Tome II. J D
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fê fera fort fecrètement. Je compte que vous ne craignez plus un mariage fuppofé : apprenez -en l’office par cœur , je vous prie , afin de voir qu’on n’en oublie pas un feul mot. J erois tranfportée entre la honte 8c la joie : oh ! comme le feu me monta au vifage !
Je lui dis que je ne craignois abfolument rien , 8c que je n’appréhendois que ma propre indignité. Je crois , ajouta-t-il , que cela fe fera d’aujourd’hui en quinze dans cette maifbn. Oh ! pour le coup je tremblai tout de bon , 8c vous penfez bien que ce n’étoit pas de chagrin. Que dit ma chcre enfant , ajouta-t-il ? avez-vous quelque répugnance à choifir un des jours de la femaine prochaine? car mes affaires demandent ma préfènce à mon autre maifon , 8c je ne voudrais pas quitter celle-ci , fans me voir heureux par la poffefjfion de. ma chère Pamela.
Je n’ai de volonté que la vôtre, lui dis-je plus rouge que le feu : mais , Monfieur , ne dites- ,Vous pas que ce fera dans la maifon ? Oui, ïeprit-il , car je veux tenir la chofe auffi fecrète que faire fe pourra ; 8c fi nous allons à l’églife, tout fera bientôt public. C’eft , lui dis - je , une cérémonie fainte, Monfieur; 8c il vaudrait mieux, ce me femble , la faire dans un lieu faint.
Je vois la confufion de mon aimable fille, me dit-il fort obligeamment > ÔC votre délicatefïè
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alarmée m’apprend que je dois vous obliger de tout mon pouvoir. C’eft pourquoi , je veux faire vider & nettoyer ma petite chapelle , qui depuis deux générations n’a fervi que de décharge , parce que norre famille n’y a jamais réfidé longtems , & je la ferai préparer pour la cérémonie fi vous n agréez pas qu’elle fe falîe dans Votre chambre ou dans la mienne.
Cela vaudra mieux que la chambre , lui disje ; , & j’elpère qu’on n’en fera plus un gardemeuble j mais qu’on la mettra conftamment à 1’ulâge auquel je préfume quelle a été confacrée. Oui, oui, dit- il , elle a été confacrée, il y a déjà pluiîeurs fiècles , du tems de mon bifàyeul, qui a bâti & la chapelle , 8c le bon vieux manoir.
Mais , ma chère enfant , permettez , fi ce n’eft point trop ajouter à votre aimable confufion, que je vous demande , fi ce fera la première ou la feconc^femaine des quinze jours en qucftion ? Je baifTai les yeux, & perdis toute contenance. Parlez , me dit-il.
Monfieur, repris-je , ce fera , s’il vous plaît, la féconde femaine. Comme il vous plaira , me dit-il avec complaifànce ; mais je vous ferois bien obligé , ma Pamela , fi vous faifiez choix de la première. J’aimerois mieux la fécondé , lui disje, fi cela vous étoit indifférent. Eh bien ! foit,
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reprit-il ; mais ne différez donc pas jufqu’au dernier des quinze jours.
Puifque *ous m’enhardifïez à parler fur ceï important fujet , permettez-moi , lui dis-je , de vous demander fi je ne puis pas écrire à mes païens , pour les informer dç mon bonheur ? Vous le pouvez , fans doute , me dit-il ; mais recommandez-leur de tenir la chofe fecrète , jufqu a ce que vous ou moi exigions le contraire. Je vous ai bien dit que je ne voulois plus voir vos papiers, mais j’entendois que je ne voulois plus les voir fans votre confentement : fi vous voulez me les montrer , ( & à préfent ma curioficé n’a d’autre motif que le plaifir que je goûte à lire ce que vous écrivez, ) je vous en tiendrai compte comme d’une faveur.
