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, Mon cher maître vient de fortir à cheval pour prendre l’air , & veut paffer par chez miladi Jones, M» Peters, & le chevalier S***, pour les inviter à venir demain entendre le fervice dans fa chapelle , & dîner avec lui. Il aime mieux , dit-il , y aller lui-même , parce que le rems eft fi court, que , s’il en charge un domeftique , ils pourront bien le renvoyer avec un refus.
J’oubliois à vous dire que M. Williams vint hier ici , pour demander la permiffion d’aller voir fon nouveau bénéfice, & de tout préparer pour fi prife de poffeffion. Il parut fi ravi de la tendreffe & des bontés dé mon maître pour moi , & de fes manières charmantes envers lui-même , qu’il nous donna lieu, en nous -quittant , de le croire parfaitement heureux. J’en fuis dans la plus grande joie. Ah ! quelle fatisfadlion ne feroit-ce pas pour moi'', fi j’étois l’humble infiniment du bonheur de tout le genre humain f J’ai mille & mille actions de grâces à rendre à la bonté divine. Quels efforts ne dois-je pas faire pour répandre fur tous ceux que je connois les biens dont elle m’accable ? Autrement , de quoi fetviroit l’élévation d’un ver de terre tel que moi ? Quel bien reviendra-t-il de mon bonheur particulier, fi j’ai lame alfez baffe pour permettre qu’il ne s’étende qu’à moi feule ? Mais auflî , d’un autre coté , les créatures deviennent - elles dignes des bénédiéfions
dont cCeu les comble , lorfque , de tout leur pouvoir , elles rendent otf tâchent de rendre le monde entier heureux.
Dieu tout grand Sc tout bon ! tu as multiplié mes moyens ; augmente à proportion ma volonté, Çc fais que je me délecte à difpenfer aux autres une partie de ce bonheur immenfc que j’ai reçu des mains de ta providence libérale ! Alors , je ne ferai pas tout-à-fait inutile fur la terre : alors je ne ferai pas la preuve ifolée de ta bonté envers une pauvre créature qui rient parmi les êtres un rang fi voifin du néant : je ne ferai pas un zéro mis du mauvais côté ; mais un zéro placé à la droite de la figure. Vrai néant par moi-même, je vaudrai par la place que j’occupe , & je fauraï multiplier les biens que je dois à ta bonté, qui m’en a comblée avec tant de diftinétion.
C’eft-ià, je le comprends, le devoir indilpenfable des perfonnes d’un haut rang. Quelle fera donc , au grand & dernier jour , la condamnation de tant de miférables, auxquels on demandera a quel ulàge ils ont employé les moyens fans nombre de faire du bien , qui leur avoient été confiés , lorfque leur unique réponfe fera : Nous n’avons vécu que pour nous-mêmes : nous avons renfermé tout le pouvoir que tu avois mis entre nos mains, dans le cercle étroit de l’amourpropre : nous ayons entafle tréfors fur tréfors ,
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pour ceux qui devoi^t nous furvivre , quoique nous ignorallîons s’ils n’en feroienc pas un plus mauvais ufage que nous-mêmes ? Et quelle autre fentence ces malheureux , qui n’ont adoré qu’euxmêmes , peuvent-ils s’attendre de recevoir , que ce terrible jugement : Départe^- vous de moi , maudits.
Certes , mes chers parens , il faut bien que des gens de cet ordre ignorent abfolument les plaifirs délicieux qui réfultent du bien qu’on fait ' à autrui, quand même il n’y auroit aucun compte à rendre. *
Le plaifir de penfer qu’on peut contribuer à la confolation & au foulageraenc de ceux qui en ont befoin , eft fi fatisfaifant & fi doux , qu’il récompenfe infiniment une ame bienfaifante. Combien de fois ne l’ai-je pas expérimenté du tems de feu ma bonne maîtrefle , quoique je ne fulTe qu’en fécond la difpenfatrice des biens qu’elle faifoie aux pauvres & aux malades , par les mains de fa petite aumônière ! Quelles délices n’ai-je pas goûtées à l’ouie des bénédiétions dont les malheureux la combloient , & dont ils me combloient auiïi, moi qui n’étois que l’humble canal par lequel fes libéralités pafloient jufqu’à eux ! Et quelle n’a pas été ma joie , lorfque les récits pathétiques que je lui faifois des misères de certains individus , engageoient ma chère maîtrelTe à dou-
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bler le bien quelle s ’étoit premièrement propofé de leur faire !
Je me le rappelle avec plaifir, parce que, par la bonté de mon dieu , il m’eft enfin tombé en charge de faire les mêmes bonnes aélions auxquelles elle étoit fi accoutumée. PuilTé - je être toujours fi bien en garde contre moi-même , que mon état heureux ne me farte jamais oublier de penfer avec une fincère gratitude à cette providence qui ma confié un fi grand pouvoir, afin que je n’encoure pas les affreux malheurs que l’abus ou le peu d’ufage de ce pouvoir ne manqueroient pas d’attirer fur moi !
Permettez - moi ces réflexions , mes chers parens , & priez que ma félicité préfente ne me devienne pas un piège -, mais que je confidcre que, plus il m’aura été donné , plus il me fera redemandé. Priez que je n’aie pas le malheur d’agir comme fi je devois ne penfer qu’à ce chétif moimême , & m’imaginer que ce font- là les bornes du pouvoir qui m’a été remis par un dieu tout bon , ôc par le meilleur des humains.
Samedi, à fept heures du foir.
