‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 10 sur 18 · Tome IL S · texte numérisé non relu

Tome IL S

nés. Il faut prendre fon parti, ma chère Pamela, me dit mon maître : votre vifage vous décèle : croyez -moi, cefTez de rougir , & confeffez la

vérité. *

Oh ! pour le coup , dit mademoifelle Darn-

ford , je fuis fâchée dans toutes les formes. Et moi, dit miladi Darnford , j’en fuis dans la joie de mon cœur : h cela eft, ajouta-t-elle , permettez, ma chère madame , que je vous embraiïe , & vous félicite. Tous en dirent autant , & me Payèrent à la ronde. J etois dépitée que ce fut devant la Jewkes , qui fecouoit fes groiïes hanches, & paroiffoic enchantée d’avoir fervi à hâter la découverte. A

Perfonne ne me félicite , dit mon maître. Ni

ne vous félicitera , reprit très-obligeamment miladi Jones; jamais homme n’eut moins befoin qu’on lui fouhaitât joie ; l’époufe incomparable que vous avez, rend tous les fouhaits inutiles. Il les falua tous à fon tour ; & venant à moi pour la dernière : Permettez, ma chère Pamela, mon aimable compagne , me dit-il, que je finiffe par vous. Vous avez été le commencement , & je veux aulïï que vous foyez • la fin de mes amours, mais non pas jufqu’à la fin de ma vie.

Rien n’étoit plus charmant que cette infinuation : aufli ne tomba-t-elle pas à terre. Il marquoit par-là le cas qu’il faifoit de celle qu’il avoir

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fi généreufement choifie : 8c c’en étoit plus que je ne méritois.

Il me fallut efliiyer dans la fuite bien d’autres badinages. Allons, allons , madame , me dit plufieurs fois le chevalier ■, à préfent que vous êtes des nôtres , je ne ferai pas tout-à-fait fi ferupuleux que je l’ai été jufqu’ici ; comptez fur ma parole.

Au dîner , j’acceptai fans difficulté le haut bout de la table , qu’ils m’offrirent tous -, 8c pour mon coup d’effai , j’en fis les honneurs avec allez de préfence d’efprit. Ce ne fut pas fans peine qu’on nous fit grâce du bal , 8c nous ne l’obtînmes qu’à force de promettre que nous reviendrons au pays avant l’hyver : mais , mon maître étant réfolu de partir mercredi matin pour le comté de Bedford, on convint que nous irions mardi au foir chez miladi Darnford , pour prendre congé de toute la compagnie , qui promit de s’y trouver.

L’après-dînée , nous eûmes les prières dans la petite chapelle , 8c tous , en parlant de vous, mon cher père , 8c en vous accablant de louanges , regrettèrent de n’avoir pas encore leur bon vieux clerc. Ils relièrent aulïï à fouper , & partirent extrêmement contens, faifant mille 8c mille vœux pour la continuation de notre bonheur mutuel. Mon maître pria M. Péters d’être là caution envers les fonneurs de la paroilTe , jufqu a

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Ton retour au pays ( * ) , au cas qu’ils euflenc vent de fon mariage , & de leur répondre de là généroiîté , parce qu’il ne vouloir pas déclarer (on mariage , que premièrement il ne l’eût rendu public à fon autre campagne.

Lundi, cinquième jour de mon bonheur.

J E n’ai joui aujourd’hui que très-peu de la compagnie de mon cher ami : il a feulement déjeûné avec moi , & eft monté auffitôt à cheval , pour aller voir , à environ huit milles d’ici (**), un gentilhomme fort malade, qui lui a envoyé en polie un exprès , pour le prier de venir lui parler, parce qu’il ne fe flattoit pas d’en relever , & que mon maître a une hypothèque fur fon bien. Ma chère, m’a-t-il dit, je ferai au défefpoir , s’il me faut abfolument palfer la nuit loin de vous : mais pour vous épargner des alarmes, je vous prie de

( * ) Dans les villes , & plus encore dans les campagnes d’Angleterre , les cloches font à l’ulâge du tiers & du quart ; les fait lônner qui veut , en payant j & ceux qui ont quelque grand fiijet de joie n’y manquent prefque jamais. On les fonne lôuvent par gageure.