Monfieur , répondis-je , quoique je ne les aie pas écrits pour que vous les lufliez , parce que je comptois fur votre parole , je ne laifïerai pas que de vous les montrer, fi vous vouleîflbien me permettre d’en récrire une feuille. Quelle feuille, me dit-il ? Je vous le demande , quoique je ne confente pas par avance à ce que vous paroiiTez fouhaiter : car j'ai d’autant plus à cœur de voir cette feuille , qu’elle contient les véritables fenrimens dans lefqueîs vous l’avez écrire, & parce que votre intention n’éroit pas que je la ville. Ce que je ne voudrois pas que vous iuffiez , lui
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dis-je , font des réflexions peu ménagées pour les termes , fur la lettre que j’ai reçue de la bohémienne. Je les ai mifes fur le papier dans le rems que j’étois effrayée de votre projet du mariage fuppofé : il y a bien encore quelques autres cbofes que je ne me foucierois pas que vous vifflez : mais c’en eft-là le plus mauvais article. Ma chère petite impertinente , me dit-il , je ne faurois y être peint plus en laid que ce qui m’en a paru à moi-même ; & je vous permettrai de noircir à difcrétion , fur ce fujet , un portrait dont l’original a dû vous paroître la noirceur meme. Eh bien! Monfieur, lui dis-je, je crois que je vous obéirai avant que le foir vienne. Au moins, repritil , n’y changez pas un mot. Je m’en garderai bien , lui dis-je , puifque vous me le défendez.
La Jewkes monta pendant que nous parlions, & nous dit que Thomas étoit de retour. Ah ! dit mon maître , qu’il apporte ici les papiers ; car nous comptions , lui & moi , que vous les aviez envoyés par cet homme. Mais nous fûmes cruellement trompés , quand il vint dire à mon maître : Monfieur , monfieur Andrews ne s’efl: pas trouvé d’humeur de me les livrer -, il vouloir abfolument que fa fille eût été forcée à lui écrire cette lettre : & en vérité, le bon vieillard paroififoit accablé de douleur. Il foutenoit que fa fille étoit perdue, qu’autrement elien’auroit pas tour-
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né bride fi près de chez lui , comme je venoii de lui dire qu’elle avoir fait, au lieu de. venir voir fes parens. Je commençai à craindre pour* lors que la chance ne tournât encore pour moi.
• Allons , Thomas , dit mon maître , point de détour : dites-moi devant mademoifelle Andrews quels difcours ils ont tenus. Vraiment , Monfieur, dit Thomas, lui & la bonne madame Andrews, après avoir conféré enfemble fur votre hettre , Mademoifelle , forment fur votre refpeft , en pleurant fi amèrement que j’en avois grand mal au cœur ; & puis ils difoient , qu’à cette heure c’en étoit fait de leur pauvre fille ; qu’elle avoit écrit cette lettre -là par force, ou qu’elle avoit cédé à monfieur , 8c comme çà , qu’elle étoit perdue , ou quelle le feroit bientôt.
Mon maître parut fâché : je l’appréhendai. De grâce , Monfieur , lui dis-je , excufez les craintes de mes honnêtes parens. Ils ne fauroient s’imaginer votre bonté pour moi.
Ainfi, ajouta- 1- il (ans me répondre, ils ont refufé de vous livrer les papiers ; Oui, dit Thomas , quoique je leur difTe , fur votre refpeél, que vous , Mademoifelle , aviez écrit de votre propre mouvement & de très-grand cœur ce que je venois de leur apporter , fiir une lettre que je vous avois remife. Mais le bon vieillard dit : Vraiment, femme , il y a dans ces papiers-là cent çhofes
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qu’il n’y a que nous qui devons voir; & fur- tout qu’il ne faut pas que notre monfieur iife. On s’tft fervi de tant de ftratagcmes pour tromper la pauvre fille , qu’à la fin il s’en eft trouvé un trop fort pour elle. Comment pouvons-nous concevoir qu’elle eft partie pour venir nous trouver , & cela de fi grand train , 8c que quand elle a été à plus de moitié de chemin, elle nous a envoyé cette lettre- là, Sc qu’elle s’en eft retournée de Ion bon vouloir, comme vous dites -, pendant que nous favons que là plus grande joie eût été de revenir avec nous , &c d’échapper aux dangers où elle a été fi long-tems expofée î Et puis , il dit , fur votre refpeél , qu’il ne réfifteroit pas à ce chagrin-là , parce qu’aiTurément fa fille étoit déjà une fille perdue. Et comme çà , ajouta Thomas , les deux bonnes vieilles gens suffirent , & fe donnant la main &: s’appuyant fur l’épaule l’un de l’autre , ne firent que fe lamenter pitoyablement : le cœur me faignoit de les voir ; mais , tout ce que je leur dis ne put les conloler *, & ils ne voulurent pas me donner les papiers , quoique je leur difle que je ne les remettrois qu’à mademoifelle Andrews elle-même. Et comme çà , j’ai été , fur votre refpecft , obligé de m’en revenir fans eux.
