VEUVE
17a HISTOIRE DE L ORDRE
biens destinés à la défense des États Chré-
Les peuples, accoutumés à voir vivre leurs prédécesseurs en véritables religieux, se scandalisèrent bientôt de cette vie toute •mondaine : des gens de bien en portèrent des plaintes au Pape Benoît XII , qui venoit de succéder à Jean XXII. On lui représenta que ces Hospitaliers , en héritant des biens immenses des Templiers, s'étoient, comme eux , laissés infecter du luxe et du poison , toujours dangereux , que causent de grandes richesses ; que , tant que les Templiers avoient subsisté , 1 émulation entre ces deux Ordres militaires , les avoit engagés , à l'envi les uns des autres, dans des arméniens et des entreprises toujours utiles à la Chrétienté; mais que, depuis l'extinction de cet Ordre, les commandeurs Hospitaliers , occupés de leurs plaisirs , sembloient fuir le péril, et négligeoient la conduite et la défense des pèlerins que la dévotion conduisoit à la Terre-Sainte. Des ennemis secrets des Hospitaliers, ou pour mieux dire, des courtisans toujours avides du bien d autrui, et toujours attentifs à s enrichir, proposoient au Pape de retirer , des mains des Hospitaliers, les biens des Templiers : d'autres, moins intéressés, étoient d'avis qu'on les employât à la fondation d'un nouvel Ordre militaire. Le Pape, sans s'arrêter à ces différens projets, pour ranimer le courage des Hospitaliers , fît dessein de les faire entrer
riant une lifnic qu'il méditoit de former contre __. les Turcs, qui devenoicnt, tous les jours, plus viuxredoutables ; mais la mort, dont il fut peu après " uvl prévenu, en empêcha l'exécution.
Des corsaires d'Afrique ayant, en ce tems-là, fait des descentes le long des côtes des isles de Chypre et de Candie, et ravagé celles de l'Archipel qui étoient moins en défense, donnèrent lieu à de nouvelles plaintes contre les Hospitaliers. On représenta à Clément VI , successeur de Benoit XII, que les Chrétiens du Levant étoient abandonnés en proye aux infidèles, pendant que la plupart des chevaliers retirés en Occident, dans leurs commanderies , ou à la Cour des princes Chrétiens , n'étoient occupés que de leurs plaisirs ou du soin d'amasser de grandes richesses; et que le Grand-Mattre et les chevaliers qui étoient restés, auprès de lui, dans l'isle de Rhodes, à labri des insultes des barbares par les fortifications de la place , vivoient dans une entière indifférence de ce qui se passoit à la mer. Ce qui donnoit du poids aux plaintes et aux murmures du public, c'est que des chapelains, religieux de l'Ordre, et quelques frères-servam firent passer, à la Cour d'Avignon , des mémoires secrets contre le Grand-Maître et contre les chevaliers, dans lesquels ils se plaignoient qu'au milieu du luxe et de la mollesse où ils vivoient, ils n'avoient point de honte de les laisser manquer d'habillemens , et même de la substance
174 HISTOIRE DE L'ORDHE
"T nécessaire à la vie. Le Pape , fatigué de ces plain-
Villi- tes, en écrivit au Grand-Maître, d'un style plein «un. d aigreur et de reproches.
« Nous avons appris par des personnes de con- « sidération , lui dit ce pontife , que c'est un sen- « timent commun dans le clergé et parmi tous « les peuples de la Chrétienté , que vtous et vos «frères ne faites presqu aucun bon usage des « biens immenses que vous possédez tant de-çà « que de-là la mer. Ceux qui ont l'administra- « tion, montent, dit-on, de beaux chevaux , font « bonne chère, sont superbement vêtus , se ser- « vent de vaisselle dor et d'argent, nourrissent « un grand nombre de chiens et d oiseaux pour « la chasse, amassent de grands trésors, font peu « d aumônes, et négligent la défense des Chré- « tiens, sur-tout de ceux d outre-mer. G est pour- « quoi on a délibéré s'il ne seroit pas à propos « que le Saint-Siège créât un nouvel Ordre mili- « taire, qui seroit doté dune partie de vos biens, « afin d exciter et d'entretenir une louable ému- «lation entre ces Ordres, comme il y en avoit «autrefois entre vous et les Templiers: ce que « toutefois nous n'avons pas encore voulu exé- « cuter, dans la juste confiance où nous sommes «que vous rétablirez incessamment, dans votre « Ordre, 1 ancienne discipline et une réforme né- « cessaire dans les mœurs. »
Le Pape, dans la même lettre, ajoute qu'on lui a fait sçavoir que les Turcs armoient puissamment pour se rendre maîtres de toute la Ko-
manie. On ne sçait si, par ce terme , il entendoit __, seulement la province qui porte ce nom, ou si, villbselon le langage des Turcs et des Arabes, il com- * wyEt prenoit sous ce nom tous les États qui composoient alors ce qu'on appelloit, en Orient, l'empire Romain : entreprise , dit ce pontife , qui entraînerait la ruine entière de la religion Chrétienne. Le Pape aj ou toit que, pour obvier à un si grand malheur, il a voit formé le plan d'un armement naval, composé des galères de différens princes qui tiendroicnt la mer, .et qui pourraient se joindre et agir de concert, soit pour empêcher les descentes des barbares, soit pour porter du secours dans les endroits qui seroient attaqués ; que le roi de Chypre étoit convenu de fournir, pour sa part, quatre galères, et la république de Venise, cinq; qu'il ordonnoit que les chevaliers de Rhodes en missent six en mer, et que le Saint-Siège en entretiendrait quatre : « Quoique , continue ce pontife, il nous ait été re- « montré, par plusieurs de nos frères les cardi- « naux , que votre Ordre étoit assez riche et as- «sez puissant, non-seulement pour épargner au ^Saint-Siège les frais de cet armement, mais «encore pour fournir seul une flotte entière; et « qu'il y avoit dans votre trésor plus d'or et plus «d'argent qu'il ne pourrait s'en trouver dans «celui d'aucun prince Chrétien, sans compter « des sommes considérables que vos prieurs et « vos commandeurs accumulent en particulier. * Le Pape finit cette lettre, en avertissant le Grand-
Î76 HISTOIRE DE LORDRE
— — — Maître que Féfflise étoit mal édifiée des inimitiés
HÉLIONDK • i-% 1 1 1. .1
Ville- particulières que les chevaliers entretenoient les iftuvK. uns con tre les autres; et qu'on avoit porté les plaintes au Saint-Siège, qu'ils négligeoient la subsistance des chapelains et des frères servans.
Quoique le Grand -Maître vit bien qu'on avoit surpris la religion du Pape, par l'exagération qu'on lui avoit faite des richesses de son Ordre, cependant, en véritable religieux, il prit le parti de l'obéissance. On arma aussi-tôt six galères dans le port de Rhodes; et, pour leur entretien et leur dépense, de la vis et de concert avec le Conseil souverain , il y attacha la dépouille des commandeurs morts , c est-à-dire , les droits de mortuaire et de vacant On prenoit, comme on fait encore aujourd'hui, le mortuaire sur les revenus de la commanderie,' depuis le jour du décès du commandeur jusqu'au premier jour du mois de mai suivant; et, de ce même jour, le vacant étoit encore ouvert jusqu'au premier de mai de l'année suivante : avant ce temslà, le nouveau commandeur ne pouvoit point entrer en jouissance des revenus de la commande rie.
Le Grand-Maître et le Conseil firent ensuite différens réglemens pour la 'réforme des mœurs, sur-tout à l'égard des provinces d'Occident. Il fiit défendu, en tr autres choses, aux chevaliers de se vêtir de draps qui coûtassent plus de deux florins la canne, espèce de mesure qui, dans plusieurs provinces de France, contient deux tier*
plus que l'aune de Parié. Et, par le même règle» méat, on leur interdisait la pluralité des mets vimet l'usage des vins délicieux : discipline sage et MBUV1, utile, et qu'il seroit à souhaiter, pour le bien de ! Ordre, qu'on vit renaître de nos jours.
On chargea trois visiteurs (1) de porter ces règlemens au Pape, de le prier d'y ajouter ou d'en diminuer ce qu'il jugeroit à propos, et de revêtir ces commissaires qu'on lui envoyoit, de l'autorité apostolique, afin qu'ils fussent en état de les faire observer plus exactement.
Le Pape fut fort touché de la prompte obéissance du Grand-Mat tre ; et, pour répondre à ses bonnes intentions , il fit mettre en mer les quatre galères qu'il devoit fournir pour son continent, auxquelles celles du roi de Chypre, de l'Ordre de Saint-Jean, et de la république de Venise, se joignirent sous le commandement général d'un Génois, appelle le capitaine Gin- (jarria, Cette petite flotte tint la mer pendant tout Tété, mais sans rien entreprendre qui répondit à sesforces, et à la dépense que les alliés «voient faite pour cet armement. Le général Génois, plus attentif à son intérêt qu'à sa gloire, s'en étoit servi pour charger ses galères de différentes marchandises, et avoit tourné à son profit l'argent qui lui avoit été confié pour les frais
(1) Odon de Momaigu, prieur d'Auvergne. — Eanard d'Albanano, prieur de Capoue. — Pierre Plan (In, prieur Je l'église .
a. ta
de la campagne. Henry, patriarche titulaire de Yrls- Canstantinople , légat du Saint-Siège, montoit Kovi. j a capitane de la flotte, et a voit, en cette qualité, le commandement suprême suivant la politique des Papes, qui se lattribuoient dans toutes les guerres de la religion. Ce prélat, comme le général Génois, se comporta plutôt en négociant qu'en suhdélégué du souverain pontife.
L'année suivante, les alliés, indignés contre les Génois, choisirent pour général frère Jean de Biandra, chevalier de Rhodes, prieur de Loinhardie , et qui avoit commandé , en particulier, les galères de l'Ordre.
Le nouveau général forma un dessein digne de son courage. Le port de Smyrne, ville considérable de la Natolie, servoit souvent de retraite aux corsaires Turcs, qui étoient maîtres de cette ville. Biandra, outre les soldats qu'il avoit sur sa flotte , ayant pris , à Rhodes, un grand nombre de troupes, commandées par des chevaliers pleins de valeur, en forma le siège, et l'emporta iVpee à la main. Des historiens prétendent qu'il ne se vendit maître. que du château qui étoit au boni de la mer, et qui commandoit l'entrée du port. Tout ce qui se trouva de soldats dans ce fort , Turcs et Arabes, furent taillés en pièces. 1/ Grand-Maître, en ayant reçu la nouvelle, et connoissant l'importance- de cette forteresse, y envoya aussi-tôt de nouvelles troupes, avec cltf vivres et des armes pour en augmenter la garnison. On voit encore, sur les portes du chà-
teao, quoique tombé en ruines, les armes de Té- t
glise, qui y furent mises comme un monument viu.»de cette conquête, dont on rapportoit tout Thon- ****** t neur au Pape, comme au chef de la ligue, quoique les chevaliers de Rhodes y eussent eu la meilleure part. Un Turc, appelle Morbassan, qui commandoit dans la haute ville et dans tout le pays, entreprit, Tannée suivante, de chasser les Chrétiens de cette place. Il en forma le siège ; mais, après trois mois d'attaques assez vives, et dune défense courageuse, il feignit d'abandonner son entreprise, ou du moins de tourner le siège en simple blocus. La plupart de ses troupes se retirèrent ; et il n'en J*estp dans son camp que la moindre partie. Les Chrétiens, avertis de sa retraite, firent une furieuse sortie, forcèrent sans peine des retranchepiens mal défendus, entrèrent dans le camp, et passèrent au fil de l'épée, ou firent prisonniers tout ce qui leur résista, ou qu'une prompte fuite ne mit pas en sûreté. On célébra cette victoire , sur le lieu même , au son de$ instrumens militaires, et avec des festins et une joye d autant plus dangereuse, que l'ennemi n'étoit pas éloigné.
Morbassan , qu on croyoit bien avant dans le pays, mais caché seulement avec ses troupes derrière les montagnes voisines, averti , par certains signaux, en descendit, et trouvant les Chrétiens en désordre, en fit, à son tour, une cruelle boucherie. Ce fut sur les chevaliers de Rhodes que tomba la plus grande perte: le légat du Pape,
l8o . HISTOIRE DE LORDRE
* , qui étoit venu dans le camp prendre part à la
v It LE- joye publique , y fut tué avec la plupart des offiwvb. c j ers et jgg ecclésiastiques de sa maison. Les chevaliers, qui échappèrent à la fureur des barbares, regagnèrent le fort, et s y maintinrent, par de nouveaux secours, contre tous les efforts des Turcs et des autres infidèles.
La triste nouvelle dé cette disgrâce étant passée en Europe , le Pape , pour la réparer , publia une croisade avec toutes les indulgences attachées aux premières. Humbert II, dauphin de Viennois , rechercha , avec empressement , d'en être déclaré le chef et le général. Getoit un prince de peu d esprit , naturellement vain , inconstant dans ses projets , et qui étoit moins touché de leur solidité que de l'éclat des distinctions qui les environnement. Il se rendit, en personne, à la Cour du Pape Clément VI, poursolliciter' cet emploi. Dans la requête qu'il présenta, à ce sujet, au souverain pontife, il le prioit de lui octroyer « à être , dit-il y capitaine de ce saint « voyage contre les Turcs, et contre les non-féaux « de l'église de Rome , et que tous , tant Hospice liers que tous autres, l'y ayent , et doivent obéir « par mer et par terre. »
Pour déterminer le Pape à lui accorder ce çénéralat, il offroit d'entretenir, à ses dépens, pendant cette guerre, trois cents hommes d'armes, et mille albalestriers ; de fournir cinq vaisseaux de guerre bien équipés ; et de mener , à sa suite , douze seigneurs bannerets et cent chevaliers :
DES CHEVALIERS DE MALTE. l8l
promesses magnifiques, mais autant au - dessus . *
de ses forces, que la fonction de général d'armée Vul™
ctoit au-dessus de son expérience et de sa ca- HE,3VI ' pacité.
Quelques cardinaux , du Conseil du Pape , qui nétoient pas prévenus en faveur du courage de ce prince, voulurent s opposer à sa demande (i) ; mais l'inclination du souverain pontife prévalut et entraîna tous les suffrages (2). Humbert fut élu général de l'armée Chrétienne ; il en prêta le serment entre les mains du Pape , et s obligea , en même-tems , par un vœu solemnel , de passer trois ans entiers dans cette sainte expédition. Mais , à Tégard de ce puissant armement par terre et par mer qu'il devoit fournir , tout se réduisit à cent hommes d'armes; et on jugea, sans peine, du succès de cette guerre par le choix du général. Le lendemain , jour de la Fête-Dieu , il reçut, des mains du Pape, la croix et l'étendard de l'église , qu'il fit porter devant lui dans les rues d'Avignon avec son étendard particulier à
(i)Matt. Villani. hist.lib. I, chap. a6, pag. 19, édit. de Florence.
(a) Et quia inter cœteros principes habui (providere de atîquo duce et capitaneo exercitui agminis Doraini Dei Israël), reperi instante m sœpiùs, supplicantem humiliùs, optaniern ardentiùs, offerentem liberaliùs, dilectum filium Imbertum delphinum Viennen8em,hîcprœsentem : idcircb ipsum de fratrum nostrorum consilio ducem et capitaneum contra Turcicos exercitus duximus deputandum. Bahaiusy in notis ad vitas paparum Avenion. pag. 890.
l8î HISTOIRE DE LORDRE
„. ■ côté; et, suivi d'un nombreux cortège . il s'en Vills. retourna, en grande pompe, a son hôtel: cere- Mute, m on i e dont, au défaut dune gloire solide, un esprit aussi vain se repaissoit. Il fut question de trouver des fonds pour subvenir aux frais d'un si long voyage. Le dauphin eut recQurs à une imposition extraordinaire qu'il fit sur tons ses sujets. U se disposa ensuite à partir avec la princesse Marie de Baux , sa femme , qui , pendant que le dauphin tint la mer, se retira dans la ville de Rhodes , et y mourut.
Malgré toutes les disgrâces arrivées aux Chrétiens , dans la Terre-Sainte, les voyages d outremer ne laissoient pas d'être encore fréquens; et ce qui en rendoit 1 entreprise plus facile, c'est que, moyennant le prix dont on convenoit avec les patrons de navires, on trouvoit, dans la plupart des ports dé la Méditerranée, des vaisseaux toujours prêts à faire voile*, et pourvus de toutes les munitions nécessaires, soit pour la navigation , soit pour le combat.
Le dauphin , ayant traité pour quatre de ces navires , à six cent cinquante florins , pour chacun , par mois , s embarqua , à Marseille , le a septembre, sur cette petite escadre de louage, qui le porta d'abord à Venfte, où étoit le rendez vous de tous les croisés. Il passa ensuite à I isle de Négrepont, où les quatre vaisseaux du Pape, un de Rhodes, et l'autre de Venise, le joignirent. Le prieur de Lombardie , à son arrivée , se retira sur les galères de la religion , dont il reprit
DE» CHEVAUEftS DE MALTE. * l83
le commandement particulier! il paroi t que le ' ' ' ■ dauphin passa lhyver dans cette isle. L année vausuivante, il tint la mer avec toute la flotte des * Et "** croisés , et contribua à faire lever, aux Turcs , le siège de Caffa ; ville appartenante alors aux Génois. La flotte Chrétienne eut même, dam ces mers , quelque avantage sur celle dés infidèles , dont le dauphin se fit honneur. Le Pape, prévoyant que cette guerre ne pourroit être continuée avec succès, s'il ne procuroit aux croisés les fonds nécessaires pour en soutenir la dépense, eut recours à une imposition extraordinaire sur les biens ecclésiastiques des royaumes de France, d'Espagne et d'Angleterre. Mais la cruelle guerre que les Anglois faisoient alors en France, et la perte de la bataille de Crécy, où dix *• sept cent seiae chevaliers Français furent tués (i), ne per* mettant pas de lever ces deniers „ le Pape, dans la crainte que la dépense de la «croisade ne retombât toute entière sur lui , embrassa avec joye le projet d une trêve avec les infidèles , que lui proposa le dauphin.
