‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 5 sur 16 · Lepidus, en sortant de charge, se crut dé · texte numérisé non relu

Lepidus, en sortant de charge, se crut dé

gagé de son serment (1). On lui avoit décerné , à Fissue du consulat , le gouvernement de la Gaule Cisalpine : il y leva aussitôt une armée , et il fit entrer, dans son parti, Brutus et Perpenna , tous deux prétoriens , qui avoient à leurs ordres , l'un et l'autre, un corps de troupes considérable, et qui campoient près de Modène.

Lepidus, fortifié de ce secours, et ne voyant aucune armée, en Italie , qu'on pût lui opposer, marcha droit à Rome , dans l'espérance de devenir un autre Sylla, s'il pouvoit se rendre maître de la ville. Le sénat , averti de sa marche et de ses desseins, se mit en état de lui en défendre l'entrée. On eut bien tôt enrôlé les légions. t]latulus , qui en eutle commandement , campa hors des portes de la ville. Lepidus, pour gros-

(i) App. Alex, de bello civilî , lîb. I , cap. 107. — I^ut. in Poropeio.

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sir son parti, fit semer des. billets , dans Rome, J^ dans lesquels il invitoit le peuple , et les parti- de Pome. sans de Marius de le venir joindre. Mais , comme on n étoit pas prévenu en faveur de son habileté et de son courage , et que d ailleurs le peuple ne pouvoit souffrir qu on parlât d'incorporer les peuples dltalie dans les anciennes tribus , personne ne branla en sa faveur. Cependant , conune il étoit trop avancé pour reculer, on en vint bientôt aux mains; et Gatulus, à la tète des légions et de tout ce quil y avoit de noblesse dans Rome, le chargea si brusquement, quaprès une légère résistance, il tailla en pièces' une partie de son armée , et obligea le reste à prendre la fuite. Lepidus , désespéré de ce mauvais succès (1) , après avoir erré, quelque temps, inconnu et caché en différens endroits de Tltalie, passa enfin dans Tisle de Sardaigne, où il / avoit quelques partisans. Perpenna , un de ses officiers , ly vint joindre avec les débris de son armée. Plusieurs partisans de Marius se rendirent auprès de lui. Il fit de nouvelles levées; son parti grossit insensiblement; et il se vit bientôt une nouvelle armée. Son dessein étoit déporter la guerre en Sicile , où il avoit des intelligences secrettes. Mais on apprit, quelque temps après,

(1) App. Ale?c. de bello civili, lib. I, cap. 107. 3. 9

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^jj quil étoit mort de chagrin, ayant intercepté d« Rome, une letti*e qui ne lui permettoit pas de douter de Tinfidélité de sa femme. Sa mort dissipa son parti. Bru tus n avoit pas eu un sort plus heureux. Ce capitaine , n'ayant pu passer en Sicile , et joindre Lepidus, s'étoit jette dans Modène , avecquelques troupes qu il commandoit, moins, à la vérité , pour continuer la guerre , que pour avoir le temps de capituler et de faire sa condition meilleure. En effet, Pompée ayant eu ordre de ly assiéger, il ne parut pas plutôt devant la place , que Brutus lui en fit ouvrir les portes ; et il ne demanda , pour toute condition, que de pouvoir se retirer, en sûreté, dans une petite bourgade, située sur les rives du Pô.

Poriipée en convint : il écrivit même, au sénat , que la prompte soumission de Brutus avoit mis fin à la guerre. Cependant, au préjudice du traité et de sa parole, peu de jours après, il renvoya poignarder dans cette bourgade, qu'il avoit choisie pour retraite, soit qu'il eût découvert qu il entretenoit encore de secrettes intelligences avec Lepidus, soit que cejeunegénéral, élevé dans la criielle politique de Sylla , ne crût pas qu'on dût laisser vivre aucun chef du parti ennemi (i), Perpenna , après la mort de ce«

(i) Plul. in Pompeio.

ROMAINES. l3l

deux chefs, rassembla les débris de leurs troupes ; J^ et, se trouvant à la tété de cinquante^trois co- de Rome. kortes, il les conduisit en Espagne. Son dessein ëtoit de s y cantonner, et dy faire la guerre en son nom, et sans dépendre d'aucun chef, à lexemple de Sertorius , capitaine d une grande réputation , qui soutenoit encore le parti de Marius , dans la Lusitanie.