Mon cher maître me vit fondre en larmes , à cette defcription de vos craintes 8c de vos allarmes fur mon compte. Ne vous chagrinez pas
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de la forte , me dit-il ; au fond , je ne fuis point fâché contre votre pcre : c’efl: un bon 8c honncteliomme : je voudrons feulement que vous lui écrivilficz fur le champ ; la lettre fera envoyée par la polie à monfieur Atkins,qui demeure à deux milles de la mailbn de votre pcre : je la mettrai dans un couvert , où je prierai moniteur Atkins de la faire tenir sûrement à vos parens au moment qu’il la recevra. Ne leur parlez point d’envoyer les papiers afin de ne leur point donnes d’inquiétude ; car je ne veux voir à préfent ces papiers , que par un pur motif de curiofité , que je puis fatisfaire en tout tems. Là-deflùs il me donna un baifer devant Thomas , elTùya mes larmes avec fon mouchoir , 8c die à Thomas : Après tout, les bonnes vieilles gens ne font point à blâmer. Iis ne favent pas mes honorables intentions pour leur chère fille , qui dans peu fera votre maîtrelTe , Thomas : je tiendrai cependant la chofe fecrcte pendant quelques jours , 8c ne voudrais pas que mes doineltiques en parlaffenç hors du Iods.
Dieu bénilfe monfieur, lui dit Thomas. Monfieur fait mieux que perfonne ce qu’il a à faire* Vous etes route bonté , lui dis-je. J’admire l’indulgence avec laquelle vous pardonnez qu’on vous troni. pe dans votre attente, au lieu d’en être fâché, comrae je l’appréhendois. Thomas fe retira , 8c mon
maître me dit : Je n’ai pas befoin de vous faire reffouvenir dlécrire fur le champ , pour tranquillifer les bonnes gens: je vais pour cet effet vous laiflèr à vous -même: envoyez - moi feulement ceux de vos papiers que vous voulez bien que je voye, afin que je m’en amufe une heure ou deux. Mais» ajouta-t-il , j’oubliois de vous dire, que les meffieurs Sc dames de nos voilais dont je vous ai parlé , viendront dîner demain avec moi , & que j’ai donné là-delîus à madame Jewkes les ordres néceflàires. Faudra-t-il , lui dis-je , que je paroiffe devant eux ? Sans doute , reprit-il , c’elt là prin- , cipalement ce qui les amène : & croyez-moi, ma PameJa, raffurez - vous , vous ne verrez rien là qui vous égale.
