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dame Jewkes entendant la dilpute s'échauffer, rentra avec le fécond fervice , 6c dit à miladi : De grac^, madame, ne vous agitez point à cet excès : j’ai grand’peur que le jour d’aujourd’hui n’amcne des chofes qui mettront plus d’éloignement que jamais entre miladi 6c fon frère : car mon maître aime madame à la folie.
" Tais-toi, ma mie, lui dit miladi; j’efpère qu’étant née dans cette maifon , j’y aurai quelque privilège , fans être obligée d’écouter les impertinens domeftiques qui y font.
* Je vous demande mille pardons , reprit la Jewkes ; & fe tournant vers moi : Madame , me ditelle , mon maître trouvera très-mauvais que vous le faiïiez ainfi attendre. Je me levai là-deffus pour fortir. S’il n’y a que cette railon , repàt miladi , cette créature ne lortira pas. Elle courut aulfitôt à la porte , la ferma , 6c dit à madame Jewkes : Gardez-vous, ma mie , de rentrer ici que je ne vous appelle. Allons , mademoifelle , me ditelle , en venant à moi 6c me (àififfant la main , vous aurez la bonté de trouver vos jambes.
Je demeurai debout. Voilà , dit-elle , en me tapotant les joues , un incarnat qui montre que ton petit cœur a de la ra^fune de relie , lî tu olbis la laiffer voir ; viens ici , ajouta-t-elle en me tirant jufqu’à là cbaife : tiens-toi debout là , 6c tandis que je dîne, réponds-moi à quelques quef-
RêcoMpfetfsiE. fef tîons-, je te renverrai enfuire, en attendant que je faffë rendre compte à ton impudent maître* je vous confronterai pour lors, & tout ce myftère d’iniquité fera développé ; car je t’avertis que je prétends l’approfondir.
Lorsqu’elle fe fut ralfife , je m’en allai à la fehêtre du côté oppofé de la falle qui regarde fof le jardin de derrière. Ne mettez pas madame en colère , mademoifelle Pamela , me dit alors fa fui vante ; tenez- vous debout auprès de miladi comme elle vous l’ordonne. De grâce , ma bonne , lui dis-je, contentez-vous d’exécuter les or-* dres de votre maîtrelTe , fans prétendre me don-* her au (fi les vôtres. Je vous demande mille par* dons , ma chère demoifelle Pamela , me dit-elle i vraiment ! les rems font bien changés pour vous* à ce que je vois ! Miladi , repris-,* , cft fort autorise à réclamer le privilège d’en ufer librement dans 1* maifon où elle eft née : mais vous pou* vez par la même raifon faire trêve aux airs libre* dans la maifon où vous avez reçu votre éduca* tion. Oh J oh ! mademoifelle Pamela , me dit* elle , puifque vous m’y forcez, je m’en vais un peu vous parler à cœur ouvert. Paix, paix, ma cbere bonne , lui dis-je , contrefailânt le langage de miladi Davers à la Jewkes ; miladi n’a pa*
fcefoin de votre fecoürs ; d’ailleurs , je ne fais £as gronder*
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jo# L’a V e r t tr
La ïùivante etoit fi outrée , qu’elle en bégayoîî de rage , tandis que le petit milord s’en tenoit les côtés de rire. Le diable m’emporte , ma pauvre Rebecca , lui dit-il , je te confeille en ami de laiifer à miladi le foin de la moriginer -, car elle en vaut plus de vingt comme toi & moi. Et puis il fe remit à tire , & à répéter : Je ne Jais pas gronder , qui éroient mes dernières paroles. Parbleu, mademoifelle , ajouta- t-il, vous lavez dire , en récompenfè , des chofes diablement piquantes, ou la pefte m’étouffe. Ah ! pauvre Rebecca , pauvre Rebecca ! te voilà toute ftupéfiée , ou je meure 1
Mais encore , Pamela , me dit miladi , viens ici , ôf parle-moi franchement. Te crois-tu donc bien réellement mariée ? Ma très - chère dame , xepris-je en m’approchant de fa chaife , je répondrai volontiers à toutes vos queftions, fi vous voulez feulement m’écouter en patience, & ne pas vous mettre en colère comme vous faites : mais je ne faurois fouffrir d’être tfaitée de la forte par monfieur que voilà , & par la femme de chambre de miladi. Mon enfant, reprit- elle, tu es fort impertinente à monfieur que voilà ; tu ne faurois te réfoudre à m’être civile ; & la femme de chambre de miladi vaut beaucoup mieux que toi : mais il ne s’agit pas de cela : eft-ce bien fincèremenc que tu te crois mariée 2
Réco M PENSÉE, }09 . Je vois, lui dis-je, madame, que vous ères réfolue à ne Trouver bonne auj:- ■ des réponfes que je pourrois vous faire : fi je difois que non, vous m’accableriez alors d’épithètes , & peur être aulfi que je n’aurois rien dir de rrop vrai. Si |’ofe lâcher un oui , vous me demanderez comment je puis avoir l’audace de le penfçr , & vous appellerez cela un mariage fuppofé. Je veux, dit-elle, une réponfe plus pbfitive. Ft de grâce, madame , interrompis-je , que vous fervira-t-il de lavoir ce que je penfe ? vous n’en croirez pas moins ce qu’il vous plaira.
Mais , reprit-elle , peux-tu bien avoir la vanité, l’orgueil , la lottife de te croire aéhiellement mariée à mon frcrc? Il n’elt pas hébété, mon enfant ; mais , en récompenfe , il elt libertin de relie, & tu n’es pas la première en date parmi les guenippes qui l’ont cru trop légèrement. Bon! bon ! lui dis-je dans une agitation terrible ; mais comme je fuis tranquille &: contente de mon forr, je prie miladi de nie lailTer dans cet état aufii long - tems que faire fe pourra. 11 me fuffira de connoître mon défallre, quand je ne pourrai plus en douter. S’il étoit aullî terrible que miladi le prétend , elle devroit avoir pitié de moi plutôt Xjue de me tourmenter ainfi avant le tems.
, Fort bien, dit-elle; mais t’imagines tu que je puilïè penfer fans chagrin , qu’une jeune ctéature
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que ma pauvre chère mère aimoit tant, fe foie aiftfi précipitée la tête la première , & ait consenti à là perte en donnant dans un panneau groffiet , après avoir fait une fi noble & fi lodgue jéfiftance ?
Je fuis à cent lieues de me croire abufée & perdue , madame, lui dis-je ; tk vous me permettrez de dire que je fuis auffi innocente & auifi vertueufe que je l’aie jamais été de ma vie. Tu fnens, reprit-elle.
Madame me l’a déjà dit deux fois,
Çe mot me coûta un coup fur la main. Je remercie très - humblement miladi , lui dis - je en faifant une profonde révérence : mais en même fems je ne pus retenir mes larmes. Quoique je Vous remercie du traitement que j’éprouve de votre part , ajoutai - je « je doute fort , madame , que votre cher frère en falfe autant. Approche- ,101 un peu de moi , ma chcre petite , me dit* elle ; & fi tu ne crois pas avoir déjà fuffifamment brouillé les cartes entre le frère & la feeur , je fournirai un peu plus de matière aux rapports que tu lui feras. Apprends , mon enfant , que s’il étoit ici, je t’en traiterois un peu plus mal, & ne l’épargnerois pas lui-même. Plût à dieu qu’il y fût, m’écriai -je! Ofes-tu bien me menacer x fnfolent boute feu que tu es ;
Pç grâce, madame , repris-je en m’éloignant
un peu , faites réflexion fur tour ce que vous m’avez dit depuis que j’ai eu l’honneur, ou plutôt le malheur de me préfcnrer devant vous ; &: voyez s’il vous eft échappé avec moi un feul mor digne d’une perforine de votre rang , en fuppolânt même que je fu lTe la guenippe 8c la créature pour laquelle vous me prenez. Viens ici , je t’en prie, ma chcre petite impudente ; viens à ma portée pour un feul moment, reprit -elle, & je te répondrai comme ru le mérites.
Quand on eut deiTervi ; Je per.fe , lui dis-je , que je puis à préfent m’ôter de devant les yeux de madame? Je penle que non , répondit- elle. Je gage , ajouta-t-elle , que ton eftomac efl: trop plein pour manger; ainfl tu peux bien jeûner jusqu’au retour de ton joli-homme de maître.
Permettez , madame , dit fa femme de chambre , que la pauvre fille mange avec mademoifelle Jetjrkes 8c moi. Vous avez bien de la bonté , madcmoifelle Mv'orden , lui dis-je; mais, comme vous l’obfervicz tout-à-l’heure , les tems font bien changés pour moi ; 8c j’ai en dernier lieu été honorée d’une compagnie fi fupérieure à la vôtre, que je ne faurois m’y abaifler.
Vic-on jamais une infolence pareille, dit miladi ? Ah ! Rebecca , pauvre Rebecca ! s’écria le neveu ; elle vous bat à plate couture. Miladi voudroit-elle bien me dire combien de tems je
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dois reflet encore ici , ajoutai-je 5 car elfe peut voir par cette lettre , que je fuis obligée de fortii pour exécuter les ordres de mon maître. Et là-, deflîis , je lui donnai la lettre que ce cher maître m’avoir écrite de chez M. Carlton , & que j’efpérois qui la porteroit à me mieux traiter, parce qu’elle pourroit en inférer l’honneur que fon frère m 'avoir fait. C’eft bien en effeÿ la main de mon digne frère, die miladi. Elle eft adreffée à ma» demoifclle Andrews. C’eft apparemment à vous, mon enfant ? Elle lut enfuite la lettre , faifant les Remarques fui vantes à mefure qu’elle avançoir.
Ma tris-chère Pamela, a Bien débuté 1
j'ejpère que vous ne vous alarmerez point de ce ÿuç Je ne reviens pas au logis ce foir. » Vrai» => ment ! c'eft du tendre cela ! Et vous en êtes- » vous alarmée , pauvre enfant ? Vous pouve ^ bien penfer que je ne /aurais me défendre de refier ici. » Oh ! cela ne fouffre pas de difficulté, s» Une créature de ton métier eft plus tendrement =5 traitée que ne le feroit une honnête - femme. » M ais , remarquez , je vous prie, comme il finit i Je J'oukaiterois volontiers , » de grâce , mon ne» » veu , remarquez ceci ,je fouhaiterois volontiers que nous } » appuyez bien fur ce nous , car il » eft d’un grand poids , que nous ne fujjions pas çn gagés à nous trouver demain au foir che^ le fhevqlier S** J qvçç nos bons voifins. a Quoi
SÏCOMïENSÏE.
» donc ! mon enfant , les bons voifins & le che- » valier de S*** te permettent-ils de leur rendre 33 des vifires ? A ce compte , je leur réponds bien » qu’ils n’en auront jamais des miennes ; & d'un autre côté , j'ai fi fort à cœur de partir mercredi pour le comté de Bedford ; » oh ! ol\ ! mon ne- *> veu , nous venons bien à point nommé , à ce 33 que je vois ; que , tant pour cela que pour mieux répondre aux civilités de tant de bons amis qui s'y trouveront pour C amour de nous , je ne me finie ie pas de remettre la partie. * Obfervez bien 33 ce qui fuir , mon neveu. Ce que je vous demande donc en grâce , » remarquez comment le » miférable , qui a pu nous traiter moi & votre 33 oncle comme vous favez qu’il a fait , fe rend 33 l’humble fuppliant d’une pareille créature! je vous demande donc en grâce , ma chère , 3> Ma 33 chère ! c’eft cela qui eft beau ! Je prie dieu de pouvoir l’achever fans mal de cœur ; ce que je vous demande donc en grâce , ma chère , ( elle me regardoit pour lors en face ) ejl d'aller dans la berline che z le chevalier ; plutôt vous partirez , & mieux ce fera ; » Tucboux! & pourquoi » tant de diligence , puifque NOUS ne fommes 33 attendus que ce foir ; Pourquoi ? Le voici : re-* se marquez, je vous prie, la raiion. Hem ! Parce gué vous vous divertirez S » rien n’eft plus obli- 9 géant : Parce que vous vous divertirez avec
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une compagnie dont tous les membres , a Prenez, » bien garde à ceci , mon neveu , dont tous les membres vous admirent tant. » Vous noterez que, jj s’il avoit été marié , il fe ferait plutôt pendu » que de lâcher un trait audî obligeant , j’en ju- » rerois bien. Cela eft très-vrai , ma tante , reprit » le neveu : cela eft clair comme le jour. ( Pauvre mariage ! dilbis-je en moi-même , comme on te ménage peu ! J’efpère pourtant que la bonne miladi Davers n’en parle pas ainlï par expérience. Je n’ofois m’en expliquer. ) Dont tous les membres vous admirent tant : » il faut que je le ïé- » pète encore , ajouta - 1 - elle -, dont tous les membres vous admirent tant. » Je voudrais pour y> l’amour de toi , ma jolie petite demoifelle , que » tu fufles auffi admirable pour ta vertu, que pour » ton beau petit mufeau. J'ejpêre vous y joindre V après -dinde à V heure de votre thé. » A » ce compte , mon enfant , il fera tems de refte , 3» dans une heure ou deux d’ici , de fonger à rem- » plir tous vos importans engagemens de lonf gue - main. Ce qui vaudra mieux , que de gagner premièrement le logis pour aller vous retrouver enfuite : parce que ce feront fix milles d' épargnés pour moi & que je jais que la compagnie exeufera mon équipage , attendu t occafion. » C’eft fort bien dit , mon enfant ; tout » ajuftement fera alfez bon , en vérité , pour toute
R êC0M?ËNSiE. JTJ
«compagnie qui t’admirera, 6c pour l’auteur de
*> ta ruine Mon neveu , mon neveu ! s ’écria-
« t-e!le, écoutez derechef* car ce qui fuit vaut *> de l’or. Chaque inflant de cette courte abfence me paraît un jour. » Que dites - vous de « celui-là? Il faut que je le répète * chaque inf tant de cette courte ab fence me paraît un jour1.... si Admirez aulfi le bel efprit du bon lire 1 On » voit bien que l’amour eft une nouveauté pour » lui. Il s’eft pallé un tcms des plus longs & des y> plus ennuyeux depuis qu’il n’a vu fon adorable ; » fon amoureux calcul ne le fait pas monter à » moins de douze jours 6c douze nuits : il n’en raai bartroit pas une minute. Et cependant, tout Enos nuyeux que ce tems lui paroît, ce n’eft, félon lui, » qu’une courte absence. C’eft parler comme 90 un oracle , mon bon cher frère ; j’admire la juftefi 9o fe avec laquelle vous vous accordez avec vous- » meme. Mais les fages qui deviennent amoureux, » font toujours les plus fots des hommes. Or , i» écoutez maintenant la raifon pour laquelle cette » courte abfence , qui eft enmême-tcms une fi 90 LONGUE ABSENCE, lui paroît fi ENNUYEUSE, Chaque inflant de cette longue abfence paroît un jour à celui qui efl , » remarquez ! à celui qui efl avec toute la Jincérité imaginable , mon très - cher amour. » Foin du TRÈS-CHER AMOUR ! 30 E’expreflïon m’en fera déformais infupporcable.
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» Mon neveu , dites , je vous prie , à mon oncle » de ne m’appeler jamais fon très-cher amour. A vous pour jamais î » Certes , mon frère , vous » mentez , & vous le fàvez , qui' plus eft. Si bien * donc , ma bonne miladi Andrews , ou miladi » tout ce qu’il vous plaira , que votre très - cher » amour doic être à vous pour jamais. Et tu as » la vanité de croire cela! Mais attendez, voici » un pojlfcriptum. Le pauvre homme ne pouvoit fe » réfoudre à prendre congé de fon très-cher amour. » Il en tient furieufement, au moins! En vérité, » fon très-cher amour , vous êtes bien heureufe » d’avoir un tel amant ! Si vous pouviez aller dîner avec eux. » Criez miféricorde à préfent , » mon très - cher amour ; car voici venir votre » engagement de longue-main ». ce feroit une liberté qui leur feroit d'autant plus de plaifir , qu'ils ne s'y attendent point.
Me voilà enfin au bout de l’obligeante lettre. Vous voyez , me dit-elle , que cette liberté peu attendue, & infailliblement peu fouhaitée,à moins que ce ne (oit par complaiiànce pour fa fotrife, «eft un honneur que vous ne fauriez faire à cette compagnie fi admirante. Et il m’eft fi impoffibk à moi - meme de m’empêcher de vous admirer , mon très -cher amour , que je ne vous perdrai pas de vue de toute la foirée. Car il feroit bien plus cruel que la fœur de ton maître ne pût pas
RéCOMPfifcrsÊE. fij
«voir le bonheur de jouir un peu de ta charmante compagnie.
Je vis allez cju’il m’avoir fervi de très-peu de lui montrer ma lettre , & je m’en repentis plufieurs fois pendant quelle la lilbir. J’eipcre donc * madame , lui dis - je , que vous me permettrez d’envoyer faire mes excufes à votre cher frère , & l’avertir que miladi eft venue , & qu’elle eft fi éprife de moi , qu’elle ne finirait Ce réfoudre à me UÉlTer aller. Qu’elle eft charmante ! me ditelle avec dépit ; tu voudrois apparemment que ton cher maître fût ici , pour y quereller fa fceuf à ton lujet; mais tu ne fortiras pas de devant mes yeux. Je voudrois te demander à préfent, quelle étoir ton idée en me montrant cette lettre. Mon idée éroit, repris- je , de montrer à miladi comment j’étois engagée pour tout le jour , & pour ce loir. Et tu ne me l’as montrée que pour cela ? me dit-elle. Je n’en fais rien , madame , lui répondis-je ; mais fi vous en pouviez déduire quelqu’aurre chofe , je. pourrais elpérer aullî de n’en être pas plus maltraitée.
Ses yeux commencèrent . à s’allumer. Je fais , me dit - elle , en me faififlaot par la main fort rudement , je fais , infolente créature , que vous ne me l’avez montrée que pour m’infuiter. Vous me l’avez montrée , afin que je ville qu’il pouvoic avoir de meilleures manières pour une gueufe née
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gueufe , que pour moi & le bon milord Davers. Vous me l’avez montrée pour eflàyer fi je ferois une lotte aulfi crédule que vous , fie pour me faire regarder votre mariage comme réel , tandis que je fais toute la fripponnerie de l’affaire , & que j’ai lieu de croire, que vous le favez auffi: & vous me l’avez montrée , pour me jeter au nez qu’il fait des baffelTes en faveur d’une image comme vous, au déshonneur d’une famille plus ancienne & plus exempte de taches qu’aIKune qu’il y ait dans le royaume. Je te donne à préfent cent guinées pour le premier mot impertinent que tu lâcheras , afin de pouvoir te fouler aux pieds tout à mon aife.
' Cela n’eft-il pas bien terrible? J’aurois fans doute beaucoup mieux fait en ne lui montrant pas la lettre. J’étois épouvantée. Cette horrible menace , fès yeux allumés , & l’air de rage qui droit répandu fur fa perfonne m’ôtèrent tout mon courage. Ma chère dame ! lui dis-je en pleurant, ayez pitié de moi : je vous jure que je fuis honnête je vous jure que je fuis vertueufe -, en véïité je ne ferois pas une mauvaife a&ion pour tout l’or du monde.
Quoique je fâche toute la fourbe de ton prétendu mariage & de ton ridicule anneau que voilà , èc tout le refte de cette fcène d’extravagance fie d’iniquité , me dit - elle , je n’aurai ja-
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maïs la patience de te voir me montrer un inCtant de plus la vanité de te croire mariée à mon frère ; je n’en fouffrirai jamais la penféc : ainfi , Pamela , prends garde, petit rejetton de gueux, prends garde.
Madame , lui dis-je , épargnez, de grâce , mes chers parens. Ils font honnêtes Sc indu/trieux : un tcms a été qu’ils ont vécu fur un très-bon pied , & ils n’ont jamais été gueux. Chacun eft expofé à des malheurs. Je puis aifément fupporter les plus cruelles imputations qui ne tombent que fur mot-même , parce que je connois mon innocence ; mais je ne puis fouffrir qu’on attaque des parens au/îî honnêtes & au/lî laborieux que les miens, qui ont eiïuyé les plus grandes travcrfes , (ans jamais' rien devoir qu’à la bénédiètion de dieu , & à leurs pénibles travaux.
Oh! oh! ne voudrois-tu point, canaille que tu es , prétendre à des ayeux , & à une famille ï Dieu me donne patience & me foie en aide : je m'imagine que la fotte fantaifie de mon frère pour toi , jointe à fa méchanceté naturelle , lui fera bientôt faire des recherches à la chambre des comptes , pour donner du relief à l’obfcurité d’où tu tires ton origine. Provoque-moi encore , je t’en conjure. Je te donne tout au monde, pour me dire une feule & unique fois que ta te crois mariée à mon frère.
