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Eh bien donc, madame, je penfè que jaurois peut-être plus de raifons de n’aimer pas monfieur que voilà dans votre maifon que dans celle-ci.
Eh bien donc* dit -elle, en me contrefaifant encore, il faut vous mettre à une fécondé épreuve. Je pars fur l’inftant pour vous mener chez votre père 8c votre mère , & vous remettre faine 8c fauve entre leurs mains. Qu’avez-vous à direà cela? Ah! ah! mademoifelle Pameia, s’écria fon neveu , voilà votte innocence un peu attrapée! Parbleu , miladi , vous l’avez pour le coup mile à quzà.
Ayez la bonté, mâdame , lui dis -je, de dire à ce joli monfieur de s’éloigner de moi : vos propofitions font fi obligeantes , que je crois que vous ne voulez pas nloinfc que me faire houfpil- Ier.* Je veux être pendu, reprit-il, fi èlle n’a envie de faire de moi un dogue qui la harcèle i vous verrez que ce petit taureau.- là nous jettera bientôt par-deffus fa fête. En vérité, monfieur, lui dis-je , vous vous comportez comme fi vous
étiez effectivement dans le lieu où les titres 8c » »
les ours s’entredéchirenf.
FiniiTez, mon neveu, s’écria miladi : vous ne faites que lui donner prétexte à éluder mes quefitions. Allons , Pameia , répondez-moi. Volontiers* madame, lui dis-je , 8c voici ma réponfe: Je n’ai nul befoin de vous être obligée pour l’honneur
que vous offrez de me faire ; car je pars demain pour me rapprocher de mes parens. Tu en as menti pour la fécondé fois , pécore que tu es , me dit-elle. Je ne fuis pas d’une qualité , répondis-je, à pouvoir répliquer à un tel langage. Encore ! reprit -elle avec fureur; ne me provoque pas avec tes réflexions & ton infolence : fi tu lofes, je te traiterai d’une manière indigne de moi. Vous l’avez .déjà fait, penfois-je en moimême : mais je n’ofois le dire. Et qui eft-ce qui doit vous mener chez votre père & votre mère , ajouta-t-elle ? Qui il plaira à mon maître , madame, répondis-je. Oh 1 cela s’en va fans dire, reprit-elle : tu feras * fans doute , tout ce qui lui plaira , fi tu ne l’as pas déjà fait. Allons, Pamela, dis-moi franchement , n’as-tu pas été entre deux draps avec ton maître ? Ah ! ma droleffe i Ce difcouts me pénétra. Je fuis furprife , madame , lui dis-je , que vous publiez gagner fur vous de me traiter de la forte î. yous ne vous attendez pas lans doute à une réponfe. Mon fexe & m* jeunelle devroient bien m’épargner un pareil traitement de la part d’une perforine de votre naiflânce & de votre qualité , qui , malgré toutes les diftances qu’on pourroit imaginer entre nous,cft pourtant du même fexe que moi. -
Tu es une audacieufe créature , & je le vois de relie , me dit - elle. De grâce , madame , lui
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dis-je , permettez-moi de m’en aller : on m’attend à dîner dans le bourg. Non , reprit-elle, je ne fàurois me paflèr de vous, & quels que foienc ceux chez qui vous devez aller , ils vous pardonneront quand on leur dira que c’eft moi qui vous ordonne de n’y aller pas ; & ma jeune dame pour rire peut bien me le pardonner aufli, Celle fait réflexion que c’eft l’arrivée foudaine de la fille de feu la maîtreffe , & 4e la fœur de maître, qui exige qu’elle refte au logis.
Mais , de grâce , madame , confidérez qu’un engagement de longue-main eft quelque chofe. Je le fais comme toi, mon enfant , reprit-elle y mais je ne fais pas pourquoi il faut que des fouillons ’ de filles de chambre le prennent fur le ton d’engagemens de longue-main, Ahî Pamela, Pamela, je fuis fâchée de te voir ainli contrefaire tes fupérieurs , & te donner de fi grands airs ; je vois que tu es gâtée làns relTource. De cette fille modefte, 8c innocente , & humble , qui plus eft , que je t’ai connue autrefois , tu n’es plus propre au monde qu’au métier que je crains que tu ne fefles*
De grâce , madame , interrompit fon neveu , que lignifie tout ce que vous dites? Sans doute que c’en eft fait pour elle , & que la chofe lui plaît. Elle eft dans un fonge qui l’enchante ; c’eft dommage de l’éveiller avant que l’illufion foie fliftipée. Toute méchante que vous me croyez.
madame , lui dis-je , je ne fuis pas accoutumée à entendre des réflexions & des difcours femblables à ceux que me tient moniteur j & je ne làurois les fouffrir.