Dès que mon maître m’eût quittée , j’ouvris mes papiers , & tirai ceux qui commerçoient au » jeudi matin qu’il partit pour Sramford. Ils contenoient : <x La vifire du matin qu’il me rendit avant » que je fuffe levée , & les ordres exprès qu’il don- 30 na à madame Jewkes de veiller attentivement » fur ma conduite : L’affaire de la bohémienne du » jour fuivant , & mes réflexions là-deffus, où » je le traire d’homme vraiment diabolique , avec « plufieurs autres expreflions fort vives, fiiggérées si par ce que les apparences avoient alors d’affreux »j contre lui. Son retour le famedi ; les frayeurs » où il me jeta., en faifant femblant de vouloir
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» me vifiter , pour trouver les papiers qui fuivoient 3} ceux qu’il avoit eus par le moyen de madame » Jewkes. L’obligation où je fus de les abandon- » ner. Sa conduite à mon égard après les avoir sj lus , les queftions qu’il me fit à ce fujet. Son » extrême bonté pour moi , à la vue des dangers » auxquels j’avois échappé , & des angoifTes où »je m’étois trouvée. Comment , au milieu de » l’accès de bienveillance où il étoit, je m’avifai,
» hors de faifon , & penfant au mariage fuppofé » dont j’avois été informée par la bohémienne ,
» de ne lui marquer que mon envie de retour- » ner auprès de vous. Comment cela le fit en- • » trer en fureur , jufqu’au point de me chafTer de 3> chez lui le dimanche meme , & de me rensi voyer chez vous. Les particularités de mon voya- 3> ge , mon chagrin en le quittant , & comment 33 je vous avoue avec fincérité que je me trouve 33 l’avoir aimé fans le favoir & fans pouvoir m’en s» empêcher. Comment il fit courir après moi ,
33 pour me prier de revenir , laiffant néanmoins 33 généreufement la chofe à mon choix , lorfqu’il 33 auroit pu me faire revenir de gré ou de force.
33 Comment je me réfolus de l’obliger ; & quelle
30 fatigue j’efluyai en m’en retournant. L’obligeante 33 réception qu’il me fit , & comment il me mon- 33 tra la lettre foudroyante de fa foeur Davers , où
31 elle cenfure fa conduite à mon égard, le priant
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» de me mettre en Jiberré , & le menaçant de le » renier pour Ton frère , s’il fe déshonore en m’é- *> poufanr. Mes réflexions férieufes fur cette lettre », &c. J’efpère que vous verrez bientôt tous ces papiers avec le refte. Ils amènent les chofes jufqu’à mardi dernier au foir.
Tout ce qui s’en eft fuivi , comme notre converfation dans le carroile mercredi matin , & fbn extrême bonté depuis ce tems - là , a été fi obligeant que j’ai cru que je n’en écrirois pas davantage , ayant quelque honte de parler fî ouvertement fur un fujet fi délicat & fi flatteur ; quoique les faveurs fans nombre que je reçois de lui , méritent de ma part tous les témoignages que je puis lui donner de ma reconnoi fiance.
Quand j’eus parcouru ces papiers , je les lui portai moi-même dans la falle , & lui dis en les lui donnant : Accordez-moi , Monfieur , la même indulgence que ci-devant, & fi j’ai été trop fincère & trop libre dans mes réflexions & dans l’énoncé de mes fentimens , que mes frayeurs , d’un côté , & ma fincérité, de l’autre, me fervent d’exeufe. Vous êtes bien obligeante, ma chère enfant, me dit-il : mes penfées ne font pas plus à craindre pour vous que mes aéfions.
Je montai enfuite dans ma chambre, &: je vous écrivis pour vous informer en peu de mots de mon bonheur préfent , & des bontés de mon maî-
tre , pour vous marquer combien mon cœur eft pénétré de la reconnoiflance qu’il doir au plus aimable des hommes , & pour vous affiner que j’aurai bientôt 1s plaifir de vous renvoyer , nonfeulement les papiers que je vous demande , mais encore tous ceux qui les ont fuivis jufqu’à préfcnt, parce que je fais qu’à vos heures perdues vous aimez à vous amufer de mon griffonnage. Avant que de cacheter ma lettre , je la portai en bas & dis à mon maître : Monfieur , vous plai— roit-il de prendre la peine de lire ce que j’écris à mes chers parens ? Je vous fuis obligé , ma chère Pamela , me dit-il , &c tout de fuite il me fit afleoir* fur fes genoux pendant qu’il lut ma lettre. Elle parut lui plaire infiniment. Mon aimable fille, me dit-il en me la rendant, vos exprefi fions & votre flyle font charmans , rien n’eft plus obligeant que la- manière affeélueufe dont vous parlez de moi -, & je confirme derechef par ce baifer, ajouta-t-il, la vérité de tout ce que vous
promettez ici de mes bonnes intentions O les
charmans jours que ceux que je palfe ici ! Dieu veuille me les continuer ! Un revers , s’il m’en arrivoit à préfent, me tueroit infailliblement.