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j’elpère , lai dis - je , que vous ne me tuereZ pas -, & puilque rien de ce que je puis dire ne fàuroit vous plaire , &£ que vous êtes réfolue de me quereller fans miféricorde , puifqu’il ne faut pas que je dife oui ou non , fuivant ce que je penfe , ayez la bonté de faire de moi ce que voui avez deflein d’ en faire , & de me permettre de vous délivrer de ma vue.
Elle me donna un coup lur la main , & s’avançoit pour me donner un foufïlet ; mais madame Jewkes & la femme de chambre l’entendant de dehors , elles entrèrent toutes deux dans ce moment -, & la première fe mettant entre nous : Vous ne (avez pas ce que vous faites , madame * lui dit-elle j en vérité vous ne le favez pas. Mon maître ne me pardonneroit jamais, fi je fouffrois qu’on traitât ainfi dans fa maifon une perfonne qu’il aime fi tendrement -, ôcje ne le fouffrirai pas, toute miladi Davers , que vous êtes. La femme de chambre s’en mêla auflî , & lui dit que je n’étois pas digne de fa colère. Mais elle étoit abfolument hors d’elle -même.
Je voulois fortir, & madame Jewkes me prit la main pour me mener dehors : mais le digne neveu s’adoiïà encore contre la porte , & mettant la main fur fon épée, dit que je ne forti-i rois pas que fa tante ne l’eût permis. Il tira même fou épée à moitié -, çe qui tn’épouvan^ fi fort qus
fa6co*îPEN$&i.
je m’écriai: Ha! mon dieu! l’épée! l’épée! & fcjue , ne fachant ce que je faifois , je courus à kniladi elle-même , la ferrai fortement , oubliant £our l’inftanr combien elle éroir mon ennemie, & lui dis en tombant fur mes genoux : Défendezmoi , ma chère dame. L’épée ! l’épée ! ma maîtreflè va tomber en convülfioh , dit la Jewkes. Mais miladi Davers étoit elle - même fi étohnéo <de ce que les chofes en éroient venues fi loin, iqüe , fans écouter la Jewkes , elle dit à fou paient : Ne tirez pas votre épée , mon neveu ; vous voyez que , toute hardie qu’elle eft , elle ne peut eh {butenir la vue.
Raflure2-vous, me dit-elle; il ne vous effraien* |)âs davantage ; je tâcherai de furmonter ma colère , & j aurai pitié de vous. Levez-voüs , Si né laites pas la lotte; -La Jewkes me tenoit un flacon fous lé nez , qui m’empêcha de m'évanouir* Madame Jewkes,lui dit miladi; fi vous Voulez que je vous pardonné, laiflfcz nous enfemble, Pamela Si moi ; retirez-vous , mon neveu ; Rebècca iefterâ feule ici.
Je m’affis fur la fenêtre dans une affreufe agitation ; car, en vérité, je venois d’être terriblement épouvantée. Vous lie devriez pas vous afièoir en préfence d? milâdi , mademoifelle Pamela , me dit la fuivante. Oui , oui , dit miladi , qu’elle SalTeye jufqua ce quelle foit un peu revenue dé
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fon effroi ; & vous , Rebecca , mettez ma chaifis à côté d’elle. Elle s’affit donc vis-à-vis de moi. En vérité, Pamela, me dit-elle, tâçhant de mettre la faute fur moi , vous avez donné carrière à votre langue d’une manière bien infultante , & avec mon neveu qui eft un homme de qualité , & avec moi meme. Avouez , ajouta - t - elle en palliant fa cruauté , & en réfléchiffant fans doute quel!, en avoir plus fait que fon frère ne pouvoir lui en pardonner ,* avouez que vous avez été bien impertinente , & demandez pardon à mon neveu Si à moi -, & je tâcherai d’avoir pitié de vous : car , après tout , vous êtes une afiez bonne fille ; & c'eft grand dommage que vous n’ayez foutenu la gageure en demeurant honnête.
Vous me faites injure , madame , lui dis- je , en vous imaginant que je ne fuis .pas honnête. N’avez-vous Vs couché avec mon frère , reprit-elle ? Allons , parlez. Madame , lui dis - je , vous me faites des queftions d’jme manière bien étrange,
en d’étranges termes.
Oh ! votre délicareffe , reprit-elle , eft bleflee de la franchife de ma demande ! C eft une mignardife qui fe paffera bientôt , mon enfant; bientôt , je vous allure. Mais répondez-moi pofitivemenr. Si je le fais, madame , la# fécondé queftion fera , êtes - vous mariée ? Vous ne ferez pas contente de ce que j’y répondrai , Si me battrez derechef.
k S c t> m jp te n s I iî. j 2 J' je ne vous ai pas encore battue , reprit- elle: L’ai-je battue, Rebecca? A ce que je vois, vous voudriez bien conrrouver une hiftoire , n’eft - ce pas ? Je ne faurois foufirir , je te jure , que tu aies feulemenr la pentée que ru fois ma fœur. Je connois le fond & le fin du tour qu’on r’a joué ; & mon opinion eft que tu le connois auili. C’eft feulement une perire rufe de ra part , afin que tes grimaces fervent de mariteau à ta facilité, Sc t’aident à tirer un meilleur parti de lui. Allons, allons , ma drôlelfe , tu vois que je connois un peu le monde ; & autant à mes trente-deux ans, que roi à tes quinze ; entends tu ?
Je me levai de deffus la fenêtre ; & m’en allant à l’autre bout de la chambre : Battez-mot encore fi vous le voulez, lui dis-je; mais il fauc que je vous difè , madame , que je méprife tous vos difeours , & que luis auflî paifaitement mariée que vous.
A ce mot , elle courut vers moi ; mais la femme de chambre vint encore fe mettre entre deux. Ghaflez, lui dit-elle, madame, chaflez de votre préfehee cette vaine & méchante petite créarure; . elle n’efl: pas digne d’y paroîcre. Elle ne fera que chagriner miladi. Otez-vous du chemin , Rebecca , lui dit-elle ; voilà un difeours que je ne fouffrirois pas de la part même de mon frète. Je ne l’endurerai jamais. Aufïî parfaitement mariée qué
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moi! Eft-ce que cela fe peut tolérer? Mais fi la créature croit quelle l’eft , madame , dit la Clivante , elle eft auffi à plaindre d’être fi crédule , que méprifable pour fa vanité.
J’eiïayai de m'échapper par la porte -, mais elle £kifit ma robe , & me tira en arrière. De grâce, madame , lui dis-je , ne me tuer pas : je n’ai kit aucun mal. Mais elle ferma la porte à deux tours fkns mecouter, & mit la clé dans fa poche. Appercevant madame Jewkes devant la fenêtre , je levai le chaffis, & lui dis: Madame Jevkes, je crois qu’il vaudroit mieux que le carroiTe allât trouver votre maître , pour l’informer que miladi Davers eft ici , & que je ne fautois la quitter.'
Elle étoit réfolue de trouver tout mauvais, quoi que ce fût que je puflë dire. Non , non , dit-elle j car il croira pour-lors que je fais ma compagne de fa créature , & que je ne faurois m’en féparer. Je croyois , madame , lui dis - je , que vous ne pouviez jamais trouver à -redire à un pareil meffage. Tu ne fais rien de ce qui appartient aux gens de qualité, ma droleffe, me dit- elle.
6 comment le faurois-tu? Ni men ai envie à ce prix , penfois - je en moi - meme.
Que lui ferai-je donc dire , madame? Rien, reprit- elle : qu’il attende fon très- cher amour , & qu’il l’attende inutilement ; ce ne fera que quelques heures de plus , de chacune defqueUes
RiCOM PÏHSÉR $2 j
11 fera un jour dans fes amoureux calculs. Madame Jewkes s’approchant un peu plus de la fenêtre, & miladi fe promenant par la chambre, au bout de laquelle j’étois pout lors , je lui dis tout bas , que Robert m’attende à l’allée d’ormes ; je vais bientôt redoubler mes efforts pour m’échapper.
Aufli parfaitement mariée que moi ! répétoic miladi j l’infolente créature ! ajoutoit-elle en lè promenant en long & en large , & en parlant à elle - meme , à fa femme de chambre , & de tems en tems à moi. Mais voyant qu’il n’y avoir pas moyen de lui plaire en rien , je crus qu’il valoir mieux me taire ; je me tus. Je luis donc indigne d’une réponfè , me dit-elle pour lors ? Si je parle , repris-je , quelque refpeéiueufement que je le fafle , vous vous mettez en colère contre moi -, Ci je me tais , vous en êtes mécontente. Si vous vouliez feulement me dire comment je pourrois vous obliger , je le ferais de tout mon cœur.
Confeflè la vérité , me dit-elle , avoue que tu es une créature perdue , que ru as couché avec ton maître* & que tu en es fâchée , auffi-bien que de la dilcorde que tu as occafionnée entre lui & moi , & alors je te regarderai en pitié , & le perfuaderai de fe jeter dehors avec cent ou deux cens guinées» Et quelqu’honnête fermier , ou pat compaffion , ou par envie de ton argent , s’avi-
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fera peur - être de fervir de couverture à ta bon* te : ou , fi perlonne ne veut de roi , il te faudra faire vœu de pénitence, & devenir aufli humble que j’ai cru que ru l’érois autrefois
J’étois navrée jufqu’au fond de l’ame de ce torrent d’extravagances diéfées par la rage, & de me voir ainfi privée du piaifir d’aller où éroit l’objet unique de tous m?s défirs, & de furcroît je rremblois d’encourir la dirgra e de mon chef maître. Je vis en m’afieyanr , qu’il n’étoit pas fort difficile de fauter par 'a fenêtre dans la cour , avec laquelle la falle et fit de niveau , & que j’en avoi' un bon moyen , n’ yanr pas rabaifTe le chafils lorfque j’avois parlé <à madame Jewkes. Je n’eus pas plutôt apperçu que miladi avoit gagné l’au-r tre bout de la falle dans fes allées & venues, que je rnènrai fur le fiége de la fenêrre , & la franchis comme un éclair. Je m’enfuis à routes jambes , tandis que miladi me rappeloit à une fenêtre & fa fuivanre à l’autre. Deux de fes gens accoururent à fes cris , & comme elle leur ordonnoit de m’arrêter : Touchez- moi, fi vous lofez, faquins, leur dis- je. Les ordres de leuc inaîrrefie l’auroient emporté fur mes menaces; mais M. Colbrand', à qui il paraît que madame Jewkes, voyant comme on me trairait, avoit eu la bonté d’ordonner de fe trouver à porrée, aççpyiur, & prenant fon ait terrible & mail%i
RieoMPSNSÎBi 317 crant , qui me parut lui convenir pour la première fois , jura qu’il échineroic ( ce fut fon expreflîon ) le premier qui attenteroit de toucher à là maîtrelfe. Il vint tout de fuite courir à mes côtés; & j’entendis miladi dire en propres termes t La créature vole comme un oifeau. M. Colbrand lui-même, malgré fes grandes échafles , pouvoir à peine courir de niveau avec moi. Je ne m’arrêtai qu’au carrolfe. Robert qui m’avoit vue courir de loin , en avoir ouvert la portière qu’il tenoit toute prête. J’y entrai fans toucher le marchepied. Allez à toute bride , lui dis-je , & mettezmoi au plus vite hors de la portée de miladi. Il fut à l’inftant fur fon fiége. Ne vous effrayez pas ,. madame , me dit M. Colbrand eiv fermant la portière ; perfonne ne vous touchera. Robert fouetta à tour de bras ; mais j’étois fi hors d’haleine, que je ne pus la reprendre ni revenir de ma peur pendant tout le chemin;
Je ne fus qu’au moment que le carrolfe s’arrêta chez le chevalier , que M. Colbrand avoir eu la bonté- de monter derrière le carroffe , de peur , comme il l’a die depuis , que miladi n’envoyât après moi. Quand il fut de retour au logis, il dit à madame Jewkes que de là vie il n’avoic vu mon égale pour courir.
Dès que le carrolTe s’arrêta , ( & ce ne fut qu& fur les fix heures , tant cette cruelle dame mW
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voir retenue long -rems) mademoifelle Darnfor^ jbrtit & vint à moi en courant. Oh J madame x s’écria t-elle, vous êtes mille fois la bien venue! Mais vous allez être battue, je vous en avertis} çar il y a déjà deux heures que M. B.... eft ici,
& il eft bien en colère contre vous.
Cela cft bien cruel, en vérité, m’écriai- je. Et je fa vois à peine ce que je difois , n’étant pas encore revenue de ma peur. LaiiTez moi m’affeoir, lui dis-je , il n’importe où ; car j’ai eu une cruelle fcène. Je m’aflis , n’en pouvant prefque plus d’agitation, & m’appuyai fur fan bras.
Votre feigneur & maître eft enrré ici tout je ne (àis comment ; & après y avoir été une heure (ans vous voir- ven'r , il a commencé à ronger fon frein , & a dit qu’il ne fe feroit pas attendu. ; à fi peu de complaifance de votre part. Nous l’avons engagé à force de perfuafions à prendre des cartes. Allons, il faut vous montrer, la belle dame; car je lé crois de trop mauvaife humeur pour venir au-devant de vous.
J’efpcre , lui dis - je , que vous n’avez point detrangers. Nous n’avons , reprit-elle , que deux dames de nos parentes , qui font venues de Stam- (°rd avec un très-humble lèrviraur d’une d’elles. Vous n’avez , lui dis je , que toute la ville 8c les (àuxbourgs. Que ferai-je , bon dieu 1 s’il eft fâf fc® ? je n'en faurois fouffrir l’idée.
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Comme j’achevois de parler , miladl Darnford & miladi Joies entrèrent pour me gronder, à ee qu’elles me dirent , de n’êrre pas venue plutôt. Mon cher maître entra lui-même avant que j’eulïo eu le tems de parler. Je courus à lui. Comment vous portez-vous, Pamela, me dit -il d'un air un peu plus cérémonieux que je ne l’aurois fouhaité ? J’efpérois , ajouta - t-il , qu’ayant montré tant de complaifance dans ce que vous m'aviez prié de faire , un demi-mot de ma part auroit fùfii pour vous déterminer à venir dîner içi \ d’autant plus que ce que je vous demandois étoit raifonnablç , & me paroiflbit de nature à devoir vous plaire. Ecoutez-moi , de grâce, lui dis-je» mon cher moniteur , écoutez-moi , 8c vous aurez pirié de moi , au lieu d’être fâché. Madame Jewkes vous dira qu’aulfitôr que j’ai reçu vos ordres obligeans , je lui ai dit que je voulois vous obéir , 8c venir dîner avec çerte aimable compagnie, & je m’y fuis préparée fur le champ avec le plus grand plaifir du monde. Oh ! c’eft notre très- chère , interrompirent miladi Darnford 8c mademoifelle fa fille. £h bien ! moniteur le fier, dit celle-ci à mon maître , ne vous l’avois-je pas bien dit, qu’il falloir que quelque cltofe fût firrivé } Mais ces maris font fi tyrans ! v Eh bien ! ma chère , me dit-il , qu’eft-ce qui yous en a empêchée ? Donnez-vous le tems de refi*
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pircr , vous pa roifiez route hors cî’haleine. Hors d’haleine ! m ’écriai-je , oui bien réellement ; car comme j’étois prête à partir , ne voilà-t-il pas miladi Davers qui arrive à , grand train dans la cour! Miladi Davers! s’écria- t-il , je n’en veux pas favoir davantage , ma chère amie. Tu as paiïe , ajoura- 1 il en me bailant plus tendrement qu’il n’avoit fait , tu as pafle par une épreuve plus rude que je ne t’en voudrais faire fouffrir. Elle eft ma fœur -, mais je ne puis m’empêchet de dire que tu as trouvé en elle une des plus Jbaumines femmes d’Angleterre. Car , notre bonne chère mère l’avoit aufll fort gâtée. Mais l’avez->. vous vue ï
Oui , monfieur, lui dis-je , j’ai fait plus que de la voir. Comment donc, reprit -il? je veux croire quelle n’a pas eu l’infolence de battre ma ch ère fille ! Mais de grâce , interrompisrje , dites-moi donc que vous me pardonnez-, car, en vérité, je n’ai pu venir plutôt : fi ces dames veulent bien avoir la bonté de m’exeufer , je vous dirai tout une autre fois : car fi je m'emparais de l’at-. tention de la charmante compagnie , j’en gâterais tout l’enjouement -, & quoique le cas me fôit d’une toute aut^e importance , j’y ferais l’effet de la porcelaine caflee de cette dame , canrre l’exemple de laquelle vous vouliez l’autre joue me mettre en garde.
SiCOMÎENSÏB. 5 3 x '■ Voilà une bonne enfant , me dit-il : )e vois que mes petites inlinuarions ne font pas (ans fruit avec elle ; je vous demande mille pardons de ni ctre fâché contre vous ; à l’avenir je ne vous jugerai qu’après vous avoir entendue. Cela vaut un peu mieux , dit mademoifelle Darnfbrd ; l’aveu d’une faute en eft une forte de répararion , & il y a bien des fuEans de maris qui ne s’y abaiiferoient pas. Mais , ma chère , ajouta-t-il, dires - moi donc , miladi Davers s’eft-elle émancipée à quelque incivilité? Moniteur, répondis -je, elle eft votre fceur , & il n’eft pas bon que je vous le d<fe ; mais elle ma traitée bien cruellement ! Lui avez-vous dit que vous étiez mariée, ajouta-t-il? Oui, monfieur, je le lui ai dit à la fin ; mais elle veut abfolument que ce foit un mariage fuppofé , 8c que je fois une créature infâme. Elle a été à deux doigts de me battre de ce que j’affirmois la chofe ; car elle ne pouvoir pas, me difbit-elle , fupportec patiemment l’idée que je fufle réputé# fa fœur.
Quel malheur , reprit-il , que je n’aie pas été au logis ! Pourquoi n'avez-vous pas envoyé quelqu’un ici pour me le dire? Envoyé! monfieur, Sc le moyen ! j’érois retenue prifonnière par force. On n’a pas voulu me laiiTer désemparer -, autrement , croyez vous que rien au monde eût pu m’empêcher de vous obéir ? Je leur ai dit que
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javois Drt engagement de longue-main; mais miladi tn’a roomée en ridicule fur le mor, en difant d’un ton de raillerie : De petites fouillons de filles de chambre parler d’engagemens de kmgue-main ! Je lui ai enfuite montré votre obligeante lettre , fcr laquelle elle a fait mille & mille remarques tout en la lifanr. Oh ! que j’ai regretté de la lui avoir montrée ! En un mot , j’ai eu beau dire & beau faire , il n’y a pas eu moyen de lui plaire : fétois une créature , une drôlefle , & tout ce qu’il l/éeoit pas bon que je fuffe. Mais il ne faut pas, vous metrre en colère contr’elle à mon fujet.
Fort bien , reprit-il ; mais je fuppofe qu’à ce Compte elle ne vous a pas fort invitée à dîner avec elle ; car je fuppofe auflî quelle eft venue avant le dîner , fi c’éroit peu après que vous côtes reçu ma lettre. Moi , monfieur , dîner avec fm'ladi ! Non , certes ! Elle a voulu m’obliger à la fèrvir à table avec fa femme de chambre» parce qu’elle ne vouloit pas s’expofer ni moi non plus devait les domeftiques ; ce. qui étoit trèsbon à elle , comme vous voyez.
Fort bien , Pamela ; mais l’avez-vous fervie à table ? Auriez-vous voulu que je t’euffe fait » repris-je? Tout ce que j’ai à vous répondre» Pamela» me dit-il, c’éft que fi vous l’aviez fait » fans confidérer ce que demandoit de vous le titre de ma femme , je ferois fort en colère contre vous»
n’en ai voulu rien faire } moniteur , lui «Lis— je , je l'ai refufé par pure confidération pour le rang auquel vous m’avez élevée ; autrement , moniteur , j’aurois pu fervir votre fceur à deux genoux.
Vous me confirmez à préfeat , reprit-il , dans la bonne opinion que j'avois de votre jugement & de votre prudence. C’eft une femme irtfoiente, & qui me le payera cher. Vous devez l’excufer lai dis-je , parce qu’elle ne veut pas croire que je fois réellement mariée -, ainii ne foyez pas en colère contr’elle.
Meldames' , dit -il , de grâce , ne quittez pis votre compagnie pour l’amour de nous -, je n ai qu’une queftion ou deux de plus à lui faire , & je fuis à vous. Je languis tant, dit miladi Jones, de lavoir l’hiftoire de la perfécution de notre chère dame, que s’il n’yavoit point de raifons du contraire, je ferais ravie de relier. Mademoifelle Darnfotd voulut auffi relier par le même motif, parce que mon maître leur dit qu’il n’avoit point de fecrets à me demander , & qu’il étoit ferilible à i’intélêc quelles paroifloienr prendre à mes chagrins.