Ce prince lui récrivit de Rhodes , oh il s'étoit retiré pendant lhyver, que les Turcs paroissoient disposés à faire la paix , et que Ton pourroit facilement entrer avec eux en négociation. Le Pape sentit bien la honte de demander la pait à un ennemi qu'on étoit venu chercher de si
(i) Mémoires de Pilati. — Histoire du Daaphtné, etc. ,
l84 HISTOIRE DE LORDRE
loin pour lui faire la guerre ; mais la crainte d'è-
KEOVI.
Ville- tre obligé d en soutenir , de ses propres deniers , toute la dépense, lui fit souhaiter de la voir finir. Il écrivit, au dauphin, de chercher des expédiens, qui , x dans cette négociation , sauvassent l'honneur de la ligue , et l'intérêt de la religion. Il lui prescrivit même les formes et les bienséances qu'il devoit garder en traitant avec les infidèles: il ne paroit point que le traité ait été conclu. Le dauphin , après avoir reçu du Pape la dispense du vœu qu il avoit fait , de rester trois ans entiers dans cette expédition , reprit le chemin de ses États. Depuis la mort de Marie de Baux, sa femme, il avoit formé le dessein de se remarier avec Blanche, sœur d'Amédée, comte de Savoye; et il y en eut même un contrat signé ; jnais le dauphin, ayant rejette les offices que le comte de Savoye avoit employés pour l'obliger de restituer au seigneur de Beaujeu le château de Mirabel , le peu d égards qu il eut à sa prière, causa la rupture de son mariage. Le dauphin tourna ensuite ses vues du côté de Jeanne , fille aînée de Pierre de Bourbon : il s y engagea même par un traité solemnel. Mais , quelque honneur que lui fit une si grande alliance, toujours agité et combattu par ses irrésolutions ordinaires, il ne put se résoudre à finir cette affaire (i). Ce prince, n ayant pas trouvé, à la guerre, la distinction et
(i) Registr. Pilati, ad annum i348 et 1349.— Histile Daiiphiné, tota. a, pag. 507 et suivantes.
DES CHEVALIERS DE MALTE. l85
l'éclat qu'il affectoit, crut mieux réussir par un Hjt chemin tout opposé. H quitta la profession des vnxiarmes, et le gouvernement de. ses États, pour se * ICVI ' faire religieux de l'Ordre de Saint -Dominique* Il remit le Dauphiné au roi de France , qui le réunit à sa couronne , dont il avoit été autrefois détaché; et, pour fixer l'inconstance du dauphin, le Pape, à la prière du roi, l'ordonna prêtre. Il se chargea, depuis, de l'administration de l'archevêché de Rheims, mais sans quitter l'habit religieux , qu'il porta le reste de ses jours : souverain sans sujets , général sans troupes et sans expérience , mari sans femme , moine sans couvent, prélat sans titre et sans jurisdiction ; dans tous ces différens états, il ne fit jamais rien pour le bien de sa province , que de l'avoir remise tous la domination de nos rois. On a même reproché à sa mémoire , avec quelque sorte de justicc, qu'il eut enlevé, au prieur Biandra, le généralat de la flotte Chrétienne , qui , sous les ordres de ce chevalier, s'étoit rendue redoutable aux infidèles, et qui, depuis, sous le même commandement, acquit, de nouveau, beaucoup de gloire.
Ce fut en ce tems-là que l'Ordre perdit le 1346. Grand-Mattre de Villeneuve, prince recommandable par son économie , et qui , pendant son magistère , acquitta toutes les dettes de la relifiion , augmenta les fortifications nécessaires pour la défense de lisle et de la ville de Rhodes. Du reste de ses deniers, pour un monument
l86 HISTOIRE PC L'ORDRE
éternel de sa piété, il fit construire une église
Vius- en l'honneur et .sous l'invocation de la Sainte-
kwt». Vierge ; il y laissa des fonds pour l'entretien de
deux chapelains, qui y dévoient dire la messe,
tous les jours, pour le repos de son âme.
Il se présenta un grand nombre de prétendons. Les plus anciens chevaliers , et tous ceux qui faisoient profession dune vie régulière; s attachaient à ceux qui leur paroissoient plus capables de maintenir la discipline de l'Ordre. La jeunesse, sans s'informer trop scrupuleusement de la régularité des mœurs, souhaitoit seulement un grand Capitaine , qui les menât à la guerre) et qui leur fit acquérir de la gloire et du bien: un pareil choix nétoit pas sans difficultés. Le commandeur de Gozon , dont nous venons de parler, étoit un des électeurs. Quand ce fut à son tour à donner son suffrage: «En entrant, « dit-il, dans ce conclave , j'ai fait un serment so- « lemnel de ne proposer que celui des chevaliers « que je croirois le plus digne de cette grande « place, et le mieux intentionné pour le bien gé- «néral de tout l'Ordre: et, après avoir mûre- « ment considéré 1 état où se trouve la Chrétienté, « les guerres que nous sommes obligés de soutc- «nir continuellement contre lès infidèles, la « fermeté et la vigueur nécessaires pour empe- «cher le relâchement dans la discipline , je dé- « clare que je ne trouve personne plus capable «de hien gouverner notre religion que naoï- « même. » Il parla ensuite magnifiquement de
$es propres vertus. Le combat contre le serpent ne fut pas oublié; mais il s'étendit principale- v.llement sur la conduite qu'il avoit tenue, depuis 1MTEi que le Grand «Maître de Villeneuve l'avoit fait son lieutenant : « Vous avez déjà, dit- il aux au^ *lrçs électeurs, essayé de mon gouvernement; « vous sçavez ce que vous en devez espérer : et je « ne crois pas que, sans injustice , vous me puis- «siez refuser vos suffrages. »
Quelque recommandable que fût ce chevalier, ses collègues ne laissèrent pas d'être étrangement surpris de voir un électeur se nommer soi-même; un pareil procédé le rendit suspect dune ambition démesurée. Cependant, quand on vint à le comparer avec les autres prétendans, on trouva qu'il leurétoit bien supérieur, non-seulement par son courage dont il avoit donné des preuves si glorieuses, mais encore par sa sagesse et sa modération dans lo commandement. Quelques-uns des électeurs , et qui lui étaient les moins favorables , ne purent s'empêcher de dire qu'il eût été à souhaiter que tout re qu'il avoit avancé pour faire valoir son mérite, fût sorti de la bouche d'un autre. Mais cette généreuse audace ne déplut pas au grand nombre; et plusieurs soutinrent, qu'après des actions aussi brillantes, il étoit permis aux grands hommes de parler d'eux-mêmes avec cette noble con- . fiance que donne la vérité. Ainsi toutes les voix, ou du moins la plus grande partie, se réunirent Die™^*, en faveur de Dieu-donné de Gozon : et il fut rc- D1 Go * "*
l88 HISTOIRE DE L'ORDRE
connu solemnellement pour Grand-Mattre , à la
Disc doux. . , r i . j.
»k Go^or. satisfaction du couvent , et sur-tout des citadins 1346. de la ville de Rhodes, et de tous les habitans de Fisle, qui, depuis la victoire qu'il avoit remportée sur le serpent, le regardoient comme le héros de la religion.
Sa conduite dans la grande-maîtrise ne démentit point tout ce qu on avoit espéré de sa valeur et de son habileté dans le gouvernement. Ses premiers soins furent de ranimer la ligue Chrétienne : les escadres des alliés se joignirent. Le Grand-Maître, par son crédit, en fit rendre le commandement au prieur de Lombardie: il fut aussitôt chercher la flotte des infidèles, qu'il trouva dans l'Archipel , proche d'Embra, ou l'Embro, petite isle qui a 24 milles de tour, avec un bourg du nom , et un port sur la côte Orientale : cette isle est à douze milles des bouches des Dardanelles, en allant vers Fisle de Lemnos.
La plupart des Turcs qui croyoient encore les Chrétiens dans leurs ports, avoient débarqué, et setoient répandus dans Fisle. Le commandant de la flotte les surprit dans ce désordre, fondit sur eux, enleva ou coula à fond une partie de leurs vaisseaux. Ce fut moins un combat qu'une déroute générale: les soldats, qui étoient sur cette flotte , Fabandonnoient pour chercher un asyle dans Fisle ; et ceux qui étoient descendus à terre auparavant, accouroient pour se rembarquer. Les uns et les autres ne faisoient que s'embarrasser ; et , dans ce désordre et cette
confusion; le général de Rhodes leur prit cent dix-huit petits vaisseaux , légères frégates , bj-i- DB Gozos! pantins, felouques ou barques armées: mais trente-deux galères , à la faveur de leur cbiourme , prirent le large , et évitèrent le combat. lies Chrétiens mirent ensuite pied à terre, ravagèrent lis le, et firent près de cinq mille esclaves.
Une victoire aussi complette donna beaucoup d'éclat aux armes des chevaliers, quoique le Pape Clément VI , suivant l'usage de la plupart de ses prédécesseurs, en eût attribué tout l'honneur à l'archevêque de Candie , son vice-légat.
Constant, d autres rappellent Livron, roi de la petite Arménie , instruit des forces de l'Ordre , envoya des ambassadeurs au Grand-Maître, pour le conjurer de le secourir contre l'invasion des Sarrasins d'Egypte, qui s'ét oient emparés d'une partie de ses États. Quoique ce prince suivit le rit Grec, et fut même schismatique, Gozon plein de zèle, et animé de l'esprit [de son institut, ne crut pas devoir, abandonner des Chrétiens à la fureur de ces barbares. Il détermina le Conseil de l'Ordre à faire passer des troupes dans l'Arménie: on équipa une puissante flotte : les plus braves chevaliers s'y embarquèrent avec un corps considérable d'infanterie. Toutes ces troupes, ayant abordé les côtes de l'Arménie, se joignirent à l'armée de Constant , qui s'étoit avancé pour faciliter leur descente. Après cette jonction, ils marchèrent droit aux Sarrasins. Ils u eurent pas de peine à trouver des ennemis qui
igo HISTOIRE DE LOtlDRE
Diiudosn ^ es cherchoient : on en vint bientôt aux mains;
de Gozos. le combat fut long et opiniâtre ; la valeur ordinaire des chevaliers décida du succès. Lps Sarrasins qui croyoient n avoir affaire qu'aux Arméniens, qu'ils avoient déjà battus plusieurs fois, surpris de voir les étendards de Saint Jean, qu'ils connurent encore mieux aux grands coups que ces chevaliers portaient, se tournèrent eu fuite. Il en périt la meilleure partie dans la chaleur du combat; les Chrétiens prirent tout leur bagage, et firent un grand nombre de prisonniers. Lie roi d'Arménie, soutenu d'un si puissant secours, assiégea ensuite et reprit toutes les places dont les infidèless étaient emparés; et les chevaliers de Rhodes ne quittèrent point l'Arménie, qu'ils n'en eussent chassé entièrement les Sarrasins , qui eurent bien de la peine à regagner l'Egypte.
1347. On peut bien juger que de si hautes entre prises , et tant de guerres différentes ne 9e pouvant soutenir sans de grandes dépenses, le trésor de l'Ordre en fut bientôt épuisé ; dailleur* le Pape, pour éviter la dépense, s'était retiré île la ligue, comme nous venons de le dire, et il V n'y contribua plus, dans la suite, que par de*
indulgences. Il proposa même au Grand-Maître d'accepter une trêve que les Turcs offroient, a condition qu'ils partageraient avec l'Ordre la douane de Smyrne, et les droits d'entrée, qui* payoient par les vaisseaux étrangers. Enfin 1" ligue acheva d'être déconcertée par la guerre qui
8 alluma entre le» Génois et les Vénitiens au sujet '
du commerce que les uns et les autres faisoient os ookcv.
dans la Mer Noire.
Cependant l'Ordre fit représenter au Pape, que, quoiqu'il se vit abandonné de ses alliés, il ne pou voit, suivant son institut, entrer dans aucun traité public avec les infidèles; et, qu'en attendant que Dieu lui suscitât de nouveaux alliés, il se tiendroit au moins sur la défensive. Le Grand-Maître écrivit , en même~tems , à tous les commandeurs qui n avoient pas fourni leurs responsions, d'y satisfaire prompteraent; et l'histoire (1) nous a conservé une lettre qu'il adressent aux commandeurs des royaumes de Suède, de Danemarck et de Norvège, qui mériteroit de trouver place dans cet ouvrage.
On voit, par cette lettre, qu'il leur reproche, que, depuis la perte de la Terre-Sainte, la religion n'avoit reçu, de leur part, aucune contribution; que, quoiqu'ils habitassent les contrées les plus reculées de l'Europe, il étoit bien difficile qu'ils n'eussent pas appris la conquête que l'Ordre avoit faite de Tisle de Rhodes, où on avoit transféré le siège de la religion ; et 'que l'Ordre, suivant son institut, s'étoit dévoué à une guerre si sainte ; que tous les chevaliers étaient continuellement en armes, soit sur les galères de la religion , ou à Rhodes et dans les Mes voisines qui en dépendoient, et dont ils
(i)Bosfio,tom.!i 9 lib. KVIII.
192 HISTOIRE DE l'oRDHE
^ étoient chargés de la défense ; qu'il étoit bien
DlEUDONff -
»t Goiok. surprenant que les seuls chevaliers du Nord fussent demeurés contre leur devoir, dans une inaction qui les déshonorait; qu'il leur commandoit, comme leur' supérieur, et en vertu delà sainte obédience, d'envoyer à Rhodes un détachement de leurs plus jeunes frères , et d'y (aire passer incessamment leurs responsions; qu'il sçauroit bien punir les réfractaires à ses ordres; mais que ceux qui se montreroient enfans d'obéissance, trouveroient en lui un chef et un supérieur plein de tendresse et de bonté, et qui n avoit uniquement pour objet que la gloire de Dieu et l'honneur de la religion. Ce fut parce même zèle pour le bien de son Ordre, qu'il obtint de Clément VI, que les cardinaux ne pourroient se faire pourvoir d'aucune commanderie, ni même , sous prétexte de légation , exiger aucune contribution des chevaliers. Le Pape lui accorda cette exemption , apparemment en retour de la complaisance que le Grand-Maître et le Conseil eurent pour le vicomte de Turenne, neveu de ce pontife, auquel ils cédèrent la bastie de Detras, appartenante à la religion, et voisine de ses terres , en échange d'autres biens situés proche du Rhône, qu'on réunit au prieuré de Saint- Gilles. Le Pape en écrivit au Grand-Maître pour l'en remercier; mais, en même -teins, il lui fit sçavoir que le doge et le sénat de Venise se plaignoient que, dans la guerre qu'ils a voient à soutenir contre les Génois,' on voyojit plusieurs
DES CHEVALIERS DE MALTE. ig3
chevaliers de Rhodes dans leurs armées ; et qu'il , senibloit que 1 Ordre de Saint-Jean voulut tour- de Gozoa. ner contre eux, et en faveur de leurs ennemis, des armes, qui, par leur profession, ne dévoient être employées que contre les infidèles.
Le Grand-Maître lui répondit, que, dans un i35o. Ordre militaire , composé de religieux de tant de nations différentes, il netoitpas surprenant que quelques particuliers s'affectionnassent aux intérêts de leur patrie ; qu'il y avoit des cheva-~ liers Vénitiens, qui ne montroient pas moins d'attachement pour leur nation que les Génois ; mais, qu'outre que la religion n'approu voit point que ces religieux, séduits par cet amour si naturel pour leur patrie, se mêlassent dans ces guerres , il ne trouveroit point que ni lui , ni tout le corps de l'Ordre eussent pris aucun parti en- ; tre ces deux puissantes républiques; et qu'ils avoient toujours conservé inviolablement la neutralité dont ils faisoient profession entre les princes Chrétiens.
Quelque raisonnable que paroisse cette réponse, par rapport aux plaintes des Vénitiens, jcnesçais pas bien, après tout, si des religieux qui, par un esprit de pénitence, avoient fait, au pied des autels, les trois vœux solemnels de la religion, pouvoient, sans de justes scrupules tremper leurs armes dans le sang des Chrétiens. Du moins on ne peut ignorer que, dans les premiers siècles de l'église, on doutoit même s'il étoit permis aux Chrétiens de porter les armes.
Une partie de la pénitence consista depuis à
Dl Et? DON IV
de Gozon. quitter la profession militaire ; et on exigeoit même d'un laïque qui avoit tué un Chrétien, quoique dans des guerres justes, d'expier sa mort par quelque satisfaction. Cet usage s'observoit encore en France, dans le milieu du neuvième siècle ; et nous voyons qu'après la fameuse bataille de Fontenai qui se donna vers Tan 84o, les évêques Français ordonnèrent que ceux qui sentoient leur conscience chargée d'avoir agi dans le combat par emportement, par baîne, par vanité, ou enfin par quçlqu'autre motif humain , eussent à s'en confesser et à expier leur péché par une exacte pénitence.