11 fortit après dîner dans fon carrolfe , &c le foir à fon retour il m’envoya dire , qu’il feroit bien-aife d’aller faire un tour de jardin avec moij. je defeendis à l’inftant.
II vint à nia rencontre. Eh bien , dit-il , comment fe porte ma chcre enfant ? Qui croyezvous que j’ai vu depuis que je fuis forti ? Je n’en ïàis rien , Monlîeur , lui dis-je. II y a , à environ cinq milles d’ici, me dit-il, un détour dans le grand chemin , qui environne un pré , où il y a une belle route pour les gens de pied , auprès d’un petit ruilleau avec un double rang de tilleuls de chaque côté , où la noblelfe des enviions va de tems en teins fe promener , pécher 8c fe divertir. Je vous montrerai l’endroit à la première occafion ; je fuis defeendu de carroffe pour traverfer le pré , & j’ai ordonné à Robert de faire le tour, & de venir me trouver de l’autre côté. Qui croyez-vous que j’ai rencontré fe promenanc un livre à la main, & lifant? Votre très-humble & très -dévoué ferviteur, monfieur Williams. Ne rougifl'ez point, Pamela , me dit -il; comme il avoit le dos tourné vers moi , j’ai pris la réfolution de lui parler , & avant qu’il m’eût apperçu : Comment fe porte notre ancienne connoillance ? ai -je dit (car, ajouta mon maître, nous avons, lui & moi , érudié un an dans le même collège. ) Au fon de ma voix & à ma vue , il a trellailli fi violemment , que j’ai cru qu’il alloit fauter dans le folle.
Le pauvre homme ! m’écriai-je. Fort bien , interrompit mon maître j mais , point tant de votre
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pauvre homme non plus , avec ce toq affeCtueux. Je fuis fâché, monfieur Williams, lui ai-je dit, que ma voix vous caufe tant d’épouvante. Que lifez-vous là? Monfieur, dit -il en bégayant, ÔC tout furpris , c’eft le Télémaque François 5 car je travaille à me perfectionner , s’il eft poflible , dans la langue françoife. Je penlois en moi -même, cela vaut mieux que d’y perfectionner ma Pamela. C’efl: fort bien fait à vous , monfieur Williams ; mais ne croyez-vous pas que ce nuage que voilà nous donnera une petite ondée ? Il commençoit effectivement à pleuvoir un peu. Je crois , dit-il , que cela ne durera pas.
Si vous voulez vous en retourner au village , ai-je ajouté , je vous y mènerai ; car je pafTerai chez le chevalier S*** au retour de ma petite promenade? Il m’a dit que ce feroit lui faire une trop grande faveur. Ne parlez point de cela , lui ai-je dit, promenons - nous jufqu’à l’autre bout de l’allée , & nous rencontrerons mon carroflè.
De forte , continua mon maître , que nous avons, chemin faifant, lié converfation. 11 m’a dit qu’il étoit très -fâché d’avoir encouru mon indignation , d’autant plus qu’il avoit oui dire à miladi Jones , qui le favoit de la famille du chevalier S***, que mes vues étoient plus honorables qu’on ne l’avoit cru d’abord. Monfieur Williams , lui ai-je dit , nous autres favoris de la for-
récompensée. *3 tune , prenons quelquefois avec le monde un peu plus de liberté que nous ne devrions ; nous faiions ce que vous autres elprits contemplatifs appelleriez fans doute , fe livrer voluptueufemenc aux influences d’une abondance dangereufê -, 5c nous ne (aurions nous réfoudre à demeurer dans ie chemin battu, quoiqu’après tout il foi t le plus sûr , 5c mérite la préférence. Vous pouvez donc bien penfer que je ne trouvois pas trop bon de me voir fupplanté en une chofe qui me touchoit de près , & cela par une ancienne connoiflànce , dont , avant cette affaire , je me faifois une étude de procurer le bien-être.