Pour miladi Darnfotd , elle alla retrouver la compagnie , & lui dire le fujet de ma dérention ; car il paraît que mon cher maître n’avoit pu leur dilfimuler le chagrin qu’il avoit relïènti -en voyant que je aérais pas là pour le recevoir 3 & iis
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avoient donné un témoignage fi avantageiix dé moi aux deux jeunes demoifelles Boroughs i & à M. Ferry, leurs hôtes venus de Sramford , que ceux-ci témoignoient une extrême impatience de me voir.
Mais , Pame'a, reprit mon maître, vous difiez iis & eux ; qui eft-ce que ma fœur avoir avec elle outre fa femme de chambre ? Son neveu t monfieur , & trois laquais à cheval ; & elle & fâ femme de chambre étoient dans un carrofle à fix chevauxj
Ce neveu eft un archi-fot, me dit -il: Comment s’eft-il comporté envers vous ? Pas extrêmement bien, monfieur, répondis -je; mais je né dois pas m’en plaindre car , ne croyant pas lui devoir autant d’indulgence qu’à miladi , je l’ai relancé d’importance.
Si je favois , me dit-il , qu’il fe fût comporté infolemment envers mon cher ange , fur mon dieu je le renverrois fans oreilles chez fon oncle* En vérité, monfieur, lui dis-je, je ne fuis demeu-* rée rien moins qu’en refte avec lui. Vous êtes bien bonne , ajouta - t - il , de parler pour eux j mais fi je trouve que leur conduire demande mon relfentiment , je crois que je leur ferai payer cette, vifite cruellement cher.
Mais , ma chère , continua-t-il , vous auriez pu décampet fans doute, lojrfque vous avez été
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dîner en votre particulier? En vérité, monfieur, lui dis - je , miladi ma enfermée à la clé , fan9 jamais vouloir me laiffer fortir. De forte , ditil, que vous n’avez point diné ? Non , en vérité, monlîeur , ni n’en avois la moindre envie. Ma pauvre chère enfant, s’écria-t-il ! Mais comment donc vous êtes-vous évadée à la fin ? Oh ! monfieur , repris - je , j’ai fauté par la fenêtre de la fàlle , &c j’ai couru à toutes jambes jufqu’au carrofTe , qui m’avoit attendue pluficurs heures auprès de l’allée d’ormes , depuis l’arrivée de miladi ; car , comme je vous l’ai dit , j’étois pour lor$ prête à partir. M. Colbrand m’a vue au milieu de les domeftiques , qu’elle avoit appelés po&K m’arrêter ; & il a eu la bonté , fans que je-^F fiilfe, de monter derrière le carrolfe, & de me conduire ici faine & fauve.
Je fuis sûr , dit mon maître , que ces infblens-là vous ont traitée indignement. Mais dites-, moi , je vous prie , quel rôle madame Jewkes a joué dans toute cette affaire? Un rôle des plus obligeans pour moi , répondis -je , & je l’en remercierai. Aimable perfonne I me dit-il , ru préfentes chacun dans le meilleur jour; je veux croire cependant qu’elle le mérite -, car elle favoir que vous étiez mariée. Mais , allons rejoindre à pré-; fent la compagnie , & tâchons d’oublier tout ce <jue vous avez fouffèrt pendant deux ou trois
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heures , fans occuper la compagnie de nos affaire* de famille. Nous reprendrons cette converfatiott quand nous ferons en chemin pour regagner le logis -, & vous verrez que je vous rendrai jufticé comme je le dois. Vous me pardonnez au moins t monfîeür, lui dis-je , 5 c vous n’êtes pas fâché? Vous pardonner ! ma chère , reprit-il ; j’efpère bien que vous me pardonnez vous-même. Je ne vous ferai jamais de fatisfaétions fuffifantes, pour tout ce que vous avez fouffèrt de moi , & pour l’atnour de moi. En difant cela , il m’introduifir oiï étoit la compagnie;
Il me préfenta le plus obligeamment du monjie j aux deux dames étrangères & à leur cavalier * Sc me les préfenta réciproquement. Le chevalier* qui éroit occupé au jeu , fe leva & me falua : Je vous jure* rtie dit -il , madame , que je fuis tavi de vous voir ici. Comment donc ! vous avei été prilônnière , à ce qui paroît ! 11 étoit bon que cela lût ainfi ; autrement nous ferions aflîs en jugement contre vous, votre mari & moi, & nous vous aurions infligé une terrible punition pour Votre premier crime lafœ majefîatis , ( on me dit dans la fuite que ce latin lîgnifioit une efpèce de trah'fon contre mon fouverain feigneut & époux. ) Car , ajouta-t-il , nous fommeS réfolus nous autres maris d’ici autour , de mettre nos femmes fut un pied tout nouveau , & votre feigneut
feÔCOMPÊifsgfi.
gneur 5c maître nous en montrera l’exemple * je vous en avertis. Je vois bien à vos yeux , mon Cher petit poulet, 5c à votre teint enflammé, 'qu’on a mis du vinaigre h vos confitures.
Je crois , dit mademoifelie Darnford * qu’au bout du compte nous nous trouverons redevables envers notre aimable amie ; car elle â été obligée de fauter par la fenêtre pour nous venir vdir; Èft-il bien vrai? dit madame Peters ; 5c voyanc que mon maître avoir le dos tourné ; milàdi Da. vers , ajouta-t-elle , étoit toujours d’unè violence ëxtrême du tems quelle étoit fille ; mais la meiU leure dame du monde quand cela étoit pafle; Pour oui ou pour non , elle foufïletoit fes fui; Vàntes d’allée Sc de venue, 5c leur detnandoic pardon enluite quand elles le prenoient patiemment ; lànS cela , elle diloit d’ordinaire que ce» 'Cr’éatuYes là lui tenoient tête;
A'h ! pour cela , lui dis-je , j’ai eu de la créature 5c de la drolejje tarit 5c plus , St de bien d autres riOms encore; car ceux- ci éroient fes plu* douces épithètes. J’ai cru à la fin que je devoisagir conformément au rôle que fon cher Frère à bien voulu me donner à remplir; 5c, à vous dire le vrai , il ne s’en eft de rien fallu que je n’aië *eçu un bon foufflet.
Mademoifelie Boroughs, qui ne croyoit pas qtie je 1 entendilfe , dit à là foeur : La charmante
,Tome II, Y
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perfonneque voilà! Elle s’en fait fi peu accroire, elle e(l fi franche , fi aifée , 8c avoue avec une candeur fi obligeante l’honneur qui lui a été fait i C’clt , dit tout bas M. Perry , la plus aimable perfonne que j’aie vue de ma vie. Comment peuton être fâché contr’ellc un moment ?
Ma chère voilîne , me dit mademoifelle Darnford , voici des gens qui vous admirent à qui mieux mieux -, 8c M. Perry dit que vous êtes la plus aimable perfonne qu’il ait jamais vue ; & il le dit même au nez de fa maîtrefle. Sans doute, dit madtmoifelle Boroughs j s’il y manquoit , je croirais qu’il ne fait que me flatter.
Ah ! mademoifelle , repris-je , vous êtes obligeante à l’excès ; mais la bonne opinion que vous avez de moi devrait m’apprendre à être humble, 8c à révérer en vous la généreufe difpofition qui vous fait me donner fur vous-même une préférence que'je mérite fi peu. En vérité, madame, me dit la plus jeune , j’aime fincèrement ma fœur ; mais je croirais faire un grand compliment à quelque dame que ce foit , de la juger digne du fécond ou du troifième rang après vous.
Il eft impoflîble , lui dis - je , de répondre à tant de politefles: miladi Davers éroit bien cruelle en vérité, de m’empêcher de venir jouir d’une fi bonne compagnie. C’eft nous qui y avons pe& du , dit mademoifelle Darnfoxd. J’avoue , lui dis-
, que dans un fens vous y avez beaucoup perdu *, car vous avez tous été privés pendant plusieurs heures de la plus humble admiratrice.
Je n’ai point encore vu , dit M. Perry s une fi jeune dame fi amplement douée des grâces de l’efprit Sc du corps. Hélas ! monficur , répondisje , en voyant ?Venir mon maître , je ne brille que d’une lumière empruntée , comme fait la lune : voici le foleil , aux traits de la générofité duquel je dois le foible éclat que vous voulez bien regarder avec tant de diilincHon.
M. Perry eut la bonté de lever les mains comme de furprife , tandis que les dames s’entre-rcgardoient. Mon maître entendit les derniers mots de ce que je venois de proférer. Quel cft , leur dit-il , le fujet fur lequel ma Pamela excerce fou elprit d’une manière fi agréable ?
Ah ! monfieur , répliqua M. Perry , je vous déclare le plus heureux cavalier de toute l’Angleterre. Et moi auflî, dit mademoifclle Boroughs t & moi auflî , dit mademoifelle Darnford i Sc moi dirent- ils tous à la fois.
Grand-merci, grand-merci., grand-merci, mes chers amis , leur dit mon maître , en les regardant tous à la ronde : j’ignore le fujet de votre converlàtion -, mais , fi vous me jugez tel à un feul échantillon du mérite de cette aimable fille , que dois- je en penfer moi-même, qui en vois
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mille tous les jours , & qui leprouve jufques dans, la moindre de fes allions & de Tes paroles ? Je puis vous aflurer que , coure raviflàr.te que vous doit paroître fa perfonne, elle eft très-inférieure à fon cœur. La première m’a prévenu en fk faveur, &c a fuffi feule pour me rendre fon amant ; mais ce font les feules beautés de fon ame qui m’ont rendu Ion mari ; & c’eft un titre , ma chère amie , me dit-il en me ferrant la main , dont je luis plus glorieux que d’aucun autre.
En vérité, dit très - obligeamment M. Pcny, votre époufe eft toute parfaite , & je ne fâche perfonne qui pût la mériter , que celui qui eft capable d’en parler fi jufte & de fi bonne grâce.
J’étois toute confulè. Aidez- moi, ma chère-, dis-je à mademoifelle Darnford en lui prenant la main , aidez-moi par votre aimable exemple à me garantir de tout mon orgueil nailfant. L’heareulè créature que je ferois , fi je pouvois mériter la moitié de tant de belles louanges 1 Vous les mé» ritez toutes , me dit mademoifelle Darnfortf, & c’eft du fond du cœur que je le dis.
La plus grande partie de la compagnie fe mit au jeu. On en follicita mon maître , qui dit qu’il feroit volontiers un quadrille ; mais qu’il aimeroit mieux qu’on l’en dépensât , ayant été debout toute la nuit. Je lui demandai comment fe por-
toit fon ami ? Nous parlerons de cela une autre fois , me dit - il •, ce qui , joint au férieux dont il m’avoit répondu , me fit craindre que le pauvre monfieur ne fût mort , comme il fe trouva qu’il letoit effe&ivement.
On fervit le fouper de meilleure heure pour l’amour de moi qui n’avois pas dîné; & l’on me fif à ce fujet les complimens les plus gracieux. Je veux vous fervir la première , me dit miladi Darnford , parce que vous avez jeûné fi long-tems. Le chevalier vouloir fe mettre à côté de moi ; mais mon maître lui dit qu’il croyoit qu’y ayant un nombre égal de meilleurs & de dames, il valoit mieux les entre-mêler , afin que les mefiîeurs pulfent s’occuper à fervir les dames. Miladi Darnford dit au chevalier , qu’elle elpéroit qu’il ne s’affiéroit au-deflus d’aucune dame , fur-tout à la propre table. Eh bien ! reprit-il, je m’aflîérai visà-vis d’elle ; Sr cela vaut bien d 'être à côté.
Mon cher maître ne pouvoir tirer fes yeux do deflîis moi ; il avoir la bonté de paroître fe délester à tout ce que je faifois & difois; & chacun étoit enchanté de fes manières tendres & obligeantes enVers moi.
Miladi Jones remit la converlàtion fur miladi Davers. Je crains bien , Pamela , dit mon maître, que vous n’ayez été traitée avec dureté , & plus mal que vous ne nous le dites. Je connois
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trop bien l’humeur emportée de ma fœur , pour croire quelle air pu outrer la civilité avec vous ; fur-tout le liafard ayant fait que je fulïe forti. Quand même elle n’auroit eu aucune pique contre vous , ajoura-t-il , ce qui s’eft paffé entr’elle & moi l’a tellement aigrie , que je fuis sûr quelle auroit cherché querelle à mon cheval , fi rien autre chofe de ce qui m’appartient ne fe fût rencontré dans fon chemin , pour peu qu’elle eût cru que j’en faifois cas. De grâce , moniteur, lui dis-je , ne parlez pas fur çe ton de la bonne miladi Davers.
Mais, ma chère, rgprit-il, je fais quelle eft venue tout exprès pour faire une querelle; & fi elle n’avoit pas été dans la plus violente inquiétude , après ce qui s’étoit paflfé entre nous , & la manière dont l’avois reçu la lettre de milord Davers,, elle n’auroit jamais approché de ma maifon, Mais de quelle manière a-t-elle parlé de moi, Pamela ; Oh ! très-bien , moniteur , répondis-je ; elle vous a feulement appelé fon joli homme, Ai frère , & autres noms femblables.
Si je ne craignois, reprit-il, de fixer défagréablement l’attention de la compagnie , je pourioîs vous répéter- prefque mot à mot tout ce qu’elle a dit. Miladi Jones fouhaita d’entendre un plus ample détail de la conduite de miladi Pavers , & la plupart fe joignirent à elle ; en
particulier madame Péte/s , qui dit que , comme ils favoient l'hiftoire 8c. connoifïoient l’humeur de miladi Davers , qui étoit dans le fond une très-bonne perfonne , ils feroient bien-aifes , fi mon maître 8c moi ne le trouvions pas mauvais, d’être amufés auflî agréablemenr; parce qu’ils s’imaginoient que ce feroit-M ma dernière épreuve»
Dires-moi donc, Pamela , reprit mon maître, a-t-elle levé la main fur vous? Vous a-t- elle frappée ? J'ai eu un petit coup fur la main , ou l’équivalent , lui dis - je. L’infolente femme ! je veux croire qu’elle n’a pas ofé vous frapper au vifage. Il faut avouer que j’ai été un peu provoquante par deux ou trois fois , 8c en vérité elle m’auroit donné un foufïler , fi fa femme de chambre 8c madame Jewkes n’étoient venues fe mettre entre deux. Mais, pourquoi n’avcz-vous pas tâché de gagner la porte ? Parce , repris-je , que miladi a mis fa chaife contre pendant une partie du tems , & qu’elle l’a fermée à la clé dans la fuite; autrement j’aurois maintes fois fait efforG pour fortir.
Elle favoit, ajouta mon maître, que je vous attendois ici ; car vous m’avez dit , fi je m’en fouviens , que vous lui aviez montré ma lettre. Il eft vrai , repris-je ; mais il m’eût beaucoup mieux valu de n’en rien faire; car elle n’en a été que plus irritée , 8c l’a commentée d’une étrange ma-
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nière. Je n’en doute pas, interrompit- il ; mais n’a-t-elle pas compris par les tendres expreflîons Quelle contient , qu’on ne pouvoit fuppofer que pous ne fuflions pas mariés î Oh! monfieur, repris-je ,( & je fis rire la compagnie , ) elle m’a dit que c’érojt pour elle une raifon fpéciale de çroire fermement que*fe n’étois pas mariée.
Voilà ma fœur toute crachée! s’écria- t -il, çela lui reflemble comme deux gouttes d’eau ; & f ependant elle n’en eft pas moins heureufe dans; (à maifon 5 car le pauvre lord Davers ne contredit jamais. Je vous jure qu’il n’oferoit s’y ha-, farder.
Vous avez été fouvent appellée drôlefle , n’eftçe pas , ma chcre ? car c’eft un de fes mots fâ-; yoris. Oh ! qu’oui , monfieur , répondis - je ; j’ai eu le titre de drôlefle & de créature , mille fois pour une j & pire que tout cela. Et quoi encore ^ me dit - il , ma chère ? Allons , parlez franche-t ment. Je ne youdrois pas , repris -je, que vous fuifiez en colère contre miladi Davers. Ce ne fontlà que des riens , comparés avec vos bontés j & tout le chagrin que j’en ai , c’eft de n’avoir pas le privilège de témoigner combien j’honore miladi Davers , en tant que votre fœur.
Vous ne devez pas craindre de. me dire ce qui s’eft pafle , interrpmpit-il. Quoique je fois oMb «é de lui marquer mon mécontentement ÇÇU®
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oecafion , je ne faurois pourtant m'empêcher de l'aimer. Je fais que c’elt fa tendrelîe pour moi , qui , malgré la manière bifarre dont elle fe manifefte , la rend il chagrine & de fi mauvaife humeur. Je fuis sûr, après tout, qu’elle vient pour fe réconcilier avec moi , quoiqu’une belle»& bonne querelle doive nécefTairement en être le prélude. Car elle fait être dans le calme le plus parfait; mais ce n’eft jamais qu’après une tempête, Ainfi , je l’aimerai encore de tout mon cœur, fi elle n'a pas trop maltraité ma chère amie , & fi elle ne récidive pas.
Vous êtes bien bon , lui dit M. Peters. J’aime à vous voir montrer cette indulgence pour une fœur qui a tort , & en meme tems rendre fi bien juftice à l’innocence la plus aimable , & au plus parfait mérite. Je vous prorefte , fut tout ce qu’il y a de plus fàcré , M. Péters , reprit mon maître, que je donnerois de bon cœur, 2c tout-à-i’heure , mille livres fterling à miladi Dayers , fi elle vouloir feulement prendre avec cordialité ma chère Pamela par la main , la féliciter & l’appeler fa fœur. Et je croirois être indigne de l’aimable perfonne qui fourit fi agréablement en me regardant , fi je ne difois ceci principalement pour l’amour d’elle , 2c du plaifir que cela lui cauferoit. Car je ne ferai jamais parfaitement jf^cpnçilié avec ma fœur , qu’ellç n’eta foit venue
là , & je penfe très-fincèrement Sc du fond du cœur , que ma chère époufe que voilà me fait plus d’honneur par fon alliance , qu’elle n’en reçoit de la mienne>
Je fuis pénétrée de votre bonté , m’écriai-je, en ver&nt un torrent de larmes de joie & de gratitude. Toute la compagnie ne fit qu’un concert pour l’accabler de bénédictions. Je n’ai jamais rien vu de fi édifiant que la conduite de cet heureux couple l’un envers 1 autre, dit obligeamment miladi Jones ; j’en fuis toujours meilleure de moitié quand je les revois. La dame du premier mérite feroit bien heureufe d’avoir un tel époux , & le cavalier le plus aimable trop heureux d’avoir une telle femme. En un mot , vous paroiflez faits l’un pour l’autre.
Ah ! madame , lui dis-je , vous m’êtes fi indulgente & fi bonne , que je ne fais point de termes alfez forts pour vous en remercier. Vous en méritez plus que je n’en puis exprimer , repritelle ‘y & quiconque faura votre hiftoire , vous regardera toujours comme n’ayant point d’égale. Vous êtes l’ornement de notre fexe ; & tout excellent & tout généreux qu’eft votre cher mari , votre vertu n’a trouvé en lui que la récompenfe qui lui étoit due , dieu veuille vous faire jouir lonç-rems du bonheur detre enfemble 1
Vous avez trop de bonté pour moi, madame,
récompensée:. 347
lui dit mon cher maître. J’ai vécu ci-devant avec une licence qui ne méritoit pas une vertu fi excellente. J’ai , par des preuves aufli glorieufes pour ma Pamela que honteufes pour moi , cruellement otFenfé une vertu , que je regarde prefquc aujourd’hui comme facrée; & je ne m’en croirai jamais digne , que je n’aie amené ma conduite , mes fentimens , & toutes mes adtions , à une parfaite conformité avec les ficnnes. Oui , ma Pamela , continua-t-il , je ne vous demande que de relier ce que vous êtes , & ce que vous avez été. Vous ne fauriez devenir meilleure ; & fi vous le pouviez , je n’en retirerois que le défefpoir de pouvoir jamais approcher du degré rcfpeétable de vertu où vous êtes parvenue. Peut-être , ajouta ce cher époux , que la fcène que j’ai contemplée depuis environ douze heures , m’a rendu bien plus férieux qu’autrement je ne l’aurois été ; mais je puis vous affiner devant toute cette aimable compagnie , que les fentimens que j’expofe à préfent font ceux de mon cœur , & non ceux du jour feulement.
L’heureufe fille que la vôtre , mes chers parens ! Je dois le tout à la bonté de dieu , à vos inltructions &■ à celles de feu ma chère maîtreflè. C’elt toujours fur ces objets que je dois jeter les yeux en regardant en arrière , pour n’en pas venir à m’im-
puter orgueilleufcment à moi -meme le bonheur
inexprimable dont je jouis.