Mais ce qui n'est pas moins décisif pour la matière que nous traitons, c'est que l'église ne toléra la prise d'armes parmi les Hospitaliers, que pour la seule défense des saints lieux, des Chrétiens qui les occupoient, ou qui venoient d'Occident pour révérer une terre sanctifiée par la naissance d'un Dieu fait homme : et c'est pour conserver la mémoire de ce pieux motif , que, suivant le formulaire qui s'observe à la profession des chevaliers, quand l'officiant présente l'épée au novice, il lui dit: « Recevez cette épée, « et servez-vous-en pour votre défense , et celle «de la sainte église de Dieu, et à la confusion « des ennemis de la croix de Jésus-Christ. » D'où il semble qu'on doit conclure qu'il n'est permis à ces religieux de se servir d'armes offensives, que contre les infidèles et les ennemis déclaré»
DE8 CHEVALIERS DE MALTE. lg5
le Jésus»Christ. Ce fut par ce juste motif de ne n pas tirer 1 épée contre des princes Chrétiens, que m Gu*»>w. le fîrand-Maltrc refusa, de prendre port aux guerres civiles qui apitoient alors le m pire de Constantinoplc. Le Pape Clément VI étant mort, Innocent VI, son successeur, écrivit au Grand- Maître pour lui recommander les intérêts de l'empereur Matthieu Paléologue, qui disputait cet auguste tttre à l'empereur Jean, fils du jeune Andronic.
Pour l'intelligence des prétentions de ces princes, il faut sçavoir que l'empereur Andronic ayant laissé, à sa mort, Jean Paléologue pour tuteur de son fils, et pour régent de ses États, ce ministre ambitieux , qui n'avoit l'autorité souveraine qu'en dépôt, s'en rendit maître absolu et indépendant. Il se fit proclamer empereur conjointement avec son pupille; et, pour éblouir ce jeune prince qui ne faisoit que de sortir de l'enfance, il lui avoit fait épouser sa fille* Mais, comme ce tyran n'avoit pour objet que 1 élévation de son fils, il l'associa à l'empire. Ce fut un troisième empereur: et le père et le fils chassèrent, depuis, le fils d'Àndronic de Constantiuoplc. Il eut sa revanche; de fidèles sujets de son père le ramenèrent , comme en triomphe, dans la ville impériale ; ce fut aux Paléologucs à en sortir i\ leur tour, Le père, pour assurer sa vie, se jetta dans un monastère, et y prit l'habit de moine; son fils s'adressa au Pape, et lui demanda du secours, sous la promesse qu'il fit à
ce pontife, s'il remontoit sur le trône, de réunir
m gÔioh.' l'église Grecque à la Latine. C'étoit le leurre ordinaire dont les Grecs se servoient pour tirer du secours des Latins. Le Pape écrivit très-pressamment au Grand-Mattre en faveur de Matthieu ; et ce prince fut lui-même porteur de la lettre: mais ce Grand-Mattre ne jugea pas à propos d engager son Ordre dans une guerre civile entre des princes Chrétiens : outre que l'indocilité de plusieurs commandeurs de l'Europe à satisfaire à leurs responsions, avoit mis l'Ordre hors d'état de fournir aux frais nécessaires pour une si grande entreprise. L'âge avancé du Grand-Maitre, et des infirmités presque continuelles , portèrent ce prince à demander au Pape la permission d'abdiquer une dignité qui lui étoit alors aussi onéreuse , qu'il avoit autrefois témoigne d'empressement pour l'obtenir. Le Pape, qui connoissoit tout le mérite de ce grand homme, et combien il étoit utile à soft Ordre , n'y voulut point d'abord consentir. Il l'exhorta , au contraire, à soutenir courageusement le poids du gouvernement.
Le Grand-Mattre, n'ayant pu obtenir ce consentement , qu'il regardoit alors comme une grâce , employa ce qui lui restoit de vie à fortifier la ville de Rhodes. Il fit entourer de murailles tout le fauxbourg qui regarde la mer, et construire, en même-tems, le môle oit abordèrent depuis les vaisseaux et les galères. C'étoit par de* soins si utiles qu'il tàchoit de se consoler du re-
fus que le Pape avoit fait d admettre sa démis-
sion. Le relâchement qui s introduisent, maigre peGozor. lui, dans la discipline, l'obligea de réitérer ses instances. Il s apperçut avec douleur que la plupart des commandeurs , qui résidoient en Europe, pour éluder ses ordres, se servoient de la. protection même du Pape, et de celle des rois de France , d'Arragon et de Cas tille : ce qui ren^ doit ces mauvais religieux , arbitres de leur devoir. Gozon, ne trouvant point de remède à un si grand mal, dépêcha de nouveaux envoyés au Pape, qui reçut enfin sa démission. Ils apportèrent à Rhodes la permission de ce pontife pour procéder à une nouvelle élection; mais cette permission fut inutile, parce que le Grand-Mai- i353. trefut surpris, au mois de décembre, par une mort subite, s'il est permis de se servir de ce terme pour un si homme de bien, et qui avoit été encore plus attentif sur sa propre conduite y que sur celle des chevaliers dont il étoit chargé. Ses funérailles furent célébrées par les justes louanges de ses confrères, et par les larmes de tous les habitans de l'isle, et sur-tout des pauvret dont il avoit été le père. On ne mit sur son tombeau que ces motsi^Cï-GiT LE VAINQUEUR DU Dragon,
Le couvent et le chapitre de Rhodes , -après la mort de Gozon , élurent pour son successeur com,* l ** frère Pierre de Cornillan, ou de Corneuan, l353 chevalier de la langue de Provence. Il étoit • très-digne de cette éminente place par la ré- ,35 4-
— — gularité de sa vie , et même par la sévérité de Corhillan 8es mœurs : l'Ordre avoit alors besoin d'un pareil supérieur. Il n'eut pas plutôt pris possession de sa dignité, qu'il convoqua un chapitre général à RHodes. Il s'étoit glissé dans le gouvernement différens abus, mais tournés en coutume. Ceux qui en profitoient les eussent volontiers fait passer pour des lois. Le premier, et un des plus dangereux, c'est qu'on abusoit souvent du sceau du Grand-Maître, pour sceller, sans sa participation , des ordonnances et des quittances qu'on portoit ensuite au trésor. Un autre abus, et qui n etoit pas moins préjudiciable à tout le corps des chevaliers , c'est que les prieurs s'étoient mis en possession , dans leurs prieurés , de nommer aux commanderies vacantes; et, au préjudice du mérite, de lage, et des droits d'ancienneté, ils faisoient souvent remplir ces places par leurs parens et par leurs amis. Le Grand-Maître obtint du chapître un règlement, par lequel il fut ordonné, que, dans la suite, on ne se serviroit plus du sceau de la grande-maîtrise pour tout ce qui concernbit les finances; mais que toutes les ordonnances seroient scellées du sceau du couvent, et en plein Conseil.
Par le second règlement, la nomination aux commanderies fut renvoyée au Grand-Maître et au Conseil de l'Ordre pour y être pourvu selon le rang, lage, et les services des chevaliers. Ce netoient pas là les seuls abus que le Grand- Maître eut bien voulu corriger ; mais aussi pru-
dent que zélé , il distribua en différons tems ses ■
projets de reformations ; et il en remit lexécu- ccnuuLàw tion à proportion qu'il se trouveroit autorisé dans le gouvernement.
Pendant que ce Grand-Maître étoit tout occupé du rétablissement de la discipline, des ennemis secrets que l'Ordre avoit à la Cour du Pape, reprirent le dessein de tirer des mains des chevaliers de Rhodes tous les biens des Templiers', dont apparemment ils comptoient bien avoir la meilleure part. Mais, pour ne pas se rendre suspects , ils attaquoient l'Ordre avec beaucoup d art. Les uns dièoient simplement au Pape que Ton découvroit , tous les jours, que les richesses et la dépouille des Templiers excédaient, de beaucoup , tout ce qu on en avoit publié.
D autres ajoutoient, que les Hospitaliers n etoient pas même en assez grand nombre pour vaquer à la recherche de ces grands biens ; que la plupart des chevaliers étoient passés en Europe; qu'il sembloit qu'ils eussent abandonné l'isle de Rhodes; et que ceux qui étoient restés avec le Grand-Maître, ensevelis dans le fond d'un Palais, n'étoient occupés que de leurs plaisirs et du soin d'accumuler des trésors. Ces discours étoient semés avec beaucoup de secret et d'artifice, et prévenoient insensiblement l'esprit du Pape. Enfin leurs ennemis en vinrent jusqu'à proposer à ce pontife de mettre, en sa main, tous les biens des Templiers, et de les employer ensuite , au fjré de sa sainteté, en œuvres pieuses ,
ou, s'il le jugeoit à propos, de les donner pour Coakulan la fondation d'un nouvel Ordre militaire, qui, par son zèle , exciteroit 1 émulation des chevaliers de Rhodes, et les tirerait d'une dissipation si contraire à leur règle et à leur institut.
Le Pape , au sujet des conquêtes que faisoient les Turcs, prit un autre parti, et bien extrordinaire. Orcan , dont nous venons de parler, et qu on regarde comme le second prince des Osmanides ou Ottomans, après avoir conquis la plus grande partie de la Natolie , battu l'empereur Jean Paléologue en différentes occasions, et pris Burse, Nicomédie et Nicée, passa THellespont, et sembloit vouloir établir le siège de son empire dans la Morée. On rapporte, à ce sujet, qu'un grand tremblement de terre lui ayant facilité la prise de Gallipoly : Demeurons en Europe, dit-il à ses officiers, puisque Dieu nous en ouvre le chemin, lie Pape Innocent VI , dont nous venons de parler, allarmé de la rapidité de ses conquêtes, dans la crainte qu il ne portât ses armes jusqu en Italie, et pour l'obliger de retourner en Asie, ordonna aux chevaliers de Rhodes de quitter cette isle, et de transporter le couvent et leur habitation dans quelqu endroit de terre ferme, voisin des Turcs ou des Sarrasins, soit du côté de la Palestine ou de la Natolie, dans la vue que ces chevaliers, par une diversion utile, attireraient sur eux les armes des infidèles, et, par cette guerre, allumée au milieu des États du Turc, serviraient de boulevard à la Chrétienté:
dessein qui avoit déià été inspiré aux prédéces- w
* ■ * Pierre pe
seurs de ce pontife , mais dont Fauteur ne peut cormlla» avoir été qu'un ennemi secret de cet Ordre, et aussi mauvais politique que peu entendu dans l'art de la guerre. Il est surprenant que le Pape proposât à l'Ordre d'abandonner une isle puissamment fortifiée; de renoncer à tout l'avantage que les chevaliers tiroient de la mer et de leurs flottes, qui couvroient également l'isle de Chypre et l'Arménie, pour les envoyer, pour ainsi dire, à la boucherie, et les obliger, comme de nouveaux aventuriers , à chercher un établissement au milieu des États des infidèles , trop puissans pour les y souffrir.
Cependant, au préjudice de si justes considérations , et qui dévoient se présenter naturellement à lesprit d'Innocent, ce pontife, toujours entêté de son projet, envoya à Rhodes frère Ferdinand d'Hérédia, châtelain d'Emposte, et grandprieur de Castille, qui étoit regardé, à la Cour de Rome, comme le confident et le favori du Pape; et il le fit accompagner par frère Raymond Bérpnger, précepteur ou commandeur de Cas- .
tel- Sarrasin, et par frère Pierre de Cornillan , commandeur de Valpugen , et apparemment parent du Grand-Maître : tous trois des principaux chevaliers de l'Ordre, et dont les deux premiers parvinrent , depuis, à la grande-maitrise.
Le Pape les chargea de représenter au-Grand- Maître et an Conseil les plaintes qu'il recevoit continuellement de l'inaction et de la léthargie
20â HISTOIRE DE L ORDRE
dans laquelle tout l'Ordre paroissoit enseveli de-
PlERBE 1>E . *- * 1 m
Gomillan puis quelque tems ; que , pendant que les Turcs ravageoient la Grèce , et meaaçoient l'Italie , les chevaliers , contens de se trouver dans leur isle, en sûreté , à l'abri des fortifications de Rhodes , et amollis par les délices, consumoient dans des plaisirs criminels , et que la pudeur et l'honnêteté ne permettoient pas de nommer, ces grands biens qu'ils ne tenoient que des dépouilles des Templiers, et de la piété des fidèles; qu'il étoit bien instruit que les Papes Jean XXII , Benoît XII, et Clément VI , ses prédécesseurs immédiats, pour les arracher de ces lieux enchantés, où leur salut couroit tant de risques, les avoient souvent exhortés de transférer leur habitation dans la Terre-Sainte , quoique occupée par les infidèles ; mais que le Saint-Siège n'ignoroit pas le peu de cas qu'ils avoient fait jusqu'alors de pareils conseils, qu'il Aievoient pourtant regarder comme des lois et des ordres formels; qu'il leur commandoit de travailler actuellement à cette translation dans quelque endroit, d'où, avec le secours du ciel , ils pussent pénétrer jusqùes dans la Terre-Sainte ; sinon , qu'il seroit obligé de les y contraindre , par toutes les voyes qui lui paroîtroient les plus convenables; et, entr'autres, par la privation des biens des Templiers, qu il employeroit à la création d'un nouvel Ordre militaire , dont le zèle exciteroit peut-être leur émulation , ou les couvriroit d'une honte éternelle. Le Gran d-Maître répondit au Pape , qu'il avoit
DES CHEVALIERS DE MALTE. " 2û3
reçu ses ordres avec bien du respect ; mais que , ^ sans la participation et le consentement du cha- corkilu* pître général de .l'Ordre , il ne pouvoit pas abandonner si brusquement une conquête si considérable, et qui avoit coûté le plus pur sang des chevaliers ; qu il alloit indiquer incessamment ce chapitre dans Rhodes même , et qu 1 il communiqueront, à ses frères, les intentions de sa sainteté. Le Pape craignant que , si le chapitre s'assembloit dans Rhodes , la richesse de cette isle, ses fortifications , son port, ses flottes, et même la vie délicieuse qu'on y menoit, ne déterminassent les chevaliers à y rester , déclara , par une bulle solemnelle , qu'il vouloit que le chapitre se tint à Nîmes ou à Montpellier, places peu éloignées d'Avignon , et d'où, apparemment, il se flattoit que son autorité influerait plus efficacement dans l'assemblée. Ce pontife marquoit dans sa bulle, que, depuis le retour de ses envoyés, il avoit appris, avec surprise, que d'autres chevaliers, qui et oient à sa Cour, avoient écrit à Rhodes de ne pas s'inquiéter de tout ce que Je le châtelain leur avoit dit , comme venant de sa part ; que cet adroit courtisan , pour se rendre nécessaire à son Ordre , avoit grossi ses reproches et ses menacés ; mais que le Pape , même en leur présence, s'étoit expliqué bien différemment; et qu'on devoit demeurer en repos au sujet de la translation. Le Pape ajoutoit qu'il leur envoyoit cette bulle comme un témoignage irréfragable de sa volonté, et en mème-tems de la
2o4 HISTOIRE DE L'ORDRE
■ vérité de ce que le châtelain leur avoit dit de sa Co»HaLin part , et afin que de pareils faits n apportassent aucun retardement à leur établissement sur les frontières des infidèles.
On ne peut exprimer la douleur dont le Grand- Maître fut pénétré , soit en voyant que le Pape persistoit dans un dessein si pernicieux , ou par
. la crainte même que son Ordre , comme souverain, ne prétendit s'y opposer: et il se trouvoit partagé entre l'obéissance qu il devoit à ce pontife v et ce qu'il croyoit devoir à son Ordre et à ses religieux : deux devoirs qui lui paroissoient presque également indispensables. Dans une si cruelle situation, la mort vint, pour ainsi dire, à son secours , et termina sa vie dans le dix-huitième mois de son magistère. Les chevaliers firent Rogsh remplir sa place par Roger de Pins , chevalier B j353. 8 ^ e * a l an g ue d e Provence, dune Maison illustre en Languedoc , parent d'Odon de Pins , vingti355. troisième Grand-Maître de l'Ordre , et de Gérard de Pins, qui, pendant la vacance du magistère, avoit remporté une victoire signalée sur Orcan , fils d'Otman.
Le Pape, qui n avoit pas voulu permettre la
v convocation du chapitre à Rhodes, et qui, de son autorité, l'avoit indiqué à Kismes ou à Montpellier , craignant encore qu'il ne s'y prît des résolutions contraires à ses projets au sujet.de Rhodes, et pour être mieux instruit de ce qui s'y traiterait, voulut qu'il se tînt dans Avignon même , et , pour ainsi dire , sous ses yeux. Mais ,
dans l'impatience qu'il avoit de tirer les cheva- -r
tiers de l'isle de Rhodes, comme il leur eut fallu drPim, un tems considérable pour se rendre à Avignon des différentes provinces de la Chrétienté, il se contenta qu'on tint , à sa Cour, une assemblée où frère Guillaume de Mail] y , grand - prieur de France , et frère Guillaume Chalùs, grand-prieur d'Auvergne , présideraient de la part du Grand- Maître, et en qualité de ses lieutenans en deçà de la mer.