Sylla avoit fait déférer le gouvernement de ces grandes provinces à Metellus , un de seli lieutenans. Le sénat , craignant qull ne pût résister à ces deux chefs, s'ils joignoîent leurs forces, envoya, à son secours, Pompée, avec de nouvelles troupes (i). Pompée, Thomme de confiance du sénat , et qui , depuis la mort . de Sylla, passoit pour le premier général delà république , se mit aussitôt en chemin ; et il menoit , avec lui , ces mêmes troupes qui avoient défait , plus d'une fois , celles du parti de Marius. Les soldats de Perpenna, qui nétoient pas prévenus en faveur de la capacité de leur commandant, apprenant que Pompée marehoit à eux, prirent les armes, levèrent leurs Enseignes (2); et, sans consulter Perpenna, lui crièrent, quil falloit aller joindre Sertorius; qu'ils avoient besoin dun capitaine

(i) Plut, in PoTopeio. — (i) Ideœ, in Serrorio.

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'j^ aussi plein d'expérience pour les commander, de Rome, et quc , 8 il rcfusoit de les conduire dans son camp , ils en trouveroient bien le chemin , et qu ils lui porteroient leurs Enseignes.

Perpenna fut outré de cette désertion générale ; mais , ne pouvant trouver de sûreté pour lui-même, que parmi les complices de sa révolte, il fut obligé de les suivre. Il se rendit au camp de Sertorius ; et , de général absolu et indépendant , il se vit réduit, par ses propres soldats , à la fonction d officier subalterne. . La jonction de Pompée avec Metellus , et celle de Perpenna avec Sertorius , donnèrent une nouvelle chaleur aux armes. Sertorius, capitaine expérimenté et entreprenant , eut presque toujours lavantage, sur -tout contre Pompée, que Tenvie de se distinguer, et la crainte de partager sa gloire , tenoit ordinairement séparé de Metellus. Ce jeune général , dont la réputation étoit si grande à Rome, eut même le chagrin de voir prendre et brûler . à ses yeux , la ville de Lauron , que Sertorius assiégeoit , et qu'il tenta inutilement de secourir.

. On dit que , s'étant trop avancé , et ne considérant que Tarmée ennemie qui formoit le siège, et quil avoit devant lui, il vit, sur les hauteurs voisines , des troupes de monta-

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gnards , qui y parurent tout d'un coup , et qui, ^^ en faisant des courses dans la plaine, lempê- ^*^"T*' choient de s'y étendre , et de pouvoir fourrager; ensorte quêtant venu pour faire lever un siège, il se trouvoit, lui-même, comme assiégé et investi par ces différens partis , qui ne lui permettoient pas de s écarter. Sertorius, ayant fait observer à ses principaux capitaines, la disposition de son camp , et les difFérens endroits qu occupoient ses troupes , ajouta , en parlant avec mépris de Pompée , que cet écolier de Sylla ne sgavoit pas encore son métier, et qu'il lui apprendroit , danf peu, qu'un général d*armée doit plutôt regarder derrière lui, que devant.

En effet , Pompée , craignant que ces troupes > de Sertorius , qui occupoient les hauteurs , ne devinssent assez fortes et assez nombreuées pour lui fermer le chemin de la retraite , prit le parti de se retirer de bonne heure ; il fallut qu'il renonçât à l'espérance de jetter du secours dans la place assiégée. Sertorhis l'emporta , l'épée à la main ; et , quoicpt'il ne fût pas cruel, il crut être obligé d'y faire mettre le feu , pour intimider les autres villes d'Espagne ^ et leur faire sentir que la protection do Pompée étoit d'un foible secours contre ses armes et son ressentime^it.

][^ Pompée, au désespoir, d'avoir tu brûler

de Rome. UDC ville . pour S ctTC déclarée en sa faveur , cherchoit toutes les occasions d'avoir sa revanche. Il crut lavoir trouvée proche Sucrône : et , quoique Metellus ne fut pas loin , il s'imagina être assez fort pour défaire lennemi, sans son secours. Il lattaqua dans une plaine ; mais Sertorius, dont la cavalerie Espagnole étoit supérieure à celle des Romains, le poussa si vivement , que ces Italiens rompus , jettèrent le désordre et la confusion dans Tinfanterie. Pompée pensa être pris ; et son armée auroit été entièrement défaite , si Metellus ne s etoit avancé à son secours. Sertorius , voyant approcher les légions de ce vieux général , se retira dans son camp , et dit à ses officiers , en plaisantant (i) : « Que si cette vieille , en par- 11 lant de Metellus , n eût retiré ce jeune enfant « de ses mains, il alloit le renvoyer, à Rome, à ■ ses parens , après lavoir corrigé , comme il le « méritoit. »

Pompée , moins présomptueux , et devenu sage par un peu d adversité, jugea bien quil ne pou voit pas, sans péril, s éloigner de Metellus. Us joignirent leurs troupes : mais, malgré cette jonction, qui les rendoit supérieurs

(i) Plut, in Sertorio.