Taifez-vous , mon neveu , lui dit miladi. Pauvre fille ! ajoura-t-elle en fecouant la tête , quelle aimable innocence vient de faire naufrage ! c’eft le plus grand dommage du monde ! Je pleurerois volontiers fur elle , fi cela pouvoir lui faire du tien. Mais elle eft perdue fans reflburce , perdue abfolument ; Sc elle a , pour s’achever , pris les allures qui diftinguent toutes les créatures de fon efpèce.
La douleur me faifoit verfer les latmes les plus amères. Dites tout ce qu’il vous plaira, madame, repris-jè -, voici le dernier mot que je vous répondrai , fi je puis m’en empêcher.
Madame Je vîtes entra, Sc demanda à miladi fi elle étoit prête pour le dîner. La réponfe fut qu’oui. Je voulois fortir avec elle ; mais miladi prit ma main, en difant quelle ne pouvoic fe paffer de moi. Vous pouvez , mademoifelle , ajouta-t-elle , ôter vos gants , Sc quitter votre év entrai 1 ; car vous ne fortirez pas. Si vous vous comportez comme il faut , vous me fervitez à table, & tout en mangeant , je ferai un peu la converfation avec vous.
Puis - je dire un mot à madame , me dit la
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Jewkes ! Je n’en fats rien , madame Je^kes , lui dis-je; car miladi me tient la main , & vous voyez que je fuis une efpèce de prifonnière.
Qu’avez-vous à dire , madame Jewkes , interrompit miladi ? vous pouvez parler devant moi. Mais la Jewkes fortit, ôt parut affligée pour l’amour de moi. Elle, m’a dit .depuis que j’étois rouge comme l’écarlate.
On avoit mis le couvert pour trois perfonnes dans l’autre falle ; miladi m’y traîna : Allons , ma chère petite , me dit-elle chemin faifant, & d’un air moqueur , je vous fervirai d’écuyer , & je prétends bien que vous le trouviez auffi bon que fi c’étoit mon frère.
Que mon fort feroit affreux, penfois-je en motmême , fi j’étois auffi. méchante quelle le croit! Mon état étoit pourtant affez trifte.
Allons , mon neveu , dit miladi , mettons-nous à table. Et vous , Rebecca, ajouta-t-elle en s’adreffant à la fui vante , aidez à Pamela à nous iervir ; nous ne voulons point d’jjommes auprès de nous. Allons , ma jeune dame , continua-t-elle en fe tournant vers moi , faudra-t-il que je vous aide à ôter vos gants blancs J Madame , lui disje , c’eft un honneur que je n’ai pas mérité de votre part.
La Jewkes entra pour lors avec le premier plat. Attendez-vous quelqu'autre perforine ,. ma-
clame Jewkes , lui dit-elle , que vous mettez trois couverts ? Je croyois , reprit la Jewkes,que miladi & madame s’étoient aflez racommodées pour qu’elle fe mit auili à table! Que veut dire cette ruftaude , reprit rniladi avec tout le dédain imaginable ? Pouvez- vous vous figurer que je fouffrirai qu’une créature comme celle-là mange avec moi ? Elle mange bien avec mon maître , madame , foie dit fans vous déplaire, reprit la Jewkes. Je n’en doute pas , ma mie , lui dit rniladi , ni qu’elle n’y couche non plus , n’eft-ce pas ? Répondez-moi , madame la joufflue. Que de licences les dames de cour fe donnent !
Si elle y couche , répliqua la Jewkes en s’en allanr, il y a peut-être des raifons pour cela. Oh! oh î dit rniladi, la pécore t’a-t-elle auffl mife de fon parti î Allons , ma chère petite , ôtez vos gants quand je vous le dis. Et fur le champ elle m’ôra elle-même le ganf de la main gauche , & apperçut mon anneau. Dieu me foit en aide ! s’écria-t-elle ; ai-je la berlue , ou la créature a-t-elle effedivement un anneau ! Voici bien une autre comédie , vraiment! Sais-tu bien, ma chère, que tu es dupée le plus cruellement du monde ? Pauvre nigaude ! tu as donc fait ce bel échange , & troqué ton honneur pour cette babiole ? Je gagerois bien que ma petite reine a joué Ion rôle à merveille -, qu’elle s’eft carrée comme la femme
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la mieux mariée; & que par conféquent elle le prend encore fur le ton de dame de qualité. Comment donc , dit - elle en me faifant faire la pirouette ; te voilà auffi affétée qu’aucune nouvelle mariée que je connoifle. Je ne m’étonne plus de te voir ainfi tirée à quatre épingles & parler de tes engagemens de, longue-main. Marche vers le miroir, je t’en prie, confidères-y ta figure , & reviens à moi , afin que je voye avec quelles grâces tu peux jouer le rôle comique qu’on t’a donné à remplir.