Heureusement pour l'Ordre , quelque tems avant l'ouverture de cette assemblée, on insinua au Pape , que , dans le dessein où il étoit de tirer les chevaliers de l'isle de Rhodes, il serait. bien plus utile pour la Chrétienté , et sur-tout pour l'Italie, de les établir dans la Mo roc que dans la Palestine , où ils ne pourraient résister à la puissance formidable des Turcs et des Sarrasins, Le Pape goûta assez cette proposition. Robert, empereur titulaire de Constantinoplc, étoit alors prince de Tarente , et souverain de l'Achayc ou Morée, par la cession que lui en avoit faite Jean, duc de Duras, son oncle. D'un autre côté, Jacques de Savoye, fils aîné de Philippe, prince de Piémont, prétendoit que la Morée lui appartenoit du chef d'Isabelle de Ville -Hardouin, sa mère; et, parmi ces différentes prétentions, le Turc, qui avoit, pour lui, le droit du plus fort, emportoit, tous les jours, quelques places de cette province. Le Pape, pour la conserver à la Chrétienté, proposa au prince de Savoye de
traiter de ses droits avec les chevaliers de Rho-
de Pi»! des. Cette grande affaire fut agitée dans rassemblée d'Avignon ; les chevaliers , qui ne vouloient pas heurter de front les senti mens du Pape, nommèrent des commissaires ; mais , comme ils attendoient quelque changement du bénéfice du tems, ils firent traîner, sous différens prétextes, cette négociation; et ils travaillèrent si lentement, que la mort surprit le prince de Savoye, avant qu'il y eût rien de conclu ; et ce ne fut que long- tems après qu'on reprit ce dessein , comme nous le dirons dans la suite.
Cependant on fit, dans cette assemblée, différens règlemens qui concernoient la discipline, et qui font connoître les abus qui s etoient introduits dans l'Ordre , au sujet de la distribution des aumônes. Au grand scandale des peuples, et au préjudice des pauvres , depuis que les biens des Templiers avoient été réunis à la manse des Hospitaliers, on avoit négligé, dans leurs maisons , tous les devoirs de la charité , sous prétexte qu'ils s'exerçoient dans les commanderies des chevaliers de Rhodes. L'assemblée ordonna, qu'indépendamment de ces aumônes, on rétablirait incessamment celles qui se faisoient dans les maisons qui avoient appartenu aux Templiers.
Quoique le Pape fût peu favorable à l'Ordre , comme on vient de le voir, cependant personne n'avoit plus de pouvoir sur son esprit qu'un chevalier de Rhodes , appelle frère Jean -Ferdinand
cVIIérédia, de la langue d'Arragon et châtelain -j"—— d'Emposte. Lui seul servoit de Conseil et de mi- dkPiki. nistre à ce pontife , qui l'employoit même dans des négociation* étrangères. Pour le rendre plus autorisé à sa Cour, il l'avoit fait gouverneur d'Avignon et de tout le comtat Vénaissin. Une faveur si déclarée pouvoit faire soupçonner que les projets extraordinaires du Pape lui étoient inspirés par l'Arragonois , qui n'auroit peut-être pan été fAché, si l'Ordre eût été contraint d'a- Imnrionncr l'isle de Rhodes, de s en faire nommer, par le Pape , pour prince souverain , sous le titre de bailli. Du moins toute sa conduite fait voir que, sans égards pour les statuts et règlemerts des chapitres généraux , il ne se servoit de l'autorité du Pape, que pour son agrandissement. C'est ainsi qu'il obtint successivement le , ftiand-prieuré de Castille, et même celui de Suint- Oilles, auquel l'avide Espagnol se Ht nommer pnr le Pape , qui le lui conféra sans la participation du Grand -Maître, et de pleine autorité. Mordre fut accablé d'un coup si surprenant: les nïpea, à la vérité, outre la puissance des clefs, nmaervoient encore une autorité particulière Mir l'Ordre de Saint-Jean , comme en étant les premiers supérieurs; muis ils ne s'en servoient que pour le protéger , ou pour en corriger des ahuH inévitables dans la condition humaine , et même dans les sociétés les plus austères.
I^s chevaliers se plaignoient que ce dernier pontife ncmployoit sa puissance que pour dé-
2o8 HISTOIRE DE L ORDRE
' truire la forme de leur gouvernement ; qu'ils ne dePi**. pourroient plus , à l'avenir , compter sur leurs années de service et sur leur antiquité, si un de leurs confrères, à la faveur d'une intrigue de Cour, et au mépris des plus sages règleniens, étoit maître d'enlever, dans chaque langue, les meilleures commanderies. Le Grand - Maître et le Conseil, envoyèrent des ambassadeurs au Pape, pour lui porter les justes remontrances de tout l'Ordre ; et le Grand -Maître , pour engager Hérédia à se désister de la nomination du Pape, lui envoya d'amples provisions de la charge de son lieutenant en deçà de la mer. Mais' toutes ces démarches furent également inutiles : le Pape fut inflexible , soit par affection pour son favori, ou pour ne pas déroger à cette suprême autorité qu'il prétendoit exercer dans le gouvernement de l'Ordre : et Hérédia , abusant de la nouvelle grâce du Grand-Maître, non-seulement nepayoit plus au trésor commun les responsions de tant de commanderies qu'il avoit accumulées, mais encore , sous prétexte de sa charge de lieutenqf . il retenoit par ses mains les responsions des antres commanderies. Lorsqu'elles venoient à va* quer , il tiroit du Pape de nouvelles provisions , et, par une conduite si violente, il s'érigeoit en tyran de son Ordre.
Ce fut le sujet d'une nouvelle ambassade : le Grand-Maître en voya , à Avignon , frère Roger de Montaut, grand- commandeur, et frère Etienne de Montaigu , pour demander au Pape la per-
mission de faire faire le procès à Hérédia, comme "
à l'usurpateur des biens de l'Ordre. Le Pape, S™. qui ne vouloit pas protéger ouvertement ses injustices, feignit de consentir à ce que le Grand- Maître désiroit: il nomma même deux cardinaux pour prendre connoissance de cette affaire. Mais, sous la qualité déjuges, ils ne firent que l'office de médiateurs; et, à cause du crédit d'Hérédia, qu'ils vouloient ménager eux-mêmes, ils engagèrent les ambassadeurs, moyennant une légère satisfaction , à se désister de leurs poursuites. Le Pape envoya exprès 1 , à Rhodes, un gentilhomme de sa maison , pour dire, de sa part, au Grand- Maître, qu'on lui feroit plaisir de ne pas troubler Hérédia dans la jouissance des dignités qu'il lui a voit conférées, et dont, disoit-il, ce chevalier n employoit les revenus que pour l'intérêt de l'église et le service du Saint-Siège.
Le Grand-Maître fut obligé de souffrir un abus qu'un tel protecteur l'empèchoit de corriger. Mais, de peur qu'un si pernicieux exemple ne tirât à conséquence, et qu'à l'imitation d'flérédia, les autres prieurs ne s'appropriassent les com mander ies, ou du moins les responsions que l'Ordre possédoit dans l'étendue de chaque prieuré, ce sage Grand-Maître convoqua, à Rhodes, un chapitre général; et il choisit exprès une place dont l'Ordre étoit souverain , afin que les délibérations en fussent plus libres, et qu'on y ' put prendre des résolutions qui ne fussent point
traversées par d'autres puissances. Ce fut dans a. .4
210 HISTOIRE DE L k OHDI\E |
— ■ Ce chapitre qu'on établit, dans chaque prieuré, <
dkPiss. des receveurs particuliers des droits deTOrdre, et qui n'en étoierït comptables qu au trésor commun. On ordonna, en même-tems, que ta prieurs ne pourroient être pourvus d'autres corn- | manderies, que de celles qui composoient leur chambre prieurale. Quelques frères servans ayant, par leurs intrigues, obtenu la croix de chevalier, il fut fait dans le même chapitre un règlement, i qui défendoit d'élever aucun servant à cette dignité: ordonnance conformée celle d'un grand Pape, qui avoit sagement établi la distinction de ces deux états, par celle de leurs habits: statut qu il seroît à souhaiter, par respect pour la noblesse, qu on observât exactement.
Le Grand-Maître survécut peu à la conclusion de ce chapitre. L'Ordre perdit, en sa personne, un chef plein de zèle pour la manutention de la discipline; et les pauvres de l'isle,un père très-charitable. On remarqua que, dans le tems que la peste infecta cette isle, comme tout l'Orient, et qui fut suivie d'une famine affreuse, il employa d abord tous ses revenus, et quil vendit ensuite son argenterie , et jusqu'à se> meubles pour subvenir aux besoins des pauvres: ce qui lui mérita, dans l'Ordre et devant le? hommes , le titre d'aumônier, et dans le ciel une juste récompense, et ce centuple promis si formellement par celui seul dont les promesse* sont infaillibles.
L'Ordre élut, pour son succesSfcur, frère Ray-
mond Bérenger, Dauphinois de naissance, de la langue de Provence, commandeur de Castel- bêhekger. Sarrasin , que quelques historiens font descendre i3C5. des Bérenger, souverains d'Italie, et d autres, de ceux qui ont régné à Barcelone et dans le comté de Catalogne. Quoiqu'il en soit de son origine, il est certain qu'il y donna un nouvel éclat par sa valeur et par la hardiesse de ses entreprises. Des corsaires Egyptiens infestoient souvent les côtes de Tisle de Chypre, et enlevoient tout ce qui nayiguoit, dans ces mers, sous l'étendard de la croix. Bérenger ne se contenta pas de mettre en mer plusieurs galères, qui leur donnèrent la chasse; mais, de concert avec le roi de Chypre, il résolut de les aller hrûler jusques dans le port d'Alexandrie. Ce prince et le . Grand-Maître assemblèrent près de cent vaisseaux de différentes grandeurs; ils les chargèrent de troupes de débarquement , qu'ils avoient , la plupart, tirées des côtes de France; mais sans leur communiquer l'entreprise à laquelle on les voaloit 1 employer, et dont Urbain V, qui étoit alors sur la chaire de Saint -Pierre, eut seul communication.
La flotte étant près de mettre à la voile, le roi et Bérenger s embarquèrent , suivis d'un , grand nombre de chevaliers; et, en moins de cinq jours, ils abordèrent au pied des murailles d'Alexandrie. Ils y posèrent des échelles, et présentèrent l'escalade. Les Alexandrins furent surpris: mais, outre une nombreuse garnison, il y
- avoit tant de monde dans cette grande ville, la Béremoeb. pi* 18 riche de l'Egypte, qu'on vit, en un instant, les . murailles bordées de soldats et d'habitans , qui faisoient pleuvoir une grêle de flèches sur les Chrétiens. Ces assiégés, appuyés sur le parapet, à grands coups de piques et de hallebardes , renversent les assiégeans, les poussent dans le fossé, les accablent de grosses pierres. De nouveaux assaillans prennent la place des morts et des blessés; et, sans s'étonner du sort de leurs compagnons, tâchent de gagner le haut des murailles. Les uns sont percés à coups de flèches; d'autres, précipités ou renversés avec les échelles. Les assiégés répandent , de tous côtés , de l'huile bouillante et des feux d'artifice', embrasée t les machines des Chrétiens, s'attachent même à leurs habits, passent jusqu'au corps, et forcent le soldat, tout en feu, d'abandonner l'attaque pour chercher du secours dans l'eau, où il se précipite. Jamais assaut ne fut plus furieux et plus meurtrier: mais, malgré l'image de la mort, qui se présente de tous côtés, les chevaliers de Rhodes, animés par leur propre courage, et soutenus des regards intrépides du Grand-Maitre, reviennent au combat, s'attachent de nouveau aux murailles ; et , se faisant une échelle des corps morts de leurs compagnons , s'élèvent jusqu'au haut, gagnent le parapet, se jettent dans la place , et tuent tout ce qui se présente devant eux. De-là les victorieux se répandent dans la ville, pénètrent dans les maisons voi-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 2l3
sines des remparts, massacrent les hommes dans les bras de leurs femmes, pillent les plus riches bérengib. • meubles, et font esclaves tout ce qui échappe à I
la première fureur du soldat.
Quoique le roi et le Grand-Maître eussent perdu beaucoup de monde dans les différentes attaques, cependant ils auraient bien souhaité de pouvoir se maintenir dans leur conquête:
mais , ayant appris que le Soudan faisoit avancer toutes les forces de l'Egypte, pour les en chasser; et d'ailleurs se voyant dans une place encore remplie dun nombre infini d'habitans qui s'étoient retranchés dans la basse-ville , ils résolurent de se retirer : et, après s'être chargés dun butin inestimable , ils mirent le feu à tous les vaisseaux des infidèles qu'ils trouvèrent dans le port, et se rembarquèrent avec leurs prisonniers. Le roi reprit le chemin de son isle, et le Grand -Maître, celui de Rhodes; ils arrivèrent, l'un et l'autre , heureusement dans leurs États.
Le Grand-Maître , ayant tiré des prisons des infidèles Pierre de Saint- Georges, neveu, ou proche parent d'Urbain , se faisoit un mérite de le conduire lui-même à Avignon: mais, avant que de partir, il apprit sa mort. Les historiens rapportent que ce pontife étant à l'extrémité , et après avoir reçu les sacfemens de l'église, en présence de son camerier, de son confesseur et de plusieurs cardinaux, dit, en leur adressant la parole: «Je crois fermement tout ce que tient M et enseigne la sainte église catholique; et si
2l4 HISTOIRE DE L'ORDRE
■ « jamais j ai avancé quelqu'autre chose, déquel-
bébekgph. u q ue manière que ce soit, je le révoquent me »c soumets à la correction de l église (i). »
Pierre Roger, dit le cardinal de Beaufort, neveu du Pape Glémen t VI , succéda p Urbain V. Il prit le nom de Grégoire XI. Le Grand-Maître songeoit alors à abdiquer sa dignité. L'indocilité de la plupart des commandeurs de l'Europe lavoit réduit à faire une démarche aussi extraordinaire. A son retour de l'expédition d'Alexandrie, il apprit du Conseil que la* religion ne pouvôit rien tirer des responsions de l'Occident. Cette dureté le surprit autant qu'elle l'affligea: en vain il envoya les ordres les plus pressans; on n'y répondit ,que par un silence obstiné, et qui couvrait une désobéissance formelle. Beaucoup de ces commandeurs possédoient plusieurs commanderies; et ils employoient leurs responsions et le bien de l'Ordre , ou à acheter Ja faveur et la protection des princes, ou à enrichir
(i) Praesentibus, etiam camerario ( confessore, plunbusque aliis familiaribus suis, ac aliis multis notabilibus personis, dixit et asseruit se tenere et credere firmiter, sicque confessus est simplicitèr quidquid sancta, catholica et apostolica tenet, docet et prœdicat ecclesia : et si per prutf docendo , legendo , pradicando , aot disputando , vel al^ 3 aliud quovis modo prœdicaverat , vel dixerat, totum i« revocavit, voluitque haberi pro non dicto, submittens se et dicta sua hujusmodi correciioni et détermination! dicta? sanctœ roalris ecclesiae, à quâ assuerit se nunquàm déviasse scientèr. Gesta Urb. V, apud Rainaldum, tom> i&i ad ann. 1370. §. 23.
DE? CHEVALIERS DE MALTE. 2l5
leurs familles : et les plus réguliers, quand ils
faisoient quelquefois passer de l'argent à Rho- bébekgk . des, regardoient, de leur part, ces responsions comme des aumônes arbitraires et de pures libéralités. D'ailleurs il s'étoit élevé des différends considérables entre les langues de' Provence et d'Italie ; et les principaux chevaliers de ces deux langues refusoient de se soumettre au jugement du Grand-Maître. Tant de désobéissance de toutes parts Faffligeoit ; mais, comme il aimoit véritablement son Ordre , il crut qu un Grand-Maître, plus habile et plus ferme, se feroit mieux obéir, et pourroit rétablir une heureuse correspondance entre le chef et les membres. Ce fut le principal motif qui le porta à vouloir abdiquer sa dignité: mais le Pape, qui connoissoit son mérite , lui refusa son consentement : et ce pontife, qui, .pour le soulager, vouloit entrer en connoissanec des affaires de l'Ordre, convoqua, à Avignon , une assemblée générale des principaux commandeurs, mais dont il dispensa le Grand-Maître, à cause de son extrême vieillesse: il se contenta de lui demander un mémoire des règlemens qu'il croyoit les plus nécessaires pour le rétablissement de la discipline.
On traita d abord, dans cette assemblée, du différend qui étoit entre les langues de Provence et d'Italie. Le sujet de leurs contestations venoit de ce que la langue de Provence, comme la plus ancienne et la première de l'Ordre , possçdoit le prieuré du royaume de Hongrie , et dans l'Italie
2l6 HISTOIRE DE LORDRE
~ ceux de Gapoue et de Barlette, avec les cora-
Bbbkbgeb. manderies de Saint-Étienne , de Monopoli , de Venouse et de Sainte-Euphémie, que la langue d'Italie réclamoit. Elle demandoit, en outre, que le prieuré de Hongrie lui fut annexé comme un équivalent, et pour balancer, dans le chapitre, le pouvoir de la langue de Provence, qui seule avoit plus de suffrages que deux autres langues.