La compagnie prenoit un fincère plaifir à entendre parler de nos affaires, & à voir les témoignages de la bonté de mon maître pour moi, que s’appercevant de leur indulgence , & étant curieux luimême de favoir plus de particularités de ce qui s’étoit palfé entre miladi 8c moi , il me demanda encore quels autres noms elle m’avoit donnés, outre ceux de drôlefTô & de créature ? Miladi , lui dis-je , fuppofant que j’écois une perdue , a très- charitablement lamenté fur moi j elle a plaint ma dépravation 8c ma chute , difànt que c’étoic le plus grand dommage du monde , que tant de vertus ( c’eft l’exprelfion dont elle a bien voulu fe fervir,) fulFent détruites, & que j’euffe enfin cédé , après avoir fait , difoit-elie , une fi noble réfiftance.
Ces meilleurs 8c ces dames , qui paroilfent favoir mon hiftoire , interrompis - je , voudront bien me pardonner. Je ne continue ce détail que par l’ordre de celui qui a un droit entier fut mon obéiflànce.
Pour ne pas m’interrompre , ils fe contentèrent tous de me faire un fàlut d’approbation ; 8i je continuai ainfi mon récit.
J’ai affuré miladi que j’étois toujours innocen-
ftêcoMPENSÉE. $4* te , que je voulois continuer de l’être , 5c qu’ort me faifoit injure en fuppofant le contraire. Comment donc , pécore , m’a-t-j^lle dit ? Je ne fais,
en vérité , fi je dois répéter ce qu’elle a dit. Répétez, s’écria mon maître, répétez pour l’amour de ma fœur, de peur que nous ne croyions cent fois pire.
Je mis ma main devant mon vifage , ÔC continuai. Comment donc , pécore , m’a-t-elle dit ? n’as-tu pas couché avec ton maître ? en propres termes , en vérité ! & quand je lui ai répondu qu elle faifoit d’étranges queftions , 5c d’une étrange manière , elle a tourné en ridicule ce qu’elle appelloit ma délicatelfe , m’aflurant que cette mignatdilè me pafTeroit bientôt. Elle m’a dit qu’il falloit que je fuffe que je n’étois pas mariée en réalité* que mon anneau n’étoit qu’une fuppofition , & que le tout n’étoit qu’une rufe de ma part pour déguifer ma facilité , 5c pour en tirer meilleur parti de vous; quelle connoilïbit le monde, à fes trente - deux ans , autant que moi à mes quinze , 5c qu’elle vouloit que je m’en fouvinffe.
J’ai pris la liberté de lui dire , en m’éloignanc beaucoup par précaution , que je méprilois fes difcours , 5c que j’étois aulfi parfaitement mariée qu’elle. Voilà auffitôt le feu aux étoupes. J’aîloiS pour certain être foufflerée d’importance , fi là femme de chambre n’étoit pas venue le mettre entre deux , 5c lui dire que je n’étois pas digne
35° Ia Vertu
de fa colère -, & que ma crédulité méritoit autant
de compalïîon , que mon orgueil de mépris.
Pauvre Pamela! dit* mon maître , cela étoit un peu trop cruel pour vous. Ah ! monfieur, répondis-je , qu’il m’étoit bien plus aifé de foutenir ce traitement , que le malheur de l’avoir mérité ! Ce dernier m’auroic fait mourir mille fois ; car alors j’aurois été digne de tout cela , & de bien pis ; & ces reproches joints à mon crime m’auroient rendue vraiment milërable.
Miladi Darnford , à la droite de laquelle j’étois alïïfe , me fauta au cou avec une efpèce de tranlport , m’appelant le plus charmant de tous les modèles pour mon fexe. M. Péters m’accabla d’éloges ; autant en fit M. Perry. Pour le chevalier , il avoit bien fincèrement les larmes aux yeux: Voifin, dit-il à mon maître, cela eft admirable, ou je meure! Je crois qu’il y a quelque chofe dans la vertu à quoi nous n’avions pas pris garde. Sur mon ame , il n’eft defcendu qu’un ange du ciel depuis plus de mille ans , & c’eft vous qui l’avez !
Allons, ma chère amie, me dit mon maître, continuez , de grâce , votre récit jufqu’à la fin du louper , puifque les dames parodient y trouver du plaifir. Miladi a toujours continué fur le même ton, répondis-je: & dans un certain moment , elle m’a dit , en me faififfanc *la main ,
quelle me donnerait cent guinées pour un mot impertinent de plus , ou pour lui dire feulement que je me croyois mariée , afin qu’elle pût me fouler aux pieds. Mais , de grâce , monfieur , ne lôyez pas en colère contr’elle. Elle m’a appelée ehambrillon , fouillon , colifichet , mijaurée , & rejetton de gueux. J’ai répondu , que tant que je me fentirois innocente , rien ne me feroir de la peine , que d’entendre maltraiter mes chers parens; qu’ils n’avoient jamais été gueux , ni redevables de quoi que ce fût qu’à la providence & à leur induftrie ; qu’un tems avoit été qu’ils s’étoient vus fur un bon pied ; que perfonne n’éroit à l’abri des revers ; Ik que je ne pouvois fouffrir qu’on les traitât avec une indignité qu’ils méritoient fi peu.
Miladi m’a répliqué, qu’elle s’imaginoit que le foible extravagant de mon maître pour moi me feroit bientôt prétendre à une famille & à des aïeux , & que dans peu on feroit des recherches à la chambre des comptes pour le prouver.
C’eft encore ma fœur trait pour trait j me ditil. De forte que vous n’avez pu venir à bout de la contenter , quoi que vous ayez fait ?
Non , je vous jure , repris-je. Lorfqu’elle m’a ordonné de lui verfer un verre de vin , empêchant fa femme de chambre de le faire , elle m’a (demandé fi*fétois au-defiîis de cela. Si je netois
La Vertu
que la malheureufe que vous me croyez être y lui ai-je pour lors répondu , & qu’on requît de moi de fervir miladi à table, ou même de me mettre à fes pieds , je le ferois de très - grand Coeur. Mais fi vous ne voulez que triompher d’une perfonne qui a reçu Un honneur qu’elle croit exiger d’elle un tout autre rôle , pour n’en être pas abfolument indigne , il faut que je vous dife tout net que je n’en ferai rien. Cette réponfe l’a faic tomber de fdn haut. Son neveu m’avoit apporté ün peu auparavant la bouteille 6c le verre , en me fommant de le remplir pour miladi puilqu’ellé me l’ordonnoit , 6c en s’appelant lui-mênie mon adjoint pour cet office. Il eft en bonne main , ai-je répondu : fervez miladi vous - même. Vous voyez bien , ajoutai - je , qu’en cas de befoin je puis être un peu impertinente auflî-bien qu’une autre.
Vous me plaifez tout-à-fàit en ceci , ma Pamela, me dit-il; vous ne pouviez jamais mieux faire. Mais continuez.
Miladi*a répandu quelle né revenoit pas de fa furprife , ajoutant qu’elle fuppofoit que je voulois qu’elle me regardât comrrte la femme de fon frère; 6c elle m’a demandé fi j’étois pofledée du démon de l’impudence, jufqu’au point d’ofer me regarder com« me là fœur. A quoj j’ai répondu que c’étoit unfl queftion à laquelle il étoit plus à propos que fon
digne
rÎcompehs é e. 3 jji
iiig ne frère répondît que moi. J’ai cru dans ce mo-i ment-là que miladi m’alloit tomber fur le corps ; mais fa femme de chambre s’y eft encore oppoféei
J’ai dit enfuite par la fenêtre à madame Jevkes , que puifqu’on m’empcchoit d’aller vous trouver , je croyois qu’il valoit mieux lailTèr partir Robert avec le carroile, pour venir vous dire que miladi Davers étoit venue , & que je ne pouvois la quitter. Mais elle ne l’a pas trouvé bon j adtiî ne croyois-je pas que cela feroit de fon goût; Non, non, a- 1- elle dit, il ne manqueroit pas de penfer que je fais ma compagne de fa créature, & que je ne fau*s me palier d’elle.
La voilà encore eRe-mêmc , dit mon maître!
Elle m’a répondu , ajoutai-je , que je ne favois pas ce qui appartenoit à gens de qualité; & pourquoi le fau^>is-je ? Que ferai-je donc dire à mon maître, madame, lui ai-je dit? Rien, a -t- elle répondu ; qu’il attende fon très - cher amour * ( faifant allufion à la tendre épithète que vous me donnez dans votre lettre , ) & qu’il l’attende inutilement. Ce ne fera qu’une addition de quelques heures de plus à cette terrible abfence , dont chacune deviendra un mortel jour dans fes calculs amoureux.
En un mot , comme en cent , j’ai vu qu’il n’y avoit rien à faire , & j’ai craint que vous ne fuG* fiez inquiet de mon retardement , Sc qu’il hê Tome ÎI. Z
3*4 La'Verto
vous mît-en colcre. Tandis que miladi fe promeüoit en long 8c en large dans la falle , m’appercevant que l’appartement étoit prefquç au rezde-chauffée , j’ai £ bien épié l’inftant quelle étoit à l’autre bout , que j’ai fauté par la fenêtre , & ai gagné au pied.
Miladi m’a appelée : autant en a fait fa femme de chambre : je l’entendois dire que je volois comme un oifeau. Elle a ordonné à deux de fe s domeftiques qui étoient en vue , de m’arrêter. Tdlchez-moi , fi vous l’olèz , faquins , leur ai - je crié. Dans cet inftant , M. Colbr^d, quiavoit été pofté près de-là par madame Jewkes, (laquelle s’eft comportée admirablement bien pendant tout ce temslà, 8c qui a encouru plus d’une fois la dilgrace de miladi en fe rangeant cle mon parti lorfqu’on me maltraitoit, ) a pris fon air maflàcran, a renfoncé fon chapeau d’une main , & mis l’autre fur la garde de fon épée, menaçant le premier qui oferoit toucher fa maîtrefle, de l’échiner fans miféricorde. Il s’eft mis aufiî-tôt à courir à mes côtés , ayant toutes les peines du monde à me fuivre : 8c me voici , mon cher monfieur , continuai-je , à votre fèrvice , 8c à celui de toute l’aimable compagnie.
Mon récit parut leur avoir fait un plaifir infini. JVlon maître me dit qu’il étoit charmé que madame Je vices 8c M. Colbrand -fe fulTent fi bien comportés. Qui, monfieur, lui dis -je; & une
RÉCOMPENSÉE; m
fois que madame Je^kes eft venue fe mettre en-* tre deux , miladi s’eft récriée , qu’il étoit bietl dur , qu’étant née dans la maifon , elle n’y eût pas quelque privilège , fans efluyer les difcours des impertinens dqartiques qui y croient. U né autre fois elle l’a appelée madame la joufflue * la traitant fans celfe de ma mie.
Je fuis ravi , ma chère , me dit mon maître * que vous l’ayez échappé fi belle. Ma fœur a tou-* jours été emportée ; madame Péters vous le dira * & ma bonne chère mère avoit allez à Faire âVeû • nous deux-î car nous ne manquions de fierté ni l’un ni l’autre ; & lorfque je n’érois qu’un jeûné garçon , je paiïbis fouvent plufiéurs jours entier* làns revenir de l’école ni du collège , par depic contr’elle. Nous languilfions mutuellement dé nous voir , 8c cependant un jour ne fe pafîbit pas que nous n’euffions quelque querelle ; car étant mon aînée de fept à huit ans , elle vouloit toujours me maîtrifer , 8c je ne poüvois le fouffrin Comme elle avoit fouvent maille à partir avec les fervantes , 8c qu’elle avoit auffi-tôt frappé qué parlé , j’avois coutume de l’appeler le capitairié Barbara ; car c’eft fon nom. Quand milord Dâvers lui faifoit l’amour , ma pauvre mère ne pacifioit louvent entr’eux pas moins que trois qüèlelies en lin jour j Sc j’avois coutume de lui dirë qüé, qiii que ce fût qu’elle épousât, elle batfrôi^
} 5 ‘rf L A V E R T U
certainement fon mari, à moins que lui-mêmtf) ne 1 étrillât le premier , 8c ne domptât ainli fon humeur altière.
Elle a pourtant , continua-t-il , de très bonnes qualités. Elle a bien remn^Jon devoir de fille; elle eft bonne femme , g^Peufe à fes domeltiques , confiante dans fes amitiés , charitable envers les pauvres ; & je penfe que jamais fœur n’a plus aimé fon frère. Elle fe déle&oit pourtant toujours à me tarabufter & à me faire enrager ; 8c comme je gardois ma colère plus long - tems qu’elle , elle étoit un moment la créature du mon- • de la plus provoquante , & auroit fait toutes chofes l’inftant d’après pour obtenir fon pardon. Et quand elle étoit l’aggrefieur , je me fuis quelquefois fait fuivre par elle dans toute la maifon & dans le jardin , fans vouloir entendre parler de raccommodement.
Cette affaire la pique d’autant plus, qu’elle m’avoit trouvé un parti dans une famille de gens de qualité ; quelle s’étoit fait une affaire de confommer la chofe ; qu’elle l’avoit même fort avancée fans m’en rien dire , & qu’elle m’avoit fait rencontrer la demoifelle fans me communiquer fon deffein. Mais je ne voulois alors entendre parler de mariage à aucunes conditions ; & je fus trèsfâché qu’elle fe fût engagée fi avant, fans m’en parler ni fonder mon inclination. C’efi: là la grande
’KÉCOMPENséE. 3J7
raifon pourquoi elle ne fauroit penfer de fangfroid que je fois marié, &, qui plus eft, que ce foit à la fille de chambre de fa mère , comme elle en a fait refiTouvenir ma chère Pamela. Elle a peine à me le pardonner, après que j’ai refufé d’écouter fes propofitionspour la fille d’un ancien comte.
Voilà , continua-t-il , toute l’affaire. J’accorde quelque chofe à fon orgueil , & à la violence de fon tempérament. Je confidère qu’elle ne connoît pas comme moi les vertus tranfcendantes de ma chère époufe ; & que dans fes idées elle n’a en vu^ que mon honneur &c celui de la famille -, & tou^^ cela me paroît demander un peu d’indulgence. Ne craignez pas cependant, ma chère Pamela, que moi , qui l’ai toujours fait venir à' jubé dans tous nos débats, je ne la force à vous rendre juftice auflî-bien qu’à moi.
Ce portrait de miladi Davers fit plaifir à toute la compagnie , & n’étoit , à tout prendre , rien moins qu’à fon défâvantage. Je fens que je ferois toutes chofes au monde , pour avoir l’honneur de fes bonnes grâces ; & je crains bien cependant que cela ne foit difficile, fi même il ri’eft tout à-fait impoffible. Mais continuons»
Après fbuper , mefdemoifelles Darnford & Boroughs déclarèrent qu’à toute force tilles vouloient qu’on dansât; & M. Péters , qui eft très - bon violon , appuya la propofirion. Afon cher maître
Z iij
jjS L A V E R T U
danlà avec mademoifelle Boroughs , 8c , quorqu’en habir de cavalier , s’en acquitta avec des grâces charmantes.
Le chevalier , pour un homme de fon âge , danfa à merveille , 8c me prit ; mais il le fit avec une de Tes goguettes , & dit que j etois plus propre à dan 1er avec un homme plus jeune -, 8c quoique , depuis la mort de ma chère maîtreffe, j’eufle négligé cçt exercice, n’ayant danfé qu'une fois ou deux par çomplaifance pour madame Jervis, 8c que je crufle bien fincèrement que mon teins de Iflanfer étoir pâlie, il foutint que mon maître 8c moi étions les meilleurs danfeurs ; & le bon-homjne , avec fon allure fingulière , dit qu’il vouloir abfo] ument que nous danfaflîons une fois enfemfctle devant le monde. Mon cher maître ne voulut pas le refufer, 8c danfa enfuite avec mademoifelle Uarnford , qui , à mon avis , danfe plus favamynept & avec plus d’art que moi , quoique la compagnie voulût que je i’empoitafle fur eilç pour la taille 8c fait aifé.
Comme mon maître avoir été debout route la nuit précédente , 8c que nous étions plus loin du logis que les autres , nous quittâmes la compagnie fur les onze heur.es ; mais ce ne fut pas fans peine ; car, étant tous voifins , ils ne fe propofoient pas de quitter fi-tôt la partie. Toutes les dames dirent quelles languiffoient d’apprendre comment
RÉCOMPENSÉE. 3 j 9
fe feroit paflee l’entrevue de miladi Davers avec ion frère.
Mon maître répondit , qu’il craignoit fort qu’il ne fallût plus fonger à partir le lendemain pour le comté de Bedford, comme nous en avions
eu l’intention -, & que peut - être pourroit - il les
recevoir tous.
Là-delïus nous prîmes congé, & nous nous acheminâmes vers le logis, où nous n’arrivâmes qu’après minuit* On nous dit que miladi Davers s’étoit couchée fur les onze heures , au défefpoit de ce que nous n’étions pas de retour auparavant: mais moi j’en étois ravie.
Madame Jexvkes nous dit que miladi s’étoit cruellement chagrinée de ce que je m’étois évadée de la forte -, 8c qu’elle avoir paru un peu inquiète de ce que je dirois de la manière donc elle m’avoit traitée. Elle demanda à madame Jewkes fi elle croyoit que je fufle réellement mariée? & celle-ci lui répondant qu’oui , elle fe mit en fureur , 8c lui dit : Sors d’ici , audacieufe femme i je ne faurois te fouffrir ; & ne t’avife pas de rentrer que je ne te rappelle. Tu as déjà été impertinente à mon égard une fois ou deux aujourd’hui , & tu es à préfent pire que jamais. La Jewkes répondit , quelle ne le lui auroit pas dit, fi miladi ne lui en avoit fait la queftion ; & quelle étoit au défelpoir de lui avoir déplu.
Z iv
î'go La Vertu
A l’heure du fouper , miladi Davers lui envoya dire de venir. J’ai une autre queftion à re faire, ma mie , lui dit-elle ; & réponds-moi oui , fi tu l’ofes. Quoi de plus bizarre ? Eh bien ! madame , reprit la Jewkes , je répondrai non, avant que vous ayez parlé. Mon maître en rit çn difant : Pauvre femme ! Là-defi'us , elle l’appela infolente , S: madame l’audacieufe , & lui dit : Retire - toi de devant mes yeux , femme impertinente ! Non , non , reviens un peu , & dis-moi fi tu "fais fi la petite guenippe doit coucher ce foir avec mon frère ?
La Je^'kes lui répliqua , qu’elle ne favoit que lui répondre , parce qu’elle lavoit menacée , fi «lie difoit oui. Miladi lui dit à la fin qu’elle vouloir favoir à fond tout ce myftère d’iniquité-, qu’elle efpéroit qu’ils n’auroient pas l’impudence de cour' çhçr enfemble , tandis qu’elle étoit dans la maifon -, mais quelle jureroit bien qu’ils y avoienc déjà couché.
Je veux, dit-elle, coucher cette nuit dans la chambre où je fuis née; ainfi, préparez -y mon lit. Comme nous y couchions nous -mêmes, madame Jewkes, apres avoir un peu héfité, répondit que fon maître y couchoit, & en avoit la clé. Je crois, ma mie, reprit miladi, que tu m’en donnes à garder. Il y couche en vérité , madame , lui dit la Jewkes j & il a dans cette chambre quelques papiers , qu’il ne veyt pas qu’on
S ï C O H PENSÉE. 361
Voyej car madame Jewkes nous dit, qu’elle avoir peur qu’elle ne la battît , fi elle montoit en haut, & trouvoit la vérité du fait dans le mélange de mes habits avec ceux de mon maître.
Je veux donc , dit miladi , coucher dans celle qu’on appelle la belle chambre ; & mon neveu couchera dans la petite chambre verte qui effc à côté. Ton maître a-t-il aufiî les/dés de celleslà ? Non , madame , reprit la Jewkes ; je vais ordonner qu’on la prépare pour miladi.
Et où repofes-tu ta poulfive corpulence, lui dit miladi ? Au fécond , du côté du jardin , madame , répondit la Jewkes. Et où couche la petite coureufe , continua-t-elle? Quelquefois avec moi, reprit l’autre. Et quelquefois fans doute avec ton vertueux maître , dit miladi ? Que réponds-tu à cela, ma commcre? Je ne dois pas parler, répliqua la Jewkes. Tu peux fen aller , mon enfant, ajouta miladi i mais tu m’as bien l’air d’une gardeulè de femblables fecrets 5 & je garantis que tu feras de grand cœur profpérer le métier. La pauvre madame Jewkes ! dit mon maîrre , en fe tenant les çôtés de rire.
Nous parlâmes de tout cela pendant que nous nous déshabillions. Miladi & là femme de chambre couchèrent enfemble dans la chambre que mon praître occupoit avant mon bonheur.
De grâce, mon cher monfieur , dis -je à mon
3*i LaVektu
maître , permettez que je m’enferme dans le cabinet dès que vous ferez levé ; & ne me faites point defcendre , quoi qu’il arrive ; car je tremble de voir miladi. Je m’occuperai à mon journal , tandis que j’ai la tête fraîchement chargée de toutes ces chofes. Ne vous alarmez pas, ma chcre , me dit-il ; ne fuis-je pas avec vous ?