J0 pourrois vous répondre , a dit Williams en m’interrompant , que mon premier motif étoit entièrement tel qu’il convenoit à mon état : 5c il a ajouté très-poliment : Et je fuis aflfuré que , quelqu’inexcufàble que j’aie pu vous paraître dans le cours de cette affaire , vous-même. Moniteur, auriez été très-fâché qu’on eût pu dire , que vous aviez jetté les yeux fur une demoifelle , dont perfbnne que vous n’auroit fouhaité la poffeflîon.
Fort bien, monflcur Williams, lui ai-je répondu ; je vois que vous êtes aufli galant que religieux : mais ce qui m’a le plus choqué , c’eft qu’en fuppofant que vous me trouviez blâmable , vous ne m’en ayez pas fait des reproches , comme votre caractère vous en donnoit le droit ; ôc qu’au
contraire vous ayez , pour première réfolution , pris celle de me contreminer, d’être aullî habile en fait d’intrigues comme eccléfiaftique , que je l’étois comme laïque , 8c de travailler à vous affiner un butin que vous m’auriez enlevé dans ma propre maifon. Mais 1 affaire eft finie , 8c je n’en gai de plus de rancune ; vous ne faviez pas cependant , fi je n’en viendrois pas enfin a une conduite plus honorable avec elle , comme en effet j’y luis venu.
Je fuis fâché pour moi -même, m’a-t-il dit, d’avoir fi malheureulèment encouru votre indignation -, mais je me réjouis pour elle des généreufes intentions où vous êtes : permettez-moi feulèrent de vous dire , que fi vous époufez mademoifelle Andrews , elle fera honneur à votre choix dans l’efprit de tous ceux qui la verront , ou qui viendront à la connoître ; 6c tant pour la perfonne que pour l’efprit , vous pouvez hardiment défier tout le comté de vous livrer fa pareille.
Voilà , dit mon maître , de quelle manière nous nous fommes entretenus, le miniftre 8c moi", 8c je l’ai remis a fon logis dans le village. Mais, Pamela , il vous a bien gardé le fecret , 8c n’a jamais voulu convenir que vous euffiez répondu à fes recherches pour le mariage.
*' En vérité, Monfieur , lui dis-je, il ne pouvoit jamais avancer rien de femblable ; 8c j’efpère que
vous
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TOUS m'en croirez. Je vous en crois , je vous en crois, reprit-il d’un ron affirmatif; mais je fui* toujours d’opinion , que fi , voyant qu’on m’oppo* foit des contrebatteries , je n ’avois pas découvert, comme je l’ai fait , quelles venoient de Williams , les chofes atiroient pu en Venir à un point qui nous auroit interdit notre préfente fituation à l’un & à l’autre.
Moniteur , lui dis - je , fi vous confidérez que tout l’orgueil du monde ne pouvoir jamais me faire efpérer l’honneur où vous paroilfez vouloir m’élever ; que par conféquent je n’avois que du déshonneur à attendre , (ans compter le cruel traitement que j’efluyois, j’aurois paru très-peu fincère dans l’attachement que je montrois pour la vertu , fi je n’avois pas fait tous mes efforts pour m’évader. J’étois cependant réfolue de ne pas peufer au mariage , n’ayant jamais vu d’homme que j’euffe pu aimer , avant que yotre bonté m’eût en* hardie à porter mes yeux fur vous.
Ma chère Pamela^me dit-il, je ferois grand tort à ma vanité en ne vous croyant pas; mais la juffice veut en mème-tems que j’avoue que , tout bien confidéré , c’en eft plus que je ne mérite.