(**) Trois milles d’Angleterre font la grande lieue de France.

ne me point attendre, paiïe dix heures. Le pauvre M. Carlton & moi avons d’affez grands intérêts à démêler. Je fais qu’il m’aime ; & comine, par fa mort , fa famille dépendroit de moi plus que je ne m’en loucie , s’il arrivoit qu’il fe trouvât fort mal , & que ma préfence lui pût être de quelque conlolation , la charité ne me permettrait pas de le refufer.

Il eft déjà dix heures du foir, & je crains bien qu’il ne revienne pas. Je crains auflî pour fon pauvre ami , que je foupçonne être très-mal. Quoique je ne le connoiflè pas , j’en fuis fâchée pour l’amour de lui , de fa famille , &r de mon cher maître: on voit bien qu’il l’aime, à la manière dont il en parle. Je fens que j’aurais du chagrin, fi ce généreux ami vsnoit à prendre quelqi^ chofe à cœur. Il n’eft pourtant pas poffible de l’éviter dans ce monde , où les plus heureux ont encore mille lujers de s’arttifter. Nous avons grand befoin , pauvres mortels que nous fommes , qu’il en foit ainfi. Sans cela, toutes nos vues fe borneraient à cette terre , & nous y vivrions comme des voyageurs fenfuels ,. qui , trouvant quelque bonne auberge fur leur chemin , s’y arrêteraient , fans penfer davantage à pourfuivre leur route, &C à regagner leurs foyers. Je dois cette réflexion à ma chère maîtrelfe, qui la faifoit continuellement.

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On^e heures du Joir.

M A DAME Jewkes , qui m’avoit tenu compagnie , me demanda fi je voulois qu’elle couchât avec moi faute de mieux. Je la remerciai , 8c lui dis que je voulois effayer de coucher feule une nuit.

J’aurois pu vous dire que je l’avois fait dîner & fouper avec moi , & que cela lui avoit fait grand plaifir, de meme que la manière dont je mecomportois envers elle. Je voyois de refte à fon maintien , quelle avoit quelque honte fecrète de la conduite paffée à mon égard. La pauvre créature ! je craîft bien que ce ne foit uniquement parce que je fuis ce que je fuis ; car je m’imagine que les remords ne la tourmentent pas autrement. Ses paroles & fes aétions font entièrement différentes de ce qu’ellçs avoîent coutume d’etre : elle eft devenue la circonfpeétion & la décence même; & fi je ne l’avois jamais vue dans un autre jour, j’aurois pu lui croire de la vertu , 8c même de la piété.

, Cela nous montre , mes chers parens , jufqu’où va la force de l’exemple , & tout le pouvoir des

chefs de famille. Nous voyons par-là , que les mauvais exemples dans des fupérieurs font dou-

blement criminels & pernicieux; parce que, médians eux-mêmes , non-feulement ils ne font pas de bien , mais ils font encore beaucoup de mal aux autres : leur condamnation n’en doit être alîurément que plus grande ; de combien plus terrible ne feroit pas la mienne , à moi qui ai été élevée dans des fentimens lî religieux par vous & par ma chère maîtrefte , fi , comblée des bénédictions du ciel, j’oubliois à remplir les devoirs attachés à l’état où je me vois élevée ! Je languis de faire du bien ; car tout ce qui s’en eft fait jufqu’ici , eft l’ouvrage de mon cher maître : dieu veuille le bénir 8c le rendre fain 8c fauf à mes fouhaits ! Il me fcmble qu’il y a déjà une femaine que je ne l’ai vu. Si les marques de ma tendrdfe ne lui devenoient jamais ni importunes ni ridicules , je n’exifterois en vérité que pour lui en donner; car j’ai lame vraiment reconnoiftante : qualité qui m’étoit d’autant plus nécelfaire, qu’elle eft mon unique richefte.

Ce Ma r s i , à on^e heures du matin.

M ON cher (je devrois toujours dire mon

cher maître ; mais j’apprendrai à lui donner de teins en tems un nom plus doux à prononcer pour moi , ) mon cher maître n’eft pas encore venu.