Madame Jewkes témoigna beaucoup de fenfibilité pour ce que j*avois fouffert dans le jour. Nous ne repréfenterons pas les chofes au pis devant mon cher maître , lui dis -je, parce que nous n’avons garde d’aigrir là où nous voudrions réconcilier : mais, ajoutai-je, je vous fuis très-obligée de votre zèle, & je vous en remercie. Je compte, madame Jewkes, qu’elle n’a pas battu votre maîtreffe , dit mon maître ? Pas beaucoup , repritelle ; mais je crois que j’ai lâuvé ma maîtreife une fois. Cependant, ajoura- 1- elle, c’eft le jeune milord qui rq’a le plus piquée. Oh ! oh ! madame Jewkes, dites-moi un peu comment il s’efl comporté , dit mon maître. Quoique je ne puilfe pas châtier ma fœur , qui eft une femme , je puis le châtier, lui. Apprenez-moi donc quel rôle il a joué.
Rien, mon cher moniteur, lui dis-je, que de l’impertinence , s’il m’eft permis d’en parler ainfi, & de la fottife qui m’a beaucoup irritée-, mais* en récompenfè, je ne l’ai pas épargné i ainfi,
SlCOMFENSÜE. 3 6" 3
jnonfieur , il n’y a nul lieu à vous mettre en colère. Non , monfieur , ajouta la Jewkes, il n’y a lien de plus , je vous jure.
Comment s’eft comportée fa femme de chambre , continua mon maître î AfTe z impertinemment auffi , reprit la Jewkes , & comme les fuiyantes des dames ont coutume de le faire. Mais, interrompis-je , vous favez qu’elle m’a fauvée une fois ou deux. Cela eft bien vrai , madame , répondit la Jewkes ; & elle m’a dit à table , ajouta-t-elle, que vous étiez une charmante perfoivr ne , & qu’elle n’avoit jamais vu votre pareille ; mais que vous aviez le cœur haut , & qu’elle étoic fâchée que vous euflîez répondu ainfi à miladi. , qiji n’avoit de fa vie fupporté tant de contradiction. Je lui ai répondu, qu’à la place de madame, je l’aurois pris fur un ton un peu plus haut , & que vous étiez la douceur même. A quoi elle m’a répliqué , qu’elle voyoit bien qut^ j’étois gagnée,
Ce Ma rdi matin , fixième jour de mon bonheur.
M on maître avoir dit à madame Jewkcs qu’ayant été debout route une nuit , il ne fe lè- Veroit qu’entre huit & neuf : mais miladi fâchant qu’il fe levoit d’ordinaire à fîx, fe leva peu apres
3^4 LaVertu
cette heure-là, & fit lever auflî fa fuivante & fbn neveu , ayant dans la tête un projet extravagant , pour tâcher de découvrir fi nous étions au lit enfèmble. Environ fur les fix heures & demie, elle frappa à la porte de notre chambre.
Mon maître fut éveilié du bruit, & demanda qui étoit-là ? Ouvrez la porte, lui dit -elle; ouvrez - la fur l’inftant. Ah I mon cher monfieur , m’écriai -je, en me pendant à fon cou, arrêtez, de grâce, arrêtez! Sauvez-moi , fauvez-moi ! Ne craignez rien, Pamela , me dit -il. Je penfe, en vérité , que cette femme-là eft folle.
Qui êtes-vous , cria-t-il tout haut? Que voulez-vous? Vous connoiffcz allez ma voix, lui ditelle : je veux entrer. Au nom de dieu ! monfieur, lui criai -je , ne lai/Tez pas entrer miladi. Ne vous effrayez pas , ma chère , me dit - il ; elle penlê que nous ne fommes pas mariés , & que nous craignons d’être «rouvés au lit enfemble. Je veux lui ouvrir ; mais elle n’approchera pas de ma chcre.
Il fortit aufiî-tôt du lit, mit quelques hardes, fa robe de chambre êc fes pantouffles. Qui eftce qui a l’audace de troubler ainfi mon repos, dit-il en ouvrant la porte ? Elle fut auffi-tôt dans la chambre, je verrai votre iniquité, lui dit-elle, je la verrai. C’eft en vain que vous penfez me la cacher. Et qu’ai-je à vous cacher ici , répliqua-t-il? Comment ofez - vous mettre le pied chez moi ,
RéCÔMPENsrèË, après le traitement que j’ai reçu de vous J Je m ’érois couvert la tête , 6c n’avois pas une jointure qui ne tremblâr. Il apperçut fa fuivante 6C £on neveu dans la chambre , auxquels elle crioit à pleine tête : Soyez témoin , mon neveu , foyez témoin , Rebecca. La créature eft actuellement dans fon lit. D’abord , il n’avoit pas vu le neveu de miladi qui étoit aux pieds du lit. Qu’eft - ce que cela veut dire, monfieur^ lui ^ dit - il ? Que venez-vous faire dans ma chambre i Sortez-en au plus vire. Le jeune homme ne fe le fit pas dire deux fois.
Rebecca ! dit miladi ; Rebecca ! vous voyez que la créature eft dans fon lit. Je le vois, madame, reprit la fuivante. Mon maître vint à moi, & dit : Voyez , Rebecca , voyez 6c foyez témoin. Voici ma Pamela. Mon cher ange, mon aimable enfant, me dit -il, ne craignez rien -, levez les yeux, & voyez la conduite frénétique que tient cette femme de qualité que voilà.
A ce mot, je mis le bout du nez hors du lit, & vis miladi , qui ne pouvant fupporter cette raillerie , s’approcha de moi comme une furie. Méchant 8c abandonné mortel que tu es , frère indigne , ofes-tu bien me braver de la forte ? J’arracherai la créature hors de ton lit , à ton nez , Sc je vous traiterai l’un 6c l’autre comme vous le méritez.
$66 Là V e k T if
A ce mot, il la prit dans fes bras, fcômmé s’il n’eût faifi qu’une plume, & comme il la portoit hors de la chambre : Rebecca ! Rebecca i s’écria -t- elle , aidez-moi; Rebecca! le miférablé va me jeter du haut en bas de l’efcalier. Sa femme de chambre courut à lui, & lui dit : Pour l’amouf de dieu , mon cher mçnfieur , ne faites aucuné violence à ma maîtreflfe ; miladi a été malade toute la nuit. *
Il la pofâ doucement fur une chaife dans là chambre où elle avoit couché : pour elle , la rage lui ôtoit la parole. Prenez foin de votre maîtrelTe^ Rebecca , dit-il , Si quand elle fe fera rendue plus digne de mes attentions , je la verrai : mais jufqu’à ce tems - là , je l’avertis , & vous auüi , fdr les yeux de votre rcte , de n’approcher pas de mon appartement. Il vint auffi - tôt me retrouver ; & par les paroles du monde les plus douces , il ap^ paifa mes craintes , Si me permit d’aller écrire dans mon cabinet dès que mon épouvante féroif paflee , Si d’y refter jufqu’à ce que tout fût plus calme. Il s’habilla fur le champ, fortit de la chambre Si m’y lai (Ta avec la liberté de la fermer après lui , félon mon bon plaifir.
A l’heure du déjeûner , mon maître frappa du doigt à la porre. Je criai : Qui eft là ? Moi , ma chère , reprit - il. Ah ! que j’ouvre la porte avec plaifir , lui dis - je ! J’avois déjà beaucoup
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écrit -, mais je mis mon papier de côté en coûtant à Ja porte. Je voulois la refermer encore lorfqu’il fut entré ; mais il me dit : Ne fuis-je pas ici , ma chcre? banniffez vos frayeurs. Voulez- vous defcendre pour déjeuner, ajouta-t-il? Oh! non, mon cher moniteur, lui dis-je ; ayez la bonté de m’en difpenfer. Je ne lâurois , reprit-il , foutenir l’idée que la maîtrefle de ma maifon déjeûne dans fon cabinet , pendant que je fuis au logis , comme fi elle n’oloit defcendre en bas. De grâce , mon cher monfieur , lui dis-je , pafTez par-deffus cela pour l’amour de moi , & que ce rafinsmenc de votre bonté pour moi ne vous falfe pas aigrir de plus en plus votre fœur en me préfentant à fes yeux. Je déjeûnerai donc ici avec vous, ma chère, ajouta -t-il. Je vous conjure encore, lui dis-je , de déjeûner avec votre fœur. Ce ftfroit trop donner à fon orgueil , répliqua-t-il , & j’aurois l’air de vous méprifer fi je le faifois. En vérité , monfieur , lui dis - je , votre bonté pour v moi eft trop grande , pour avoir befoin de m’être prouvée par ce charmant excès de délicateffe.
Obligez , de grâce , miladi : elle eft votre hôtet fe ; te pourquoi n’ulèriez - vous pas de la plus # grande liberté avec la plus loumife de toutes les femmes ?
C’eft une étrange femme , me*dit-il ; elle me fait vraiment pitié ! Elle s’eft jetée par fes fureurs
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dans un violent accès de colique , 6c la femmë de chambre dit que ce n’eft que de ce moment qu’elie eft un peu mieux. Je compte , monfieur j interrompis-je , que quand vous l’avez portée dehors, vous ne lui avez fait aucun mal? Je l’aifne trop pour cela, reprit -il. Je l’ai afiife dans la chambre qu’elle avoir choifie. Elle vient tout à l’heure de m’envoyer dire qu’elle feroit bienaife de me voir , 6c que je vinffe déjeûner avec elle -, fans quoi , elle ne veut toucher à rien. Mais fi ma chère époufe le fouhaite , j’infifterai qu’elle, foit aulîî de la partie.
Non , non , mon cher monfieur , répondis-je* je ne me pardonnerais jamais de l’avoir fait. Quoiqu’en votre abfence j’aie cm devoir être uni peu plus fur le qui-vive avec miladi, à caufe de l’honneur que vous m’avez fait ; à préfent que je fuis fous vos yeux , je me jetterais volontiers à fes genoux pour implorer fa bonté. Si donc mon humilité portée au plus haut point peut lui plaire , de grâce , monfieur , permettez -moi de la lui montrer.
Vous ne ferez rien d’indigne de ma femme , pour plaire à cette hautaine créature , me dit-ilî Mais, comme je ne l’ai pas vue depuis que, félon elle , je l’ai traitée avec tant de barbarie , ( car j’apprends qu’ell^s’en plaint hautement , 6c qu’elle ne veut rien manger fi je ne lui tiens compa-
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ftfiCOMPÊNSÉE. j g9
gnie , ) je vous permettrai pour cette feule fois de déjeûner feule. Là-deflus , il fe retira en me faluant & pour plus de sûreté je refermai la porte après lui.
Madame Jewkes frappa peu après à ma porte* Qui eft-li , lui dis-je? Ce n’eft que moi , madame , reprit-elle ; &c j’ouvris. C’eft une chofe bien terrible , madame , me dit-elle , que vous foyez dans de lî grandes tranfes dans votre propre maifon l Elle m’apportdit du chocolat & une rôtie; Je lui demandai comment miladi fe comportoit. Ella me répondit , que miladi n’avoit voulu (oufFrir auprès d’elle aucun autre domeftique que là femme de chambre s parce qu’elle ne vouloit pas qu’on entendît ce qu’elle ayoit à dire ; mais qu’elle croyoit que fon maître avoit été très en colère contre le jefne milord, ( c’efl le titre qu’elle donnoit au neveu de miladi , ) & qu’en palîànt près de la porte , elle avoit entendu mon maître lui dire fur le haut ton : J’efpère , monlîeur, que vous n’ave^ pas oublié ce qui convient au rang dont vous prétendez être , ou quelque chofe d’approchant.
Vers une heure* après midi , mon maître remonta. Voule? - vous defcendre pour dîner quand je vous enverrai chercher > Pamela , me dit-il? Je dois obéjr à tous vos ordres , repris-je; mais miladi nq fera pas bien-aife de me voir. Qu’irn-,
, Tome II. A a
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porte j me dit-il , qu’elle en foit bien-aife ou noûî Je ne fouffrirai jamais quelle prefcrive Tes infolenles volontés à ma femme , & datis fà propre maifon. Je veux mortifier Ton orgueil , par ma tendrelïe pour vous , & je ne puis mieux y iéulfir qu’en l’en rendant témoin oculaire.
Mon très- cher monfieur, lui dis -je, je youj conjure de me laiffer dîner ici feule. Vous ne ferez qu’irriter davantage miladi. Je lui ai alluré que nous étions mariés, interrompit -il. Elle en perd patience , & affeéte de n’en vouloir rien croire. Eh bien , lui ai-je dit là-deflus , je vous accorde ce que vous prétendez, & je ne fuis point marié: mais dans ce cas, auffi-bien que dans l’autre, de quoi vous mêlez-vous, je vous prie? Elle a grondé, fupplié, ordonné, prié, Sc dans le peu d’heures qu’il y a que je fuis abfenf^; ma tourà-tour béni & maudit pins de vingt fois. De mon côté , je l’ai tantôt careflee , tantôt j’ai tempêté contr’elle , tantôt raifonné , tantôt fait le diable à quatre -, & finalement , je l’ai quittée , &. j’ai été me promener une heure entière dans le jardin, pour calmer un peu mes efprits , afin que vous ne viffiez pas dans quel défordré cette fotte femme m’a mis -, Sc je ne fais que de fortir du jardin, parce que j'ai vu qu’elle y entroit.
Il achevoit à peine de parler , que je m'écriai : miladi ! miladi { car je l’entendis parler dans la
R 8 C O il P E » S É H. 3 7r chambre , & dire : mon frère ! mon frcre ! un mot, s’il voiis plaît, s’arrêtant près du cabinet où j’étois. 11 fortit , & elle s’approcha dé la fenêtre qui regarde fur le jardin. Il faut , lui dit-elie j que je fois bien fotte , de courir haut 3c bas dans la maifon comme je fais , pour vous fuivre , tandis qüé vous me fuyez & m' 'évitez de la forte i Vous , un frère i Vous n’êre* qu’un barbare î Se peut - il que la même mère nous ait mis au monde ?
Quoi ! reprît-il , vous m’accufez de tenir à votre égard une conduire que voüs voüs attirez î N’éft-iJ pas furprenant que vous preniez avec moi des libertés , dont la chère mère que vous venei dé nommer ne vous a jamais donné l’exemple envers aucun defes païens ? N’étoit-ce pas allez que vous priffiez à tâche de me traiter infolernmenc «Uns vos lettres, fans venir encore m’alTaillir chei moi -, ûns venir iafulter toute ma maifon , 8c fans choifir tout exprès pour l’objet de vos violences une perfonne que je préfère à toute autre ?
Fort bien , reprit - elle ! c’ell juftement cette perfonne -là qui me tient au cœur! Quoique je fois montée avec la réfolution de garder mon iàng-froid, & de vous faire des reproches de ce que vous me fuyez d’une manière fi défobligeante, jè ne fourbis jeter patiemment les yeux flic ee lit dans lequel je fuis née , 8c penfer qu’il éft
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devenu la fcène de vos iniquités avec une telle...?
Taifez-vous , lui cria-t-il , fur les yeux de vo* tre tête 1 & ne donnez à cette chère enfant aucun nom indigne d’elle. Je vous l’ai déjà dit , vous ne connoiffez pas d’excellence de fon cara&ère j •& je vous prie de ne pas vous redonner les libertés que vous avez prifes là-bas.
Dieu me donne -patience , dit -elle, en frappant du pied I Montrer tant de mépris pour une fœur qui vous aime fi tendrement , & tant de
tendrdïè pour une infâme
' Taifez-vous encore une fois, dit -il en lu! mettant la main fur la bouche ; taifez-vous. Vous ne connoiflez pas la vertu de celle contre qui vous vous donnez tant de licences-, êcje ne dois ni ne veux le fouffrir.
Elle s’aflit , fe donna de l’air avec fon éventail , & fondit tout-d’un-coup en larmes , exhalant fon chagrin , ou plutôt fa rage , en des fânglots fi redoublés , que le cœur me fâignoit de les entendre. Pour moi , j’étois aflîfe , & tremblois d’une étrange manière.
. Il fe prûmenoit par la chambre en grande colère. Miladi Davers, lui dit-il à la fin , permettez-moi de vous demander pourquoi il faut que vous veniez ainfi infolemment me foire rendre compte de mes actions. Ne fuis -je pas indépendant? Ne fuis-je pas dage à l’être? N’ai -je pas
RÉCOMPENSÉE. J73 la liberté de faire ce qu’il me plaît ? Je vcrudrois qu’au lieu d’une femme Sc de ma foeur que vous êtes , quelque homme vivant , qui m’auroit touché de moins près qu’un père , eût l’audace de fe donner la moitié des airs que vous avez pris. Que ne chargiez-vous de la maudite commiflîon que vous rempiilTez votre lord Davers , qui a ofé m’écrire une lettre qu’un homme bien né ne devoir jamais diéter , & qu’aucun homme bien né ne pouvoit jamais recevoir tranquillement : il auroit vu la différence !
Nous favons tous , reprit - elle , que depuis votre duel d’itaiie, vous ctes devenu breteur , & que toutes vos allures Tentent l’homicide au-1 tant que le libertin. Je vous le pardonne, repri,tJ il; car je n’ai aucun lieu de rougir du duel dont vous me parlez , ni de ce qui l’a caufé , puifque je ne m’y fuis engagé que pour fauver un ami ; & j’endure cette attaque qui ne bute qu’à moi feul : mais gardez bien votre langue de s’émanciper trop fur le compte de ma Pamela!
Elle l’interrompit par un violent accès de rage. Si je fouffre cela , s’écria-t-elle , je puis fouffrir tout au monde ! O l’infame petite gueufe ! Sors d’ici j femme enragée que tu es, lui dit -il tout en fureur ; fors au plus vîte de ma préfence & de ma maifon : je te renonce pour jamais : ne repatois jamais devant moi, 6c ne m’appelle jamais
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ton fr&e. Il la prit en même-tems par la mai» pour la mettre dehors. Elle faifit les rideaux de la fenêtre , en difant qu'elle ne s’en iroic pas. Vous ne me mettrez pas ainfi honteufement hors de çhez vous par force , en préfence de cette inalheureufè-là , pour la faire triompher de moi par vos manières barbares à mon égard.
Je ne confidérai plus rienj & courant à mou cher maître , je me jetai à fês pieds comme il lui tenoit la main pour la faire forrir. Je vous conjure , mon cher moniteur , lui dis - je , qu’il ne fe palTe , pour l’amour de moi , aucune violence entre un fi digne frère & tfte fi digne fceur. Ma chère 5 ma très -chère dame, m’écriai -je en lui embraflànt les genoux , excufez - moi Sc pardonnez la caufe malheureufe de tout ce mal ! Je fupplie miladi à deux genoux de me recevoir en grâce , & elle verra bientôt que je fuis incapable de faire un triomphe de quoi que ce foie que de fes bontés pour moi.
Quoi ! pécore, me dit - elle avec mépris, tu ç’avifes de demander des exeufes pour moi î Eftçe à toi d’implorer mon pardon ? & eft-ce à toi qu’il faut que je doive l’avantage de n’être pas chaffée violemment de la préfence de mon frère i Retourne dans ton coin , miférable ; retournesy , te dis-je , de peur que ton amoureux ne tue pour t’avoir foulée aux pieds.
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Levez -vous, ma chère Pamela, me dit mon maître ; levez-vous , chère ame de mon ame , & n’expofez pas davantage un mérite fi gràhd , à Hnfolent mépris de cette mégère. Là - defius , il me conduisît à mon cabinet , où je m’alfis , & - fondis en larmes.
La femme de chambre de miladi monta , comme il venoit de me conduire à mon cabinet, & tetoumoit la trouver. Je vous demande mille excufes, manfieur, lin dit -elle, de ma hardiefie.
M’eft - il permis de venir parler à ma maîtrefTe. Oui , oui , mademoifelle Worden , lui dit - il , vous pouvez entrer , & je vous prie d'amener votre maîrrefie là bas avec vous , de peur que je
n’oublie trop ce que je dois ou à ma fœur ou à
cioi-meme.
La manière violente & outrageante dont miladi traitoit fon frère , me fit réfléchir alors , com-
bien je l’avois échappé belle le jour d’auparavant , quoique traitée , me fembloit-il , aflfez mal , en bonne coufcience.
Sa femme de chambre la fupplia de defcendre. Vois-tu bien ce lit, Rebecca, lui dit-elle? C’efl: le lit dans lequel je fuis née j & c’eft dans ce même lit que tu as vu ce matin , auffi bien que moi , l’indigne Pamela , & ce mien frère que voilà , qui ne faifoit que d’en fortir.
• Cela eft vrai , lui dit-il , vous l’avez vu l’une &
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l'autre , & je fuis tout fier que vous l’ayez vu. C’etë mon lit nuptial ; & c’eft une chofe abominable qu’il faille que vous veniez rroubler fi cruellement le bonheur dont je jouitfbis avant votre arrivée.