Homme la langue de Provence se défendoit par le titre de sa possession, le Pape en remit le jugement aux cardinaux d'Espagne et de Florence; et, par leur médiation, plutôt que par une décision de rigueur, on convint qu'à la première vacance du prieuré de Hongrie , il y seroit pourvu par le Grand-Maître et le Conseil, qui choisiraient indifféremment, dans les deux langues , le sujet qui en auroit paru le plus digne; et que, dans la suite, les deux langues y nomme roient alternativement; que les prieurés de Capoue et de Barlette , et les commanderies de Naples et de Sainte-Euphémie appartiendroient à la langue d'Italie; mais que Saint-Étienne, Estonibia, Alife, Venouse, Monopoli et leurs dépendances , demeureroient à la langue de Provence.
On ordonna, dans la même assemblée , suivant les intentions du Grand-Maître, et le mémoire qu'il avoit envoyé au Pape , que chaque chevalier ne pourrait posséder qu'une grande commanderie, ou deux petites, c'est-à-dire, dont
DBS CHEVALIERS i)E MALTE. 317
les responsions n'excéderaient par la somme de „ deux cents florins ; ot que toutes les responsions Biniou. seraient payées exactement chaque année, sous peine de privation de la commanderie. On ajouta à ces règlethens, que, dans la vacance de la grande-mat.trise , et quand on procéderoit à l'élection d'un nouveau Grand-Mattre, on ne prendrait plus indifféremment les électeurs dans toutes les langues, comme on avoil fait jusqu'alors; mais que chaque langue nommeroit deux électeurs. A l'égard du Conseil souverain de l'Ordre, il fut statué que, pour ôtre censé com-r >let, il devoit s'y trouver au moins les huit bail-* is conventuels , trois grands-prieurs, l'infirmier, deux des plus anciens chevaliers de chaque langue, et qui seroient tous présidés à l'ordinaire par le Grand-Mattre , qui , à raison de son éminente dignité, auroit seul deux suffrages dans toutes les assemblées, comme il s'étoit toujours pratiqué jusqu'alors; et que ce Conseil, quand il Hcroit complet, disposerait des prieurés et des ( ommanderies qui viendraient à vaquer.
De si sages règlement , autorisés par l'appro- Imtion du Pape, furent envoyés à Rhodes et dans tout l'Ordre. Le Grand-Mattre les reçut nvec une sensible joye; mais la mort dont il fut prévenu, l'empêcha d'en recueillir le fruit qui lut réservé à frère ROBERT DE Juillac, grand- R l ( * twni prieur de France, que le chapitre de Rhodes l3 . 3 nomma, quoiqu absent, pour Grand-Mattre.
Quand il en reçut les nouvelles, il étoit ac- l3 74-
ni8 HISTOIRE DE L'ORDRE
tuellement en France daus son prieuré. Il en Jlillac, partit aussitôt pour la Cour d'Avignon, où il rendit ses devoirs au Pape. Il changea ensuite tous les receveurs d en deçà la mer, qui lui parurent négliger leur recette : ce fut le premier usage qu'il fit de son autorité. Il en fit un autre de son obéissance envers le Saint-Siège, en se chargeant avec son Ordre de la propriété et de la défense du château et de la basse-ville de Stnyrne , que l'armée de la ligue avoit enlevée aux Turcs, comme nous le venons de rapporter. L'archevêque et les habitans s étant plaint au Pape, quOttobon Catasleo , leur gouverneur, plus marchand que soldat , les abandonnent souvent, à raison de son commerce, pour faire de fréquens voyages en Italie, en sorte quil laissent cette place sans garnison et sans vivres, le Pape fit dire aux chevaliers, que son intention étoit qu'ils unissent Stnyrne aux autres biens de leur Ordre. En vain le Grand-Maître lui rçprésenta que cette forteresse étoit située au milieu des terres des Turcs, et dans un éloignement de 1 Italie, qui ne permettent pas , en cas d'un siège, den espérer un prompt secours; quil falloit d ailleurs, pour l'entretien de la garnison, des sommes considérables, que son Ordre netoit pas en état de fournir. Le Pape se conteuta d'assigner, pour cette dépense , une somme de mille livres par an , que le trésorier de la religion devoit prendre sur les dimes de Chypre. Du surplus, comme tout ce que le Grand-Maître lui
avoit représenté de la situation de ,1a ville de — — — Smyrne, enclavée dans les terres de la domina- juillac. tion des infidèles, étoit la raison même qui lavoit déterminé à en confier la défense aux chevaliers, dans la vue que les Turcs ne porteroient point leurs armes plus loin , tant qu'ils auroient des voisins si redoutables , ce pontife ordonna au Grand-Maître et au Conseil . sous peine d'excommunication , d envoyer incessamment dans Smyrne une garnison suffisante, composée d'un bon nombre de chevaliers et des troupes que la religion entretenoit à sa solde. Le Grand-Maître se disposoit à partir pour Rhodes avec ces ordres , lorsqu'il en reçut de fâcheuses nouvelles. II apprit qu'il s'y étoit élevé des divisions entre les chevaliers du couvent et le Conseil. Les chevaliers se plaignoient que le Conseil , soit dans la nomination aux commanderies, soit dan* les différends qui naissoient entre les chevaliers, sans égard pour les droits d ancienneté ou pour la justice, régloit ses nominations et ses jugemens par le crédit que les particuliers pouvoient avoir dans cette compagnie. lie Conseil , de son côté, mandoit au Grand-Maître, que les chevaliers avoient trouvé le moyen d'éluder toutes ses ordonnances par des appels continuels an Saint- Siège : ce qui ruinoit entièrement la discipline et I autorité du gouvernement. Le Grand-Maître Ht part au Pape de ces plaintes réciproques ; et ce pontife, pour favoriser les particuliers, cassa, par une bulle expresse, toutes les nominations
220 HISTOIRE DE L ORDftE
faites par «le Conseil , pendant la vacance du Juillac magistère, et en l'absence du Grand-Maître. Mais aussi , par la même bulle , après avoir repris sévèrement les religieux qui ne se servoient, disoit-il , de la voye d'appel , que pour se soustraire à l'obéissance qu'ils dévoient à leur supé- * rieur, il ordonna au Conseil de n avoir, à l'avenir, aucun égard à de pareils appels ; mais qu ils se disposassent tous également à recevoir leur Grand-Maître comme leur supérieur légitime, et qu'il avoit même revêtu , à leur égard, de l'autorité apostolique.
Le Grand-Maître partit avec ces ordres, et arriva heureusement à Rhodes. Sa présence, des manières affables, et une exacte justice qu'il rend oit indifféremment à tous ses religieux, rétablirent bientôt la concorde. Il leur communiqua ensuite les intentions du Pape, au sujet de la défense de Smyrne; et, quoique les principaux du Conseil vissent bien que c etoit sacrifier et envoyer à la boucherie les chevaliers qu'on chargerait d une pareille commission , cependant on prit le parti de l'obéissance : on vit même plusieurs des chevaliers s offrir généreusement pour un emploi , où le péril et la gloire étoient également certains. En effet , il n'y avoit guères d'apparence que les empereurs Turcs , dont la puissance augmentoit tous les jours, souffrissent, au milieu de leurs États, les chevaliers paisibles possesseurs d une place qu'ils leur avoient enlevée. Soliman premier, fils aîné d'Orcan, marchant
sur les traces de son père, en moins de deux ans, avoit joint a son empire la meilleure partie jbillac. de la Thrace , et s'étoit rendu maître d'Andrinople et de Phïlippopoli. Gomme Amurat premier, son frère et son successeur, vécut plus long-tems , aussi étendit-il plus loin ses conquêtes. Les royaumes de Bulgarie, de Servie, de la Bossine et de Thessalie , et les principautés d'Épire, d'Achaye et de Garamanie, qui setoient formés des débris de l'empire Grec, devinrent l'objet de son ambition ; et il en envisagea la conquête, comme le moyen de s'ouvrir un chemin à celle de Constantinople. Ce prince défit, dans une bataille, Gracovilchs, roi des Bulgares. Il eut le même avantage sur le despote de Servie; il venoit de se rendre maître de la ville de Phe^ rès, alors capitale de la Macédoine/ La Mysie tomba sous l'effort de ses armes ; et l'empereur Jean ou Calojean Paléologue, s'étant avancé '
dans la Romanie , pour en arrêter les progrès , fut. défait à plate-couture; on prétend que ce sultan étoit sorti victorieux de trente-six combats ou batailles.
Cependant , comme s'il n'eut encore rien entrepris pour sa gloire , il fit faire des levées extraordinaires de troupes dans tous ses États. Un armement aussi considérable, les marches et les contremarches de tant de troupes allarmèrent tous ses voisins ; chacun se tenoit sur ses gardes , sans qu'on pût prévoir de quel côté il tourneroit ses armes.
, Le Grand-Maître fit part au Pape de tous ces
RoDEirrnE r . • i • r • • *
Jt.LLAc mouvemens , et des raisons qui lui tais oient craindre que Smyrne, et même Rhodes , ne fussent l'objet secret d'un aussi puissant armement. Il lui représenta , en même-tenis r que , dans l'expédition d'Alexandrie , l'Ordre avoit perdu plus de cent chevaliers, qui n'avoient pas été remplacés ; que Tisle et la ville de Rhodes avoient besoin d'un prompt secours; et qu'il supplioit sa sainteté d'y pourvoir incessamment, de peur de surprise de la part des infidèles.
i3;5. Le Pape convoqua, à ce sujet, une assemblée des principaux commandeurs dans la ville (-l'Avignon ; et il y fut résolu , qu'on feroit passer à Rhodes, dans le mois de mars suivant , cinq cents chevaliers et autant decuyers ou de frèresservans. Les prieurs, suivant un ordre particulier du Pape , dévoient nommer les chevaliers de leur prieuré, qu'ils jugeoient en état de marcher ; et chaque chevalier étoit en droit de choisir lui-même , à son tour, le frère-servant dont il vouloit être accompagné , et qui lui paroissoit le plus propre pour son service : Ce qui fait voir, -en passant, que ces frères-servans , à l'égard de* chevaliers, étoient comme des espèces decuyers, et que chaque chevalier, en ce tems-là, avoit son frère-servant attaché à sa personne et au service militaire sous ses ordres. Ces chevaliers et leur suite arrivèrent heureusement à Rhodes: Aine recrue aussi considérable fit beaucoup de plaisir au Grand-Maître et à tout le couvent.
Mais, cette année, on n'eut rien à démêler avec? r
Jes Turcs, dont toutes les forces tombèrent, de jurlac. nouveau , sur les Bulgares et les Serviens.
Mais la religion eut beaucoup à souffrir de ses propres enfans. Il s éleva, dans l'Ordre, des ennemis domestiques , et comme une semence de rébellion , qui éclata principalement en Angleterre v en Castille et en Portugal. Frère Robert d'Alri, prieur d'Angleterre; Sancbe de Surïiassa, prieur de Castille, et Alvarez Gonsalve, prieur de Portugal, cantonnés clans leurs prieurés, et favorisés des rois souverains de leurs pays , refusèrent ouvertement de payer leurs responsions. Le prieur d'Angleterre fondoit sa désobéissance sur l'injustice qu'il prétendoit que le Granc?- Maître lui aVoit faite, en conférant une commanderie d'Ecosse à un chevalier Écossois , quoiqu'il soutînt qu'elle dépendoit du prieur d'Angleterre. Son souverain , qui regardait l'Ecosse comme un ancien fief de sa couronne, nonseulement appuyoit la rébellion du prieur, mais encore il fit 6aisir les revenus de toutes les coramanderies que l'Ordre possédoit dans ses États, lie Grand -Maître porta, au Pape, des plaintes d'un procédé si violent. Ce Pape, instruit de la justice de sa nomination , en fit passer les preuves à la Cour d'Angleterre; et il menaça, en mème-tems , le prieur de cette natioxi de s l'excommunier, et de le priver de l'habit, s'il ne payoit incessamment ses responsions, et s'il ne procurent la main-levée des biens de l'Ordre, qu'il
224 HISTOIRE DK LORDRE
' avoit eu le crédit de faire saisir. La crainte de Jciixac. l'excommunication le remit dans son devoir, aussi-bien que le prieur de Gastille , auquel on intima les mêmes menaces de la part du Saint- Siège.
Mais ces foudres, tout redoutables qu'ils étoient , ne firent aucune impression sur le prieur de Portugal. Le Pape, pour toucher vivement un homme qui n'étoit en prise qu'à l'intérêt, conféra son prieuré à frère Jean Fernand, commandeur de Toulouse; et il le -cita à sa Cour, pour se voir dégrader de la dignité de chevalier, et privé de l'habit de la religion. Malheureusement tous ces décrets de la Cour de Rome n avoient guère» d'effet à l'égard du temporel, qu autant que le souverain les vouloit bien appuyer de son autorité; et ce ne fut que quelques années après, que ce prieur rebelle rentra dans son devoir.
On place , dans cette année , la mort du Grand- Maître de Juillac, qui ne tint cette dignité qu'un peu plus de deux ans, mais qui fut généralement regretté par la sagesse, la prudence, et sur-tout par la douceur de son gouvernement.
Le chapitre et le couvent de Rhodes firent rem-
Jsàfl- plir sa place par frère Jean Ferdinand d'HérébWftéMA Dl A » châtelain d'Emposte , ou grand-prieur d'Ar-
1376. ra ǰ n * et grand-prieur de Saint-Gilles et de Gastille, qui étoit absent, et toujours résident auprès des Papes, en qualité de gouverneur d'Avignon et du comtat Vénaissin.
On sera peut-être surpris , après tout ce que ~ nous avons dit de la Conduite de ce chevalier, fudin. que l'Ordre , dont * contre toutes les règles , il ^H** 1 *» 1 * avoit usurpé les principales dignités, eût fait un ]>areil choix; Mais apparemment qpe les ^électeurs considérèrent que ce chevalier conservoit toujours un grand crédit dans la Cour d'Avignon; que oe crédit s'étendoit même jusqu'auprès de la plupart des princes Chrétiens, qui ménageoient, avec de grands égards , un homme habile, et dont les conseils inflcioient beaucoup dans les difïérens partis que prenoit la Cour du Pape; d ailleurs, qu un malheureux esprit de rébellion , qui avoit sa source dans une sordid* avarice, infectant > depuis quelque teins, plusieurs commandeurs, il éioit de la politique de l'Ordre de mettre à sa tête un homme aussi puissant et aussi autorisé que l'étoit Hérédia* et qui, dans cette place, ne pourrait plus distinguer les intérêts, de la religion des siens propres.
Quoiqu'il en soit des motifs qui déterminèrent les électeurs à 1 élever à la dignité de Grand-* Maître, peut-être que le lecteur ne sera pas fâché deconnoîlre, un peu plus particulièrement , un chevalier, qui, après avoir été le tyran de son Ordre*, en devint un père bienfaisant, et un des principaux ornemens. Jean-Ferdinand d'Hérédia < toit issu d'une des plus nobles Maisons d'Arra* goo. Masco Hérédia, son frère aîné, étoit revêtu '
de la charge del jusiitia, ou de grand justicier, dignité établie, dans ce royaume, comme un
- — — frein à l'autorité royale , et pour empêcher les FutDtÀ. souverains d en abuser, au préjudice des privil'HctÉou lèges de la nation. Il faisoit, lui seul , la fonction dont les éphores étoient autrefois chargés à Lacédémone contre leurs rois. Ce seigneur, pendant plusieurs années , n'ayant point eu d enfans de sa femme, pour ne pas laisser périr sa Maison, obligea le jeune Hérédia, son frère, dont nous parlerons , de se marier. Il n eut de ce mariage que deux filles; et sa femme étant morte en couches, son frère, toujours entêté de se voir des héritiers de son nom , l'engagea dans une seconde alliance, et lui fit épouser dona Thérèse Contellie, nièce et héritière de sa femme; en sorte que tous les biens de ces grandes Maisons regardoient uniquement le jeune Hérédia et ses enfans. Il eut de ce second mariage un garçon et une fille. Peu de tems après, il fut encore veuf par la mort de sa seconde femme; mais celle de son frère atné, après plusieurs années de stérilité , ayant mis au monde successivement deux enfans mâles , il se vit , tout-d un-coup , sans biens et déchu de toutes ses espérances.
Dans une si triste situation, après avoir recommandé ses enfans à son frère aîné, et sans communiquer son dessein à personne , il s'embarqua , passa à Rhodes , où il demanda l'habit, * et fut reçu par le Grand-Mai tre de Villeneuve, en qualité de chevalier de la langue d'Arragon. Bientôt son air noble, des manières polies, et le courage et la valeur qu'il fit paroitre en différent
combats contre les infidèles, lui gagnèrent leslime et l'amitié des priucipaux chevaliers. Il plut Fcrdin. sur- tout, au Grand -Maître, par la régularité » aÉ,ltolA de sa vie, et par un esprit adroit et insinuant, qui lui faisoit prendre, sans peine, toutes les formes qui pouvoient contribuer a son élévation.
Ce fut à ces rares qualités et h l'estime particulière du Grand- Maître, qu'il fut redevable d'une commanderie de grâce, appellée Alambro, doit il passa depuis, à tttre d échange ou d'amélioration, à celle de Yillet. Et, comme un grand nombre de chevaliers, et sur-tout de ses anciens, avoient été tues dans l'escalade d'Alexandrie, il parvint successivement, et ù son tour, au bailliage de Cupse, et depuis à la ch&tellenie d'Emposte, une des principales dignités de l'Ordre, et la plus considérable, en Europe, après la grandemai trise, tant par l'étendue de sa jurisdiction, le nombre et la qualité de ses vassaux , que par des revenus immenses.