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2go L A V E R T U

Jefpère cependant qu’il ne lui eft arrivé aucun mal. Nous déjeunerons cnfemble, madame Jewkes & moi. Mais je ne faurois faire autre chofe que parler de lui 8c penfer à lui & à toutes fes bontés pour' moi , 8c pour vous qui êtes encore plus intimement moi -meme.

Je reçois dans ce moment une lettre de lui, que je vois qu’il m’a écrite hier la nuit , 8c envoyée ce matin de bonne heure. En voici une copie,

A mademôifelle Andrews.

Ce Lundi au foir.

«Ma très-chère Pamela,

» J’Espère que vous ne vous alarmerez point 53 de ce que je ne reviens pas au logis ce foir. » Vous pouvez bien penfer que je ne faurois me » défendre de refter ici. Mon pauvre ami eft trèssi mal , 8c je penfe qu’il n’en fàuroit revenir. Il so a fouhaité avec tant d’ardeur que je demeuraflè . » auprès de lui , que je fuis réfolu de le veiller » toute cette nuit; car il eft déjà près d’une heure 33 du matin, 8c il ne fauroit me perdre de vue si un inftant. Je les ai lî bien tranquillifés , lui , « fa femme & fes enfans , par les afïiirances ami- * cales que je lui ai données , des égards que

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>j j’aurois toujours pour eux & pour lui , qu’ils » me regardent tous comme leur bon ange : c’eft: » le nom que me donne cette pauvre veuve affli- 3ogée; car je crois bien qu’elle ne tardera pas à 30 l’être. Je fouhaiterois volontiers que nous ne *> fulfions pas engagés à nous trouver demain au 3> foir chez le chevalier S***, avec nos bons 3ovoifinsî& d’un autre côté, j’ai fi fort à cœur 33 de partir mercredi pour le comté de Bedford , 33 que , tant pour cela , que pour mieux répondre » aux civilités de tant de bons amis qui s’y trou- » veront pour l’amour de nous , je ne me foucie 3> pas de remettre la partie. Ce que je vous de- 33 mande donc en grâce , ma chère , eft d’aller 3> dans la berline chez le chevalier. Plutôt vous D partirez, & mieux ce fera ; parce que vous vous 3» divertirez avec une compagnie dont tous les 33 membres vous admirent tant. J’efpère vous y s» joindre l’après-dînée à l’heure de votre thé; ce » qui me vaudra mieux , qiffe de gagner première- 3» ment le logis pour aller vous trouver enfuite • 3s parce que ce feront fix milles d’épargnés pour 33 moi , & que je fais que la compagnie excufera 33 mon équipage , attendu l’occafion, Chaque inf- 33 tant de cette courte abfence paroît un jour à » celui qui eft avec toute la fincérité imaginable ,

3» Mon très-cher amour,

s? à vous pour jamais , &c.

La Vertu

» Si vous pouviez aller dîner avec eux , ce 30 feroit une liberté qui leur feroit d’autant plus 30 de plaifir, qu’ils ne s’y attendent point».

Je commençai à craindre un peu quil ne fe fatiguât trop , & à m’inquiéter auflï pour le pauvre malade & pour fa famille. Je dis cepepdant a * madame Jewkes , que la plus légère infinuation de ce qu’il fembloit fouhaiter par préférence, feroit toujours une loi pour moi, 8c quainfi jirois dîner chez le chevalier.

Comme j’ordonnois en conféquence que la berline fût prête pour m’y conduire , 8c que j achevois de m’habiller, on eft venu lui dire quelle eût à defcendre fur le champ. Je vois par la fenêtre que ce font des vifites qui arrivent ■, car il y a un carroiïê à fix chevaux. La compagnie en eft fortie , 8c j’apperçois trois domeftiques a cheval ; je penfe mêrpe qu’il y a des couronnes fur le carrofTe(*). Qui pourroit-ce ctre ? Mais je m’arrête ici ; car je fuppofe qu on viendra bientôt me l’apprendre.

