‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 6 sur 16 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

Pompée passe, en Asie , pour se mettre à la téie des troupes que commandoit Lucullus. Entrevue de ces deux Romains. Les reproches qu'ils se font Tan à Fautre. Ils se séparent ennemis déclarés. Détail de la conjuration de Gatiltna. Desseins ambitieux du tribun P. Servilius Rullus. Gicéron, par son habileté et son éloquence, vient à bout de faire rejetter la loi que proposoit Rullus y au sujet des terres de conquêtes, et de ruiner entièrement le parti de Catilina.

An On n eut pas plutôt appris , à Rome , la défaite 6B7. ^* des pirates, que Manilius , tribun du peuple ;,i\ mais créature de Pompée , pour perpétuer son autorité y proposa un nouveau décret qui lui donnoit le commandement de la guerre contre M ithridate , quoique L. Lucullus , excellent capitaine , fut revêtu actuellement de cet emploi, et qu il y eut acquis beaucoup de gloire. Ce décret portoit non seulement, que Pompée prendroit le commandement de son armée, e( le gouvernement de TAsie, mais qu'il retien* droit encore la surintendance cjuil avoit sur

(i) Plut, in Pompeio. — Vell. Paterc. lib. lï, cap. ^^'

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larmée navale , dont il venoit de $e servir contre ^^ les pirates. J« i^»™*-

Cétoit livrer , entre ses mains , toutes les foi*ces dé terre et de mer ; et il ne lui manquoit plus que le titre de roi. Manilius et les partisans de Pompée pressoient la publication de ce décret. Le peuple, toujours aveugle et toujours la dupe des grands , s y intéressoit comme 9'il se fut agi de son salut. Jjc sénat , plus éclairé, regardoit ce décret comme rétablissement de la tyrannie. Cependant, quand le jour de rassemblée fut arrivé , et que Manilius proposa de révoquer LucuUus et de lui substituer Pompée, personne ne branla; la crainte du ressentiment (l'un homme^si puissant , contint presque tous les sénateurs. Cicéron même , reconnu pour l)on citoyen, mais dune conduite toujours ti«mide et incertaine, se déclara pbur le parti le plus puissant , et fit , en faveur du décret , le discours qui nous est resté, sous le titre, Pro t^ge Manilia. Il n y eut , dans une compagnie aussi nombreuse, que Hortensius et Catulus, qui s y opposèrent. Catulus reprocha au peuple , avec beaucoup de courage , Finjustice qu'il vou* loit faire à Lucullus : il représenta ses services , et les grandes actions qu'il avoit faites , dans le cours ^e cette guerre : il disoit que^ par une glorieuse victoire, il avoit délivré la ville de

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^ Cyzique, dun siège par terre et par mer; qu'il

de Rome, avoit battu Mithridate en différentes occasions,

et vaincu Tigrane , le plus puissant roi de

TAsie (i). Mais sappercevsmt que le peuple n'ë-

coutoit son discours qu^avec impatience, il se

tourna vers le sénat , et élevant sa voix avec

un air plein d'indignation : « Sortons , leur

«dit -il, pères conscripts, dune ville où Ton

« veut établir la tyrannie , et allons chercher

M quelque désert , où nous puissions conserver

« la liberté que nous avons reçue de nos pères. •

Ce discours généreux ne fit aucune impression sur des gens, ou qui avoient vendu leur foi à Pompée , ou qui redoutoient sa puissance et son ressentiment. L Intérêt public iut ainsi sacrifié, comme il arrive toujours, à rintérèt particulier. Le décret fîit confirmé par toutes les tribus; et le peuple donna, à Pompée, ane autorité aussi étendue que celle que Sylla avoit usurpée , les armes à la main , et pendant sa dictature.

Pompée partit aussitôt pour TAsie ; et Luciillus , sur les nouvelles du décret , quitta son armée, pour n être pas obligé de la remettre , luimême, à son ennemi. Ces deux généraux se rencontrèrent dans la Galatie. Leurs officiers.

( 1) Plut, in Pompeîo.

et fies amis communs, les obligèrent de se voir. ^^ Tout se passa d!abord avec une politesse réci- de Rome. proque ; mais , à la fin , Li:^cullus , outré contre '^' Pompée qui lui enlevoit son emploi, ne put s empêcher de faire éclater son ressentiment. (1) Il lui reprocha qu'il n'avoit jamais recherché le commandement des armées que contre des ennemis vaincus; et que, semblable à ces lâches oiseaux , qui ne se jettent que sur des charognes et des corps morts , c étoit sa coutume de survenir à la fin des guerres, et de profiter des combats et des victoires des autres généraux ; que personne n ignoroit qu il avoit voulu enlever à Metellus , à Crassus , et à Gatulus , la gloire de la défaite des Espagnols, des gladiateurs et des séditieux qui suivoient le parti de Lepidus ; et qu il .sçavoit , sans s exposer à aucun péril , s approprier les heureux succès des autres. « Et faut-il aujourd'hui, ajouta Lucul- « lus 9 que je n'aye vaincu Mithridate , conquis « le royaume de Pont , défait Tigrane , rem- « porté des victoires considérables , et pris Ti- « granocerta , Nisible , et tant de villes de TÂr- « ménie , que pour vous préparer de nouveaux « triomphes ? »

(i) Veli. Paterc. lib. II, cap. 33. -~ Plut, in Lucullo et Porapeto.