M o N maître , quoique preffé fortement de dîner chez miladi Jones 8c chez le chevalier S *** , revint au logis pour lamour de moi. M. Peters , faute d etre averti aflez tôt , ne put trouver un prédicateur pour deflervir fon églife le lendemain au matin , M. Williams , comme je l’ai déjà dit , étant allé à fon nouveau bénéfice * mais comme il efpéroit d’en trouver un pour l’après-dînée , il promit de nous donner fa compagnie à dîner , & de lire le fervice du foir. Ceci engagea 'mon maître à prier auflï tous les autres de venir dîner , 8c non de venir à l’églife. Il le leur fit promettre , 8c dit à M. Péters qu’il enverrait fon carroflé pour le prendre lui 8c fa famille.
. Madcmoifelle Darnford lui dit en badinant , qu’elle ne viendrait pas , s’il ne lui promettoit qu’elle ferait à fes noces* ce qui me fit voir que M. Péters avoit gardé le fecret , comme mon maître l’en avoit prié.
Il eut la bonté de me mener prendre l’air dans la berline après le dîner, 8c me renouvela les tendres aflurances de fon amour, qui augmente
à chaque inftanr. Il m’eft d’autant ulus doux d’y penfer , que je vois par-là qu’il ne fe repent poinc de fes égards pour moi j & cela m’encourage à le regarder avec un efprit plus content & moins inquiet.
Je le priai de permettre que j’envoyafle une guinée à une pauvre perlonne du village , que madame Jewkes in’avoit dit être fort malade 8c dans la dernière misère. Envoyez - lui - en deux, fi vous le fouhaite2 , ma chère amie , me dit-il. Je ne ferai rien de femblable , repris -je, (ans vous en avertir. Peut - être qu’alors vous ferez moins de bien , me répondit ce généreux mortel, que vous n’en feriez autrement , fi vous n’aviez point à douter de mon approbation : j’efpère cependant que votr.e prudence , 8c mon propre penchant qui ne me porte pas à l’avarice , ôteront tout lieu à un pareil doute.
Je vous dirai, à propos de cela, continua-t-il, de quelle manière nous réglerons cet article, pour éviter jufqu’à l’ombre de l’inquiétude d’un côté, ou du doute de l’autre.
Premièrement, quant à votre père & à votre mère , il ne s’agira plus d’eux déformais ; car j’ai déjà déterminé dans mon elprit ce qui les regarde , & voici comment : Ils iront , fi eux 8c vous l’approuvez , fur mon petit bien du comté de Kent, dont je vous ai ci-devant fait mention d’une
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manière à vq^s le faire rejeter alors avec cette grandeur d’ame où j’ai trouvé depuis autant de plaifir qu’elle me fâcha dans fon tems. Il y a fur le bien en queftion une jolie ferme, & une maifon où perfonne ne loge , mais qui eft allez bien meublée. Je fournirai plus amplement le tout des uftenfiles néceflaires ; car un couple aufli industrieux que celui-là ne pourroit jamais vivre fans occupation. Ce bien leur appartiendra en propre durant la vie de tous les deux , làns en rien payer; 6c je leur allouerai cinquante livres flerling par an de plus , afin qu’ils aient toujours un fonds , pour en faire du bien à quelques-uns de vos autres parens , fans nous être obligés à vous ou à moi pour des bagatelles. S’ils avoient befoin de fommes plus confidérables , il .fera toujours en votre pouvoir de les leur donner , parce que je ne douterai jamais de votre prudence. Tant que dieu nous prêtera vie , nous irons les voir une fois par an -, &c de leur côté , ils viendront nous voir aulli fouvent qu’il leur plaira; ce qu’ils ne feront jamais affez , à mon avis : car n’allez pas croire , ma chère enfant , que je veuille par-là les éloigner de nous. Mais , avant que d’aller plus avant , je voudrois favoir fi ma Pamela approuve ce que je viens de dire î
Ou les termes me manquent , lui dis - je , ou la langue angloife n’en fournit que de tres-
inférieurs à ma reconnoiffimce. De grâce , monlieur , continuai - je en lui bailànt la main avec ardeur , apprenez-moi quelqu’autre langage , s'il en eft un , qui abonde davantage en exp reliions de gratitude , pour me tirer du tourment de renfermer fans celle des fentimen< dont les mots les plus exprelîifs que je connoilïè ne m’offrent jamais l’équivalent.
Ma charmante époufe , me dit-il , votre langage eft aulfi admirable*que vos fendmens , & vous n’abondez jamais plus en exprellions , que lorsque vous paroiffez le plus en manquer. Tout ce que je fouhaite , c’eft que vous approuviez ma propolïtion ; & fi la première ne vous eft pas agréable , une fécondé vous la fera infailliblement, fi je puis feulement deviner ce qui vous feroit plaifir.
En ai - je trop dit , mes chers parens , quand je vous ai dit que fon amour pour moi augmentoit à chaque inftant ? O le plus aimable des mortels 1 Que mon cœur eft pénétré de fes bontés ï
Je vous prie donc , ma chère, ajouta- t-il, de leur propofer la chofe , pour voir s’ils l’approuveront. Mais fi eux ou vous, aimez mieux qu’ils demeurent plus près de nous , ou meme avec nous fous le même toit, j’y confens tout d’abord.
Oh i non , moniteur, lui dis-je, ( & je.penlè
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en vérité que dans les élans de ma gratitude , je commis prefqu’un péché , ) je fuis allurée qu’ils ne préféreroient pas ce dernier parti : peut-être que s’ils demeuroient avec vous, ils en ferviroient dieu d’une façon moins complette -, car ayant inceflamment devant les yeux la main qui les comble de biens , ils pourroient être tentés ( & c’eft un écueil que je dois éviter auiïï,) de ne regarder pas plus loin que le cher difpenfateur d’une fi grande multitude de favtbrs.