Jufte ciel ! que je fuis malheureufe ! Que ferai-je , bon dieu ? C’cft miladi Davers qui vient d’arriver ; elle-même en chair & en os ; 8c mon

(*) il n’eft permis qu’aux pairs du royaume den avoir.

prote&eur eft à je ne fais combien de milles d’ici. Madame Jewkes elt venue route hors d’haleine m’en avertir, & dit que miladi s’enquiert beaucoup de mon maître & de moi. Elle lui a demandé , la méchante perfonne qu’elle eft , fi j’étois enfin du nombre des P**; le beau mot pour fortir de la bouche d’une dame de qualité 1 Je n’ai fu que lui répondre , m’a dit la Jewkes : Miladi s’eft écriée qu’elle comptait que vous n’étiez pas mariée ; & moi j’ai répondu que non , parce que,vous n’aviez pas encore publié la chofe : & miladi a répliqué , encore vit-on.

Je vais prendre la fuite , dis -'je à madame Jewkes : que la berline m’attende au bout de l’allée d’ormes , & je m’évaderai fans qu’on s’en apperçoive. Elle vous demande à force, madame, reprit la Jewkes. J’ai dit que vous étiez au logis, mais toute prête à fortir ; &c elle m’a dit qu’elle vouloir vous voir fur le champ , dès qu’elle fe fentiroit allez de patienc'e pour cela. Quels noms me donne-t-elle, dis-je à madame Jewkes? Elle vous appelle créature , madame, reprit celleci ; je veux , dit-elle , voir cette créature , Jitot que je m’en croirai la patience , C’eft fort bien penfé , répondis-je -, mais la créature ne le lui permettra pas, fi elle peut l'empêcher. De grâce, madame Jewkes , aidez -moi pour cette fois à m’échapper; car je fuis terriblement épouvantée.

a 84 La Vertu

J’ordonnerai au cocher , reprit-elle , de mener laberline où vous le fouhaitez, ÔC d’aller vous y attendre i & je vais defeendre & fermer la porte de la (aile baffe, afin que vous partiez fans être vue ; car elle s’eft aflife au frais dans l’autre falle, vis-à-vis de l’efcalier. Vous êtes une brave femme, madame Jewkes , lui dis- je -, mais qui a-t-elle avec elle î Sa femme de chambre, reprit la Jewkes , & un da fès neveux , qui eft allé à l’écurie, parce qu’il efl: venu à cheval : ils ont amené trois laquais. Je voudrois,lui dis-je , qu’ils fuffent tous, à trois cens milles d’ici. Que faut-il que je faffeî Je quittai ma plume en cet endroit , attendant impatiemment que je puffe palier fans danger.

Madame Jewkes revint me dire qu’il falioit abfolument que je delcendiffe , fi je ne, voulois que miladi montât. Quel autre nom me donnet-elle encore , lui dis-je î Elle vous appelle drô~ lejfe y madame, reprit la Jew'kes : Dites à la drolejje de venir me parler , dit-elle : & fon neveu & fa femme de chambre font avec elle dans la falle.

Je n’y faurois aller, repris-je, ÔC voilà ma répoufe. Si vous le vouliez , madame Jewdces , vous pourriez bien imaginer quelque expédient pour me faire évader. Il n’y a pas moyen , en vérité, me dit-elle -, car quand je fuis allée pour fermer la porte , elle m’a ordonné de la laiffer ouverte ;

BÉ COMPENSÉE. l8j

& elle s’eft aftife en face de l’efcalier. Je crois, dieu m’aftîfte, que je vais me jeter par la fenêtre 3 lui dis-je , en me donnant un peu d’air ÿvec mon éventail ; car je fuis dans une épouvante affreufe. Mon dieu ! madame , s’écria la Jewkes , vous m’étonnez de vous troubler de la forte. Vous êtes allurément à l’abri des ennemis , & à votre place , je ne m’alarmerois pour perlonne, comme vous faites. C’eft fort bien dit , repris-je -, mais eft-on maître de fon tempérament ? Je fais qu’à ma place vous auriez autant de courage que j’en ai peu. En vérité , madame , ajouta-t-elle , fi c’étoit mon cas, je prendrois un air de maîtrefïè du logis , comme vous l’êtes , & j’irois faluer miladi , & lui dire qu’elle eft la bien-venue. Bon , bon , repris - je , c’eft parler d’or. Mais quel malheur n’eft-ce pas pour moi , que votre bon maître (oit abfent ?