Jure-moi feulement, audacieux & malheureux que tu es, lui dit-elle , jure-moi que Pamela Andrews eft réellement 8c de fait ta femme légitime, fans fuppofition , fans tromperie , fans fourbe , fans équivoque; 8c je fais bien après cela ce que je ferai.
Je veux vous complaire une fois en ma vie, lui dit-il; 8c tout de fuite il lui jura de la manière la plus folemnelle qu’il en étoit ainfi. Mais ne vous l’ai-je pas dit d’abord, ajouta-t-il?
Je ne faurois encore me réfoudre à vous croire, jeprit-elle; car dans l’affaire particulière dont il s’agit, j’aimerois encore mieux avoir à vous appeler fourbe <^ue for. Ne me provoquez pas davantage, ajouta-t il ; car fi je m’oubliois autant que vous l’avez déjà fait , vous n’auriez pas plus de frère en moi que je n’ai déjà de fœur en vous.
Qui eft-ce qui vous a mariés, ajouta - 1 - elle ? c’eft-Ià ce qu’il faut me dire. N’eft-ce pas un procureur fans pratique , en habit de miniftre ? Ditesmoi la vérité au nez de la créature elle-même. Quand elle fera uéfabufée, elle en faura mieux comment fe conduire. Grâces à dieu! difois-je en ynoi-même , ce n’efi: pas là mon cas.
Non, non, reprit-il, 8c je vous dirai que je
RÉCOMPENSÉE. 377 bénis dieu de ce que j’eus le projet en horreur avant qu’il eût eu fon exécution. C’eft VI. Williams qui
nous a mariés. A ce compte, dit-elle Mais
répondez-moi, je vous en fupplie, à une ou deux queftions de plus. Qui eft-ce qui lui a fervi de père ? M. Péters le miniftre , répondit mon maître. Et où s’eft faite la cérémonie? Dans ma petite chapelle ; 8c vous pouvez aller voir qu’on l’a mife en bon ordre tour exprès.
A préfent, dit-elle, je commence à craindre qu’il n’en foir quelque chofe. Mais qui étoit préfent à la cérémonie ? 11 me femble, reprit-il, que j’ai l’air d’un franc fot, en me laiflant interroger ainfi par une infolente fceur. Mais , fi vous le voulez favoir, madame Jewkes étoit préfente. Oh ! I’appaleilleufe! s’écria-t-elle : Sc y avoit-il quelqu’autre avec elle? Oui, reprit-il, mon cœur 6c mon ame y étoient tout entiers. .
Miférable! s’écrisr-t-elle encore; 8c qu’auroient dit ton père 8c ta mère , s’ils avoient vécu jufqu a préfent? J’aurois cru, lui dit-il, qu’il étoit de mon devoir de leur demander leur confentement, mais non pas le vôtre , madame.
Je fuppofe , reprit miladi , que j’eufle époufé le palefrenier de mon pcre, qu’auriez-vous dit à cela? Je n’aurois jamais pu me comporter plus mal que vous l’avez fait , lui répliqua-t-il. Mais , ajoutat-elle , n’auriez-vous pas penfé que je i’aurois méritq de relie ; /
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Quoi ! dit-il , votre orgueil ne vous iaifïé-t-il voir aucune différence dans 'le cas que vous pofez? Aucune , reprit-elle. Quelle peut être la différence entre le fils d’un gueux époufé par une dame , & la fille d’un gueux dont un gentilhomme fait fà femme ? .
Je vais donc vous l’apprendre, lui dit-il. La différence eft qu’un homme ennoblit la femme qu’il prend, quelle qu’elle puiffe être, & lui communique fon rang , quel qu’il foit : mais une femme , pour qualifiée que vous la fuppofiez, fe dégrade par un mariage ignoble , & de fon rang defcend à celui de l’homme auquel elle s’abaiflè.
Lorlque la famille royale de Stuart s’allia dans la famille Hyde , qui , à la vérité , n’étoit bafïè que par comparailbn, quelqu’un fit-il jamais difficulté d’appeler la dame alteffe royale & ducheffe d’York? Et quelqu’un penfa-t-il jamais que fes filles , la feu reine Marie & la reine Anne , en fiiffent moins du * fàng royal pour cela ? •
Quand le pair du royaume , dont la fortune eft délabrée , va époufer à la cité la fille d’un riche marchand , qu’il foit duc ou comte , il n’importe , fon époufe n’eft-elle pas ennoblie auflî-tôt par le choix qu’il fait d’elle? & héfite-ton jamais à lui donner les titres de miladi ducheflè , ou de railadi comtefiè ?
Mais quand , au contraire , une comteffe ou une
du ch elle douairière s’abailTe jufqu’à époufer un homme né dans l’obfcurité, ne fe dégrade-t-elle pas alors ? n’eft-elle pas dégradée en réalité ? & aucune duchefle ou comtcffe voudra-t-elle faire comparai fon avec elle !
Or, je vous demande à préfent , miladi Davers, fi vous ne voyez aucune différence entre mon mariage avec la favorite & digne fille de chambre de ma mère , douée d’un million de qualités excellentes , & de grâces du corps & de l’efprit qui relèveroient le plus haut rang \ & votre mariage fuppofé avec un infâme palefrenier , dont toute l’éducation , dont tout le train de vie & les relations ne fauroient lui communiquer d’autre mérite que ce que lui en prête le goût honteux & bas de celle qui eft aiïez indigne pour l’élever jufqu’à elle î
Oh ! le malheureux ! s’écria miladi ; avec quel foin il cherche* des excufes pour pallier (a baflelTe ?
Une autre obforvation , miladi Davers , ajourat-il. Quand un duc époufe une particulière, n’eft-il pas toujours fon chef, en devenant fon mari? Mais quand une dame s’abaifle jufqu’à époufer un palefrenier, ce palefrenier n’eft-il pas fon chef, en tant que fon mari ? & cette différence ne vous frappet-elle pas? Car où eft la dame de qualité qui doive des égards à une autre dame, quand elle a fait un fi indigne choix , & mis un palefrenier au-deffus d’elle ? Les dames qui daigneroient la regarder t
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mettraient , en le faifant , ce palefrenier au niveau d’elles- mêmes. Appelez cela pallier, ou tout ce qu’il vous plaira ; mais fi vous n’en voyez pas encore la différence , vous êtes aveugle , vous êtes un juge incapable de décider pour vous-même, & plus incapable encore de devenir mon cenfêur.
Je voudrois, lui dit-elle, que vous communiqualfiez vos belles railons au public > elles deviendroient pour tous les jeunes gentilshommes qui les liroient, un encouragement admirable à fe jeter à la tête de toutes les filles de chambre de leurs mères.
Nullement, miladi Davers, reprit-il , nullement. Car tout jeune gentilhomme qui attendra, pour en venir là, qu’il ait trouvé une perfonne comme ma Pamela, aufli riche des beautés du corps & de l’efprit , aufli accomplie, & aufli propre à orner le rang où il l’élèvera, fera aufli aiféüient difculpé que je le ferai dans l’efprit de tous ceux qui la verront , à moins qu’il n’y ait plus de caraétères femblables à celui de miladi Davers , qu’il ne me paroît poflible qu’il y en ait.
Vous dites donc, reprit-elle, que vous êtes actuellement & réellement marié , honnêtement, ou plutôt fottement marié à cette falope?
Je fuis, lui dit-il, actuellement & réellement marié à celle qu’il vous plaît d’appeler ainfi. Et pourquoi ne le ferois-je pas , fi j’en ai envie î Qni
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eft-ce qui a droit d’y trouver à redire J à qui ai-je fait tort par-là ? n’ai-je pas des terres libres & indépendantes ? y a-t-il apparence que je puiife être redevable de quelque chofe à vous , ou à aucun de mes parens? Et pourquoi , lorfque j’ai moi feul des biens à fuffifance , ferai-je difficulté de rendre également heureufe une perfonne qui a tout ce qui me manque ? Car il faut vous dire qu’elle eft mieux partagée en beauté , en vertu , en prudence , &£ même en généralité , qu’aucune dame que j’aie vue de ma vie. Oui, miladi Davers, elle a toutes ces qualités naturellement j elles font nées avec elle; & quelques années d’éducation , avec fon génie , l’ont menée plus loin que la vie entière de mille autres ne les a conduites.
FiniflTez, Affiliez, de grâce, pauvre homme que vous êtes , lui dit-elle ; votre fimplicité & votre foiblefle me font mal au cœur. Vous êtes pire qu’un idolàt^; vous vous êtes gravé une image que vous adorez ; vous vous profternez devant l’ouvrage de vos propres mains ; & comme un autre Jéroboam, vous voudriez que chacun fléchît le genou devani votre idole.
Bravo! miladi Davers ! s’écria mon maître.
‘ ^Toutes 1|^ fois que votre colère vous permet d’en venir à des traits d’efprit , elle eft prefque paflee. Mais quoique j’idolâtre moi-même l’aimable peribnne à qui vous donnez ces beaux noms , je puis
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tous affiner que je n ai pas befoin que d’autres lé fafTerit , 5 C que je ferais ravi que upus ne fuffiet pas venue me tomber ainfi fur les bras , & ittter* rompre lé cours de notre bonheur mutuel.
A merveille , à iherveille * frère obligeant & poli que Vous êtes ! Je vous promets bien qu’après cette Vifite je n’interromprai guère Vos mutuelles félicités. Un tems qui fut , je vous ai cru lame d’un gentilhomme , & je tirais vanité d’a- Voir un frère ; mais je dirai , coitime à l’office des morts * la poudre retourne à la poudré * 6* la boue à la boue !
Cela eft bien vrai , miladi Davers , reprit -il ; 6c c’eft - là qu’il nous faut enfin retourner tous* Vous j avec tout votre orgueil , & moi , avec tous mes biens, nous ÿ viendrons tôt ou tard-, & alors* où fera la diftinétion? permettez- moi de vous dire que fi nous ne devenons meilleurs vous & moi* quoiqu’on ne puiffe vous donner les titres c|e ducllifte 8c de libertin dont vous m’honorez , cette ai* mable fille , que votre vanité & votre fortifie regardent avec tant de mépris , fera placée dans un degré de gloire fupérieur au nôtre * oui , infiniment fupérieur ; & que le juge infiniment jufte donnera la préférence à qui elle fera dûe , fans aucun égard à la naiffance ou à la fortune.
Voilà un fermon magnifique, s’écria - 1 - elle l Comment donc 1 mon frère eft déjà devenu pun-
tain ! Voyez jufqu’oîi le mariage & la repehtance peuvent amener un homme ! Je me réjouis ett vérité de la métamorphofe. Allons , dit- elle , en venant vers moi qui tremblois de la voir approcher, ( mais fon frère la fuivic pour l’obferver tandis que je me levois à fon abord, ) allons, donne-moi ta main , mademoifelle Pamela , mademoifelle Andrews, mademoilelle........ comment
dirai-je } Tu as faic des miracles en peu de tems: tu as non-feulement fait un époux d’un débauché, mais encore d’un débauché un prédicateur. Mais cependant, ajouca-t-elle avec une colère ironique, & me tapotant le cou , prens garde , Pamela , prens garde que ta vanité ne commence quand la fienne finit -, prens garde à ne te pas donner à toi-même le titre de ma fœur.
C’eft , miladi Davers, lui dit -il, ce que j’efpère quelle fera , lorfqu’elle aura pu vous rame? ner auffi parfaitement de l’orgueil , qu’elle a fu me ramener du libertinage.
Madame Jewkes vint dans l’inftarit même nous avertir que le dîner étoit prêt. Allons , ma Pamela , dit mon cher maître , vous avez demandé tantôt qu’on vous difpensât de venir déjeûner avec nous 5 mais j’efpère que pour le dîner vous nous donnerez votre compagnie à miladi Davers & à moi.
Comment ofez-vous m’infulter de la forte, lui
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dit miladi ? Comment , reprit-il , o fez- vous tnmfulter par votre conduite , dans ma propre mai* fon , après que je vous ai die & redit que j’étois marié ? Comment ofez - vous penfer à refter ici un moment, 8c à refufer en même-tems à ma fera» me les honneurs qui lui font dûs , en cette qualité î Bon dieu ! s’écria-t-elle, en fe prenant ie front &vec la main , donne-moi patience !
Monfieur, mon cher moniteur , lui dis -je» difpenfez - moi , de grâce , de dîner avec vous \ ne chagrinez point miladi. Taifcz-vous, ma chère amie, reprit - il i vous voyez déjà combien peu vous avez gagné par votre charmante complaifance. Vous avez embralîe fes genoux, 8c l'infolente quelle elf, elle vous a menacée de vous foulet aux pieds. Elle vous demandera bientôt fi elle doit être redevable de fbn pardon à votre interceifion -, 8c c’elt pourtant cela feul qui peut me porter à lui pardonner. *
La pauvre dame ! elle ne put foutenir cela , & courut à la trille femme de chambre , s’appuyant fur fon bras comme fi elle eût été indifpofée. Aidez -moi, Rebecca , lui dit -elle, aidez-moi à defeendre ! Quittons à l’inftant cette maifon , cette maudite maifon , où je me piaifots tant autrefois : dites à mes gens de tout préparer pour le départ ; ôc je la fuirai pour ne la revoir jamais, ni celui à qui elle appartient. En
difanç
këeOMPENsffci, y^fant cela, elle defcendit l’efcalier dans la plus grande décreflè du monde , & elle ordonna à fes domeftiques de fe préparer inceffamment à partir.
Je vis mon maître dans une extrême agitation. Be grâce, monfieur, lui dis- je, fuivez miladi & l’appaifez. Ge quelle en fait n’eft que par tendreffè pour vous. La pauvre femme! me dit-il, je Souffre pour elle ; mais puifque les chofes en fonc venues fi avant , j’infifte abfolument que vous descendiez : fans cela , fon orgueil en prendra dé nouvelles forces , & nous ferons tous encore à recommencer.
Ah ! mon cher moniîeur t lui dis-je , au noiti de dieu difpenfez - moi pour cette feule fois dé defcendre à dîner. En vérité , ma chère , repritil , je n’en ferai rien. Quoi ! fera-t-il dit que m* fœur fera craindre à ma femme de fe mettre à ma table , & cela, moi préfent ? Non , j’en ai déjà trop enduré, & vous aufîî î & je vous fomme de defcendre quand je vous enverrai chercher»
Il partit là-deiTus, & voyant qu’il y étoit ré* folu , je n’ofai contefter. Je trouve en lui autant de grandeur que de bonté. J’ai fouvent eu occafion dé le remarquer ; mais jamais tant que dans cette dispute avec fa fœur. Miladi mit fes gants vîte comme un éclair, & fa femme -de-chambre remplit un mouchoir de quelques menues hardes; car fes priii* Tome Bb
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cipaux habits n etoient pas encore dépaquetés. Sort cocher attela, fes laquais fellèrent leurs chevaux, 6c elle paroiflbit réfolue à partir : mais fon neveu 8c M. Colbrand éroient ailes taire un tour enfcmblequelque part. Elle ne voulut pas entrer dans la m..ion , & s’affit, avec fà femme -de- chambre à côté d’elle, fur un fiège qui étoit dans l’avantcour. Après y avoir bien rongé fon frein , elle dit enfin à Jacques , un de fes laquais , de refter pour accompagner fon neveu , 8c qu’elle reprendroit le chemin du logis. * - ■*
Madame Jewkes vint la trouver 8c lui deman-
der fi elle ne vouloir pas refter à dîner ; qu’on alloit fcrvir dans l’inftanc ? Non dit-elle , cette maifon me donne des indigeftions : je la porte en vérité fur les épaules. Faites feulement mes complimens à votre maître, 8c dites -lui que je fbuhaite qu’il foit plus heureux qu’il ne m’a rendue heureufe.
Il m’avoit envoyé dire de defcendre , & j’avoi» obéi , quoique bien à contre-cœur. Le couvert étoit mis dans la falle par la fenêtre de laquelle j’avois fauté , 8c mon maître s’y promenoit en long 8c en large. Madame Jewkes entra, & lui demanda s’il fouhairoit qu’on fervît, puifque miladi ne vouloit pas entrer ? mais qu’elle l’avoit chargée de lui faire fes complimens, 8c de lui dire qu'elle fouhaitoic qu’il fût plus heureux qu’il ne l’avoir rendue heureufe. En approchant de l’endroit de la falle
tlêCÔMPËfcïsèfe.
Vers lequel elle étoit, il vit par la fenêtre que tout ^étoit prêt pot# fon départ. Il fortit auiïkôt. Miladi Davers, loi dit-il , fi je croyois que ma civilité fce fît pas fur vous l’effet de vous endurcir plutôt que de vous toucher, je vous prierois d’entrer, & de permettre, au moins, que votre neveu 5c voi domeftiques dînent avant que de partir. Elle fe mit à pleurer, 6c tourna fon vifage de l’autre côté, pour le lui cacher. Allons, mafœur, dit-il en lui prenant la main , lai!Tez -vous perfuader d’entrer. Non, reprit-elle, ne me le demandez pas...» Je voudrôis pouvoir vous haïr autant que vous Une haïffez! Vous le faites déjà , lui dit-il, & pis encore, je vous jure; autrement vous ne me tourmenteriez pas de la forte. Allons, entrez , de grâce* Ne me le demandez pas , lui dit-elle encore. Sop heveu revint dans ce moment. Comment donc * madame , s’écria-t-il ! j’efpère qile vous ne vous en Irez pas avant d’avoir dîné. Non, mon neveu , reprit-elle, il faut é|ue je m’en aille : je vois bien que je fuis ici une hôtefTe importune , qui auroit bien fait de ne pas venir tomber fur les bras du maître. Songez , lui dit fon frère , au fujet que vous m’aveÉ donné de me fervir de cette expreffion. Vos violences font ici les feuls hôtes importuns 8c les feuls mal venus ; écartez-les , 5c jamais fœur n’aura été plus aimée par fon frcre. Ne me dites pas encore un autre mot femblable, je vous en prie, reprit-
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j'8î LaVertu
elle : car je fuis trop facile à vous pardonner, pouf un feul mot d’amitié. Je vous entrai cent, ma chcre fœur , interrompit - il , ou pjutôt dix mille, s’ils peuvent être de quelqu’efficacké. Donnez-moi votre main*, je vous prie , ajouta-t-il en l’embraffant. Jean , dit-il tout de fuite au cocher , remettez vos chevaux à l’écurie : malgré» la colère de votre maîttefle contre moi , vous êtes tous auiïi bien venus dans ma maifon qu’en aucune auberge où vous publiez vous arrêter. Allons , moniteur H**, donnez la main à votre chère tante ; car elle ue voudra pas me permettre d’avoir cet honneur. r ^
Elle ne put y tenir plus long-tems. Je vous le permettrai, lui dit-elle, en lui donnant fa main & le baifànt, 5c vous me conduirez où il vous plaira. Ne penfez pourtant pas , ajouta-t-elle, que je puiflè vous pardonner. Il la conduifit ainfi dans la faile où j'étois. Comment donc ! dit-elle, me ramenezvous ici pour être avec cette créature? C’eft ma femme, ma chère fœur, reprit-ibavec émotion -, Sc fi vous ne voulez pas l’aimer , du moins , pour l’amour de vous-même , n’oubliez pas avec elle la plus commune civilité.
Mais , madame , lui dit fon neveu , puifque votre frère avoue fon mariage , nous ne devons pas , comme il dit fort bie%, oublier la plus commune civilité. Permettez-moi , monfieur, ajouta-t-il, de vous féliciter. Je vous remercie, lui dit mon maître.
Et puis-je, continua le jeune-homme, en me
montrant & me regardant fans en dire davantage. Oui, monfieur, reprit-il. Là-deffus il me falua très* poliment. Sur mon dieu, madame, me dit-il, je ne làvois hier rien de tout ceci ; & fi j’ai commis line faute, je vous en demande pardon.
Tu es un bonnafle nigaud, lui dit miladi ; tu aurois pu te difpenfer de ce ridicule cérémonial , jufqu’à ce que je te leufle permis. Mais, ma tante, lui dit-il, s'ils font a&uellement mariés , la chofc eft fans retour , 8 C nous ne devons pas mettre la divifion entre le mari & la femme.
Mais, mon frère , interrompit-elle, penfez-vous que je me mettrai à table à côté de cette créature?... De grâce, miladi Davers, point de noms de mépris ! Je vous dis 8c vous jure quelle eft très-réellement ma femme; & je ferois un coquin fi je fouffrois qu’on la maltraitât. Je fuis fon unique protecteur; 8c fi vous le lui permettez, elle vous aimera & vous honorera route fa vie. Je le ferai, je vous jure , madame , lui dis-je avec tranfport !