H0MA1NE8. l35

en forces , ils ne laissoient pas d'éprouver de ^^ nouveaux périls , dans tous les lieux où ils àt Rome. campaient. Ils avoient affaire à un ennemi qui les venoit surprendre, tantôt de jour, tantôt de nuit. Ses troupes, la plupart composées d'Espagnols et de montagnards vifs et agiles , faisoient de continuelles attaques, et des retraites aussi promptes, sans que les soldats Boroains, pesamment armés, et accoutumés à combattre de pied ferme, les pussent joindre. Lui seul conduisoit toutes les entreprises ; il sembloit qu il se multipliât : les deux généraux de Rome le trouvoicnt à la tête de toutes les attaques. S'il avolt de l'avantage , il poussoit ses ennemis, sans leur donner le temps de se reconnoltre; et, s'il trouvoit trop de résistance, et qu'il craignit d'être enveloppé, il avoit accoutumé ses soldats à se disperser. Ils gagnoient les montagnes et les rochers; et, au moindre signal , ils sçavoient se rallier auprès de leur général (i) : on le voyoit revenir à la charge, par un autre endroit. Il sembloit que ce fût de nouvelles troupes, et une autre armée qu'il eût trouvée toute prête à entrer en action : par cette manière de faire la guerre , favorisé de la situation des lieux , il ne laissoit

(0 Plut, in Scrtorio.

l36 RÉVOLUTIONS

^ jamais en repos , ni ses ennemis , m ses propres

de Rome. trOUpeS.

Sa réputation , et les nouvelles de$ avantages quil rempor^oit, tous les jours, sur les deux généraux les plus estimés à Rome , passa jusqu en Asie. Nous avons vu que Mithridate y pressé par Sylla, avoit été obligé, pour obtenir la paix, de prendre la loi du vainqueur , et de souscrire à toutes les conditions qnH lui avoit voulu imposer; et que le général Romain n avoit arrêté le progrès de ses armes, que pour les pouvoir tourner contre Marins, et ses autres ennemis particu- ^7^- liers.

Mithridate crut, après la mort de Sylla, et pendant les guerres civiles qui agitoient la république, que la conjoncture étoit favorable pour renouveller la guerre. U leva une puissante armée; et, afin de fomenter la guerre civile , et d'entretenir une diversion utile à ses desseins, il fit proposer, à Sertorius, d'unir leurs intérêts (i). Ses envoyés lui oflrire&t des sommes considérables pour fournir aux frais de la guerre, avec une flotte qui seroit à ses ordres, à condition quil soufïriroit que ce prince recouvrât les provinces de FAsie, que

(i) Plut, in Sertorio.

ROMAINES. l37

la nécessité de ses affaires Favoit forcé da- ^^ handonner, par le traité qu'il avoît fait avec de Rome. Sylla. ^^^

Sertorius assembla son Conseil : tous ceux qu il y appella , ne trouvèrent pas qu il y eût matière à délibérer ; et ils lui représentèrent que, pour un secours aussi présent et aussi effectif que l'argent et la flotte qu on lui offroit , il ne lui en coùteroit quun vain consentement qu on lui dcmandoit pour une entreprise qui ne dépendoit pas même de lui. Mais Sertorius , avec une grandeur d'âme , digne d un véritable Romain, protesta quil n'cntendroit jamais à aucun traité qui blesseroitla gloire ou les intérêts desa patrie ; et qu il ne voudroit pas inème d une victoire sur ses propres ennemis , qui ne seroit pas acquise par des voies légitimes. Et, ayant fait entrer les ambassadeurs de Mithridate , il leur déclara qu'il souffriroit que le roi , leur mattre , reprit la Bithynie et la Cappadoce , provinces sur lesquelles le peuple Romain n'avoit aucun droit ; mais qu'il ne consentiroit jamais qu'il mit le pied dans l'Asie mineure , qui appartenoit h la république, et à laquelle il avoit renoncé par un traité solemnel. Il renvoya ces ministres avec cette réponse; et on dit que Mithridate, l'ayant apprise, se tourna, rempli d'étonnemcnt , vers