Que répondrai-je à fes demandes réitérées de vous’ voir , interrompit la Jewkes ? Dites-lui que je fuis malade -, que je fuis mourante , & qu’il ne faut pas qu’on interrompe mon repos ; que je fuis fortie , ou quelqu’autre chofè.

Mais , j’achevois à freine de parler , que fa femme de chambre monta. Comment vous portez-vous, mademoifelle Pamela, me dit- elle? miladi fouhaite vous parler. Il faut pour le coup que j’y aille , me dis-je à moi-même , elle ne me

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battra pas peut-être. Oh ! que mon cher protecteur n’eft-il au logis ?

Je vous dirai de fil en aiguille tout ce qui fe pafifa dans cette entrevue qui fut bien cruelle pour moi.

Je delcendis gantée Sc habillée comme j etois, avec mon éventail à la main , afin d’être toute prête à monter en carroffe , dès que je pourvois m’échapper. Je m’imaginois que mes violens accès de tremblement étoient paflesj mais je m’en impofois à moi - même ; car je tremblois depuis la tête jufqu’aux pieds. Je me rélblus pourtant de faire la meilleure mine qu’il me feroit poffible.

Me voilà enfin dans la falle. Votre très-humble fervante , miladi , lui dis-je , en faifant une profonde révérence. C’eft moi qui fuis la vôtre, miladi , reprit - elle en me contrefaifant ; car vous êtes équipée en vraie dame de cour.

Parbleu ! s’écria Ion libertin de neveu, en jorant un gros juron , c’eft une charmante fille : je vous demande mille pardons , ma chère tante ; mais il faut que je la baife. Arrêtez , lui dis-je, comme il s’avançoit vers moi : votre impoliteffe vous dégrade : lâchez que je ne veux pas qu’on fe donne de libertés avec moi. Afieyez-vous , mon neveu , lui dit miladi , 5c ne touchez pas cette créature-là ! el.lç n’eft déjà que trop orgueilleufe. Son

air eft, je vous jure, bien différent de ce qu’il me parut la dernière fois que je la vis.

Eh bien ! mon enfant , me dit-elle d’un ton moqueur, comment te trouves - tu ? Tu as fait de grands progrès depuis peu ! J’apprends d 'étranges nouvelles fur ton compte J Tu bâtis apparemment des châteaux de féerie; mais fi tu t’imagines que mon frère ira déshonorer fà famille pour l’amour d’un colifichet comme toi , tu ne tarderas guère à retomber du haut de ton imagination dans l’abîme de ton premier néant.

Sa femme de chambre & fon neveu fourioient. Je vois, lui dis-je outrée de dépit, que miladi n’a rien de très - important à m’ordonner , & je lui demande la permiflîon de me retirer. Fermez la porte, Rebecca, dit-elle à fà femme de chambre ; nous n’aurons pas fitôt fait, cette jeune dame 6c moi.

Où eft allé votre honnête fuborneur , mon enfant , continua - 1 - elle ? Madame , répondis - je , quand il vous pfaira me parler intelligiblement, je faurai comment vous répondre.

Oui ; mais , ma chère petite , me dit-elle d’un ton de plaifanterie , ne fois pas non plus trop impertinente , je t’en fupplie. Tu verras que la fœur de ton maître n’a pas la moitié tant d’indulgence que lui , pour les petites libertés que tu te donnes ; il eft vrai qu’elle n’eft pas la moitié

auflî polie que lui : ainfi , mon enfant , Un peu de cette modeftie & de cette humilité que la petite fouillon de ma mère avoit coutume de nous montrer , te fiera mieux que les airs que tu te donnes depuis que fon fils t’a appris à t’oublier,

J’aurois une grâce à demander à miladi , répondis-je -, c’eft de vouloir bien m’apprendre à me fouvenir de ce que je fuis , en n’oubliant pas ce qu’elle eft elle-même. Quoi donc ! petite impertinente , me dit-elle , fi je m’abaiffois avec toi , aurois-tu l’audace de t’élever jufqua la fœur de ton maître

Madame, lui dis -je, fi vous diminuez vou$jnéme la diftance qui eft entre nous , vous defcendrez à mon niveau , &c vous donnerez lieu à une égalité à laquelle je n’ai pas la préfomption de penfer •, car je ne faurois defcendre plus bas que je fuis, au moins dans votre eftitne.