Quoiqu’outrée de la manière du monde la plus cruelle , je me rélblus de tâcher de garder le filence ; & j’allai pour cet effet m’affeoijr fur la fenêtre , tandis qu’elle s’affit au bout de la table. Son impertinent neveu s’aflic à côté d’elle , en me regardant avec une effronterie des plus infultantes. La mariée ne s’alfiéra-t-elle pas auprès de nous , madame , lui dit-il ? Sans doute , reprit miladi ; rien n’eft mieux penfé. Madame la mariée me pardonnera- 1- elle de m’affeoir à fit place? J’étois muette tout ce tems.
Tu as pourtant un refte de modeftie , mon enfant , me dit-elle en lâchant un mifétable quolibet ; car tes grands airs te pèlent tant , que même en ma préfence tu es obligée de t’affeoir» ne pouvant plus en foutenir le faix. Je demeurai a.fife & toujours muette. Voilà un cruel contre-
tems , me difois-je à moi-même , qui m’empêche, pour furcroît , de témoigner mon attention envers celui à qui je doi# le plus d’égards , & dont je m’attirerai peut-être l’indignation , s'il fe trouve au rendez-vous avSnt moi. Elle mangea donc de la foupe ; autant en fit fon neveu : & comme elle difféquoit une volaille : Si tu as quelqu’envie, mon petit cœur, me dit -il, je te lèrvirai un aileron , une carcalïê , ou un autre morceau. Mais , peut-être, ajouta-t-il , aimes-tu mieux le croupion; veux-tu que je te le porte ? Et tout fils qu'il eft de milord N * * , & peut-être bientôt lord luimême, il le mit à rire en véritable idiot. Sa mère, qui étoit fœur de milord Davers", étant morte, il tient de milord Davers le peu d’éducation qu’il a eue. Le pauvre fot ! malgré toute là grahdeur , il ne mourra jamais pour avoir eu part à une conjuration , du moins à une dont il ait drefîe le plan. Si j’avois pu monter pour lors à ma chambre , je vous en aurois tracé le portrait. Pour un homme de vingt-cinq à vingt-fix ans , ce qui eft environ l’âge de mon cher maître , c eft un mortel étrangement fagoté.
Servez-moi un verre de vin , Pamela , me dit miladi. Sa femme de chambre voulant le lui donner : Vous n’en ferez rien , Rebecca , lui dit-elle. Je veux que miladi que voilà me faffe cet honneur ; & je verrai en même tems fi elle fait fe
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tenir debout. Je gardois le filence fans remuer.
M’entends-tu , veftale ? continua-t-elle. Verfemoi un verre de vin , quand je te l’ordonne. Quoi! tu n’en remues pas ton pied ! Attends , je vais me lever & te fervir , moi. Je dèmeurois toujours immobile , & m ’éventois fans rien dire. Apparemment , madame la mijaurée , me dit-elle , que , quand je vous aurai fait une demi - douzaine de demandes tout de fuite , vous y répondrez en une feule fois ? N’eft-cer pas , ma petite mignonne ?
J’étois fi outrée , que , fans lavoir ce que je fâilois , j’arrachai de bonne rage un morceau de mon éventail avec mes dents : je gardai pourtant encore le filence, 8c ne fis que m’éventer avec vivacité.
Je crois, me dit -elle, qu’une demande de plus terminera la demi-douzaine ; & j’efpère qu’alors j’aurai droit à une réponfe de la part de votre humilité.
