dans mon armée, et « à unir ses ressentimens aux miens contre nos « ennemis communs }> ? u Puisque c'est vous qui « lavez appelle , lui répondît Sertorius , la> dé- «libération est inutile; il ne vous reste d'au- «tre parti apprendre, après vous, être joints, « que de veiller autant sur sa conduite , que sur

(i) Plut, in SertoriO; T. V, p, 4oo»

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Vies entreprises et les desseins de vos ennemis ^ « déclarés, n <*« f?}^^*

Cinna, après cette conférence secrette , écrivit à Marins pour Tinviter, de nouveau, à se rendre dans son aimée : il le traitoit de pro* consul dans sa lettre; et il lui envoya des licteurs, et tous les ornemens de cette dignité. Marius se rendit au camp de Ginna; mais il renvoya les licteurs et les autres marques de distinction , comme peu convenables à sa fortune. Il affectoit , au contraire , de ne porter qu une méchante robe; ses cheveux et sa barbe étoient négligés; il marchoit lentement, et comme un homme abattu pair tant de disgrâces ; mais , au travers de cette triste contenance quil affectoit, on déméloit quelque chose de si fier, sur son visage, qu'il excitoit plutôt de la frayeur que de la compassion.

On ne sçut pas plutôt à Rome que Marius ëtoit revenu , en Italie , dans le dessein d'y faire la guerre , qu*il sortit de cette ville plus de cinq cents citoyens qui se rendirent auprès de lui. Il parcourut ensuite toute lltalie , et alla , de ville en ville , publiant qu'il ne prenoit les ai^ mes que pour faire recevoir leurs citoyens dans le corps de la république , et dans les anciennes tribus. Les peuples , flattés de cette espérance , lui donnèrent des troupes et de largent. Un

''""^^ grand nombre de soldats Romains , qui aboient d* Rome, servi autrefois sous lui , vinrent lui offrir leurs Services. Pour grossir ^es troupes encore davantage, il fit publier, à son de trompe, quil accorderoit la liberté à tous les esclaves qui le vi^ndroient trouver : il en accourut un grand nombre à qui il fit donner des armes; et il choisit les mieux faits pour] lui servir de

gardes.

Cinna et Marins, se trouvant un assez grand nombre de troupes pour pouvoir assiéger Rome, en approchèrent ^ sans trouver aueun obstacle. Cii^na et Carbon , un de ses lieutenans , se campèrent sur les bords du Tibre , Sertorius au-dessiis , et Marins , du c6té de la mer : leur dessein étoit d empêcher qu on ne fît entrer des vivres dans la place. Gn. Pompeïus avoit , à la vérité , un corps considérable de troupes qui pouvoit en faciliter lentrée ; mjais la conduite de ce général étoit. si équivoque ^ «es démarches si concertées, et ses desseins si cachés , qu on ne pouvoit pas compter sur son secours. Il fut tué , quelque temps après , dans un or^e, par un coup de tonnerre; et on remarqua que la joie de sa mort avoit été égale dans la ville , et dans le camp ennemi. Le con-* sul Octavius fjiit obligé de prendre sa place. Personne ne doutoit de sa probité, et de la

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droiture de 8e8 intentions ; mais c étoit un 'j^^ mauvais soldat, qui succédoit à un grand ca- de Rome. pitaine; c étoit même plutôt un bon citoyen , ^ * qu un bomn>e capable du gouvernement i attaché, jusqu'au scrupule y à une timide observa*-^ tioq des lois , et ignorant cette grande maxime : Qu il faut se mettre au-dessus des fois même , quand il s'agit du salut de la patrie. On le vit refuser le secours des esclaves , qui étoient ea grand nombre dans Rome ; et il répondit se-* chement à ses officiers, qui le prçssoient de les armer pour la défense de la yille , qu il n'ao« corderpit jamais, à des esclaves, le droit de botti^geoisie , dont il avoit été d avis qu on pri-^^ vât Galus Marins , et que ce seroit violer les lois, pour la défense desquelles il avoit pris les armes.

Cependant Ginna et Marins serroicnt de près la ville de Rome ; et larmée même dOclavius se trouvoit comme assiégée. On ne pouvoit point rappeller Sylla , trop éloigné , et occupé , dans le fond de TAsie, contre MithridatrJ Ainsi., il ne reitoit de ressource au sénat, que dans un corps de troupes , commandé par Cccilius Metellus ,*fils du Numidique , qui faisoit actueUeibent la guerre aux Samnites , peuples courageux, ennemis,' de tout temps, du nom Romain , et qui soutenoient opiniâtrement les

^ restes de la ligue sociale , dont nous venons de Rome, de parler.