l58 RÉVOLUTIONS

""^ quelques uns de ses courtisans , et leur dit (P :

de Rome. « Qu'est*ce quc ce Romain ne prétendroit-il

' ' « pas nous prescrire , s'il étoit à Rome , puisque,

« des bords de la mer Atlantique , où il est re-

« légué , il entreprend de donner des bornes à

<c notre empire ? »

Cependant ce prince, reconnoissant combien il avoit • d'intérêt d entretenir la guerre civile , conclut , depuis le traité , aux conditions mêmes que Sertorius avoit prescrites. Le roi de Pont lui fournit trois cents talens et quarante vaisseaux; et Sertorius donna, au roi de Pont, un corps de troupes, sous le commandement de Marins Y arius , un de ces sénateurs proscrits par Sylla^ et qui setoit réfugié auprès de lui. Ce sénateur, étant arrivé en Asie, fit respecter le nom et la puissance de son généra], dans tous les lieux oii il porta ses armes. Comme s'il eût été autorisé par le sénat et le peuple Romain , il déchai^ea, en son nom , la plupart des villes des taxes exorbitantes, dont Sylla les avoit accablées. Une conduite si modérée et si habile lui en fit ouvrir les portes , sans le secours de ses armes ; et le nom seul de Sertorius faisoit plus de conquêtes , que toutes les forces de Mithridate.

(t) Plut, in Sertoria. v

ROMATNES. l3g

Maïs ce grand capitaine , qui avoit échappé JJJ^ à tous les périls de la guerre , périt par la per- *li ï^o"»c. fidie des Romains même de son parti. Perpenna, qui ne pouvoit lui pardonner Fautorité qu'il avoit prise sur ses propres troupes, et qui se flattoit d'occuper sa place , s il pouvoit s en défaire, conjura sa perte; et il fit entrer , dans ce complot, plusieurs officiers, sous prétexte que Sertorius méprisoit les Romains , et don- Doit toute sa confiance aux Espagnols. Les conjurés l'assassinèrent dans un festin (i). Perpenna prit ensuite le commandement de Farmée; mais il n'avoit ni la capacité de son prédécesseur, ni la confiance des soldats , qui détestoient sa perfidie. Metellus et Pompée avoient été obligés alors de se séparer, pour faire subsister plus facilement leur cavalerie. Pompée fut instruit, le premier, de la mort de Sertorius, et de la disposition des esprits. Il s approcha , aussitôt, du camp de Perpenna; une partie des soldats de ce nouveau général Fabandonnèrent ; les autres, quand on les attaqua, ne firent quune foihle résistance. Chacun se dispersa; , Perpenna , dans cette déroute, ne sçut que s enfuir et se cacher. Il fut trouvé dans un buisson ;

(i)Plut. in Sertorio. — App Alex, de bello civili, lib. I, cap. 1 13. — Vell. Paterc. lib. II , cap. 3o.

l4o RÉVOLUTIONS

Aq Pompée lui fit couper la tête sur-le-champ; et, ^68q.°* par sa mort, la guerre d'Espagne fîit terminée. Pompée ramena son armée victorieuse , en Italie. Spartacus , gladiateur , y avoit excité une guerre dangereuse (i). Ce gladiateur, homme de courage , s'échappa de Capoue (2) , où il étoit . gardé avec soixante et dix de ses camarades. 11 les exhorta ensuite de sacrifier leur vie, plutôt ' pour la défense de leur liberté , ^que pour servir

de spectacle à Finhumanité de leurs patrons.

Un grand nombre d'esclaves fugitifs se joignirent à lui ; la licence et lespérance du butin lui attirèrent une foule de petit peuple de la campagne; en sorte qui! se vit, bientôt, à la tête d'une armée considérable. Le sénat , qui méprisoit Spartacus, se contenta d'abord d'envoyer contre lui , Varinîus Glaber et P. Valerius, tous deux préteurs. On ne leur donna même que peu de troupes, parce qu'on auroit eu honte de faire marcher les légions , contre des esclaves et des brigands , que la présence seule des magis* trats devoit dissiper. Spartacus tailla en pièces les troupes qu'on lui avoit opposées. Cette défaite , malgré l'inégalité du nombre , causa au-

(i) Gaesaris Gomment, lib. I. — Cicero, oratio pro lege Manilia. — (2) Florus, lib. III, cap. ao. — ApP- Alex, de bello civ* lib. I , cap. 1 16. — Eutropias, lib. Vt cap. 7.