Excellente créature, s’écria-t-il ! Ma chère époufe ne manque , en vérité , ni de termes ni de fentimens ; & fes penfées charmantes font énoncées avec des grâces qui orneroient le langage le plus expreflîf : maisj c’eft un talent qui lui eft prefque perfonnel. La manière obligeante dont vous acceptez mes offres, ajouta- t-il, m’en paye au centuple , 8c c’eft moi qui me trouve tout devoir à votre bonté.
Au refte , ma très-chère , je vous dirai ce que nous ferons, quant à ce qui regarde les aéfes de votre charité particulière j car à dieu ne plaife que je mette dans ce rang ce que nous venons de mentionner-, parce que, 8c cela, & beaucoup plus , Ci nous le faifons , ne feroit que remplir notre devoir envers deux perfonnes fi dignes par elles-mêmes , 8c qui touchent de fi près ma Patmela , & moi auffi par conféquent. Oh ! comme
ce cher époux me furpaffe en penlëes , en expref- * lions , en moyens , en tout !
Et iis ne s’étendront pas fort loin , ajouta-t-il; car je ne vous allouerai pour votre propre ufage que deux cens livres fterling par an, dont je ne vous demanderai jamais de compte. Longman vous en payera conftamment cinquante livres tous les quartiers , à commencer du jour que nous arriverons à mon autre maifon : je veux dire , que les premières cinquante livres vous feront dues alors ; parce qu’il faut bien que vous ayez quelque chofe pour commencer. Et puifque les ter* mes vous manquent , ajouta ce généreux époux , qu’un doux baifer , comme celui d’hier , m’exprime le plaifir que cela vous fera. Je n’héfitai pas Un inftant à accepter cette obligeante propofitipn ; 6c quoique dans le carrolTe , je lui paf fai avidement mes bras au cou , en le béni (Tant mille fois pour toutes fes bontés. En vérité , monlïeur, lui dis- je, je ne permettrai point une gé* nérofité fi exceflîve. Ma chère , reprit-il , ne vous inquiétez pas de ces bagatelles : dieu m’a donné un très*beau bien : le tout en eft bien conditionné , 6c trè^-bien affermé. J’accumule de l’argent tous les ans, ôc j’ai d’ailleurs des fommes confidérables fur les fonds dont le gouvernement répond , 6c fur d’autres également sûrs ; de forte que vous trouverez que ce que j’ai promis juf-
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qu’ici , eft très-peu de chofe à proportion de lai part de mes biens à laquelle vous avez droit * comme ma chère femmes
C’eft de cette manière charmante que nom paflfâmes le tems , jufqu’au foir, que le carrolfe nous ramena au logis : le louper s’enfuivit , 8t fe paffa avec le même agrément. Et voilà , mes chers parens , comment ma vie eft devenue un cercle de raviflemens , chaque inftant amenant toujours avec lui quelque chofe de plus délicieux que le précédent. Non , jamais créature ne fut ii heureufe que moi.
Ce Dimanche, quatrième jour de mon bonheur. *
C^OMME je ne devois point aller le matin à la chapelle, ( & je vous en ai dit la raifon,) j’employai le tems , depuis l’heure du lever de mon cher époux jufqu’à celle du déjeûner , en prières & en allions de grâces dans mon cabinet. C’eft à préfent que je commence à jouir d’une tranquilr lité , d’une gaieté , & d’une liberté d’efprit parfaites. J’y fuis doublement encouragée par le calme ferein & l’aimable vivacité qbi régnent dans l’humeur & dans toute la conduite de mon bien-
aimé , qui me prouve par-là qu’il n’a pas regret aux bontés dont il m’accable.
Je déjeûnai avec lui , je bus mon chocolat avec grand plaifir , & mangeai deux morceaux de rôtie. Il parut extrêmement content de moi. C’eft à préfent, me dit -il, que ma chère ame commence à me regarder avec un air de férénité & de fatisfa&ion. Je ferai toujours mes délices , ajouta-t-il , de vous donner lieu de me montrer cet air aimable de contentement & de confiance en moi , qui vous fied fi bien. Mon cœur eft parfaitement tranquille, lui dis-je, & il s’eft affranchi de ces ridicules agitations , qui réfiftoient aux impre/fions de ma reconnoiflànce fur toute ma conduite : mais aujourd’hui , monfieur, que votre bonté lui a donné la force de vaincre fes craintes & fes inqiffêcudes , fon état eft parfaitement uniforme , & confifte en un entier dévouement à vous, & en une tranquillité délicieufe. Si j’avois feulement le bonheur de vous voir réconciliés vous Sc miladi Davers , il ne me refteroit rien à fouhaiter en ce monde , que la continuation de vos bonnes grâces. Ma très-chère 3 me dit- il , je fouhaite cette réconciliation auili ardemment que vous \ & je la fouhaite , je vous jure , plus pour l’amour de vous que de moi - même. Si elle en agifloit paflablement bien , je lui en rendrois les conditions plus aifées pour cette feule raifon.
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Je vous prefcrirai une règle que vous obferverez par rapport à votre ajuftement , me dit-il ; & je vous dirai tout ce que j’aime ou n’aime pas, à mefure que l’idée s’en préfentera , comme je voudrois que vous le filîîez de votre côté , afin qu’il ne nous demeure rien fur l’efpîit , qui puiffe donner lieu à la moindre réferve entre nous.