Le sénat , qui connoissoit la valeur et la capacité de ce général , lui envoya ordre de terminer cette guerre aux conditions les plus honorables qu*il pourroit ; de ramener incessamment son armée , au secours de sa patrie ; et même , en cas qu i] ne put faire la paix , de laisser ses troupes sous les ordres de ses lieutenans , et de venir servir auprès du consul (i). Metellus, en conséquence de cet ordre; fit faire quelques propositions aux généraux ennemis. Mais , conmie dans le traité , il vouloit toujours soutenir la dignité du nom Romain , Marins intervint , pendant que la négociation tratnoit , et il fit offrir, aux Samnites, des conditions si avantageuses , qu'ils se déclarèrent en sa faveur ; en sorte que Metellus , perdant l'espérance de la paix , laissa ses troupes sous le commandement de ses lieutenans , et se rendit au camp d'Octavius.

Les soldats de ce consul, qui le méprisoient, autant quils estimoient Metellus, demandèrent ce dernier , avec de grands cris, pour leur général; et ils déclarèrent hautement que, quand ils auroient un si brave homme à leur

(i) App. Alex, de bello cUili, lib. I; cap. 68.

tête , ils ^çauroiçnt bien repousser tous les ^^ efforts des ennemis , et sauver Rome et la ré- «le Rome. publique. Mais Metellus , aussi tnodeste que brave, rejetta, avec indignation , ces louanges séditieuses. Il reprocha, aux soldats, leur peu de discipline ; et il leur parla avec tant de hauteur , que la plupart , piqués de ses reproches , se jettèrent dans larmée de Marius. Ce qui fait voir , que , dans les guerres civiles , les chefs de parti ne, peuvent trop ménager des soldats, que leur exemple rend mutins, et qui ne croyent pas combattre contre leur patrie, quand ils ne servent que dans dés troupes de leur nation.

Marins, pour augmenter le désordre, fit crier , proche des murailles de Rome , qu'il donneroit la liberté à tous les esclaves qui viendroient prendre parti dans ses troupes:

ce qui en attiroit, tous les jours, un grand nombre. Le peuple , d ailleurs^ qui veut toujours avoir du pain, de quelque côté quil vienne , se plaignoit hautement que le sénat , pour ses intérêts particuliers , entretenôit une guerre qui exposoit leurs femmes , et leurs enfans à miourir de faim. La plupart même des sénateurs, qui avoient paru d'abord les plus zélés , ne conservoient plus qu'une froide bienséance pour le parti. Et , comme la fidélité est

2^~" rare dans les ^[lierres civfles , par les mutuelles de Rome, liàisons qui se trourent entre les gens de dîfFé-

rens partis , on ne voyoït que transfuges et cpie négociateurs secrets, qui passoient de la ville , dans le camp , pour y faire des traités particuliers.

Le sénat, voyant que son parti et son autorité dimiduoient tous les jours , et craignant un soulèvement général ^ crut devoir entrer en négociation. On envoya des députés, à Cinna, pour lui faire quelques propositions de paix (i). Cinna, avant que de leur donner audience , leur fit demander s'ils avoient oidre de le reconnoître pour un des consuls de la république , ou s'ils ne prétendoknt traiter , avec lui , que comme avec une personne privée.

/ Les députés , n ayant rien dans leurs instrac*

tions , touchant une proposition si délicate , retournèrent dans la ville prendre de nouveaux ordres. Le sénat , embarrassé de la ques* tion de Cinna, ne sçavoit quel parti prendre. U n y avoit pas d'apparence de déposer un aussi homme de bien que Merula , qui , d'mlleurs, avott été élevé à cette dignité, sans lavoir recherchée. D'un autre côté , le peuple , pressé de la faim , demandoitdu pain avec de

(i) Âpp« Alex, de bello civili , lib. I, cap. 69.

grands cris ; et il étoit à çraindibe qu'il n'in- ' ^^ troduistt rennemi dans la yiUe. Merula sçut ^ ^^ Roni». par sa générosité ^ tirer le sénat d*embarras : il renonça au consulat ; et ^ par sa détmssion y le sénat ^ libre de ses dernierd engagemens , en^ voya de nouteaux députés à Cinna , cotnmd au consul du peiiple HomàiH. Ûinna les reçût, dans son tribunal ^ avec tout lappaf eil du pre*^ mier ma0istrat de la république. Les envoyés rinvitirent, de la part du sénat, de rentrer dans Rome, et dans les fonctions de Sa dignité ; et Û8 ne lui demandèrent ^ pour toutes conditions , que de vouloir bien épargner le sang dû ses coneitoyens , et de faire serment qu'il n en ieroit mourir aucun que suivant les lois^ et oonf0rmément aux règles ordinaires dâ la justice. Giiina refbsà de faire ce serment ; mais il protesta qu il ne donneroit jamais son consentement à la mort d'aucun citoyen. Il fit même dir^ au consul Octavius ^ qull pe feroit pas mal de s abstenir de paroi tre eh public, jusqu'à oe que le caltne fàl rétabli dans la ville. Marius étoit 9 debout, à cdté du tribunal de Gmnâ. Il ne parla point aux envoyés ; mais son silence , une mine farouche , et dès yeui élincelans d^ eol^re, leur firent comprendre que cet homme^ furieux dans ses vengeances, ma respiroit qu«

le sang et le carnage.