Ne vous l’avois-je pas dit, mon neveu, repritelle , que j’aurois à parler à un bel efprit ? Ce neveu , vous faurez , jure à cha^be mot qu’il profère , & en vrai gentilhomme qui fent fon bien. Mademoifelle Pamela , me dit -il avec un ferment goguenard , & plein de noblefle , il me femble , fi vous voulez bien me permettre de vous le dire , que vous devriez favoir que vous parlez à miladi Davers. Monfieur , lui dis -je, je crois d’autant moins devoir vous remercier d’un avis

• donc

dont je n’avois pas befoin , qu’un ferment vous a paru «éceffaire pour le rendre convaincant.

Comme il ne s’attendoit point à cette réprimande , il eut prefque l’air plus fot que moi» Vraiment ! mademoifelle Pamela , me dit - il à la fin , vous m’avez à moitié décontenancé avec votre cenfure pleine d’efprit. Vous avez , lui disje , l’air trop joli homme , pour perdre fi aifément une contenance auifi modefte que la vôtre ; elle tiendroit , je crois , contre de bien plus fortes attaques.

^Comment donc ! mademoifelle f impudente , me dit miladi Davers ! favez - vous bien à qui vous parlez ? Je crois que non , madame , reprisje , & je vais me retirer , de peur de m’oublier davantage. A ce mot, je fis uneuprofonde révérence , comme pour m’en aller : mais elle fc leva brufquement, me pouffa avec violence, prie une chaife , l’Ildoffà contre la porte , Ôc s’aflït.

Fort bien , madame , lui dis-je -, je puis tout fupporter de votre part. J ’étois pourtant prête à pleurer. J’allai m’affeoir & m’éventer à l'autre bout de la fàlle.

Sa femme de chambre- qui s’étoit tenue debout tout ce tems - là , me dit tout bas : Mademoifelle Pamela , vous ne devriez pas vous affeoir en prélence de miladi. Miladi , de fon côté , quoiqu’elle ne l’entendît pas , ne laiflà pas que de me Tome II ; T

£5>o La Vertu

dire : Ma petite mignonne , vous aurez la bonté de ne vous afleoir où je fuis , que quand je vous le dirai.

Je me levai là-delTus: Madame, lui dis -je, vous pourriez bien me permettre de m’afleoir, ouand vous m’ôtez la force de me foutenir. Mais

je vous ai demandé où votre înaître étoit allé, interrompit- elle 2 Madame, lui dis-je, il eft allé

à environ huit milles d’ici, chez M. Carlton,

<}ui eft fort malade. Et quand reviendra-t-il au logis ? Ce foir , madame. Et où allez-vous , vous ?

Je vais, madame , chez un gentilhomme du bourg.

Et comment deviez-vous y aller î Dans la berline, madame. Je vois bien qu’avec le tems vous deviendrez une dame d’importance } la chofe ne fouffre pas de «difficulté. Je crois , mon enfant , qu’une berline vous fîéroit à merveille. Etesvous jamais* fortie en carroffe avec votre maître ?

Madame , lui dis-je , ayez la bdhté de me faire à la fois une douzaine de femblables queftidhs -, parce qu’une feule réponfe fuffira pour toutes. Comment donc! impudente, s’écria-t-elle, vous voilà prcte à vous oublier , & vous m’allez mettre de niveau avec vous avant que j’y aie donné lieu î

Je ne pus retenir plus long-tems mes larmes. De grâce , madame , permettez-moi de vous demander ce que je vous ai fait, pour me traiter

RÉCOMPENSÉE. ij)I

fi cruellement ? Je ne vous ai jamais fait le moindre mal ; & (i, comme il vous plaît de l’infinuer, vous penfez que je fuis abufée , j’ai en cela même plus de dr<ïpi à votre compaffion qu’à votre colère.