La fortune, qui le conduisoit comme par la main, n'en demeura pas là. Le grand-prieuré de Catalogne étant venu à vaquer, il se présenta deux prétendans: l'un, au préjudice des droits et des privilèges de l'Ordre, s'en étoit fait pourvoir par le Pape; et un autre chevalier, appelle frère Bérenger Nicossa , réclamoit ce prieuré à titre d'ancienneté. Son droit n'étoit pas incertain ; et il étoit même de l'intérêt de l'Ordre de
ne pas souffrir que ses religieux , au lieu de s'at-
2a8 HISTOIRE DE L'ORDRR
tacher à mériter des grâces par leurs services, Febdih. tournassent leurs vues du celé de la Cour du Pape. Mais , comme on craignoit à Rhodes H offenser le souverain pontife, le Grand-Maître et le Conseil résolurent de lui envoyer un ambassadeur. On avoît besoin , pour une pareille négociation, d'un miqistre habile, souple et adroit, et qui, sans blesser l'autorité pontificale, sçut conserver les droits et les privilèges de la religion. Le Grand-Maître, parmi un grand nombre de chevaliers, crut avoir démêlé dans le châtelain, tous les talens d'un habile négociateur. Il le nomma pour ambassadeur auprès do Pape , et il fit approuver son choix par le Conseil. L'instruction qu on donna à Hérédia portait, qu'après avoir baisé les pieds du Pape de la part du Grand-Maître, et au nom de tout l'Ordre , il lui représenterait le tort que sa nomination alloit faire à la religion ; que la plupart des chevaliers trou veroient le chemin bien plus court pour parvenir aux commandertes, de les obtenir par faveur et par quelque intrigue, que de les attendre de la longueur des années et de leurs services ; que de pareilles, dispositions ruineroient absolument la discipline; que le couvent seroit bientôt désert, et qu'on verroil les chevaliers négliger la résidence de Rhodes et leurs obligations , pour s'attacher uniquement, soit à la Cour du Pape ou à celle des souverains de l'Europe. L'ambassadeur avoit ordre d'insister fortement sur la révocation du bref apostolique;
mais, comme on craignoit que le Pape ne vou- — — lût absolument maintenir sa nomination, on Fraoïîf. permit à l'ambassadeur de terminer cette affaire "M*»* 1 »* par un accommodement, s'il y trouvoit la moindre ouverture,
Hérédia partit avec cette instruction; et, qprès être arrivé à Avignon , dans l'audience qu'il eut du Pape, il lui représenta, avec beaucoup d'art et d'éloquence , que , quoique l'Ordre eût une soumission parfaite et tout le respect qu'il de» voit pour sa nomination, il ne pouvoit s'empêcher de se plaindre d'une disposition qui violoit ses privilèges, et qui alloit ruiner l'ouvrage des pontifes, ses prédécesseurs ; qu'il étoit chargé de déposer aux pieds de sa sainteté , et dans le sein du père commun des fidèles, les justes remontrances d'un Corps consacré à la défense de la Chrétienté, mais dont le zèle se ralentiroit infailliblement, si les particuliers s'appercevoient qu'on les privât de la récompense attachée jusqu'alors à leurs services. Le Pape lui répondit, en général, quon lui avoit dit beaucoup de bien du sujet qu'il avoit nommé au prieuré dé Catalogne ; mais qu'il ne seroit pas fâché qu on pût terminer cette affaire à l'amiable et à la satisfaction des parties , pourvu que ce fût sans blesser l'autorité du Saint-Siège. L'ambassadeur jugea bien, parce discours, qu'il n'obtiendroit pas du Pape la révocation de la grâce qu'il avoit accordée. Ainsi il tourna tous ses soins du côté de l'accommodement ; et il chercha , en même-
a3o HISTOIRE DE LORDRE
tems , les moyens d'y trouver son intérêt parti- PcnniH. eu lier. Les deux prétendans le voyoient souvent; i'Heheou jj mt i na g ea s i adroitement leurs esprits, qu'il les fit convenir de partager les grands biens du prieuré, et il fit même agréer ce partage au Pape. Jusques-là, il avoit conduit sa négociation conformément à ses instructions et aux intentions du Grand-Maître ; mais il s en éloigna depuis qu'il eut apperçu qu'en se dévouant à la Cour de Rome, il pourroit se faire des droits sur le prieuré même. Les deux prétendans n étant point en état, par leur âge et leurs infirmités, de se transporter au prieuré, il s'en procura l'économat, dont le Pape le gratifia. Ce fut sa première démarche; et, après cela, abandonnant à découvert les intérêts de son Ordre , il neul point de honte de se faire nommer , par ce pontife, pour leur successeur; et, ces deux chevaliers ayant peu survécu à cette disposition , lui seul profita de leur concurrence. Ce ne fut pas sans une extrême surprise, qu'on apprit depuis, à Rhodes, que cet ambassadeur, au lieu de supposer , comme il en étoit chargé , à ces nominations des Papes, les avoit lui-même sollicitées, dès qu'il en avoit pu être l'objet. 11 n'y avoit pas moyen , après cela , de retourner auprès du Grand-Mat tre : Hérédia se vit obligé de restera Avignon , et il s attacha uniquement à la Cour de Rome. Il se fit bientôt, pour lui-même, un plan secret de toutes les intrigues et de la polit'- • jue de cette Cour ; et il se conduisit avec tant
DES CHEVALIERS DE MALTE. *3l
d'habileté, qu'il eut, depuis, beaucoup de part
dans les élections et dans la confiance des sou- ferdiw.
verains pontifes. p'Héhédu
Clément VI, ayant appris que Philippe de Valois, roi de France, et Edouard, roi d'Angleterre, étoient à la veille d'en venir aux mains , choisit Hérédia, qu'il envoya à ce^ deux princes, pour faire, de sa part, auprès d'eux, l'office de médiateur. Ce ohevalier, aussi courageux qu'habile,. et qui prévit qu'il y auroit infailliblement une sanglante bataille, se fit donner, par le Pape, la permission de se déclarer contre celui de ces princes qui se refuscroit à la médiation du Saint-Siège. Et comme Edouard avoit été laggresseur, il se rendit d'abord dans son camp, et lui exposa sa commission. Il vouloit l'engager à une suspension d'armes; mais il trouva le prince Anglois si prévenu de quelques avantages qu'il avoit déjà remportés, qu'il n'en put rien obtenir. Comme il vit qu'il rejettoit, avec hauteur, toutes les propositions de paix , et qu'il faisoit même assez peu de cas de ses offices, le fier Espagnol , irrité du peu d'égards qu'il avoit pour son caractère, lui déclara que sa commission étant finie par «e» refus obstinés, il alloit servir le roi de France. H lui communiqua, en même-tems, la permission qu'il en avoit du Pape; et, là-dessus, il prit congé de ce prince, et se jctta dans l'armée Française , qui ne tarda guères à en venir aux mains avec les Anglois.
On sçait quel fut le malheureux succès de cette 134&
23a HISTOIRE DE LORD RE
■• journée : la bataille se donna près de Crécy , en Ferdin. Ponthieu. lies Français la perdirent par la tra- »UKRBm4 Ijison de quelques-uns de leurs chefs , et par la précipitation des autres. Philippe fît voir, dans le combat , plus de valeur que de conduite ; il resta des derniers sur le champ de bataille, et il combattait encore , quoiqu'il n eût plus que Soixante cavaliers auprès de lui. Mais soa cheval ayant été tué, il seroit tombé entre le» mains de ses ennemis , st Hérédia ne se fut jette prompte* trient à terre , et ne lui eût présenté le sien , avec lequel ce prince fit sa retraité.
L<e châtelain , voyant un corps d'infanterie qui combattait encore, fut se mettre à la tète, et disputa quelque {ems la victoire au* Anglok Mais ces bataillons ayant été accablés par l'armée victorieuse, il fut enfin entraîné dans la déroute générale; et ce ne fut pas sans peine que, percé de coups, il rejoignit les débris de l'armée Française,
Pendant qu il se faisoit panser des quatre grandes blessures qui! avoit reçues dans la bataille, il apprit que, dans le camp des Anglois, on partait désavantafjeusenjent de sa conduite, et que des officiers de cette nation disoient , quêtant revêtu du caractère d'ambassadeur , il n'avoit pu combattre en faveur des Français x sans violer le droit des gena^ Ce chevalier ne fut pas plutôt guéri, quil envoya dans leur camp un hérault „ pour présenter son gage de bataille à ceux qt" Bttaquoiçqt $a çondqitç; et apparemment qu'il
DES CHEVALIERS DE MALTE. l33
8 en serait suivi un combat particulier , si Edouard, auquel on en demanda la permission, fuimk. ne lui eût rendu justice, et publié qu avant la ^H*** * bataille, iHui avoit communiqué la permission que le Pape lui avoit donnée, au bas de son ins* traction , de combattre contre le prince qui re* jetterait les propositions de paix dont il étoit chargé. Il en reprit , depuis , la négociation , à ce qu'on prétend ; et c est à lui que des historiens attribuent une trêve dont les deux rois convinrent pour un an.
A son retour à Avignon , il eut la satisfaction de voir le Pape content de sa conduite : et Innocent VI ayant succédé à Clément, la fortune dllérédia prit un nouvel éclat sous le pontificat d'un Pape dont il avoit toujours été l'ami le plu* particulier, et dont il devint, depuis, le ministre et le confident. Innocent, pour prémices de sa faveur t le déclara gouverneur d'Avignon et <iu coratat Vénaissin; et, comme si la fortune de son favori eut été son unique affaire, il ne paroisaoit ocoupé que du soin de son élévation. Il l'accabloit, tous les jours % de nouveaux bienfaits; toutes les grâces passoient par son canal; les plus grands princes recherchoient , avec empressement, son amitié ; et il partageoit avec sou maître la puissance des clefe , ou , pour mieux dire, le Pape nen avoit que le titre, pendant que son ministre jouissait de toute l'autorité.
Ce fut à la faveur de ce créait sans bornes , qu'il amassa des richesses immenses, et dont U
employa une partie à rétablissement des enfans Febdiw. qu'il avoit laissés en Arragon.. Pour ne pas paroîd'Heuedia tre i n g ra t envers son bienfaiteur , et pour la sûreté même du Pape et de toute sa Cour, il fit entourer, à ses dépens, la ville d'Avignon depaisses murailles, et fortifiées, de distance en distance, de tours, qui mirent cette place hors de surprise et d'insulte. Le Pape, touché de ces marques si magnifiques de sa reconnoissance, arracha, pour ainsi dire, de l'Ordre, les grandsprieurés de Castille et de Saint-Gilles , dont il le fit pourvoir, contre toutes les règles et les privilèges de la religion, et malgré les services importans que l'Ordre rendoit continuellement aux Chrétiens, en combattant contre les infi- ' dèles(i).
La mort de ce pontife, auquel succéda Urbain V, et ensuite Grégoire XI, lui fit perdre une partie de son ' crédit , sans rien perdre de son ambition; et le Grand -Maître de Julliac, étant dans un àçe très-avancé, il regarda sa place comme un asyle honorable contre les coups de la fortune, et les disgrâces de la Cour. Il fit, de bonne heure, sa batterie ; les amis qu'il avoit à la Cour d'Avignon , agirent vivement pour ses
(i) Retulêre etiam nobilem victoriam hospilalarii équités de Turcis in Graeciâ, quamvis longé numéro impares: invecti enim quatuor tantùm triremibus, utque onerariâ, ▼iginti novem barbarorum naves, dùm io eas v ici no ru m agrorum prsedas inferebant, intercepêre, ut narrât Matthaeus VilLanus. Rain. ad annum i35<), n° i5.
intérêts; la plupart des souverains de l'Europe entrèrent dans ses vues, et le recommandèrent fmdiw. aux chevaliers, qui étoient nés leurs sujets; en * ,H «* DU sorte qu après le décès de Julliac , le couvent , quoique mécontent de sa conduite , se vit dans une espèce de nécessité de le nommer, comme il fit, pour Grand-Maître.
Hérédia n'eut pas plutôt reçu les nouvelles de son élection , qu'il se disposa à partir pour Rhodes: mais, comme il y voulut paroltre avec des forces qui soutinssent sa réputation et le choix de l'Ordre, il mit en mer, à ses dépens , jusqu'à neuf galères, sans compter d'autres vaisseaux de différentes grandeurs, sur lesquels il embarqua un grand nombre d'aventuriers qu'il avoit pris à sa solde. Il étoit près de mettre à la voile , lorsqu'il se vit obligé de différer son départ, à la prière du Pape Grégoire XI , qui venoit de succéder à Urbain , et qui vouloit se servir de lui et de sa flotte pour un grand dessein qu'il méditoit depuis quelque tems, et qu'il fit alors éclater.
11 y avoit près de soixante et dix ans , comme nous l'avons vu, que le Saint-Siège avoit été transféré, par le Pape Clément V, dans la ville d'Avignon. Pendant cette longue absence, quoique les Papes se prétendissent souverains de Rome, cette capitale du Monde étoit alors gouvernée par un magistrat qui prenoit la qualité de sénateur, et par douze autres citoyens, qu'on nommoit Bannerets, à cause de différentes bannières qu'ils arboroient , pour se distinguer ,
chacun dans son quartier (i). Leur vue, qu'ils
Fcitmir. tàchoient d'inspirer aux habitans, étoit de réta-
»hé*édu jjjjp^ ^ ang R ome? l'ancienne république; mais ce
qu'on appelloit alors les Romains, étoient bien difFérens de ces illustres républicains, aussi célèbres par la grandeur de leurs sentimcns, que par cette rare valeur qui les avoit rendus les maître* dune partie de la terre. Ces derniers Romains n'étoient qu'un assemblage confus , et un misé-* râble reste d'Hérules, de Goths, de Lombards, et de tous ces barbares, qui, dans les siècles précédens , avoient inondé l'Italie* Depuis même que Rome s étoit vue la capitale des Papes , là grandeur d'âme des anciens Romains , cet amour si respectable pour la liberté , leur valeur et leur courage s étaient changés en une ambition dé* mesurée de s'élever aux premières dignités de 1 église.
L'étude du droit en étoit le seul chemin. Rome, peuplée d'ecclésiastiques , n'étoit souvent rem* plie que de cabales : ces divisions causoient leur faiblesse, et les habitans de la nouvelle Rome n avoient guère» de Romains que le seul nom.
D'ailleurs, cette grande ville, depuis l'éloignement des Papes» n'étoit quun lieu champêtre; et ce fleuve d'or qui y couloit auparavant de tous les États de la Chrétienté , avoit été détourné, et suivoit, dans son cours, la route que tenoit la Cour du Pape. La plupart des
(i) Glossaire de Ducaagc , loin. 3, pag. 796.
autres places du patrimoine de Saint-Pierre , ou étaient occupées par de petits tyrans , ou , sous fcrmu. le titre spécieux de liberté , s étaient jointes à la * ligue de Florentins, qui fa i soient alors la guerre au Pape même , et ravageoient la campagne de Rome.
Grégoire XI avoit employé contre eux les armes de l'église : ils a voient été excommuniés par une bulle solemnelle ; et , comme ils n en parois-» soient pas fort touchés, le Pape fit passer en Italie une armée que le cardinal Robert de Genève commandoit, en qualité de légat du Saint- Siège. Mais ce pontife n en ayant pas tiré tout le succès dont il setoit flatté, il en revint aux armes spirituelles ; et , pour les rendre plus tranchantes, il les aiguisa, pour ainsi dire, d'une manière assez nouvelle. Non seulement il aggrava l'ancienne excommunication fulminée contre les Florentins, mais il y comprit tous les fidèles qui auraient commerce avec eux , et qui leur fpurniroient de l'or, de l'argent, du bled, tiu vin , de la viande , de la laine , des draps , et jusqu'à du bois à brûler: * Et de plus, ajoute le « Pape, nous confisquons tous les biens des Flo- «rentins, et. nous ordonnons qu'on leur coure «sus, et qu'on se saisisse de leurs personnes; «qu'on en fasse des esclaves, et qu'on les ■ en servitude. » .
Cette buHe eut tout l'effet qu'on po a voit pérer de l'avidité des hommes, animée par la pieuse crédulité de ces temsJà. Chacun sefaisoit
238 HISTOIRE DE LORDRE
■— — ""- un mérite de persécuter ces excommuniés ; on Ferdik. saisissoit leurs bieus par-tout où Ton en pouvoit b'fiERÊDiÀ découvrir. Le commerce des Florentins, quifaisoit leur principale force , fut entièrement ruiné; leurs débiteurs refusoient même de les payer; et, dans les pays étrangers, et sur- tout en Angleterre, plusieurs de leurs marchands furent arrêtés par ordre du roi , et faits esclaves.
Les Florentins mirent les armes bas, et, pour fléchir le Pape, lui députèrent des ambassadeurs. Mais, n'en ayant pu obtenir la révocation de cette terrible bulle, ils eurent recours à Sainte- Catherine de Sienne ,i religieuse de l'Ordre de Saint -Dominique , célèbre dans toute l'Italie, par sa piété, et sur- tout par des révélations et des communications intimes avec le ciel , quelle prenoit soin de publier, quoique un peu extraordinaires.