ROMAINES. l4t

tant de surprise que d'indignation au sénat. "J^ L affaire paroissant plus sérieuse qu on ne la- àe Rome, voit crue d'abord, les consuls (i) eurent ordre de se mettre en campagne , chacun à la tète d'un corps considérable. Les magistrats , ne pouvant se persuader que des esclaves et des fu* gitiis osassent soutenir la présence des légions , marchèrent, avec négligence, contre des ennemis qu ils méprisoient. Spartacus en profita : il choisit son camp et le champ de bataille , comme auroit pu faire un grand général ; et il fit combattre ses compagnons avec un courage si déterminé^ que les soldats Romains, qui croy oient marcher à une victoire certaine, trouvant une résistance à laquelle ils ne s attendoient pas , se débandèrent et prirent la fuite. Les consuls les rallièrent ; et il y eut un second combat , près de Picène , mais qui ne leur fut pas plus heureux. Les Romains prirent encore la fuite; et il n'y avoit qu'une intelligence criminelle, avec les ennemis, qui pût, eu quelque manière , justifier une lâcheté si extraordinaire.

De si grands avantages attirèrent une foule innombrable de peuple , sous les Enseignes de Spartacus ; et ce gladiateur se vit jusqu'à six

[i) GelUus, Cornélius Lentulus.

— : vinfft mille hommes à ses ordres , pâtres, ban- An " O'

de Rome, dits, esclavcs, transfuges, tous gens teroces et ^*'* cruels, qui portoient le fer et le feu de tous côtés , et qui n envisageoient , dans cette révolte , quune licence effrénée, et l'impunité de leura crimes. H y avoit , près de trois ans , que cette guerre domestique duroit en Italie, avec autant dé honte que de désavantage pour la république , lorsque le sénat en donna la conduite à Licinius Crassus, un des premiers capitaines du parti de Sylla , et qui avoit eu beaucoup de part à ses victoires. lia fortune changea sous un si habile général. Grassus sçavoit faire la guerre, et la fit heureusement; il commença par rétablir la discipline militaire dans les troupes : on décima, par son ordre, celles qui avoicnt fui lâchement dans les derniers combats. Cette utile sévérité le fit autant craindre de ses propres soldats , que des ennemis. liCS Romaïus virent bien que, sous ce général, il falloit vaincre ou mourir; et un corps de dix mille hommes de ces rebelles , s étant éloigné du gros de larmée pour fourrager, il les surprit, tomba dessus , et les tailla en pièces.

Il défit ensuite, dans une bataille rangée, leur armée entière , et en remporta une victoire complette. Spartacus, traînant les restes de sa déroute , vouloit gagner les bord» de la

mer pour passer en Sicile , où un grand nom- 7^ bre d'esclaves lui faisoit espérer de pouvoir se ^^ ^0^9. rétablir. Mais Grassus le prévint, lui coupa le chemin de la mer , et l'investit dans son propre camp. Spartacus, désespérant de pouvoir échapper, se résolut de tenter, encore une fois, le tort des armes : il rangea son armée eu bataille ^ avec toute Thabileté d'un grand capitaine ; il ne lui manquoit qu'une meilleure cause. On (lit(i) que, comme on lui eût amené un cheval, un peu avant que le combat commençât, il lira son épée, le tua, et se tournant vers ses soldats: a Si je suis victorieux, leur dit- il, je « n'en manquerai pas ; et si nouâ sommes dé- «faiu, je n'ai pas envie de m'en servir. » Il se mit ensuite à la tête de son infanterie. Ces fjens, animés par l'exemple de leur général, se battirent en désespérés. La victoire fut longtemps en balance; enBn la valeur des légions en décida. On fit une cruelle boucherie de ces brigands : Spartacus , blessé à la cuisse d'un coup de javeline, se défendit encore long-temps ^tï combattant à genoux , et tenant son bouclier dune main , et son épée de l'autre. Enfin, percé de coups, (2) il tomba sur un monceau ,

(i]Plut. in Grasso. — (a) Tic. Liv. Epitom. L. 97. — Athen. Hb. H. — Eutrop. lib. VI, cap. 7. — Cicero >o Pisone.

j^^ OU de Romains qu il avoit immolés à sa foreur, de Rome, ou de ses propres soldats cpii s etoient fiiit tuer aux pieds de leur général, en le défendant.