Elle fe leva , me prit par la main , me mena jufqu’à là chaife , s’y raffit , &: (ans fe dellàifir de ma main ; Il cft vrai, Pamela, me dit-elle , que j’ai eu fincèrcment pitié de vous , tant que je vous ai crue innocente. Il eft vrai que je pris part à vos chagrins , lorfque mon frère vous enleva & vous amena ici contre votre confentement : je m’y fuis intérelfée bien plus vivement encore , & je vous ai aimée de tout mon cœur , quand j’ai appris votre vertu , votre réfiftance , & les généreux efforts que vous avez faits pour lui échapper. Mais lorfque vous vous êtes laiffée vaincre , .comme je ne le crains que trop , lorfque vous avez perdu votre innocence , & que vous venez d’augmenter le nombre des fortes qu’il a dupées , ( ceci me blejja un peu,) je ne faurois alors m’empêcher de vous faire voir l’indignation que j’en ai.

Madame, repris- je , j’ai à vous demander en grâce de m’épargner un jugement téméraire : je n’ai point perdu mon innocence. Prenez j^arde , Pamela, s’écria-t-elle, prenez garde, après avoir perdu votre honneur , de perdre encore votre véracité. Pourquoi vous trouvai-je ici , lorfque vous

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îp 2 L A V E R T ü

êtes en pleine liberté de vous en aller où il vous plaît? Je vais vous faire une propofition, que je fuis bien sûre que vous accepterez , fi vous êtes innocente. Voulez-vous venir demeuÉfc chez moi? Je vais dans l’inftant partir avec vous dans le carroffe que voici , & fi vous voulez me fuivre , nous ferons hors de cette maifon en moins d’une demiheure. Refufez- moi préfentement , fi vous lofez , & venez me dire après cela que vous êtes innocente , & dans la volonté de relier telle.

Je fuis innocente, madame, répondis- je, 8c dans la volonté de relier telle , & je ne puis cependant confentir à votre propofition. Tu en as donc menti, ma chère, me dit-elle fort poliment; tu en as menti tout net , & je t’abandonne.

Elle fe leva là-delfus , & fe promena par toute la chambre dans une colère horrible. Son neveu 8c fa femme de chambre s’écrièrent à la fois: En. vérité , miladi, vous êtes bien bonne; le cas n’ell que trop évident , la chofe faute aux yeux.

J’aurois volontiers écarté la chaife pour fortir ; mais fon neveu vint s’y afTeoir. Ce trait me pouffa à bout ; je crus que je ferois indigne du rang honorable où j’avois été élevée , quoique j’eullfe q>eur de l’avouer , fi je ne montrois pas quelque forte de fermeté. Quoi donc ! monfieur, lui dis-je, êtes- vous ici pour m’y retenir prifonnière , & pour m’y fervir de geôlier ? J’y fuis ,

reprit - il , parce que cela me plaît. Eft-il vrai, monfieur, lui dis-je 3 Si c’eft- là la réponfe d’un gentilhomme à une petfonne comme moi , j’oferai bien affirmer que ce ne feroit pas celle d’un gentilhomme à un gentilhomme.

Miladi , miladi ! s’écria - 1 - il , c’eft un cartel , parbleu ! c’eft un cartel , ou la pefte m’étouffe i Non , monfieur , répliquai-je , je ne fuis pas d’un fexe à donner des cartels , & vous le penfez bien de meme ; autrement vous vous feriez bien gardé de donner lieu à ce que ce mot fignifie.

Que cela ne vous furprenne point, mon neveu , lui dit - elle : la créature ne parleroit pas fur ce ton-Jà , fi elle n’avoit pas couché avec fon maître. Pamela, Pamela, me dit- elle, en me frappant deux ou trois foi^ fur l’épaule , & en bonne colère, tu as perdu ton innocence , ma fille; tu as appris un peu de l’effronterie de ton maître , & tu peux maintenant aller par-tout la tête levée! Eh bien donc , madame , lui dis - je , je fuis , à ce compte, indigne de votre préfence, & je demande à m’en éloigner.

Non, non ,-*s’écria-t- elle; je veux (avoir auparavant , quelle raifon vous pouvez m’alléguer , étant innocente , pour n’accepter pas ma proposition î Je pourrois , lui dis-je vous en alléguer une excellente ; mais je vous prie de m’en dilpenfer. Je veux l’entendre abfolument , reprit-elle.

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