La sainte, à la prière des Florentins, ses voisins, s embarqua pour la Provence, et arriva heureusement à Avignon. Elle vit le Pape, et, dans une audience qu elle en eut , elle fît de si vives instances en faveur des Floren tins , quelle en obtint la révocation de sa bulle , quoique ce pontife l'eût avertie quelle se verroit trompée, disoit-il, par ces marchands. Ce netoit pas la seule commission importante dont elle étoit chargée. Les Romains , privés du profit que leur produisoit la résidence des Papes et des cardinaux, et l'abord continuel de tant d'étrangers "qui avoient affaire à la Cour du Pape, a voient
DES CHEVALIERS DE MALTE. 23g
dépêché secrettemeiit des envoyés à Avignon ; ils — — — conjurèrent le Pape de revenir dans la capitale fehmn. du Monde Chrétien. Pour l'y déterminer , ils d'Hkréma protestèrent de le reconnoitre pour leur souverain, et d avoir, pour lui et ses successeurs, une fidélité inviolable. La bienheureuse Catherine appuya de tout son crédit leur requête ; et elle représenta , au Pape , que sa présence calmeroit tous les troubles d'Italie, et qu'en rétablissant le Saint-Siège à Rome, il en rétabliroit l'autorité dans toutes les places que des tyrans avoient usurpées.
Pierre, infant d'Arragon , religieux de l'Ordre de Saint-François, et Sainte-Brigitte, le pressèrent, de leur côté, de retourner dans son église: mais ce qui détermina absolument le Pape à quitter la Provence, et à retourner à Rome, c'est que le cardinal de Saint-Pierre , qui y résidoit alors en qualité de vice -gèrent, lui donna avis, par un courrier, que les Romains, s'il ne revenoit pas promptement, étoient résolus d'élire un autre Pape, et qu'ils s et oient même assurés de l'abbé du Montcassin , moine peu scrupuleux, et qui, sans avoir égard au schisme, étoit convenu avec eux de faire l'infâme personnage d'un anti-Pape.
Grégoire, épouvanté d'un projet qui alloit mettre sa dignité en compromis, résolut de prévenir un si grand malheur par uti prompt retour en Italie. Guillaume, comte de Beaufort, et sa femme, père et mère de ce Pape, qui vivoient
a4o Histoire de l'oudbe
T encore, et qui même lui survécurent, employè-
Fermii. rent inutilement les prières les plus tendres pour d'Hkhkdu j € retenir en Provence. Le roi Charles V t «le son côté , qui prévoyoit les suites funestes pour l'église, de ce voyage précipité, lui écrivit, dans les termes les plus pressans, pour l'en détourner (i). « Vous allez, Saint-Père, lui dit ce prince, dans un « pays où vous n'êtes guères aimé ; si vous y «mourez (ce qui est assez vraisemblable ), les «Romains se rendront maîtres de la personne « de tous les cardinaux : et , pour empêcher que « la Cour de Rome ne retourne à Avignon , il* k les forceront, le poignard sur la gorge, à élire « un Pape Italien. »
Mais , malgré toutes les instances de ce prince et de la plupart des cardinaux, qui lui représentèrent l'esprit séditieux et mutin du peuple de Rome, le Pape, prévenu par les remontrance* et les conseils de Sainte -Catherine et des autres dévots personnages dont nous venons de parler, fut inflexible. Il quitta Avignon , et alla s embarquer, à Marseille, sur les galères de l'Ordre, que commandoit , en personne , le nouveau Grand- Maître Hérédia, et qui étoit accompagné des prieurs de Saint-Gilles, d'Angleterre et de Rome, et d'une quantité considérable de chevaliers et de commandeurs de l'Ordre*
Pierre Amélio , évoque de Sinigalia , qui se trouva dans ce voyage , en a fait une relation
(t) Quarts vita Grcgorii XI, pag. 4&r«
exacte, et jour par jour, qu'Abraham Bzovius, nous a conservée. Le prélat nous y représente le ptiîniïi. Grand-Mattre , avec une grande barbe blanche, »'h*mm* tenant le timon de la galère du Pape, environné de tous ses chevaliers. On apprend , du môme historien , que cette petite flotte ayant été dispersée par la tempête, proche le* côtes de Provence, le Grand -Maître, par sa fermeté, et par &a capacité dans l'art de la navigation, surmonta la violence des vents, et conduisit heureusement le Pape jusques dans le port d'Ostic*
Ce pontife, avant que d'entrer dans Rome, pour sa sûreté , et en conséquence des promesses des magistrats, en tira une déclaration , par laquelle, au nom du peuple Romain, ils le reeonnoissoient pour le souverain de la ville et de tout son territoire. Il y fut reçu ensuite avec toute sa Cour, et précédé du Grand-Maître, qui portoit immédiatement , devant sa sainteté, l'étnulard de l'église. Les magistrats, suivis dune foule de peuple, par des acclamations, témoifiuoieut la joye publique; mais on s'apperçut, dans la suite, qu'il y avoit plus d'éclat et de pompe duns ces soumissions apparentes, que de fidélité et de véritable obéissance ; et que le sénateur et les bannercts ne se dessaisiroieut pas «tisônicnt de l'autorité qu'ils avoient usurpée.
Cependant le Grand -Maître, s'étant acquitté m {jlorieuscmout de la conduite et de la conservation du Pape, en prit congé, se rendit sur la
Hjttc avec tous ses chevaliers, et prit le chemin
24a HISTOIRE DE LORDRE
— "~ — ■ de Rhodes , où il étoit attendu , par tout le cou-
Feroik. vent, avec beaucoup d'impatience. Il rencontra
u'Hsksdu sur ^ rou te, e i proche des côtes de la Morée,
une flotte des Vénitiens qui étoient alors en guerre avec les Turcs. Ces derniers a voient enlevé, depuis peu , à la république , la ville de Patras , célèbre par son commerce de soye. Le général Vénitien , après être entré dans la galère du Grand-Maître, pour le saluer, comme il en connoissoit la valeur et la capacité dans le métier de la guerre, il le conjura , au nom de sa République, et pour le bien de toute la Chrétienté, de vouloir joindre leurs forces pour retirer une place aussi importante des mains des infidèles. Quoique des affaires pressantes appellàssent Hérédia à .Rhodes, où il alloit prendre possessiou de sa dignité , son courage l'emporta sur son intérêt, et il embrassa, avec joye, une occasion de signaler ses talens guerriers contre les ennemis perpétuels de sa religion. Les deux flottes se joignirent : et, après avoir débarqué leurs troupes. ils marchèrent droit à Patras, ville située sur une hauteur, et éloignée environ d'un quart de lieue du bord de la mer.
Comme cette place avoit peu de fortifications et beaucoup détendue, le Grand-Maître tenta de l'emporter par escalade , et s attacha à des endroits dont les murailles étoient presque ruinées; et il s en rendit maître , sans trouver beaucoup de résistance. Le gouverneur avoit réservé sa garnison pour la défense du château , où il la fit eu-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 2 /fi
trer. Ce château étoit situé dans l'endroit de la ville le plus élevé ; et on n y avoit oublié aucune frm>w. des fortifications que l'art enseignoit , en ce ■'H*»*»* teros-là, pour le rendre imprenable.
Il fallut en faire le siège dans les formes : les attaques furent très-vives et pressantes > et la défense ne fut pas moins courageuse. L'Ordre y perdit plusieurs chevaliers de considération : enfin les machines dont on se servoit encore, en ce tems-là, ayant fait une brèche, le Grand- Maître , impatient d une si longue résistance , prend une échelle , l'appuyé contre la brèche, monte le premier l'épée à la main, et, sans regarder s'il étoit suivi, se jette dans la place. Le gouverneur, de son côté, s'oppose, avec beaucoup de courage , à son passage : il se fit entreux comme un duel particulier : le Chrétien , plus fort ou plus adroit que l'infidèle, lui passe son épée au travers du corps , le tue , lui coupé la tête , pendant que ses chevaliers, incertains de son sort , montent en foule pour le secourir , renversent tout ce qui se présente devant eux, et, après être entrés dans la place , passent la garnison au fil de l'épée.
Le Grand -Maître , flatté d'un si heureux succès, et animé par les louanges intéressées du général Vénitien , résolut d'étendre ses conquêtes dans toute la Morée. Corinthe fut le premier objet de ses armes ; on résolut , dans le Conseil de guerre , d'en chasser les infidèles ; l'armée
Chrétienne entra dans le pays pour en former
le siège. Hérédia , avant que de s y engager, vou- Fehihii. lut reconnoitre, par lui-même, l'état de la place. u'Hûsdu M a î Sï comme il n'avoit pris qu'une foible escorte, il tomba malheureusement dans une embuscade.
Les Turcs taillèrent en, pièces sa troupe , et le firent prisonnier. Ces infidèles croyoient n'avoir pris qu'un simple chevalier ; mais des déserteurs l'ayant fait connoître, on le conduisit dans le château de Corinthe , où il fut gardé avec beaucoup de soin.
Les grands- prieurs de Saint- Gilles, d'Angleterre et de Rome, qui l'avoient suivi dans cette expédition, du consentement du général des Vénitiens, offrirent, pour sa rançon, de rendre Patras; mais les Turcs rejettèrent cette proposition , et répondirent qu'étant maîtres de la Morée, ils sçauroient bien reprendre cette place en moins de tem<que les Chrétiens n'en avoient employé à la conquérir. Les chevaliers, au désespoir qu'on put leur reprocher qu'ils avoient laissé leur Grand-Maître entre les mains des infidèles , offrirent , outre Patras , une somme très-considérable , et que les trois grands-prieurs demeureroient en otage, jusqu'à l'entier payement.
Les Turcs parurent contens de cette dernière proposition ; mais , quand on l'eut communiquée au Grand-Maître, il s'y opposa généreusement, et ne voulut jamais consentir que les trois grands-prieurs restassent, pour lui, en otage
parmi les infidèles; et il leur dit: « Laissez, mes « chers frères , mourir, dans les fers, un vieillard fhbdin. «inutile, et qui ne peut plus vivre long-tems. D ' HàHÉWU -Pour vous qui êtes jeunes, réservez- vous pour « servir la religion. » En vain ces religieux, qui avoient eu la permission de le voir, tâchèrent, par leurs prières et leurs larmes, de le faire consentir à cet échange, rien ne put ébranler sa résolution. Il ne voulut pas même consentir qu'on tirât du trésor de l'Ordre sa rançon. « Si on doit « la payer, ajouta*t-U, ma famille a reçu d'assez «grands biens de moi, pour me donner cette «marque de reconnoissance. m Les Turcs, peu touchés d'une si haute générosité , et pour l'obliger à hâter le payement de sa rançon , le firent passer dans les montagnes de l'Albanie. 11 fut enfermé dans une étroite prison; et, au lieu de jouir, à Rhodes, de sa nouvelle dignité, il se vit retenu, pendant plus de trois ans, dans un rigoureux esclavage , où il eut tout le tems de faire <le sérieuses réflexions sur le peu de solidité des grandeurs humaines.
Ce fut pendant sa prison qu'arriva le furieux whisme qui déchira, depuis, l'église pendant plus de cinquante ans, et dans lequel l'Ordre de Saint -Jean se trouva malheureusement enveloppé, comme tous les États et tous les Ordres de la Chrétienté. Nous venons de voir que le Pape (Jrôgoire XI, prévenu par les promesses et lés soumissions apparentes des Romains, et séduit ,
1 si on ose le dire, par la confiance qu'il avoit
Ferdm. aux révélations de Sainte - Catherine , avoit
p'Heredia abandonné la Provence et fixé son séjour à
Rome, le siège naturel dé tous les souverains
pontifes.
Mais il n 'y eut pas demeuré long-tems, qu'il s'apperçut , avec douleur , que l'esprit de rébellion régnoit toujours dans cette ville ; que les magistrats , malgré les sermens les plus solemnels , bien loin de lui rendre l'obéissance qu'ils lui dévoient , avoient repris leur première autorité , et se perpétuoient dans le gouvernement. La juste crainte qu'à sa mort, ces mutins n'étendîssent leur tyrannie jusques sur le conclave, et qu'ils ne se rendissent maîtres de l'élection de son successeur, lui fit prendre la résolution de i retourner à Avignon. Mais , ayant été surpris par une grande maladie qui ne se termina que par son décès, peu avant que d'expirer, et tenant entre ses mains le saint sacrement, il exhorta tous les cardinaux qui l'assistoient dans ces derniers momens, à lui donner pour successeur, celui qu'ils trouveroiént le plus digne de remplir cette grande place. Il les avertit qu'ils eussent à $e défier de certaines personnes de l'ira et de l'autre sexe , qui , sous prétexte de prétendues révélations , proposoient leurs visions pour règle de la conduite qu'on devoit tenir dans le gouvernement de l'église : ce qui, par son trop de confiance , et l'esprit séditieux des Romains , alloit exposer l'église au péril d'un schisme affreux , si
le Sauveur de» hommes, par sa bonté infinie, — — — n'en préservoit son épouse ( 1 ) . ifi* .
On voit assez de qui le saint pontife entendoit D ' H *** DIA parler: et malheureusement son pressentiment fut justifié par les évènemens, et se trouva plus vrai que les prédictions et les prophéties dont on la voit ébloui. Car ce pontife n'eut pas plutôt ,3 7 g, les yeux fermés , que les bannerets et les magis- a; mon. trats de la ville, de peur qu'un nouveau Pape ne transférât le Saint-Siège à Avignon, résolurent de s opposer à l'élection d'un cardinal ultramontain, et de forcer ceux qui composeroient le conclave , à nommer un Romain , ou du moins un Italien. Dans cette vue, ils s'assurèrent des portes de la ville, où ils mirent des corps-de- (jarde, comme dans une place de guerre; de peur que les cardinaux n'en sortissent, à leur iturçu /et qu'ils ne se retirassent dans quelque ville d'Italie, où ils fussent en état de procéder, avec liberté, à l'élection d'un Pape.
Ces séditieux chassèrent ensuite de Rome tout ce qu'il y avoit de gens bien intentionnés, et qui pou voient s'opposer à la violence qu'ils prétendent faire aux cardinaux, en même-tems qu'ils y firent entrer des bandits et des paysans des montagnes voisines: gens féroces qu'ils armèrent,'
(i)Quia per talei ipso seductus, dimisso stiorum rationabili connilio, se trnxernt, cl ccdcHÎam in diëcritiien «liiuiuiiifl imminent!*, nm mitttricorditàr providoret sponmw Jeun*, Gerson , examen. Docl. part a, PFulding. ann. tninor. lib. 1 K
248 HISTOIItE DE L'ORDItE
et qui, courant dans les différens quartiers de Imwmn. la ville, menaçoient de tout tuer, si on ne leur DiUni.piA donnoit un Pape Romain, ou du moins Italien. Romano lo volcmo, ô al manco Italïano, erioient ces furieux : et la plus vile populace , animée secrettement par ses magistrats, se joignit à eux.
Le désordre ne se termina pas à ce tumulte; mais quand , après les dix premiers jours qu on employa à faire les obsèques du défunt Pape, les cardinaux se disposèrent à entrer dans le conclave, les séditieux, après s'être rendus maîtres des portes, leur déclarèrent que, s'ils s'avisoient délire, pour Pape, un cardinal ultramontain(i), « ils leur feroiont les têtes plus rouges que ne « fétoient leurs chapeaux.» et, pour accélérer l'élection d'un Italien, les plus furieux en tass oient des fagots de sarment, et de la paille sous 1 endroit où les cardinaux étoient assemblés, comme étant prêts à y mettre lo feu. D'autres frappoient contre le plancher avec des piques et des hallebardes; et, afin d'arracher leur consentement, on leur présentoit la mort sous différentes faces, et toutes également affreuses et terribles.
Les cardinaux aimant mieux, dit un historien du tems, être au nombre des confesseurs, qu'on rang des martyrs, pour sauver leur vie, et appaiser ces forcenés, convinrent de nommer, pour Pape, un Italien. Mais, avant que de procéder i\ une élection N si visiblement violentée, les car-
(0 Froissard, tom. a, chap, 12.
dinaux ultramontains , et même des Italiens , —" protestèrent, devant notaires, qu'ils ne faisoient ferpin, cette élection que par force, et pour éviter la dHeredu mort; et que, quand ils seroient libres, et en lieu de sûreté, ils prétendoient procéder à une nouvelle élection et plus canonique. Ils nommèrent ensuite, pour Pape, Barthélémy Prignano , Napolitain , archevêque de Bari. Ils firent ce choix , auquel on ne s'attendoit point, dans la vue que ce prélat, qui passoit pour le plus sçavant homme d'Italie dans le droit (ecclésiastique , d'ailleurs témoin oculaire de la violence qu'on leur faisoit, ne voudroit pas s'en prévaloir pour se maintenir dans une dignité où il n etoit pas appelle selon les règles de 1 église. Des historiens rapportent môme, que, voyant la violeiice qu'on exerçoit contre les cardinaux, et sans prévoir qu'il en recuillcroit tout le fr,uit, il avoit dit à un de ses amis, qui se trou voit alors, avec lui, dans l'église de Saint- Pierre, « qu'il ne reconnoîtroit jamais, •pour Pape, celui qu'on auroit forcé les cardinaux, le poignard sur la gorge , d'élever à cette «suprême dignité, »
Mais, quand ces princes de l'église l'eurent envoyé quérir pour lui annoncer son élection, il en reçut d'abord la nouvelle avec beaucoup de surprise ; la joye succéda bientôt à ce premier sentiment , et l'ambition lui fit donner un prompt consentement. En vain , après ce phantôme d'élection, les cardinaux le sollicitèrent de sortir de Rome, sous prétexte, disoient-ils> de
25o HISTOIRE DE L ORDRE
ratifier sa nomination dans un lieu libre; l'am- Feroiit. bitieux Napolitain , bien loin de donner dans le •Hbbedu piège, leur déclara qu'il tenoit son élection pour très-légitime; et, afin d'empêcher les cardinaux de la révoquer, il se servit des chefs de la sédition, pour les retenir, malgré eux, dans Rome. Par une nouvelle violence , on les força d'assister, en personne, à son intronisation, et à la cérémonie de son couronnement, où il prit le nom d'Urbain VI (i).