J’ai fouvcnt obfervé chez les gens mariés , que , peu après le lien contracté , l’époufe néglige fon àjuilement ; ce qui , à mes yeux , femble dire qu’elle ne veut pas fe donner la peine de conferver le cœur quelle a gagné, & montre pour fon mari un mépris quelle n’avoit pas pour fon amant. Or , je vous dirai que cela m’a toujours violemment choqué : je ne le pardonnerois pas même à ma Pamela , qui auroit pourtant cette excufe , dont des milliers de femmes font privées , quelle paroît aimable dans quelqu’équipage que ce foit. Ainfi , ma chère , j’exigerai toujours de vous d’être habillée vers l’heure du dîner , à moins de quelque cas extraordinaire & cela, foit que vous ayez à fortir, ou que vous deviez relier au logis. Par ce moyen , mon cher amour , vous conferverez dans votre ajuftement & dans toutes vos allures, cette charmante aifance que vous polfédez à un fi haut point. Qui que ce foit que j’invite à ma table , vous ferez toujours prête à le recevoir , Cuis avoir befoin d’employer avec des perfonnes
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inattendues , ces apologies ridicules qui réfléchilTent toujours fur la conduite de ceux qui les font. D’ailleurs , vous me convaincrez par-là, que vous vous croyez obligée de paraître auffi agréable aux yeux de votre mari , qu’à ceux des gens donc la vue vous eft moins familière.
Vous ne pouviez jamais me prefcrire rien de plus doux , lui dis - je : je vous en remercie de tout mon cœur, & prendrai toujours grand foin de m’y conformer. En vérité , ma chère , repritil , cela vous eft plus aifé qu’aux trais quarts des femmes: car elles fe comportent le plus fouvenc de manière, qu’on dirait qu’elles regardent comme un des privilèges de la naiflance & d’un grand bien , de faire du jour la nuit , Sc de la nuit le jour. Rarement fè lèvent-elles , qu’il ne foit tems de dîner , Sc voilà cojpme les bonnes vieilles règles
des familles d’autrefois font renverfées : car elles
déjeûnent quand il faudrait dîner, dînent quand il faudrait fouper, & foupent quand il faudrait aller au lit ; &, à l’aide du cher quadrille, elles vont quelquefois au lit , iorfqu’il faudrait fe lever. Je m’attends, ma chère , continua-P-il , à vous voir une dame en tout , excepté à ces derniers égards. Ma bonne chère mère étoit bien de la vieille roche pour cela, Sc n’en étoit pas moins une des plus dignes dames du royaume dans tous les autres points. La nouvelle mode yous eft donc
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étrangeté , & vous n’en pratiquerez, que mieux
l’ancienne.
De grâce, monfieur , lui dis- je, donnez-moi un plus grand nombre de ces charmantes leçons. Eh bien! Continua-t-il, je ferai bien-aife, fi quelque compagnie ne vient point à la traverfe , de m’aller mettre au lit avec ma chère époufe à onze heures pour l’ordinaire; fi je ne le faifois pas, je ne vous empêcherois pas de le faire vous-même. Communément, je me leve à fix heures en été: je vous permettrai de demeurer au lit une demiheure de plus , ou environ.
Alors vous aurez un certain tems à votre difpofition , jufqu’à ce que vous me favorifiez de votre compagnie au déjeuner , que nous pouvons toujours commencer allez tôt pour avoir fini un peu après neuf heures. ^
Vous aurez derechef bien des heures à votre difpolition , jufques à deux , qu'il faudra fe mettre à table.
Il vous reliera encore plufieurs heures trèsutiles , où vous pourrez vous occuper comme bon vous femblera. Je voudrois en général louper à huit heures, &C fi nous prenons une fois la ré- (olution de nous en tenir tout de notre mieux à ces vieilles maximes, nous obligerons nos vifites à s’y conformer aulli , à s’y attendre de notre part, & à prendre leurs mefures là-deflùs. Car j’ai toujours
jours remarqué qu’il eft au pouvoir d’un chacun de fe prefcrire des règles à lui-même. Il ne s’agir que de foutenir d’abord quelques impertinentes railleries ; & cela , pour l’ordinaire , de la part des gens qui ne méritent pas infiniment qu’on faffe attention à eux. Ils ne tarderont guère à dire : C’eft pure folie de le lui demander; il veut vivre à fa mode; on ne lui fera jamais quitter fon vieux pli. Les railleurs diront , en parlant de moi : Il eft réglé comme une horloge , & autres chofes femblables. Mais , après tout , ma chère , pourquoi ne le ferions-nous pas ? L’homme eft en effet une machine auifi fujette à fe détraquer qu’aucune horloge , & l’irrégularité ne lui eft pas - moins fatale.
Alors, ma chère , continua ce charmant homme, quand ils fe verront reçus d’un air ouvert , &c avec cordialité, à mes heures; quand ils trouveront à ma table l’abondance & la variété , Sc que vous & moi les accablerons de .civilités , ils ne s’aviferont point d’enfreindre les règles de ma maifon, & , (ans murmurer , ils fe conformerdnt à mes ftatuts domeftiques. Comme la plupart d’entr’eux n’ont rien à faire qu’à fe lever du matin , ils peuvent aufli bien venir déjeûner avec nous en été à huit heures Sc demie , qu’à dix ou à onze. Ils peuvent dîner à deuxiieures, comme à quatre, à cinq , ou à fi x ; & fouper à huit aufli bien Tome IL R
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qu’à minuit paiïe. D’un autre côté , nos domeftiques, pour l’ordinaire, connoîtronr aulfiles heures de leur travail, & celles de leurloifir ou de leur retraite ; & cette régularité ne nous fera pas moins avantageufe qu’à eux. Et qui fait , ma chère, fi , de furcroît , nous ne remettrons pas ainfi les chofes fur le bon vieux pied dans notre voifinage? Du moins y ferons-nous par-là tous nos efforts, & ce fera répondre au but de la maxime qu’on nous enfeigne à l’école : Chacun qui fait bieny ramène J on chacun qui fait mal. Au pis-aller, lorfque quelques-uns de mes camarades de débauche , tels que ceux qui nous tombèrent fi malà-propos fur les bras jeudi dernier , le feront écartés de leur route , ce qui n’eft guère polfible à gens pour qui tous chemins vont à Rome , & tiendront confeil pour favoir où ils iront dîner dans leurs courfes vagabondes, ils diront feulement : Wallons pas chez lui, car il a dîné; & de cette manière ils me garderont pour quelqu’autre tems , où leurs heures & les mienrres fe trouveront mieux d’accord ; ou peut-être préféreront-ils de venir fouper & coucher chez moi.