68 RÉVOI/UTIOKS

^^ Metellus, voyant les afFaires de Rome déde Rome, sespérées , ne voulut pas y entrer. Il aima mieux se bannir de sa patrie, que de reconnoitre lautorité de Cinna; et il se retira sur les côtes de la Ligurie. Octavius, au contraire, protesta, quêtant consul, il ne sorti*roit point de la ville: il se plaça, dans son ' tribunal, avec ses habits consulaires, environné de ses licteurs ; et là , il résolut d attendre ce qu il plairoit aux ennemis d'ordonner de son sort.

Cinna et Marins se présentèrent aux portes de Rome , à la tête de leurs troupes. Cinna entra le premier , accompagné de ses garde$ ; mais Marius s arrêta à la porte ; et , comme ses amis Finvitoient d entrer , il leur dit , qu ayant été banni par un décret public, il en falloit un autre qui autorisât son retour. Cet homme, cruel et farouche, feignoit de respecter encore les lois : il fallut , pour le contenter, assembler le peuple dans la place. Mais à peine deux ou trois des premières tribus eurent-elles donné leurs suffrages, que, trouvant la cérémonie trop longue , et impatient de satisfaire son humeur cruelle, il laissa tomber le masque, , et se jetta dans la viUe, avec une troupe de satellites, qui maisacrèrent , sur-le-champ, ceux qu'il leur avoit prescrit. Caïus^ et Lucius Ju-

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lîus, Serranus, P. Lentulus, C. Numitorius, j^J M. Bebiiis Crassus , tous sénateurs illustres , de Rome, furent engorgés dan» les rues, et immolés, les premiers , à la vengeance de Marins. Il fit porter leurs tètes sur la tribune aux harangues : et , comme s il eut voulu étendre sa vengeance au-delà même de la mort , il ordonna qu on laissât ces cadavres, mutilés, dans les rues^pour être dévorés par les chiens.

Des deux consuls y Octavius fut tué dans son tribunal, contre la parole de Cinna; et Méruia , sçachant cp'il étoit proscrit > se fit couper les veines, pour ne pas laisser, à son ennemi, le cruel plaisir d'ordonner du genre de son sup* plice. Maiscamme il étoit prCtre de Jupiter, et que , par les lois de la religion, il étoit défendu aux personnes, revêtues de ce caractère, de mourir avec la mitre sur la tête, on trouva, après sa mort , un écrit dans lequel il témoignoit, qu avant que de se, donner la mort, il avoiteu la précaution de déposer cet ornement sacré , pour ne le pas profaner , disoit-il , par VefFusion de son sang. On égorgea ensuite Marc- Antoine, dont la retraite avoit été découverte par les satellites de Marius. C etoit un sénateur d une illustre Maison plébéienne , et qui se prétcndoit descendue d un Anthon , fils d'Hercule ; mais plus illustrée par ce sénateur, qui avoit

^ été consul et censeur, et quipassôit peuple plus ac Rom», célèbre orateur de son temps. Quintus Catulus, autre coosulaire , et illustre par la victoire des GiiQbres , qui lui étoit commune avec ce tyran, ayant appris qu il Tavoit proscrit , s'enferma dans une chambre où il se lit étoufier par la vapeur du charbon, quHl y avoit fait allumer. Ron^e voy oit périr, tous les jours, ses plus illustres citoyens , que les satellites de Marins mas*sacroient impitoyablement. Cette troupe furieuse d esclaves , qu'il avoit faits les ministres de ses veng^eances, égorgeoient les chefs de fainille, pilloient les maisons, violoient les femmes, et enlevoient les enfans. Au moindre signe que leur faisoit Marins , ils poignardoient ceux qui se présentoient devant lui ; ils avoient même ordre de tuer, sur-le-champ, tous ceuK à qui il ne rendroit pas le salut; de sorte que ses propres officiers, et ses amis même ne Fabordoient jamais quen tremblant, et toujours incertains de leur destinée.

Au milieu de tant de sang répandu , Marius se plaignoit que la principale victime lui étoit échappée, et qu'il manquoit^ à sa vengeance, de n'en pouvoir étendre les effets sur la personne de Sylla. Mais ce général étoit trop éloigné, et même trop puissant, pour avoir rien à craindre de la cruauté de sop ennemi. Le tyran,

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