Il exigea ensuite des cardinaux qu'ils écrivissent des lettres aux principaux potentats de la Chrétienté , pour certifier que son élection avoit été très-libre et très-canonique. Les cardinaux, qui se voyoient, tous les jours, pour ainsi dire, entre la vie et la mort , afin d'éblouir celui qu'ils regardoient comme leur tyran , signèrent tout ce qu'il voulut; mais, en même- teins, ils firent sçavoir, par une voye secrette, à plusieurs souverains, et sur-tout à Charles V, roi de France, qu'on ne devoit ajouter aucune foi à tout ce qu'ils écriroient tant qu'ils seroient dans Rome. Leur but étoit de s'en tirer; et ils en obtinrent la permission , sous prétexte des grandes chaleurs. Mais, au lieu de se retirer, chacun dans leurs maisons de campagne, la plupart des uljjramontaios , qui étoient en Italie, se rendirent, de concert, dans la ville d'Anagnie, d'où ils informèrent le roi de France, et tous les princes Cbré-
(i) Théod. de Niem.
DES CHEVALIERS DÉ MALTE. 25l
tiens , de la manière violente dont on les avoit forcés de mettre l'archevêque de Bari sur la fe«di*. chaire de Saint-Pierre; et ils leur envoyèrent, en «'H***** , méme-tems , une relation exacte de tout ce qui setoit passé à Rome depuis la mort de Grégoire XI , avec une copie authentique de leurs protestations. Ils écrivirent ensuite au nouveau Pape, et ils lui représentèrent que personne netoit mieux instruit que lui-même des vices de «on élection ; qu'étant témoin des violences qu'on leur avoit faites, il ne pouvoit pas ignorer qu'il n'étoit pas Pape: et ils le conjuraient, dans les termes les plus pressans, de quitter, de lui* même, une place qu'il ne pouvoit occuper plus long-tems, sans exposer l'église , par son ambition, aux malheurs affreux d'un schisme, dont il serait comptable à la justice de Dieu.
Urbain rejetta , avec hauteur , leurs exhortations et leurs prières ; il les traita de rebelles et de schismatiques. Il sembla ensuite s'adoucir; < et, pour les faire revenir à sa Cour, il leur offrit une amnistie , que la suite fit bien voir qu'il auroit mal observée , s'ils s'étoient laissés éblouir par ses promesses. Les cardinaux, apparemment pour suivre les mouvemens de leur conscience, se retirèrent à Fondi , place forte dans le royaume de Naples; et, 4 pour leur sûreté, ils firent venir un corps de troupes étrangères, Gascons e| Bretons, que Grégoire XI avoit pris, à sa solde pour la défense du patrimoine de Saint-Pierre. Ce fut dans cette ville qu'ils procédèrent, de
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nouveau, à l'élection dun Pape; et, après s être FcnniN. enfermés dans le conclave , dès le premier scrurfituHà tin ? i e cardinal Robert de Genève, frère d'Amédée, comte de Genève, fut élu par les suffrages unanimes de la plupart des cardinaux, et en* suite couronné sous le nom de Clément VII.
Les deux Papes firent éclater le schisme parles anathçmcs qu'ils lançoient réciproquement Tua contre l'autre, et contre tous ceux qui suivoient un parti contraire au leur. Tous les princes Chrétiens se partagèrent dans ce fameux différend; les uns adhéroient à Urbain ; d'autres se rangèrent sous l'obédience de Clément. Il y eut pareillement, des deux côtés, de fameuses universités , de grands théologiens, de sçavans jurisconsultes, et même de saints personnages, célèbres, à ce qu'on prétend, par le don des miracles, qui se trouvèrent dans des partis opposés : comme si Dieu n'eut pas voulu quon sçùt lequel des deux étoit le légitime Pape.
Le même esprit de division se répandit dans l'Ordre de Saint-Jean, et parmi les chevaliers; le Grand-Maître Hérédia, racheté des deniers de sa famille, après être sorti de la prison des infidèles, et tout le couvent de Rhodes, se déclarèrent pour Clément (i); et les langues d'Italie,
(i) Rhodiorum parilèr e qui tu m Ma^ister schismalis laqueis se urciiit, ut queritur Urbanus, qui, ob eara rein, vectigalia quae in Germanià Rhorlio Magisiro ppiidebanlnr, po:i:i(icio fisco in fer ri jussit. Rain. ad ann, 1387, n° 10.
d'Angleterre, et plusieurs commandeurs d'Allemagne, reconnurent Urbain. Ce Pape, pour se FtnniN, venger du Grand-Mat lire, le déclara déchu de "'H****** sa dignité; et, n ayant pu obtenir du couvent qu'on en élut un autre, il nomma, de son autorité, frère Richard Carracciolo, prieur de Capoue, pour remplir cette émincnte dignité.
Ainsi il se trouva, en même*tems, dans l'Ordre deux Grands-Maîtres, comme il y a voit deux Papes dans l'église. Mais, si on en excepte l'Italie et l'Angleterre, et quelques commandeurs d'Allemagne, comme nous le venons de dire, l'Ordre demeura inviolablement attaché à l'obédience de Clément, et soumis au gouvernement d'Hérédia.
Ce Grand-Maître , auparavant si avide de biens et d'honneurs, pendant qu'il étoit dans les fers et dans les prisons des infidèles, avoit eu tout le tems de réfléchir sur la vanité dea grandeurs de ce Monde. L'adversité, cette dure, mais utile maîtresse, le rendit à son Ordre, dé- « ^intéressé, modeste, plein de zèle, toujours i38i. auimé de l'esprit de la religion , attentif sur sa conduite, et n'ayant pour objet que le bien.de «es frères, la manutention de la discipline, et sa propre sanctification.
Pendant sa prison, et un an avant qu'il en sortit, frère Bertrand de Flotte, grand-commandeur, et lieutenant du Grand-Mattre, avoit tenu , à Rhodes, un chapitre général, où il s'étoit fait ditférens réglemens qui auroient été utiles, s'il y '
— -— avoit eu, dans le gouvernement, assez d'autorité Ferdin. pour les faire observer. Il y avoit été ordonné, d'Ueredu q^ j es colletions que feroient le Grand-Maître et le Conseil des commanderies de l'Europe , seroient reçues avec soumission , nonobstant les prétentions de quelques prieurs qui s etoient attribué le droit de nommer aux commanderies vacantes dans leurs prieurés; qu'on feroitsept parts et sept commanderies des grands biens qui composoient la commanderie de Chypre; et que la première des sept portions porterait le nom de grande-commanderie , avec le titre de grand-croix pour celui qui en seroit pourvu; et que les six autres écherroient aux chevaliers, selon leur droit d ancienneté, et seroient soumises à la jurisdiction du grand commandeur; que le commandeur de l'isle de Cos ou Lango, seroit obligé de nourrir et d'entretenir vingtcinq chevaliers , et que tout chevalier de l'Ordre seroit tenu d'entretenir un cheval avec son équipage, de s'exercer à tirer de l'arbalète, et d'être toujours en état de marcher aux ordres de ses supérieurs; et que, s'il y manquoit, il seroit privé de l'entretien et de la pension qu il tiroit du trésor.
On avoit ajouté, à ces réglemens, quelques articles concernant la conduite des Grands- Maîtres , pour les obliger à une résidence exacte dans Rhodes. Il avoit été statué qu'ils ne pourroient , hors du couvent , conférer aucune dignité, ni donner aucune commanderie; et, pour
prévenir l'abus qui s'introduisoit insensiblement — — — de la part des Grands-Maîtres , qui sollicitaient, frrdis. en Cour de Rome, d'être déchargés de la grande- »'U"*w* maîtrise, il avoit été fait un statut, que, quand un Grand-Maître , accablé du poids des années , ou à raison de ses infirmités , voudroit abdiquer ; cette dignité, il ne pourroit la remettre qu'au chapitre général , ou au couvent chef- d ordre , auxquels seuls appartenoit le droit de lui donner un successeur.
Cependant le Grand-Maître, après avoir payé i38i. sa rançon, s'etoit rendu à Rhodes, où il prit possession de sa dignité et du gouvernement. Il se fit rendre compte ensuite de 1 état du trésor et des finances de la religion, si nécessaires pour la conservation et la défense des isles et des places que l'Ordre occupoit dans la Mer Méditerranée, ou sur ses côtes; et ce fut avec une sçn- Uble douleur qu'il reconnut que, pendant sa prison, et à la faveur du schisme, une pernicieuse anarchie s'étoit introduite dans la religion , et que la plupart des religieux , et sur-tout les prieurs et les commandeurs , s'étoient rendus indépendans, et comme les arbitres de leur devoir, lies uns ne déféroient aux ordres du Couscil, qu'autant qu'ils s'y trouvoient engagés par une utilité présente. Ceux du côté du Nord n'entretenoient plus aucune relation avec le couvent; on ne payoit point les responsions , ou l'on n'en payoit que la moindre partie; et, comme l'Ordre ne pouvoit se dispenser de fournir l'entre-
"" tien et la paye aux soldats qui étoient en garni-
FtRMH. son dans les places qui appartenoient aux chcd'Heméhu va li erSî on avoit été contraint de faire des emprunts considérables , dont les intérêts seuls absorboient tous les revenus qu on pouvoit tirer de Rhodes.
Le Grand-Maître ayant conféré, avec le Conseil , de 1 état fâcheux où se trou voit l'Ordre, et de la difficulté dy pouvoir apporter des remèdes convenables, le Conseil jugea qu'il n'y avoit qu'une autorité supérieure , telle que celle du Pape même, qui pût corriger de si grands desordres. On pria le Grand-Maître de se transporter à Avignon, où le Pape Clément résidoit; mais ,. comme on craignoit qu'il ne restât trop long-tems dans une Cour, où il avoit passé une partie de sa vie; et qu'on n'avoit pas oublié que, pendant sa faveur auprès de plusieurs Papes, il avoit détourné, à son profit, la plupart des responsions de la France et des Espagues , le Conseil, avant qu'il s'embarquât, exigea de lui un serment solemnel , qu'il feroit remettre au trésor commun tout l'argent quil recevroit de* responsions deTOrdre; et que, pour accélérer son retour, il ne pour roi t, pendant son absence , nommer à aucune dignité, suivant qu'il avoit été arrêté dans le dernier chapitre tenu , à Rhodes, pendant sa prison.
Le Conseil porta encore plus loin sa précaution ; et, sous prétexte de lui procurer un cortège honorable , ou le fit accompagner par les frère.-
Bertrand de Flotte , grand-commandeur ; du , t Buisson, prieur de l'Eglise; Est on de Siegleoltfc , Jean " * commandeur de Fribourg , et Guillaume de dHéhéma. Fontenai, commandeur d'Espaillons : tous chevaliers pleins de zèle, et attachés inviolablement à I observation des statuts* Mais l'événement fit voir combien ces précautions étaient inutiles, et que le Grand-Maître, depuis son élévation à cette dignité , n'avoit plus pour objet que le bien de son Ordre. Ce fut par ce motif, qu avant de partir, il laissa à Rhodes, pour son lieutenant, frère Pierre de Gulant, maréchal de l'Ordre, seigneur aussi distingué par sa haute naissance, que par sa rare valeur. Le Grand-Maître ne fut pas plutôt arrivé à Avignon, qu après avoir baisé les pieds au Pape , et fait serment d obédience, il hai représenta l'état déplorable où se trouvoit son Ordre, par la malheureuse division qui s'y étoit introduite , et qui privoit le trésor de l'Ordre des responsions des commandeurs schismatiques ; que les commandeurs de soit obédience, sous différens prétextes^ n'étaient {juèresplus exacts à s'acquitter, envers l'Ordre, de ce tribut si juste et si nécessaire ; et qu'on n osoit même presser des gens, qui, conduits par un esprit d'avarice , ne se croiroient pas déshonorés, pendant le schisme , en changeant d<? parti sous le prétexte spécieux de choisir le plus juste. Clément entra dans ses vues : il convint qu'il falloit , dans une pareille conjoncture, tâcher de ramener les esprits par la douceur; et, pour y par-
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— venir, ce pontife, de son autorité, convoqua
Fcu»«. successivement plusieurs chapitres à Valence, à ft'HÉatDu Avignon , et dans la châtellenie d'Emposte, pour les Espagnes.
Le Grand «Maître présida dans toutes ces assemblées; et, encore plus par son exemple que par $es discours, il tâcha de ranimer, dans ses religieux , l'esprit d union et de charité. Plusieurs en parurent sincèrement touchés ; les uns s'engagèrent à passer incessamment à Rhodes; d autres offrirent de payer les arrérages de leurs responsions. Mais , comme ces secours n étoient ni présens , ni assez considérables , à cause du schisme qui étoit dans l'Ordre , et que Rhodes et Smyrne étoient également menacés d'un siège par Bajazet I er , sultan des Turcs, le Grand-Maître sacrifia généreusement une partie de ses grands biens pour le secours de son Ordre ; et , en différentes fois, il fit passer, à Rhodes et à Smyrne, des vaisseaux chargés d armes et de vivres: par la même voye, il y envoya des sommes considérables pour payer les soldats que la religion tenoit à sa solde.
Ce fut par le même esprit de piété, et, peutêtre, par un motif de pénitence et de restitution, que, des grands biens qu'il avoit acquis avant son élévation au magistère, il fonda à Gapse et à Rubulo dans TArragon , une commanderie pour ses chevaliers, et une collégiale de douze prêtres, en faveur des chapelains de l'Ordre ; et , pour leur subsistance, il y attacha, à perpétuité, la
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terre (TExariel , et la moitié des revenus du châ- '
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teau de Saint-Pierre. Finm».
Frère Richard Carracciolo , prieur de Capoue, »'H* Rtolà que le Pape Urbain VI avoit nommé , de son autorité, pour Grand-Maître, en la place d'Hérédia , voulant imiter la libéralité d'Hérédia , fonda, de ses deniers, un célèbre monastère des dames religieuses de l'Ordre, dans la ville de Florence, sous le tttre de Saint- Jean. La dame Pierrette Viviani fut la première çommandatrice de ce couvent; et on n'y recevoit aucune fille qui n'eût fait se^ preuves de noblesse, qui dévoient être examinées par le prieur de Pise, sous les ordres du Grand-Maître. Carracciolo, qui portoit ce tttre à l'égard de l'Italie et de l'Angleterre, étant décédé, Boniface IX, qui, pendant le schisme, avoit succédé à Urbain VI , prévoyant que le successeur qu'il donneroit au prieur de Capoue, ne seroit jamais reconnu , pour Grand- Maître, par la plus saine partie de l'Ordre, au préjudice d'Hérédia, se contenta, comme si la grande- maîtrise eût été vacante, de nommer, seulement pour lieutenant , frère Boniface de Garamandre, son parent. Mais, si on en excepte l'Italie et l'Angleterre, comme nous le venons de dire, tout l'Ordre demeura inviolablement attaché au Grand -Maître, dont il révèroit les grandes qualités. Ce prince mourut à Avignon , marl dans la même année, et dans une extrême vieil- l3 » 6 « lcsse, après avoir tenu le gouvernement de son Ordre pendant dix-neuf ans et huit mois. Son
2ÔO HISTOIRE DE L ORDRE, etc.
" corps fut porté dans 1 église de Gapse qu'il avoit
F^nom. fondée et qui devint, depuis, le chef d'un bail-
Pendant sa vie privée , il fut aussi grand Capitaine qu adroit courtisan ; avide de biens et d'honneurs, et sacrifiant tout à 1 élévation de sa • famille, il avoit acheté, au nom de Jean Ferdinand cTHérédia . son fils , les châteaux et les ter- * ires de Mora, de Valbonne , plusieurs autres seigneuries, et entr autres le comté de Fuente,qui est encore aujourd'hui possédé par ses descendais. Mais, depuis qu'il fut parvenu à la grande -maîtrise , on le vit désintéressé, libéral, magnifique , d ailleurs plein de zèle pour la manutention de la discipline, et sur- tout pour la défense des droits et des privilèges de l'Ordre, qu'il avoit autrefois violés si ouvertement pour s agrandir. Nous avons de lui d'excellentes lois, ou, pour mieux dire , de sages ordonnances qui se conservent encore dans le livre des statuts, et qui font voir son zèle et son habileté dans le gouvernement. Il avoit appris, par ses propres fautes, que l'ambition lui avoit fait commettre, à prévenir celles de ses successeurs. Depuis son élévation à la dignité de Grand-Maître, ce fat, pour ainsi dire , un autre homme; et il auroit été à souhaiter, ou qu'il n'eût jamais entré dans l'Ordre , ou que la condition humaine lui eût •permis de n'en quitter jamais le gouvernement