Voilà pour le coup , me dit-il , un plus grand nombre de ce que vous appeliez tout-à-l’heure des leçons. 11 eft bien vrai que nous n’en querellerons pas davantage ^quoiqu’elles ne foient pas toujours exécutées de point en point ; cependant ,
tomme je fais que vous ne les trouvez pas déraifonnables , je ferai bien-aife qu’on s’y conforme auflî fouvent que faire fe pourra. Vous donnerez des ordres en conféquence à votre chère Jervis, ♦ qui eft une bonne femme , 8c qui le fera un plaifir de vous gbéir.
Ah ! mon cher monfieur , m’écriai-je , j’efpère que vous m’honorerez d’un plus grand nombre de vos aimables préceptes : ils m’obligent 8c m’inftruifent à la fois. Que mon fort cfl: heureux ! Dieu veuille vous récompenfer de tant de bonté !
Attendez, me dit-il...... vraiment! je ne fais
pas trop ce que je pourrais requérir à préfent de ma chère époufe. Car il feroit inutile de vous dire , que je fais un cas infini de cette humeur douce avec laquelle vous êtes née , & de cet air ouvert de content qui vous pare fi agréablement lorfque vous ne craignez rien pour votre honneur ; «que ces aimables qualités préviennent d’abord en votre faveur tous ceux qui vous regardent , 8c que je m’attends que vous conferverez foigneufement Cet extérieur fëduifant. Qu’aucun accident fâcheux , qu’aucune traverle , ( car , tout heureux que nous fommes dans la pofi'ellîon l’un de l’autre , nous ne devons pas nous flatter d’en être exempts,) que rien de femblable n’enlève de defïus votre vifage ce vernis charmant , qui tn eft le premier attrait > 8c lorfqu’il arrivera quel—
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que chofe de défagréable , ne foyez pas un quartd’heure fans vous méfier de vous-même , &c fans confulter votre miroir : fi vous y remarquez quelque nuage prêt à s’élever, banniflez-le fur l’heure , radoucilTez votre chère phyfionomie , & reprenez # votre première tranquillité. Alors/na chère époufe, qui ne fauroit être hypocrite , & dont lame percera néceflài rement au travers de fes yeux, trouvera ainfi le moyen de calmer auffi fes pallions ;
& fi le choc efl: trop violent pour une viétoire fi prompte, elle faura y remédier efficacement, en fe retirant dans fon cabinet, pour y implorer cette divine affiftance , qui ne lui a encore jamais manqué. De cette manière jVOtre époux , qui n’a été que trop gâté par là mère , comme vous l’avez très-bien remarqué autrefois , trouvera en vous un modèle à imiter , & un agrément qui fera toujours nouveau pour lui.
J’ai fouvent remarqué chez d’autres gentilshommes , continua-t-il , que , lorfque nous leur avons rendu vifite , làns en être attendus , ou que nous avons foudainement dérangé l’ordre que leurs époufes avoient établi dans la famille, (fur-tout fi quelqu’un de nous étoit foupçonné d’avoir, dans l’occafion , perfuadé le maître du logis de le retirer tard , ou d’avoir donné un exemple peu édifiant , ) que le pauvre homme étoit tout déconcerté de nous voir ; & que la dame ne nous
RÉCOMPENSÉE. 2<?I faifbit bonne mine , qu’à l’aide d’une politelïê forcée. Il montrait, malgré lui, fon inquiétude, 8c paroifloit prefque trembler de la défobliger. Il lui faifbit un tas d’apologies pour quelques-uns de nous , même avant qu’elle nous prît à partie , qui montraient aflez le peu de plaifir que nous lui faisons, Scia peine qu’il avoir à la perfuader de nous recevoir couffi , couffi. Il arrivoit allez fouvent que , plus l’inquiétude du bon - homme paroifloit l’inviter à fe dérider , plus elle fe livrait à un air de réferve , d’indifference 8c de mépris,, qui m’a plus d’une fois fait fouhaiter d’être hors de chez elle ; car je ne voyois que trop qu’il netoit pas chez lui.
Vous jugez allez par ma defcription , que cela m’a fourni ample matière de déclamer contre la vie des gens mariés : car , quoiqu’un homme fe flatte en général d’être maître chez lui , & qu’il ait foin dans les occafîons importantes de revendiquer fes droits trop violemment ufurpés , il ne peut pas toujours être d’humeur à contefter ; &: ks femmes que je viens de décrire font toujoursprêtes à en venir aux mains. Elles font pires que les anciens parthes , qui ne harraffoient jamais plus leurs ennemis que lorfqu’ils fembloient feretirer. Elles ne manquent point de revenir à la charge , 8c de vous faire une guerre offenfrve , jufqu’à ce qu’elles aient laffé la réfîflance du
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mari, & quelles l’aient forcé, comme un ennemi vaincu , de compofer pour des bagatelles , afin de fe conferver quelque chofe. Souvent le pauvre homme veut cacher fon cas à fes amis , & dans cette vue , il n’excite point un feu qu’il voit auflî bien qu’eux , que la bonne dame a toutes les peines du monde à étouffer, & qui pourra éclater à fon grand foulagement , dès que nous aurons le dos tourné.