Ceux qui purent échapper à lepée des victorieux , gagnèrent les montagnes , et se rallièrent ensuite. Pompée, en revenant d'Espagne, les rencontra , et défit, sans peine , des troupes fugitives, sans chefs et sans retraite. Cependant, pour diminuer la gloire de Crassus, et augmenter la sienne (i), il n'eut point de honte décrire au sénat, que Crassus avoit défait Spartacus : n Mais moi, dit-il, dans sa lettre, j'ai coupé la « racine de cette guerre, et je viens d'exterminer (c le dernier de ces brigands. » Crassus se sentit cruellement offensé dune lettre qui, en lui ôtant l'honneur d'avoir fini cette guerre , semhloit écrite pour préparer les esprits à lui refuser le triomphe. Mais, comme il aspiroit,en même temps, au consulat, et que Pompée pouvoit tout alors dans Rome , il dissimula cette injure publique avec un silence profond, et qui cachoit tout son ressentiment. Pompée étoit appelle, lui-même, au consulat par les vœux de tout le peuple Romain. Crassus, qui craignoit qu'il ne lui fît donner Texclusion , le fit prier , par des amis communs , qu'ils pussent

(i) Plut, in Crasso. ^ Gicero pro lege Manilia.

nOMAINES* i4S

agif de concert, et qu'il voulût bien le recevoir, ^^^ pour son collègue, dans cette suprême dignité, de Rome. Pompée, ravi de Tavoir réduit à recourir à son crédit, témoigna publiquement qu il seroit aussi obligé, à ses amis, de Télection de Grassus, que de la sienne propre. Les deux factions réunies 683. emportèrent tous les suffrages. Crassus , qui , selon les lois de Sylla, avoit passé par la charge * de préteur, fut élu consul; et on déféra la même dignité à Pompée, quoiqu'il ne fiit que simple chevalier, qu'il n eût pas été seulement questeur, et qu'à peine il eût trente-quatre ans. Mais sa haute réputation , et l'éclat de ses victoires , couvrirent ces irrégularités : on ne crut pas qu'un citoyen, qui avoit été honoré du triomphe , avant l'âge de vingt^quatre ans , et avant que d'avoir entrée au sénat , dût être assujetti aux règles ordinaires.

Ce ne fut pas la seule occasion dans laquelle l'estime ou la complaisance de ses concitoyens, et quelquefois' sa propre ambition , le mirent au-dessus des lois. G'étoit un usage, dans la ré* publique , qu'un général victorieux , et qui demandoit l'honneur du triomphe, ne devoit point entrer , dans la ville , avant que de l'avoir obtenu. Par la même loi , tout citoyen qui asT piroit au consulat, devoit être dans la ville

pour solliciter , en personne , la dignité qu'il 3 10

/ l46 RÉVOLUTIOMS

J^ briguoit. Il sembloit que Pompée et Grassus ^*^,^^'"*»- -eussent renoncé au triomphe, étant entrés dans Rome, pour demander le consulat : mais, après leur élection , on fîit surpris qu*ils prétendissent encore au triomphe, comme s'ils étoient restés, chacun, à la tète de leurs armées. Jusqu alors ils avoient agi de concert ; mais , * co^ame Taffaire du triomphe souffroit des difficultés , et qu on les pressoit de licencier les armécfs qu ils tenoient , lun et lautre , aux portés de Rome, Çrassus , qui ménageoit moins Pompée , depuis qu'il étoit parvenu au consulat , représenta que son collègue , ayant terminé la guerre d'Espagne , devoit être le premier à congédier ses troupes. Pompée , de son côté, irrité de ce que Grassus y ouloit lobliger de désarmer avant lui, s en défendoit , sur ce qu il attendoit, disoit-il, Metellus, qui devoit triompher avec lui. Ges prétentions opposées firent éclater leur animosité. Pompée ne pouvoit souifrir que Grassus, qu il regardoit comme lui étant fort in* férieur dans le commandement des armées , et qui n avoit même acquis le consulat que par son crédit , osât entrer en concurrence avec lui. Grassus, le plus riche particuliwde la république , comptoit ses trésors pour de^* victoires , et ne pouvoit se résoudre à plier sous un homme , qui- n avoit pas tant d'argent que