'"^ Pompée, irrité d'un discours si outrageant, 687!"* ^"* reprocha , de son côté , qu'il avoit moins conquis que ravagé FAsie, dont il s'étoit appro prié les richesses.; qu il ne faisoit la guerre que pour piller, et comme un brigand; quà la vérité , il avoit eu quelques avantages ; mais qu'il n avoit jamais voulu achever de vaincre^ et qui! laissait toujours des ressources à Tennemi vaincu, pour se perpétuer dans le commandement, et pour pouvoir contiîiuer un pillage odieux ù ses propres soldats.

Ces reproches mutuels n'étoien t pas sans fondement ; ( 1 ) et s il est vrai que LucuUus avoit terni Féclat de ses victoires par cette avidité insatiable d accumuler richessea sur richesses, cette jalousie, que Pompée faisoit paroltre contre tous les capitaines de la république, et les ressorts qu'il faisoit jouer, pour les priver des emplois , dans le cours même de leurs victoires, le rendoient suspect aux véritables républicains. U sembloit qu'il voulût être le seul capitaine de l'État , et que les autres devinssent ennemis , a proportion qu'ils acquéroient àc gloire et de considération. Ces deux généraux se séparèrent ennemis déclarés. Pompée alla prendre le commandement de l'armée , et Lu-

(i) Vell, Palerc. lib. II , cap. 33.

ROMAINES. iSg

cuUus retourna à Rome, où, malgré la cabale ^^ et les mauvais offices de Pompée, il fut honoré àe Rome« dun triomphe solemnel. Il trouva cette ville, la capitale du monde , dans un calme appa* rent ; mais cette tranquillité extérieure cachoit une agitation secrette; et il se formoit sourdement de nouveaux partis , qui tous , quoique par des routes différentes , ne cherchoient qu a se supplanter les uns lès autres, et à s emparer du gouverQement.

Lucius Sergius Catilina, dont nous avons déjà parlé , étoit à la tète d un de ces partis. ( i ) 11 étoit né d une illustre Maison patricienne, et si ancienne , qu il se vantoit de sortir de Sergeste, Tun des compagnons d'Énée; manie de la plupart des grands, ;qui, à la faveur de la ressemblance des noms, vont chercher, dana les ruines de lantiquité, et souvent jusques dans la fable , Forigine de leurs Maisons. Catilina , élevé dans le tumulte et le désordre des guerres civiles, avoit été le ministre des cruautés de Sylla, auquel il s étoit attaché. La protection de ce dictateur, sa naissance et son courage, Tavoient fait parvenir aux principales dignités delà république. Il avoit été questeur, lieutenant-génà:*dl des armées , et il avoit comman-

(i) Sallast. in CatiUna. — Plat, in Cicérone.

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^ dé , depuis , en Afrique , en qualité de préteur ; àe^me* mais , dans ces diflerens emplois, il setoit également déshonoré par ses débauches , et par des crimes afireux. On 1 avoit déjà accusé pu* bliquement d Inceste avec une vestale , d'assassinat et de concussion ; et il n avoit échappé à la rigueur des lois , que par l'adresse qu il avoit eue de corrompre ses propres accusateurs, qui, à prix d'argent, s'étoient désistés de leur action. C'étoit un homme sans mœurs , sans probité , sans aucun respect pour les dieux , dont l'ambition étoit la seule divinité; mécontent du présent, toujours agité pour l'avenir, hardi, téméraire, audacieux, capable de tout entreprendre ; mais peu habile , allant à la tyrannie trop à découvert, et incapable de cette profonde dissimulation qui lui eût été si nécessaire, pour couvrir ses pernicieux desseins. Tel étoit Lucius Gatilina , qui , après la mort de Sylla, forma le projet de s'emparer, à son exemple , de la souveraine puissance. Pour y parvenir, il commença à s'associer tout ce qu'il y avoit ^ ors, à Rome, déjeunes gens, ruinés par le jeu , ou perdus par la débs^uche du vin et des femmes.

Rome, dans son origine , n'avoit point trouve de garde et de défense plus sûres de la liberté publique, quune pauvreté presque ^ale entre

DOMAINES. I l6l

«es dtôyens. La tempérance et la frtigalité, qui "^^^ en étoient une suite ^ régnoient dans toutes les Ae Rome. conditions , peut-être autant par nécessité que ^ par choix. Le luxé y fut long-temps inconnu ; on faisoit plus de cas du fer que de For; et le citoyen ) content d'un petit héritage, quil cultivoit de ses mains, naspii^oit à se distinguer que par son courage. Comme on n attendoit rien des autres, et que chacun fondoit sa subsistance sur son travail , on ne voyoit ni lâche complaisance, ni attachement servile^ L amour seul de la liberté formoit un sentiment commun; et, tant que Rome regarda la pauvreté particulière comme une vertu , ses citoyens furent libres , soumis aux lois seules , et indîépendans les uns des autres.

Mais^ après que les Romains eurent détruit Carthage,]a rivale de Rome, assujetti lltaiie et les isles voisines, conquis FEspagne et les côtes d'Afrique , réduit en provinces une partie des Gaules, et toute la Syrie; après qu'ils eurent forcé la plupart des souverains de l'Asie à payer tribut, l'ambition, le luxe, la mollesse, et tous ces vices qui semblent inséparables des riches- ^ ses, entrèrent, dans Rome , à la suite des conquérans. Ceux qui avoient vécu avec gloire, dans une pauvreté honorable , succombèrent sous l'opulence.^ On commença à regparder,

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