Vous riez , ma Pamela , me dit-il , de ce bifàrre portrait ; & je fuis bien sûr que je n’aurai jamais lieu de vous peindre de couleurs fi ridicules : je vous dirai pourtant que , qui que ce foit qui vienne ici , j’exige que vous vous accoutumiez à une complailànce uniforme & toujours égale; que vous ne fronciez jamais le fourcil ; que , quelque bien ou mal pourvus que nous foyons pour la réception de nos amis , vous ne montriez ni embarras ni inquiétude ; que , qui que ce foit que vous ayez pour lors avec vous , le moindre regard myftérieux ne laiife point penfer à l’étranger, qu’il vient vous furprendre mal-à propos , & dans un tems où vous vous feriez bien pafTée de lui. Soyez au contraire d’un abord enjoué , honnête , & obligeant à tous venans ; & fi vous vous montrez telle à quelqu’un plus qu’à un autre, que ce foie à ceux qui ont le moins de droit de l’exiger de vous , ou à ceux de votre compagnie qui font le
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moins qualifiés. C’efi: ainfi, ma chère Pamela, que vous inlpirerez de la hardieffe aux âmes timides, que vous introduirez le calme dans un cœur agité, de que vous ferez regner le contentement , le piaifir & la tranquillité autour de ma table.
Ayez foin fur-tout , ma chère , continua-t-il , de ne pas permettre que des riens dérangent votre belle -humeur. Je n’oublierai jamais que j’étois un jour chez miladi Arthur, & qu’un laquais qui broncha , laifla tomber un beau plat de porcelaine , & le mit en mille morceaux. C’étoit une pitié que de voir la peine où cela jeta la pauvre dame. Elle la diflimula fi peu , que toute la compagnie, qui étoit affez nombreulè, en fut imbue. Il n’y en eut pas un qui n’entreprît de la confier , ou qui ne fe mît à faire des hifloires de femblables défaftres -, de forte que , pour tout le relie de la foirée, il ne fut queftion parmi nous que de valets étourdis j & je vis l’heure que nous allions devenir pots caiïes, affiettes, verres, tafles à thé, & autres fubftances aulîi fragiles. Cela fie fur moi une telle imprefiîon , que je rêvai , la nuit même, que Robin avoit brifé la glace du devant de mon carrolfe avec le manche de fon fouet ; que j’étois fi inquiet de favoir comment j’empêcherois la bonne dame de fortir hors des gonds dans le fort de fa colère , que de rage je calïài la tête à Robin , Se palTai mon épée au
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travers du corps d’un de mes chevaux. Et il mofembloit , quand cela fut fait , que toute ma confolation étoit de penfer que je#ne m’étois expofé devant aucune compagnie , & que le coupable Robin , de un pauvre innocent de cheval en étoient feuls les vi&imes î car dans le rems de l’exécution , j’aurois pu avec la môme fagefle , tuer les trois autres chevaux.
Il me divertit comme une reine avec fes insinuations boufïbnes, & par la manière facédeule dont il me les donna. Je promis de faire moi* profit des excellentes leçons qu’elles renfermoient.
Je montai enfuite à ma chambre , & m’habillai le plus en nouvelle mariée qu’il me fut polïible , mettant ce que j’avois de meilleur. Je demandai où étoit mon cher maître ; & fur ce qu’on me dit qu’il étoit allé faire un tour dansîe jardin , je courus l’y chercher. Il étoit à lire dans la petite alcôve. M’eft-il permis, lui dis-je, de venir vous importuner fans votre ordre? Non, ma chère , me dit-il , parce que vous ne pouvez jamais m’importuner. Je fuis fi entièrement à vous, que par-tout où je fuis , vous avez droit de m’y venir joindre ; &c en- y venant , vous me Élites au flî la plus agréable de toutes les faveurs.
J’ai pratiqué, lui dis- je, la première de voss inftruélions , & je fuis habillée avant dîner ; mais peut-être avez - vous affaire ? Je n’ai , reprit-il en
ferrant le papier qu’il lifoit , ni ne faurois avoir d’afïàire ou de plaifir qui vaille la compagnie de ma chère fille. Vous alliez dire quelque chofe, ajouta - 1 - il ? Monfieur , répondis - je , je voulois feulement favoir fi vous avez encore quelque aimable inftruétion de plus à me donner ? Je pourrois vous écouter un jour entier. Vous êtes bien obligeante, ma Pamela , me dit- il- j mais vous êtes fi parfaitement ce que je fouhaite, que j’aurois pu m’épargner celles que je vous ai déjà débitées : aufii ne voulois - je que vous donner un échantillon de ma liberté avec vous , pour vous mettre fur la voie d’en ufer de même avec moi. Je fuis affiné qu’il ne fauroit y avoir de tendrelïè durable fans cette liberté , & fans qu’on fe communique l’un à l’autre , même jufqu’aux petits caprices qui peuvent nous faire le plus de peine , fi tant eft que, ma Pamela en ait de cet ordre.
A préfent , ma chcre , ajouta - t - il , ayez la bonté de me reprendre de quelque défaut , & de dire ce que vqus voudriez que je filfe pour en être plus agréable à vos yeux. Je faurois baifé de grand cœur, fans la honte qui me faifit au collet : ( affurément je lui deviendrai une importune pécore , avec mes carefies. ) Monfieur , lui dis -je, je n’ai pas un fouhait à faire; non, pas un fedf. Je ferois bien au défefpoir , repritil , en me baifant avec tendrefie , que vous en
eufliez quelqu’un dont vous me fiffiez un fecref. Penfez-vous donc , mon cher monfieur , lui disje , que votre Pamela n’ait point de confidence ? Croyez -vous que, parce que vous l’obligez, Sc que vous vous déleétez à le faire d’une manière fi touchante , il faille qu’elle fe donne la torture pour imaginer de nouvelles épreuves de votre bonté , Sc qu’elle ne fâche pas quand elle efl: heureufe ? Ah ! mon cher monfieur , moins de la moitié des faveurs dont vous m’avez fi généreufement comblée , auroit furpaffé tout ce que je pouvois jamai« fouhaiter.