Je ne puis ni ne veux m’afTeoir à table avec elle, reprit miladi : j’efpère , Pamela, ajouta-t-elle , que tu ne t’imagines pas que je le ferai. En vérité, madame, lui dis-je , fi votre cher frère veut bien me le permettre , je ferai derrière votre chaife tout le tems que vous dînerez, pour vous montrer la vénération que j’ai pour vous , comme fœur de mon gé-
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néreux prote&eur. Voyez, lui dit-il , fi là nouvelle condition l’a changée. Mais je ne faurois foufFrir quelle fe conduife d’une manière indigne de ma femme ; & je compte bien aufiî que ma fœur ne s’y attend pas.
S’il faut que je refte, reprit- elle, qu’elle forte de la falle. En vérité , ma tante , lui dit fon parent* vous n'y penfez pas , vous avez grand tort en l’état où font les chofes, Non , madame , lui dit mon maître , cela ne fe peut : mais fi vous le voulez «bfolument, nous aurons deux tables : vous & votre neveu ferez à l’une , & mon époufe & moi nous ferons à l’autre : & vous verrez alors quel air votre pointillerie hors de laifon vous donnera. Elle parut irréfolue. Il la plaça à table comme on apporroit le premier fervice qui étoit du poiffon. Où oferas-tu t’affeoir , me dit-elle ? Voudrois-tu point encore que je te donnafle le haut bouc , ma drôlefle ? Allons, allons, dit mon maître , j’aurai bientôt écarté cetre difficulté ;& là-defius, il s’affit à côté de miîadi au haut bout de la table , & me mita (a gauche. Pardon, ma chcre, me dit- il, excuftz-moi pour cette fois. Quelle maudite complaifance vous avez, lui dit -elle, peur une pareille ! Paix , ma fœur, s’écria-t-ii, paix; je
Vous en prie : je ne fouffrirai jamais qu’on en parle fur un ton auffi indiferet ; c’efl bien affez que j’entre ainfi en compofition avec vous , pour
fàtisfatre à votre caprice violent & mal féane.
Allons , monfieur , ajoura-t-il en s’adreiTant au neveu , mettez - vous auprès de votre chère tante. Rebecca, dit celle-ci, puifqu’il le faut, aiïeyezvous ici , auprès de Pamela ; nous irons tous de pair à compagnon. Du meilleur de mon ame î reprit mon maître: j’honore tellement tout le fexe, que fi j’avois été le maître de la mode , je n aurois jamais voulu que la moindre de celles qui en •font, fe fût tenue debout, moi étant aflïs. Mademoifelle Worden , afleyez - vous , je vous prie. Monfieur, reprit la fuivante , j’efpère que je ne m’oublierai pas jufques-Jà. ■
Miladi fe mit à rêver, & levant enfuite les mains au ciel , elle s’écria : Bon dieu ! que deviendra monde à la fin ? Rien que de très-excellent prit mon maître , pourvu que les efprits comme celui de miladi Dav.ers veuillent feulement en fuivre les règles. Vous donnerai-je un peu de cette carpe , ma fœur î Servez votre bien - aimée , lui dit-elle. Cela eft obligeant, reprit-il, & voilà ce qui s’appelle une bonne fœur : allons, ma chère, que je vous ferve , puifque miladi Davers le fouhaite. Fort bien, dit miladi, parfaitement bien! Er elle s’aflîc en meme-tems de côté , comme pour détourner fes yeux de deftùs moi.
A quoi bon tout cela , nia chère tance , dit le neveu , puifque c’en eft fait; que nous vous voyons.
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U* I a Vertu
vous embrafler de bonne amitié, je vous prie. Tais» toi , fot , lui dit-elle ; as- tu fitôt changé de ton depuis hier ? Je penfe , interrompit mon maître , qu’hier on n’a pas eu l’audace d’infulter ma femme dans fa maifon ? A ce mot , miladi lui donna un bon coup fur l’épaule. Voilà pour vous , monfieur mon impudent de frère , lui dit-elle -, voilà pour vous apprendre à dire ma femme, & fa maifon. Elle parut- à moitié effrayée de ce quelle venoit de faire; mais lui, de la meilleure humeur du monde , la baifa , & lui dit ; Grand-merci , ma fœur , grand-merci. Il y a vraiment un aflèz bon nombre d’années que je n’avois reçu un coup de vous.
Je meure J monfieur , dit le neveu , vous êtes Ken bon de le prendre comme cela. Miladi eft la meilleure perfonne du monde y mais j’en ai reçu , moi qui vous parle , plus d’un bon foufflet^
Je ne l’avalerai pourtant pas fi bonnement non plus , dit mon maître , fi vous ne m’aflurez que vous l’avez vu en faire autant à milord Davers. •'
Doucement , de grâce , mon cher monfieur , lui dis- je , en lui marchant fur le pied y doucement, je vous prie. Quoi ! s’écria- 1 -elle , cette créature prie qu’on ne m’inlulte pas ! s’il n’a pas ?ifez de lavoir-vivre pour s’empêcher de m’outra-, ger , je ne veux pas, pécore que tu es , t’être te* deyable de ce qu’il s’en abftient»
HÜCOMÏÏNsêE. 3 JJ
Quoi ! dit mon maître «n mettant du poiflon lùr fon affiette, miladi Davers fe fert du mot d’in fuite ! Allons , que je vous voye manger quelque ehofè , & je vous pardonne. En vérité , ajou* ta-t-il en lui mettant un couteau dans une main & une fourchette dans l’autre , je ne faurois fouffrir qu’on ait de femblables enfances pour des riens. J’en meurs de honte , je vous jure. Elle porta à là bouche un petit morceau , qu’elle remit auffï-tôt fur fon affiette. Je ne faurois manger, dit- elle; je ne làurois avaler; il n’y a pas moyen ; il vaudroit autant m’étouffer. Mon maître avoit défendu à fes laquais d’entrer, de peur qu’ils ne viflent la fcène à laquelle il s’attendoit. Il fe leva de table , & lui verfk un verre de vin que le neveu & la femme de chambre fe mirent à même de lui donner. Pendant ce tems-là , fa chaife demeurant vacante entre miladi & moi ; audacieufe que tu es, me dit -elle en fe tournant de mon côté, ofes-tti bien t’alTeoir à côté de moi? Pourquoi ne te lèves-tu pas , pour prendre le verre des mains de celui qui t’appartient ?
Ne vous levez pas, ma chère, me dit- il, jevous fervirai l’une & l’autre. Je me levai cependant ; car je craignois un bon foufflet ; & je le priai de me permettre de fervir miladi. C’efl: ce que vous ferez, reprit -il, quand elle fera d’hufqeuç à je recevoir comme il faut. Buvez , de gra-
et y ma fœur , lui dit-il avec un verte en main; peutêtre mangerez -vous après cela un petit morceau. Me l'offrez - vous pour m’infulter , lui die - elle J Non affurément , répliqua-t-il , je ne le fais que pour vous exciter à manger -, car vous allez devenir malade d’inanition.
Dieu vous pardonne la manière dont vous m’avez traitée aujourd’hui , malheureux que vous êtes, fui dit-elle en prenant le verra! Vous aviez coutume d’en agir toujours comme dans ce moment, Sc j’ai vu le tems que vous m'aimiez ; mais les choies ont bien changé; & pour qui ? bon dieu! Auifi, cela me chagrine. Elle pleuroicfi abondamment en difant cela , qu’il lui fallut -quitter le verte.
On ne iàüroît avoir un plus grand tort que vous, lui dit-il. Vous ne me traitez ni .comme ffère , ni comme gentilhomme. Je vous aimerois autant que jamais , fi vous ne vous y oppofiez pas. Mais au lieu de cette femme d’efprit & de bon fens , de cette femme aimable que ma fœur m’a paru autrefois , vous vous comportez en véritable enfant. Allons, ajouta- 1- il, en lui tenant le verre fur les lèvres , fouffrez qu’un frère que vous avez aimé jadis , vous perfuado de boire ce verre de vin. Elle le bur pour lors. Bon dieu ! s’écria-t-il en la baifant , comme la colère défigure les plus belles âmes ! Vous avez bien perdu de
Hé-COMPENSÜE.
ccs agrémens dont ma four étoit fi richement pourvue. Lai fiez-vous perfuader detre encore ma fœur, & de vous calmer un peu. Miladi Davers eft naturellement une femme charmante , &. n’a pas moins l’air d’une dame , que fon chjipfrère peut avoir celui d’un homme bien né.
Là-defi'us il fe rafiït entre nous deux, & lorfque le fécond fervice entra: Qu’Abraham , dit-il, vienne ici & nous fêrve. Je lui marchai encore fur le pied ; mais il n’en tint nul compte ; & je vis bientôt qu’il avoit raifon : car miladi commença à fe reconnoître , & ne fe comporta pas la moitié fi mal devant les domeftiques, qu’elle l’avoic fait auparavant: elle fe fervit elle- même d’un ait affez libre ; mais de tems en tems il lui échappoit malgré elle un profond foupir & un fânglor. Elle demanda un verre du même vin qu’elle avoit bu auparavant. Vous en fervirai-je encore , miladi Davers , dit-il en fe levant î & tout de fuite il alla au buffet , & lui en remplit un verre. En vérité , lui dit-elle, j’aime à être careffee par mon frère. A votre fanté , mon frère.
Ma chère % me dit mon maître avec beaucoup de tendreflè , à préfent que je fuis debout, je vais vous en verfer auffi : il faut fervir les deux fours de même. Comment l’entendez-vous , lui dit-elle en regardant le domeftique de manière à montrer qu’il 4 tenoit un peu en échec ? Ne montrez de-
39^ La Vertu
vant mes domeftiques aucun mépris pour une perforine que j’ai avec tant de juftice rendu leur maîtreiïe , lui dit-il tout bas. Confidérez qu’il n’jt a pas moyen d’en revenir. Et c’eft précifément ce qui imeFtue , reprit-elle. 4 ►
Il me donna un verre de vîn : A la lànté de miladi Davers , lui dis - je en me tenant debout. Cela ne te réuffira pas, dit -elle tout bas en fe penchant vers moi : elle alloit ajouter pécore , ou ma drôleflê , ou quelqu’autre épithète femblable : mais , mon maître voyant qu’ Abraham la regardoit, & qu’elle avoit les yeux rouges & enflés j en vérité , ma fœur lui dit -il , à votre place, je ne m’en tourrnenterois pas. De quoi ? repritelle, de quoi ? De ce que, dit-il en safleyant, milord Davers ne viçnt pas ici comme il vous lavoir promis. Cela ne vous réuflira pas non plus , malheureux que vous êtes , lui répliqua-t-elle en le frappant fur l’épaule. Sans doute , ajouta - 1 - il , qu’une dame de bon fens Sc de mérite , comme vous , s’affligeroit de fe voir négligée , fl cela étoic vrai : mais je jurerois bien que milord vous aime autant que vous l’aimez ; & vous ne favez pas ce qui peut être arrivé.
Voilà de vos artifices ordinaires, reprit-elle en fecouant la tête : & il y a de quoi s’étonner , qu’avec toute votre rulè vous vous foyez ainfi laifle attraper. Qui? milord Davers attrapé, lui dit-il?
RicOMPENjiE, 357
fton * non , il aura plus d’cfprit que cela : mais je ii’avois point encore oui dire que vous fuilîez jaloufe ; ni vous n’avez aucun fiijet de le croire à préfent , lui dit-elle. Mon ami , ajoutîa-t-elle en sadrelTant au laquais , vous n’avez que faire de rester, ma femme de chambre nous fervira ce qu’il mous faut. Non , non , dit mon maître , qu’il relie & nous ferve : Abraham, donnez- moi un verre de vin. Allons , ma fœur , je vous porte la fanté de milord Davers , & j’elpère qu’il aura foin de bien cacher fon jeu. Vous êtes bien provoquant, mon frère, lui dit -elle : je voudrois que vous fuflîez auflï bon que milord Davers. Ne portez pas vos railleries trop loin , je vous en avertis. Eh bien , eh bien , dit mon maître , j’avoue que la corde eft délicate à toucher , & je finis.
Par ces aimables m^agemens , le dîner fe paffa mieux que je ne l’avois efpéré. Quand les domeftiques fe furent retirés , miladi Davers , lui dit-il en demeurant toujours eÉKe nous deux , }’ai une demande à vous faire j il s’agit de me dire, fi vous voulez m’accompagner jufques dans le comté de Bedford. Mon intention étoit de partir demain. Mais , je différerai volontiers , fi vous voui lez venir avec moi. '
Et ta femme , comme tu l’appelles , ira-t-elle avec toi , notre ami , reprit miladi i Oui , vrai-
t A Vertu
ment , ma chère petite QuakrefTe ( * ) de ferais dit-il en lui prenant la main , & en fouriant. Et Voudrois-tu, continua-t-elle , que je fufTe en parade avec elle fur la route ? Hem ! Et que je fufTe là pour orner fon cortège? Hem! Dis -moi, je t’en prie j notre très-cher , comment tu rcglerois cela , fi j’étois d’humeur à faire tout ce que td voudrois ?
Vous êtes toujours , ma chère petite fetir , Impertinente , lui dit-il en l’embraflànt , 8c la bailânt ; 8c quoi que vous en difiez , il faut que jé vous aime. Je vous dirai donc , puifque vous me le demandez , comment je réglerai cela. Vous irez,
vous ' 8c ma Pamela , Retranchez ce ma i
je vous en prie, fi vous voulez que je demeure affife en patience. C’eft: ce que je ne.faurois faire* lui dit-il. Vous irez, vfcus 8c ma Pamela , enfèmble dans votre tarroflê coupé , fi vous le voulez bien •, 8c alors ^le paroîtra faire partie de votre cortège i 8c notft irons , votre neveu 8c moi, tantôt à cheval , 8c tantôt dans nia berline avec votre femme de chambre.
Cela feroit-il de ton goût, ma mie, me dit-
( * ) Les Quakers en Angleterre font une Ceàe de chrétiens fanatiques , qui , par principe de religion , tutoient tout le monde , fans jamais employer Je moi de vomj.
«lie ? Oui , madame , répondis -je, fi miladi ne croyoic pa* que ce fur un trop grand honneur pour moi. Oui , reprit - elle -, mais miJadi penfe tjue ce feroit un trop grand honneur pour toi. »
Toutes réflexions faites , interrompit-il , il ne faut pas non plus que cela foit ; car à moins que vous ne lui donniez la main pour entrer dans votre çarrofle , on prendra ma femme pour votre fuivanre , 8c cela ne (croit pas de mon goût. Et cela feroit peut-être la feule choie, reprit -elle, qui pourroit m'engager a la foufFrit à mes côtés dans mon carrofl'e. Mais achevez. Eh bien , eh bien , continua-t-il , quand nous ferions arrivés au logis, nous inviterions milord Davers à venir nous trouver , & à palier un mois ou deux avec nous.
Après. Et s’il y venoît, que ferions-nous ? Comme je (àis , lui dit-il, que vous avez le goût bon, je vous prierois de donner vos avis à Pamela fur quelques échantillons que j’attends de Londres pour, des habits. Provoquant mortel que tu es! s ecria-t-elle ; dieu veuille que je ne joue pas des xnains avant qu’il (bit peu. Je ne dis pas cela pour vous irriter , reprit - il , & cela ne doit pas vous irriter non plus : mais , quand je vous dis que je fuis marié, ne s’enfuit -il pas qu’il nous faut des habits neufs ?
As-tu encore beaucoup de ces chofes obligeantes à me dire , mon ami , lui répondit- elle ? Si
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vous voulez , ajouta- 1- il , nous honorer de votre compagnie à l’églife , lorfque nous y paroîtrons pour la première fois (*), je vous ferai un préfent qui vaudra bien la peine que vous l’acceptiez. Miférable que tu es ! lui dit-elle ; tiens , dufle-je en mourir , il faut que je me fatisfaffe. Et ià-def fus elle alloit lui allonger un grand coup -, mai* il lui retint la maih. En vérité , ma chère tante , lui dit Ion neveu , je ne vous comprends pas. Eftce que toutes ces chofes-là ne s’en vont pas fans dire ï
Je demandai la permiffion de me retirer} 8 C Comme je fortois , mon cher maître s’écria en me montrant , c’eft-là ce qui s’appelle une belle perfonne , voyez cette taille dégagée & cet aimable maintien! Ah ! miladi Davers, fi vous étiez homme , vous en feriez aüffi fou que moi. Oui - da * dit cette méchante dâme , mais ce feroit pour en faire ma güeufe , & non pas ma femme. Je me retournai , à ce difcours. En vérité , madame , lui dis - je , vous êtes bien cruelle ! 8c des meffieurs peuvent bien s’émanciper à une mauvaife conduite , quand des dames d’honneur en viennent à tenir un pareil langage ! Si votre cher frère , ajou-
(*) En Angleterre , l’ufage eft que les gens de quel« que confidération paroüïènt en pompe à l’églift , le pre*i tnicr dimanche d’après leur mariage.
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récompensée. 401
tai-je en fondant en larmes, n’étoit pas le plus nénéreux de tous les hommes , votre crédit fur fon elprit me rendrait infiniment nialheureufe.
Raffure-tol , ma mie , me dit- elle, raffure-toi : je vois de relie que tu le captiveras aulîi long-tems qu’aucune autre. La pauvre Sara Godfroy n’a ja.
mais été la moitié fi bien dans Tes bonnes grâces que toi !
Demeurez, ma Pamela , s’écria-t-il tout en fureur, demeurez, vous dis-je : vous venez d entendre deux exécrables accufations contre moi. Je vous aime avec une affedion fi finccre, qu’il faut abfolument que je dife quelque chofe en ma laveur devant cette malicieufe accufatrice, fi je ne veux pas que vous penfiez que votre incomparable vertu cft devenue pour toujours la proie du plus grand des fcélérats.
Le neveu parut inquiet, & blâma beaucoup fa tante. Je revins fur mes pas , & tremblois tout en marchant. Il me fit aflèoir, & me prenant la main : Ma chere, me dit-il, j’ai déjà été accufë d 'être duellifte , & l’on m’accufe à préfent d’être un débauché d’un autre ordre ! Au tems palTé, je n’aurois pas été fi touché de ces imputations que je le fuis à préfent , que je fouhaiterois de convaincre peu â peu tout le monde, par la conformité de ma conduite avec vos vertus, de la force que votre Tome II. c r
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exemple a fur moi. Mais voici en deux Mots fur quoi eft fondée la première accufation.
J’avois un ami , lequel fut lâchement attaqué par des coupe-jarrets , loués pour l’afi'afiiner par un italien titré , qui , comme bien d’autres perfon* nages d’un haut rang , n’avoit ni cœur ni honneur. J’eus le bonheur, étant à Padoue, de délàrmet un de ces coquins en défendant mon ami , & de lui faire avouer qui étoit celui qui l’avoit mis en oeuvre. J’avoue que je fis un défi à ce dernier; Nous nous rencontrâmes à Sienne ,& il mourut un mois après d’une fièvre qui , je crois , ne fut pas occafionnée par les légères bleHiires qu’il avoit reçues de moi. Je fus cependant obligé de quitter l’Italie plutôt que je ne me le propofois, à caufe de fes parens qui étoient en grand nombre, &.qui me regardoient comme la caufe de fa mort. Je les appaifai dans la fuite , par une lettre que je leur écrivis d’Infpruck , pour les informer de la lâcheté du défunt. Cela les empêcha de me fuivre à Munich, comme ils en avoient l’intention. Voilà, ajouta-t-il, la caufe d’une des charitables infinuations qui auroient pu alarmer votre délicateffe , en vous lai fiant penfer que vous étiez mariée à un meurtrier. L’autre.... De grâce, mon frère, lui dit-elle, n’allez pas plus avant: fi vous le faites, ce n’eft pas moi .qui vous y force. Elle faura tout, s’écria- t- il.
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& je défie les traits les plus envenimés de votre malice.
Lorfque j ’étois au collège , j’avois accès chez une Veuve qui me recevoir fort bien. Elle avoit plufieurs filles* mais très -peu de bien à leur donner. La tufée vieille me fit amorcer par l’une d’elles , ( &c c’étoit en vérité une bonne & digne fille,) pour m’engager à lepoufcr; & cela uniquement en vue des biens dont je devois hériter. Dans ce deflein % elle fit naître plufieurs occafions de nous rencontrer l’un l’autre, & de nous laiffer feuls. Jetois mineur alors ; & la jeune demoifelle * qui n’avoic pas lame de moitié fi artificieufe que (à mère, Ce rendit à mes pourfuires avant qtie le projet de cette femme pût venir à maturité, & par-là le ruina entièrement. Cette perfonne , ma Pamela , eft la Sara Godfroy , dont la malicieufe femme que voici a fait mention dans les vues du monde les plus mauvaifes. De toutes les autres licences que je puis m’être données, ( car je me fuis peut-être émancipé à quelques-unes de plus , dont on vous auroic (ans doute informée, comme de celle-ci, fi on les avoit fues , ) je demande à dieu de ne m’en accorder le pardon que jufqu’au tems où , réveillant (a vengeance par des offenfes du même ordre , je me rendrai infiniment injufte envers ma Pamela.