BOMAINES. 147

lui. Au travers de ces contestations , le public ^^ Q avoit pas de peine à démêler que ces deux^e Rome. hommes , également ambitieux et puissans , vouloient retenir leurs troupes , moins pour la cérémonie du triomj^, que pour se conserver plus de forces et d autorité , lun contre laûtrc. Le sénat et le peuple , épouvantés par la crainte de retomber dans les malheurs d une guerre ^ civile , les conjurèrent de sacrifier leurs ressentimens particuliers à la tranquillité publique. Le peuple même, dans un jour d^assemblée, se jettant à leurs genoux , les supplia de vouloir bien se réconcilier. Pompée afFecta une fierté inflexible , et parut toujours inexorable. Crassus, de son côté, ne montroit pas moins de hauteur. Mais les aruspices ayant déclaré que TÉtat étoit menacé des dernières calamités , si les consuls ne se réunisscneni , Crassus , touché dun sentiment de religion, se leva le pretnier (1) , et présenta la main à Pompée , qui Tembrassa ensuite ; et , après avoir triomphé Fan et lautre, ils licencièrent, de concert, leurs armées.

Cette réconciliation n^éloit pas si sincère, que Tun et l'autre ne cherchaient à se fortifier par UB plus grand nombre de partisans ; il

(f) Plot, in GrassO; p. 3 18.

^T"*^ ^'^** sur-tout question de ga^er Tafifection du de Rome. %>euple. Crassus, pour le mettre dans ses intérêts , fit dresser mille tabler où il traita tonte la viUe. Il fit distribuer, en même temps, anx Êimilles de la populace et du petit peuple, dn bled pour les nourrir , pendant trois mois. On sera moins surpris d'une libéralité si pvodtgieuse, si on considère que Crassus possédoit la valeur de plus de sept mille talens de bien^ et cétoit par ces sortes de dépenses publiques, que les grands de Rome achetoient les su£Brages de la multitude.

Pompée , de son côté , pour renchérir sur les bienfaits de Crassus (i), et pour mettre dans ses intérêts les tribuns du peuple , fit recevoir des lois qui| rendoient , à ces magistrats , tonte l'autorité dont ils avoient été privés par celles de Sylla. Sans égard pom* la mémoire de son général et de son bien£adÊeur, il fit revivre les ordonnances de G. Gracchus, qui attribuoient, à rOrdre des chevaliers , la connoissance des causes criminelles, que Sylla avoit renvoyées au sénat. G est ainsi que ces honunes ambitieux se jouoient , tour-à-tour , des lois , et augnientoient tantôt Fautorité du sénat, tantôt cdle du peuple , selon qu il convenoit à leurs inté-

(i) Plat« iaPompeio.

ROMAINES. l49

rets. On ne peut exprimer les transports de '^Y'— " joie que les tribuns firent éclater, au sujet du deiome. rétablissement de leur autorité : ils en avoient la principale obligation à Pompée : ils ne tardèrent guères à lui en marquer leur reconnois-r sauce. La guerre avoit été résolue contre les i, pirates qui infestoient les côtes de la républi^ que ; ils en firent décerner le commandement à Pompée, et ils lui attribuèrent une auto-»

rite absolue , par terre et par mer , soit pour lever des troupes , soit pour armer des vais*^ seaux.

Les pirates , dont il est question , sortoient des côtes de la Gilicie. Ils ne montoient d*abord qu un petit nombre de barques armées et dé brigantins, qui couroient les mers pour enlever quelques marchands , ou des passagers , qu ils faisoient esclaves. Leur nombre et leur audace s accrurent par la protection de Mithridate, qui les prit, à son service , pendant qu'il faisoit la guerre contre les Romains. Ils armèrent de grands vaisseaux , formèrent des flottes redoutables , et étendirent leurs courses jusques sur les côtes d'Italie. Ils faisoient même des descentes , pilloient les temples les plus fameux , ruinoient les petites villes , et en enlevoient les habitans. Enfin, leur puissance augmenta à un point , qu ils avoient plus de mille vaisseaux

l5o RÉVOLUTIONS

^ partagés en di£Girentes escadres , qui tenoient de Rome, bloqués tous les ports de la république ; en sorte qu'il n en pouvoit presque sortir aucun vaisseau qui ne fut pris : ce qui avoit ruiné absolument le commerce.