Si vous continuez à agir, Sc à vous exprimer d’une façon fi charmante , je crois , mon cher ange, me dit -il en me baifant derechef, que je vous deviendrai importun avec mes baifèrs. Monfieur, interrompis-je , je penfois en m’habillant, à l’excellent exemple que vous m’avez donné pour réduire vos infhuâions en pratique : vous voilà mis à charmer , Sc avant dîner auffi , comme vous l’exigiez de moi.
Vous vouliez qu’à votre table j’infpirafife la confiance aux âmes timides ; que j’introduife le calme dans un cœur agité ; Sc que , fi j’avois à m’y montrer plus affable envers l’un qu’envers l’autre, ce fût toujours envers ceux qui auroienc le moins de droit de l’exiger de moi , ofi envers les moins qualifiés de vos convives ; mais de quelle
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manière angélique ne l’avez - vous pas fait vous^ même en route occafion , envers la pauvre & peu méritante Pamela , en faifant régner dans l'on cœur le contentement, le plaifîr , & le calme , par le charme qui régnoit dans tous vos difcours !
Vous avez encore requis de moi , de ne me jamais chagriner pour de petits défaftres, ou lorlque quelques étrangers viendroient me furprendre : & vous m’en avez donné un exemple charmant , le propre jour de nos noces , iorfque le chevalier Hargrave , que vous n’attendiez point , & qui nous privoit par-là du bonheur de dîner enfemble dans ce jour d’élite , vint vous voir avec deux autres meilleurs. Leur vifîte vous caufa du chagrin ; mai* vous ne les en reçûtes pas avec moins de gaieté , & vous les quittâtes très-poliment. Je me fuis rappelé avec plaifir ces aimables preuves de votre exactitude à pratiquer vos propres maximes.
Ces obfervations , me dit - il , marquent votre extrême bonté pour moi , &c font fort à mon avantage : mais je crois qu’il y avoit plus de hafârd , que de mérite , dans ce que vous mentionnez ; & s’il m’arrivoit quelquefois de ne pas fuivre Ci parfaitement les règles que je propofe, il ne faut pas que ma Pamela regarde mes imperfections comme une difpenfe d’obferver ce qu’elle veut bien appeler mes préceptes ; car je crois
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bien que je ne ferai jamais auflî parfait que vous; & je ne fàurois par conféquent vous permettre de diminuer de bonté, quoique je fente peut-être en moi une impoffibilité de faire vers mon devoir tous les progrès qu’il feroit jufte que je fiffe.
J’efpère , avec l’aide de dieu , lui dis - je , de ne me démentir jamais. Je le crois, reprit-il, & ce n’eft que la connoiffanee que j’ai de mes propres défauts , qui m’a fait vous tenir ce langage , dans la ceinte que les leçons que je pourrais vous donner à l’avenir , ne fuffent pas auflî bien autoîifées par ma pratique , qu’elles le font dans les exemples que vous avez cités fi obligeamment.
Il eut la bonté de prendre garde à mon ajuftement. O la charmante taille ! s^cria - 1 - il en mefurant la mienne avec fes mains. Quel dommage , fi vous la perdiez ! C’eft pourtant cette perte , ajouta-t-il, que je regarde comme la feule chofe , fans laquelle mon bonheur ne fera jamais complet. Taifez-vous, méchant que vous êtes, lui dis-je en lui mettant la main fur la bouche: vous ne vous étiez point encore émancipé jufqueslà, depuis que je fuis à vous. Un fôuhait auflî innocent, reprit-il en me baifant la main, me peut être permis , d’autant mieux qu’il remplie les vues de l’inftitution ; ma Pamela ferait -elle donc fi fâchée, que ce fût là fon cas? Vos fouhaits , lui dis -je en cachant mon vifage dans
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fbn fein , feront toujours, & à tous égards, la règle des miens ; mais brifons , je vous prie , làdelfus. 11 me donna un tendre baifer , en me remerciant , 15c changea de converfation. Je penlè que je ne fus pas trop libre.
Comme nous nous entretenions ainfi , nous entendîmes les carrolTes de notre compagnie. Attendez ici, ma chère , me dit-il, je vous les amè* nerai dans le jardin. Après qu’il m’eut quittée, comme je paflois devant la porte de derrière , je m’y agenouillai & bénis dieu de ce qu’il n’avoit pas permis mon évafion , que j’avois fi ardemment défirée. Je m’en allai de -là vers l’étang, Sc m’agenouillai fur l’herbe dont il eft bordé , bénilTant dieu de nouveau de ce qu’il m’avoit fait la grâce d’échapper à moi-mème , qui étois alors ma plus grande ennemie , parce que je m’imaginois n’avoir que des ennemis , &c pas un feul ami à i’tnrour de moi. Je devois bien en faire autant dans tous les coins de ce jardin , & dans chaque appartement de cette maifon. . Comme je portois mes pas vers ma chère petite chapelle , pour m’y répandre encore en actions de grâces , je vis la compagnie s’avancer vers moi.