Le neveu fe leva , m’apporta la bopteille & le verre : Allons, madame la mariée, me dit -il, ayez la borné de fervir miladi , & moi je ferai votre adjoint. La bouteille & le verre font en bonne main , monfieur , lui dis-je ; fervez miladi vous-même. Quoi donc! pécore, dit celle-ci, penfes-tu être au-defliis de cela ? Infolente , continua-t-elle en fe mettant en fureur , faites votre devoir queuid je vous le dis , & me fervez un
RÉCOMPENSÉE. JOji
verre de vin tout à l’heure ; finon je
Je ne puis qu’être battue , penfai - je en moimême en prenant un peu de courage. Si je n’étois , lui dis-je , que ce que vous me croyez , S>C qu’on requît de moi de vous fervir à table , &c même de me mettre à vos pieds , en vérité , madame , je le ferais de grand cœur : mais fi vous ne voulez que triompher d’une perfonne qui penfe que l’honneur qu’ellp a reçu lui prefcrit de jouer autre rôle pour n’en être pas tout-à-fait indigne , en ce cas , madame , je luis obligée de vous dire que' je n’en ferai rien.
Sa furprife parut fans égale. Je fuis, dit- elle en regardant alternativement fon neveu & fa femme de chambre , je fuis dans un étonnement qui n’eft pas concevable ! non , je n’en reviens pas ! Tu voudrais donc , à ce compte , que je conclulïè que tu es la femme de mon frère, n’eftce pasî •
Vous me l’arrachez, madame, répondis -. je. Mais, reprit elle , t’imagines -tu donc toi-mêmq l’être en effet. Qui fe tait , confent , dit fon neveu -y il eft clair qu’elle le penfe ainfi. Me léverai-je , madame , pour rendre mes refpeéls à ma nouvelle tante î
Es-tu donc fi poffédée du démon de l’impudence , me dit miladi , que d’ofer te regarder comme ma fœur î Madame, répondis -je, c’eft
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une queftion à laquelle il convient beaucoup
mieux que votre digne frère réponde , que moi*
Elle fe leva toute en fureur. Madame , lui dit fa. femme de chambre , vous vous ferez plus de mal qu’à elle -, arrêtez , de grâce : fi la pauvre fille a été abufée par le mariage fuppofé comme vous l’avez oui dire , elle mérite la compaflîon de miladi bien plus que fa colère. Cela eft vrai , Rebecca, cela eft très-vrai , lui dit-elle *, mais cependant il n’y a pas moyen de fupporter l’infolenc^ de cette créature.
Je voulois gagner la porte & fortir ; mais le neveu courut & y appuya fon dos. Je m’attendois à de mauvais traitemens de la part de l’orgueilleufe & emportée miladi Davers ; mais j’avoue que ceci paflk mon imagination. Moniteur, lui dis -je , quand mon maître viendra à lavoir votre impoliteffe à mon égard , vous aurez peutêtre lieu de vous en repentir. En difant cela, j’allai me rafleoir fur la fenêtre.
Un autre cartel , ou le diable m’emporte, ditil -, mais je fuis bien-aife du moins quelle l’appelle fon maître. Vous voyez , madame , ajoutat-il , quelle -même ne croit pas être mariée, & que par conféquem elle n’a pas été fi abufée que vous voulez bien le penfer. Là-deflus , il vint à moi , & mettant un genou en terre avec un air d’infuite qui tenoit de plus que de la barbarie :
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feiepMPÜNsêC. jof
ÎVÎa chère tanre , me dit -il , donnez -moi votre bénédi&ion ( * ) , ou votre malédiétion , il ne m’importe lequel des deux ; donnez vite feulement* de peur que je ne perde mon dîner.
Freluquet doré, lui dis -je , en lu» jetant le plus méprifant de tous les regards , ( car il étoit galonné fur toutes les coutures,) dans vingt ou trente ans d’ici , quand vous ferez en âge de raifon , je faurai mieux comment vous répondre ÿ en attendant , jouez avec vos laquais , 8c non pas avec moi. Ce mut lâché , j’allai m’affeoir fur une autre fenêtre plus voifine de la porte. Pour lui* il avoit l’air aufli franchement fot qu’il l’eft en effet.
Rebecca , Rebecca , s’écria miladi , il n’y a
pas moyeç d’y tenir! Cela elt inoui! quoi donc* le parent de milord Davers , 8c le mien fera traité de la forte par une fouillon comme celle - là I' Elle accourut en même - tems vers moi , 8c je commençai bien ’fincèrement à craindre-, car au fond mon courage ne va guère loin. Mais ma-
(*) En Angleterre; les enfans bien nés, jufqu’à un âge aflez. avancé , vont , en Ce levant & en ie couchant ; demander la bénédiction à leurs pères & mères , ou à leurs oncles & tantes , quahd^lurs parens font morts > ils vont même quelquefois la demander à ceux-ci , du vivant & en préfence de leurs pères Si mères j ce qui eft un rafl-i ' fcement du bel air.