C'est contre ces pirates que Pompée fiit envoyé. Pour le mettre en état de faire un puissant armement ,1e peuple , qui Fidolàtroit Jui décerna une autorité sans bornes. Le décret de sa commission portoit expressément, que sa puissance s'étendroit, dans toute la Méditerranée , depuis les colonnes d'Hercule (i), et jusqu'à quatre cents stades dans la Terre Ferme ; qu'il leveroit autant de soldats et de matelots qu'ail jugeroit à propos; qu'il pourroit prendre, dans le trésor public , tout l'argent qu'il croiroit néc^essaire , sans être obligé d'en rendre compte, et qu'il pourroit choisir, dans le corps du sénat , quinze personnes pour lui servir de lieutenans, et pour exécuter ses ordres, dans les lieux où il n^ pourroit pas commander en personne. Un pouvoir si étendu, et cette autorité absolue, confiée à un seul citoyen, donna beaucoup d^inquiétude et même de jalousie au sénat.

Plusieurs de ce corps accusèrent bautement Pompée de vouloir s'emparer de la souvcrai-

(i)Plut. in Potnpeio.

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neté de TÉtat ; et l'un des consuls , irfité quon ^^ "" lui eût décerné cette commission, à son pré* de Rome, judioe , lui dit , avec une espèce de menace , qu en affectant , comme il fftisoit , d'imiter les manières hautaines de Romulus, il pourroit bien avoir le même sort.

Gatulus, plus modéré, prit un tour plus adroit ; et, pour dissuader le peuple de donner un pouvoir si étendu à un seul citoyen , il commença 9 dans une assemblée , par faire Téloge de Pompée, et fit mention, en des termes magnifiques, des actions les plus éclatantes de ce général. Mais, comme s'il se fût intéressé à sa conservation , il se plaignit que le peuple exposât le plus grand capitaine de la république à tous les périls qui se présentoient.^ « Et si vous « le perdez, dit -il au peuple, quel autre pour- « rez-vous mettre en sa place? » Alors la multitude 6'écria , tout d'une voix , et avec de grands cris , m Nous t'y mettrons toi-même (i).» Gatulus , ne pouvant résister , ni à la volonté déterminée de tout . e peuple , ni au témoignage si honorable quon rendoit à sa valeur , se retira. ^

Un autre sénateur, appelle Roscius, ayant voulu prendre ia parole ^ fut interrompu par

(i) Plut, ixj Porapeio. — Vell. Paterc. lib. II, cap. 32.

iSa RÉVOLUTIONS

"■"^^ les cris coxifus du peuple , qui souflfroit îmde Rome, patiemment qu'on lui fit des remontrances à

ce sujet. Roscius fîit réduit à s expliquer par signes ; et , en élevant deux doigts de la maio, il vouloit faire comprendre qu'on devoit , au moins , donner un collègue à Pompée : mais toutes ces démonstrations furent inutiles, l^ peuple même , irrité de la jalousie et de la résistance du sénat, augmenta encore le pou* voir de Pompée; et on ajouta, au décret de sa commission^ qu'il pourroit armer cinq cents vaisseaux , les charger de six-vingt mille hom* mes de débarquement , et qu'il auroit vingtquatre sénateurs et deux questeurs à ses ordres.

C'est ainsi que ce peuple , si jaloux de sa liberté y séduit par les tribuns , se précipitoit dans la servitude ; et il ne tenoit qu'à Pompée de se rendre le souverain de la république.

Mais ceux , qui le connoissoient bien , jugèrent qu'il n'y avoit rien à craindre d'un homme qui avoit plus de vanité que d'ambition , et qui étoit plus sensible à l'éclat que lui donnoit un si grand emploi , qu'aux moyens de le rendre perpétuel et indépendant. Cette guerre ne dura qu'une campagne. Pompée, ayant mis en mer une puissante flotte , défit celle des pirates. U prit un grand nombre de ces brigands ; et,

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au lieu de les faire mourir , il lea relégua dans j^^ le fond des terres , et dans des lieux éloignés de Rome, des bords de la mer. Par-là, e^ leur donnant moyen de vivrç sans piraterie , il les empêcha . de pirater.

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