Eh bien , ma chère demoifelie , me dit mademoifelle Darnford , comment vous portez-vous? Vous avez l’air fi content, fi fatisfait, & fi gai, que j’elpère que vous me permettrez de danfer à
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vos noces ; en vérité , je languis de m’y voir. Miladi Jones eut la bonté de dire , que j’avois un air angélique j & madame Péters ajouta que chaque fois qu’ils me voyoient , me montrait à leurs yeux plus aimable que la précédente. Miladi Darnford voulut bien aulli me faire le compliment de dire , qu’elle me trouvoit de plus en plus l’air libre & aifé. Je vous difpenferois bien de tant d’éloges , difois-je en moi - même j car je m’attends à eiïuyer tantôt des railleries qui nie feront bien acheter tous ces beaux panégyriques.
M. Péters me dit tout bas : Dieu vous bénif fe , ma chère fille ! Vous ne letes pourtant pas jufqu’au point que ma femme le fâche. Le chevalier S** * vint le dernier. Avec votre permiffion, dit -il à mon maître, en me prenant la main , qu’il baila cinq ou fix fois avec des tranfports de fou -, il la tint long-tems entre les fiennes , & chemin faifant me .lâcha, par forme de compliment, une goguette des. plus libres. Un jeune débauché eft à peine fupportable ; mais un vieux coquin , & un pedc maître fexagénaire , font deux étranges objets ! Et vous noterez qu’il fe donna ainfi carrière devant fes filles j qui étoient mariables l’une & l’autre. Je crains bien, dis -je peu après à l’oreille de mon cher époux , que je n’aie beaucoup à fouffrir tantôt des badinages
RÉCOMPENSÉE. 271 groffiers du chevalier , quand vous viendrez à révéler la chofe. C’efl: fa manière , reprir-il , il faut à préfent vous mettre au-deffus de cela. Eh bien I mademoifclle , me dit la cadette Darnford d’un air moitié grave & moitié ironique , fi j’en juge par la différence qu’il y a entre l’air content que vous nous montrez, & les allures gênées que je vous trouvai la dernière fois , j’efpcre que vous permettrez, finon à moi , du moins à ma fœùr, de vous voir contracter l’heureux lien ; pour moi , je crois que la tête lui en tournera. Je lui fis, pour toute réponle , une profonde révérence , & dis que ces dames avoient bien de la bonté pour moi. Je m’attends , mademoifelle , ajouta la nièce de M. Péters, qu’on nous nommera l’heureux jour avant que nous prenions congé. Vous le faurez, mademoifelle, vous le (aurez , lui dit mon maître , qui l’avoir entendue. Il ne fe peut rien de mieux , interrompit mademoifelle Darnford
ainee. *
Mon maître me prit à quartier : les mèneraije à i’alcove pour leur déclarer la chofe, me ditil tout bas , ou attendrai - je que nous foyons à dîner ? Je penfe , répondis-je , qu’il ne faut faire , ni l’un , ni l’autre -, jamais je ne m’en tirerai comme il convient. Ah ! pour le coup , reprir-il, il faut bien qu’ils le fâchant : je ne les aurois jamais invités fans cela. Eh bien donc ! ajoutai -je, ne
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leur en parlez qu’au emoment qu’ils s’en iront. il faut donc ôter votre anneau , me dit - il. C’eft , repris-je, ce que je me garderai bien de faire. Ditesle donc vous-même à mademoifelle Darnford , ajoura-t-il. En vérité , monfieur , répondis-je , il n’y a pas moyen.
Là-deflus , madame Jewkes vint lui demander officieufement , fi elle apporteroit aux meffieurs & aux dames un verre de»vin du Rhin , avec du fucre pour les préparer àu dîner. Apportez, madame Je'K'kes , lui dit-il : vous ne pouviez jamais mieux penfer.
Elle revint bientôt , fuivie de Nanon qui portoit les verres & les bouteilles fur une foucoupe., 8c n’eut rien de plus preffé , que de me fervir la première , & de me dire avec une profonde révérence : Madame veut-elle commencer? Je devins rouge comme le feu. Non , lui dis-je , ne s’en va-t-il pas fans dire , que mon maître doit boire le premier ( *) ? «
Ce mot feul fut un coup de lumière pour eux tous. Je veux mourir , s’écria mademoifelle Darnford , s’ils ne nous ont fouflé la noce. Il faut bien que cela foit , dit madame Peters i Ah !
(*) En Angleterre , lorfqu’on préiente quelque liqueur à une compagnie , il eft d’ufage que les maîtres du logis boivent les premiers..
M. Peters , ajouta-t-elle en regardant fixement fon mari !
Je vous afiure , lui dit-il , que je ne les ai pas mariés. Où étiez-vous jeudi matin, vous & M. Williams , continua -t- elle ? LaifTez-moi faire, laifiez-moi faire, interrompit le chevalier S***j je faurai bien trouver la friponnerie , s’il y en a : vous lavez que je fuis juge de paix (*). Il prie tout de fuite ma main: Allons, mademoifelle , me dit-il, répondez-moi fur le ferment ( ** ) que vous venez de prêter. Etes-vous mariée , ou non ?
Mon maître fourit de l’air embarralïe où il me vit. De grâce , monfieur le chevalier , m’écriai-je ! Vraiment, vraiment! reprit celui-ci, je m’imagine bien que ce n’étoit pas pour rien que vous nous regardiez avec des yeux fi émérillon-
( * ) C’efl une efpèce de commiiTaire : il en fait les fondions , & la plupart des gentilshommes anglois le (ont dans leurs campagnes.
(**) Lorfqu’il arrive des querelles, des débats, des vols , ou autres accidens qui troublent la paix publique dans quelque village , ou quartier de ville , on va devant le juge de paix , qui , avant que de rien prononcer , fait prêter ferment à toutes les perfennes qui ont part aux cas , foit comme criminels , ou comme témoins. Il envoie en prifen, & décide plufîeurs affaires fans appel. Il donne des orJres par écrit pour faire arrêter , & a plufieurs autres prérogatives.