A préfent, ma chère, ajouta-t-il , vous pouver Vous retirer , car ma très-digne fœur a dit tout le
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mal qu’elle favcic de moi ; mal dont je vous aurais informée moi-même dans quelqu’occafion où j’aurois pu ‘vous convaincre qu’il étoit pour moi un fujet de chagrin Sc non de vanité : car je n’aime pas à être cru meilleur que je ne fuis. J’efpère feulement que depuis l’heure où je me fuis dévoué à tant de vertus jufqu’à celle de ma- mort, ma conduite fera parfaitement irréprochable.
Ce difcours, & la manière noble dont ce cher mortel venoit d’avouer fes fautes & en marquer fon repentir, émut terriblement miladi. Un torrent de larmes fortit tout-à coup de fes yeux. Pamela, me dit-elle, ne vous en allez pas h -rôt, je vous en conjure. La paffion m’a menée beaucoup trop loin, en vérité : il faut abfolumenr que vous refh’ez pour me voir lui demander pardon, ajouta-t-eüe en venant à moi & me prenant la main. Elle prit tout de fuite la fienne : mais, à mon grand regret, (car je fouffrois de voir fouffrir miladi , ) il lui échappa avec violence, fortit de la falle, & gagna le jardin dans une rage qui me fit trembler. Miladi s’alîît, appuya fa tête contre mon fein , 8c me baigna le cou de fes larmes en me tenant les mains. Je pleurai par compagnie. Son neveu fe promenoir en long 8c en large dans une inquiétude affreufc. Il fortit enfuite, & revint nous dire que M. B... avoir donné ordre qu’on mît les chevaux à fon carrolfe coupé, 8c qu’il ne vouioit pas que perforine lui parlât. Où
eft-il , dit miiadi ? Il fe promène dans le jardin jufqu à ce que le carroife Toit prêt, reprit le neveu.
11 eft vrai , dit elle , & je l’avoue , j’ai éré trop loin : j’étois enlorcelée. A prêtent , continua-t-elle, il va, lui qui prétend que je fuis fi méchante, il va être un an entier fans me pardonner. Car il faut vous dire, Pamela, que fi jamais vous l’oftênfez, vous ne l’appaiferez pas aifément. Toute chagrine que j ’étois , je me déle&ois à voit miiadi fi bonne envers moi. Voulez- vous, me dit-elle, vous haiàrder à l’aller trouver avec moi ? Oferez-vous fuivre un lion dans fa retraite? Je vous accompagnerai par- tout où vous me l’ordonnerez, répondis je. Vraiment, ma mie Pamela, fe veux
dire , tu es très-bonne dans le fond , me dit miladi. Je taurois aimée autant que feu ma mère t’aimoit. . . . fi.... Mais c’en eft fait à préfent. En vérité , ma Pamela, vous n’auriez pas dû époufer mon frère. Mais , allons , je l’aime & ne puis m’en empêcher : tâchons de le trouver ; il ne m’en traitera pas mç>ins comme un chien. Je n’aurois pas dû l’irriter jufqu’à ce point là : car toutes les fois que cela m’eft arrivé , j’ai toujours été la partie (ouffrante. Il fait que je l’aime !
Miiadi me parla de la forte , en s’appuyant fur mon bras, & entra dans le jardin. Je le vis encore dans une agitation & dans un défordre affreux. U prit un autre chemin pour nous éviter. Mort
C c iij
4o s 1 a Vertu
frère , mon frère , lui cria-t-elle , permettez que je vous parle ! Un mot feulement ! Comme nous le fuivions rapidement, & que nous le touchions de fort près : Je vous prie , lui dit-il , de ne m’accabler pas davantage de vos folies & de votre violence ; j’en ai beaucoup trop enduré ; & je vous
promets bien que de plus d’un an Paix ! lui
cria-t-elle, point de vœux; je vous en conjure; car je ne fais que trop bien par expérience , que , fi vous en faites , vous ne les violerez pas. Vous voyez , lui dit - elle , que j’en fuis venue jufqu a prier Pamela de me fervir de médiatrice : cela vous appaifera fans doute , ou rien ne le pourra faire.
En vérité , reprit-il , je ne veux voir aucune de vous deux dans la fituation où je me trouve : laiffez-moi feul avec moi -même; je ne prétends pas être perfécuté de la forte. Et il s’éloignoit toujours. Mais , lui dit - elle , je ne vous demande qu’un mot Si vous me pardonnez , je vous par-
donnerai ? Quoi I lui dit ce cher époux d’un ait fier & indigné, que me pardonnerez -vous J Elle vit qu’il éroit trop réellement en colère, pour lui nommer fon mariage comme une chofe qui demandoit quelle lui pardonnât : je vous pardonnerai , lui cria- 1 -elle, tout le mauvais traitement que j’ai reçu de vous aujourd’hui.
Un mot 8c qui ferve , ma fœur , lui dit - il : je vous fouhaite de tout mon cœur tout le bien po£>
fible : mais ayons , je vous prie , dorénavant notre tranquillité mutuelle aflez à cœur, pour ne jamais nous revoir l’un l’autre. Jamais, lui dit -elle
& pouvez-vous bien le fouhaiter , frère barbare l le pouvez-vous? Je le puis & le ferai , reprit-il. Je n’ai d’autre parti à prendre qu’à dérober pour toujours à votre vue, non un frère, mais un meurtrier & un fcélérat indigne de vous appartenir s laifïez-moi me renfermer & faire pénitence de mes crimes pafles : ce fera du moins une péni-i tence , où je ne ferai pas troublé par une acculàtrice auffi violente que vous.
Pamela, me dit-il d’un ton qui me fit trembler , comment ofez-vous me fuivre fans ma permiflion , quand vous me voyez dans une agitation fj terrible ? A l’avenir , lorfque j’aurai lame ainfî émue , ne m’approchez jamais que je ne vous envoie chercher.
Mon cher monfieur , m’écriai-je.... Laiflez-moi , Interrompit-il. Je vais dans ce moment partir pour le comté de Bedford. Quoi J fans moi , monfieur;
lui dis-je ? De grâce , qu’ai-je fait ? Vous avez
fait la cour à ma furie de fœur que voilà : vous la lui avez faite avec une balTcfie indigne de ma femme •, & je n’aimerai pas à vous voir que je ne me (bis remis de l’affreufe émotion où je fuis à préfenr. Mais Colbrand vous accompagnera avec deux autres de mes domeftiques j & madame Jewkes vous
40S Là Vertu
fervira pendant une partie du chemin. J efpère que vous me trouverez mieux difpofé à vous recevoir-là, que je ne le fuis ici à me féparer de vous.
Si je ne m’étois pas flattée , qu’il en affeétoit une partie pour intimider miladi , je crois que je n’y aurois jamais réfifté. J’en fus cependant pénétrée jufqu’au fond de l ame ; car je vis bien qu’il étoit tout de bon en colère.
J’appréhendois allez , me dit miladi , qu’il ne fût irrité contre vous , aufli-bien que contre moi ; car je favois de refte combien fes violences font déraifonnables , quand il fait tant que de s’y livrer. Quoi! lui dit elie , pas un feul motî Si vous ne voulez pas me pardonner , pardonnez du moins à Pamela -, car elle ne vous a offenfé que par fa bonté pour moi, Sc à mon inftante prière. Pout moi je vais partir fur le champ , comme j’allois le faire, fi vous ne m’en aviez point empêchée.
Je vous en ai empêchée par tendreffe , lui ditil ; mais vous m’en avez puni, en me frappant au cœur par pure haine. Quant à ma Pamela, je fais qu’excepté l’inflant où je vous parle, je ne faurois être en colère contr’elle. J’exige donc d’elle , de ne jamais me voir en pareille occafion , jufqu’à ce que je puifle la voir moi-même dans la fitua* tîon d’efprit où il convient que je fois, lorfqu’unG pcrfopne aufiï aimable qu’elle m’approche. Ç’eft
pour cela feul , ma chère, me dit-il, que je vous conjure de me laifTer pour le préfenr.
Mais, monfieur, lui dis-je, faut-il que je vous quitte , 6c que je vpus laide aller fans moi dans le comté de Bedford? Ah ! mon cher monfieur, comment le pourrois-je ? Vous pouvez, dit miladi , vous en aller tous deux enfemble demain comme vous l’aviez projeté , & moi je partirai cette aprèsdînée *, & puifqu’il n’y a pas moyen d’obtenir mon pardon , je tâcherai d’oublier que j’ai un frère au monde.
M’eft-il permis , monfieur , lui dis-je , de vous* conjurer de tranfporter fur moi toute votre colère , & de vous réconcilier avec votre chcre fœur? Prélomptueufe Pamela ! reprit - il d’un ton qui m’épouvanta , as-tu donc le courage fi ferme , & te fens-tu afTez forte pour fupporter une difgrace, que ton affeâion & ta tendreffe m’ont toujours fait croire que tu voudrois éviter par-deffus toutes chofes ? Sors donc de ma préfence , me ditil , en me prenant la main Sc la jetant en quelque forte loin de lui ; fors- en, & réfléchis à loi— fir fur ce que tu viens de me dire.
J’étois fi effrayée ( car je vis pour le coup que mes dernières paroles l’avoient offenfé , ) que je me jetai à fes genoux comme il s’éloignoit de moi , lui criai : De grâce, monfieur, pardonnez-moi j vous voyez que je ne fuis pas afifez cou-
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rageufe pour foutenir votre difgrace. J’étois prcte à m’évanouir en difant cela.
Pardonnez feulement à Pamela, lui dit fafœur; c’eft tout ce que je vous demande. Vous allez la mettre aux abois. Vous porterez votre colère autant au-delà des bornes que je l’ai fait moi-même. Je n’ai pas befoin , reprit-il , de vous dire combien je l’aime : mais il ne faut pas qu’elle me vienne importuner & me pourfuivre dans des occafions comme celle-ci. Mon intention étoit, lork que j’aurois pu calmer par ma raifon l’agitation où vous m’aviez jeté par votre violence , d’entrer dans la maifon & de prendre congé de vous deux avec la bienféance qui convient à un mari & à un frère ; mais elle efti venue à moi (ans mon ordre ; & il faut qu’elle effuye les fuites d’une violence qui , quand elle eft une fois émue , connoît aulfi peu de bornes que la vôtre.
Si je ne vous avois pas aimé, lui dit- elle, autant qu’une fœur ait jamais aimé Ion frère , je ne vous aurois pas jeté dans un fi grand trouble. Et moi , reprit -il , fi je ne vous avois pas aimée plus tendrement que vous n’étiez réfolue de le mériter , je ne me loucierois de rien de ce que vous pourriez dire : mais après l’hiftoire du duel , dont vous n’auriez fait aucune mention fi vous n’aviez pas lu que je n’y penfbis jamais fans chagrin , ce fécond brocard fur le compte de la
pauvre Sara Godfroy eft un trait de bafleflTe & de malice , qui , je le fens , me donne la force de vous renier pour ma fœur.
En 'vérité , lui dit -elle, je fuis convaincue de mon tort. J’en fuis très - fincèrement honteufe. Rien n’eft plus petit , plus bas , & plus indigne de votre fœur , que ce que vous me reprochez ; & c’eft pour cela même que je m’abaifiê jufqu’à vous fuivre comme je fais pour vous demander pardon , & même jufqu’à me choifir pour médiatrice auprès de vous , une perfonne qui me paroiC (bit avoir quelque crédit fur votre efprit, à en juger par les fentimens que vqus faifiez profeflion d’avoir pour elle; fentimens dont , je penfe , vous n’ave2 fait tant de parade , que dans l’unique vuo de m’infulter.
Je ne me loucie pas de ce que vous penfez , reprit - il ; après la balTelTe dont vous vous êtes rendue coupable , je ne puis vous regarder qu’en pitié : car en vérité vous avez beaucoup perdu de mon eftime.
J’ai tour lieu de le croire, dit-elle. Mais tran> quillifez-vous , je vais partir à l’inftant. Ainfi donc, mon frère , permettez - moi de vous donner ce nom encote une fois : adieu. Adieu donc , Pamela , ajouta-t-elle, en fe tournant vers moi, |c me bailànt les larmes aux yeux.
Je n’ofois hafarder un mot de plus : mais.
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comme miladi lui tournent le dos pour s’en aller': Votre fexe eft b:en le diable, lui dit-il î de quelle manière étrange vous favez mettre hors des gonds, calmer, & tourner comme il vous plaît, nous autres pauvres girouettes d’hommes ! Je n'ai pu tenir contre votre dernier & tendre adieu à ma Pamela. EmbrafTez - vous l’une l’autre encore une fois, & je fuis plus content que jamais. Il prit alors nos deux mains & les joignit. Miladi me baifa derechef ayant les larmes aux yeux aufïï-bien que moi : & lui nous embrafïa & nous bailà Pune après l’autre de grande affe&ion. Voilà,- dit -il avec - tranfport, les deux plus chères créatures que j’aie dans le monde i Dieu veuille les bénir !
Eh bien ! lui dit elle , vous me pardonnez donc
entièrement ma foiblefTe au fujet de Sara ? Ou-
bliez-la pour jamais, interrompit il brufquement , ôc fans lui laifïer achever le nom. Je vous pardonne auflî , ma Pamela , me dit-il , pourvu qu’il ne vous arrive plus de tenir mon indignation pour auffi peu de chofe que vous venez de le faire.
Elle n’a jamais tenu votre indignation pour peu de chofe , lui dit miladi : mais , plus elle l’a trouvée cruelle , & plus je dois lui tenir compte d’avoir dit qu’elle la fupporteroit plutôt que le chagrin de nous voir irréconciliables. N’importe , reprit-il ; c’étoit chez elle une abfence d’efprit ou, up mépris , au moins implicite , que ma délica-
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teïTe ne poUvoit pardonner à fon cœur. Car , cela n’avoit - il pas l’air d’une préfomption , qui. lui donnoit le courage de foutenir mon indignation, fur la certitude tacite de me ramener toujours , quand bon lui fembleroit ? Je puis cependant l’af iurer que , tout violent qu’eft mon amour pour elle , la chofe ne fera pas toujours en fa difpofition, lorfqu’elle m’aura fâché volontairement.
Pamela , me dit miladi , je vous réponds bien que vous avez ici en mon frère un véritable gentilhomme ; & vous pouvez en a'tendre tout le traitement que ce titre, joint à fon bon fens naturel &: à fon éducation , vous garantira toujours de fa parc. Mais, fi vous l’ofFenfez, dieu vous foie en aide , mon enfant! Vous voyez ce qui m’en arrive à moi pauvrette ! Encore ne l’ai-je jamais
vu pardonner fitôt.
Je me promets bien, lui dis- je, d’apporter tous mes foins pour l’éviter: car mon épouvante m’a mife toute hors de moi , & j’avois commis la faute avant que de favoir où j’étois.
Cet orage fut ainli heureufement diilïpé, & miladi entièrement vaincue & pacifiée.
Quand nous forcîmes du jardin , nous vîmes le carroflè tout prêt. En vérité, ma fœur , lui ditil , j’aurois infailliblement décampé pour mon autre mailbn , fi les chofes n’avoient pas pris un fi heureux tour. Au lieu de cela, nous irons, vous
4*4 La Veut»
& moi , prendre lair, fi vous le voulez : & je vous prie , ma chcre , ajouta-t-il , en sadrefiant à moi, d’ordonner à madame Je^kes de nous faire louper à huit heures : nous vous rejoindrons vers ce tems-là.
Monfieur , dit-il au neveu , voulez-vous monter à cheval & nous elcorter? Très- volontiers, reprit-il; je fuis ravi jufqu’au fond de mon ame de vous voir tous fi bons amis.
Mon cher feigneur & maître conduifit donc miladi jufqu au carrofle ; fon neveu & un laquais les fuivirent au galop , & je montai dans mon cabinet pour y ruminer fur tout cela. La fotte créature que je fuis ! je ne puis me tirer de la tête cette pauvre Sara Godfroy. Avec quelle rapidité le nom & la qualité de femme nous donnent des privilèges par rapport à nos intérêts perfonnels 1 11 me femble pourtant que je ferois bien-aife d’en favoir plus long fur fon compte -, car , n’eft-il pas étonnant que moi , qui ai pafle plufieurs années dans la famille , je n’en aie pas eu le moindre vent ï Mais j ’étois fi conftamment avec ma mattrelfe que je n’en ai jamais oui parler , & j’alfurerois bien qu’elle n’en a jamais rien fu ; autrement elle me l’auroit dit.
Je n’oferois le queftionner fur le compte de cette pauvre demoifelle , & je ferois pourtant bienaife de favoir ce quelle eft devenue , fi elle eft
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vivante , & fi cet amour a eu des fuites. J’en entendrai peut-être parler amplement avant qu’il foie peu , & j’efpère qu’aucune feene fâcheufe n’en fournira l’occafion.
Quant à l’autre malheureufe affaire , je fais qu’on en a parlé; que dans fes voyages, & longtems avant qu’on m’eût prife dans la famille , il avoir eu une ou deux querelles -, que dans fa plus grande jeunefTe il setoit toujours fait remarquer pour fon courage , & qu’il pafTe pour une trèsbonne épée. Dieu veuille qu’il ne foit jamais obligé d’en faire ufage ; & qu’il puifTe toujours fe con* ferver en honneur & en sûreté !
Sur les fept heures , mon maître m’envoya dire qu’il me prioit de ne point l’attendre à fouper , parce qu’on les avoit obligés , lui , miladi , & fon heveu , de reflet à fouper chez miladi Jones, & que miladi Darnford, & la famille de M. Péters, a voient promis de venir les y rencontrer. J’étois d’autant plus ravie qu’ils ne m’eufTent point envoyé chercher, que j’efpérois que ces aimables familles étant toutes de mes amis, ne manqueroient pas de me confirmer dans les bonnes grâces de miladi Davers. De forte que je continuai mes écrits d’arrache-pied.
Ils furent de retour environ fur les onze heures. Je ne faifois pour lors que de defeendre, m’étant fatiguée à force d’écrire , & j’étois affife &
41 s La Vikto
caufois avec madame Je^kes & mademoilèlle den , que j’avois fait afTeoir malgré elles.
Elles fe mirenc vis-à-vis de moi; & mademoifelle Worden me demanda pardon, non fans beaucoup de confufion , du rôle quelle avoic joué contre moi; difant qu’on lui avoic repréfenté les chofes bien différemment ; quelle étoit très-éloignée de penfer que je fuffe mariée , & que ce fût envers la dame du logis quelle fe comportoit fi impoliment.
Je lui dis que je n etois offenfée de rien de ce qu’elle avoit fait; que je lui pardonnois de grand cœur ; que j’efpérois que ma nouvelle condition ne nie fcroic point oublier d’en agir convenablement envers un chacun ; mais que , pour l’honneur du gentilhomme qui m’y avoit fi généreufcment élevée , je devois tâcher de me comporter d’une manière qui n’en fut pas indigne.
Madame JeW'kes me dit que ma firuacion me fourniffoit d’amples occafions de faire connoître l’excellence de mon naturel ; que j’avois pu lui pardonner des offenfes , dont en fon particulier elle devoir toute fa vie faire l'aveu avec confufion.
Madame Jewkes, lui dis- je , les humains ne favcnt comment fe comporter , quand leurs volontés dépendent de celles de leurs fupérieurs, & j'ai toujours cru qu’il falloit diflinguer entre les
actes
aftes de pure malice 8c ceux d’une obéiflance implicite. On doic cependant (avoir difcerner ce qui eft jufte de ce qui ne l’eft pas -, 5c les grands euxmêmes, quoique fâchés pour le moment de ce qu’on leur défobéit , n'en auront dans la fuite que meilleure opinion d’une perfonne qui leur aura réfifté dans leurs ordres illégitimes.
* Ceci parut faire un peu de peine à madame Jevkes : j’ajoutai que j’en parlois fur-tout d’aprcs ma propre expérience -, pouvant dire , comme elle ne l’ignoroit pas , que les menaces 6c les tentations ne m’avoient point manqué , 5c que fi j’cufie cédé aux unes , ou que je me fu(Te lailTé inti-*mider par les autres , je ne ferois jamais devenue ce que je fui®.
Ah 1 madame , répondit la Jewkes , je n’ai jamais connu votre égal : je trouve votre humeur encore plus douce depuis le jour heureux de votre mariage, qu’elle ne l’étoit auparavant; 5c on dirait meme que vous êtes devenue plus humble depuis ce tems-fin
On peut , lui dis-je , vous en donner une trèsbonne raifon. Je me croyois en danger , je regardois tous ceux qui m’entouraient comme autant d’ennemis ; 6c avec cette difpofition , il étoit impoflîble que je ne fufle pas d’une humeur chagrine , inquiète 8c foupçonneufe. Mais , mon cher époux m’ayant délivrée de la caufe de mes inquié-