La magnifique expreffion , mes chers parens î qu’elle a de charmes pour votre heureufe fille 1 Qu’il lui eft doux de l’entendre de la bouche da fon maître 1
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J’étois ravie du récit qu’il venoit de me faire de (on entrevue avec moniteur Williams ; mais je n’ofois en témoigner ma joie. J’efpère qu’avec le tems il rentrera dans les bonnes grâces.
Il eut la bonté de me dire , qu’il avoit donné des ordres pour préparer la chapelle. Avec quelle joie intérieure , mais en même-tems , avec quelle crainte & quel tremblement ne regardaije pas le bonheur qui m’attend !
Vendrevi.
S U r le midi , arrivèrent le chevalier S * * * , fa femme & fes deux filles , miladi Jones , une de fes beiles-fœurs , & moniteur Péters avec Ion époufe 3c fa nièce. Madame Jewkes , qui redouble chaque jour de civilité pour moi , étoit trèsfâchée que je n’euffe pas mis quelques-uns de mes plus beaux habits, 3c me fit force complimens.
Ils entrèrent tous dans le jardin pour fe promener avant le dîner , & à ce que je compris , ils avoient une fi grande impatience de me voir, qu’après qu’ils eurent fait deux ou trois tours , mon maître les fit entrer dans la grande alcôve, & vint me chercher lui - meme. Allons , ma chère Pamela , me dit-il , les dames ne fauroient être contentes , qu’elles ne vous voyent j je vous prie
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tle les fàtisfaire. Je fuis toute honteufe, lui disjë; mais je ne laiiïérai pas de vous obéir. Les deux jeunes demoi Telles , ajouta-t-il , fc font mifes tout de leur mieux ; mais elles paroiüènt de beaucoup inférieures à ma Charmante fille , malgré la fimplicité de fon équipage. Moniteur , lui dis-je , ne vous y fuivrai-je pas ? Car je ne faurois fouffrir que vous me fafiîez l’honneur de m’y conduire. Eh bien , dit-il , je m’en vais vous annoncer Il ordonna à la Jewkes d’apporter une bou* teille ou deux de vin de Canarie , & quelques bifcuits , & alla retrouver fa compagnie.
L’alcove dont je viens de parler au fond du jardin, en face de la plus longue allée de gravier, de forte qu’ils me virent en perfpe&ive alfeZ long-tems avant que je pulfe les aborder. Mon maître m’a depuis fait avec plaifir le récit de tout Ce qu’ils lui dirent de moi.
Pardonnerez - vous à vôtre petite pécore dô fille, fi elle a la vanité de vous dire le tout. Comme il a eu la bonté de me le répéter J II m’apperçut le premier : Regardez, mefdames , leur ditil , voici ma jolie villageoife. En un clin d’œil , je les vis tous ( ce qui me déconcerta horriblement ) remplir les fenêtres & la porte , 8c me regarder de tous leurs yeux.
C’eft une charmante fille , dit miladi Jones à mon maître, je le vois d’ici. Le chevalier S ***,
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qui a été un grand débauché dans là jetmeflè, jura quil n’avoit jamais vu d’air plus aifé , de taille plus fine, ni une preftance plus gracieufe.. Miladi Damforddit que j’étois toute aimable, St madame Péters me combla de louanges. Le miniftre eh voulut être auflî, & dit que je ferois la gloire de tout le comté. Hélas ! je devois tout cela au jour dans lequel il plaifoit à mon cher maître de me placer, & qui me paroit à leurs yeux du mérite que je n’avois pas. Les jeunes demoifelles , à ce qu’il m’a dit, rougirent, & me regardèrent d’un oeil d’envie.
Quand je fus près d’eux , mon maître , qui me vit confufe 8c hors de moi - même , eut la bonté de venir au-devant de moi : Donnez-moi la main, me dit-il , ma chère Pameia , vous inarchez trop vite , { & je me hâtois en effet de mettre fin à l’avidité de leurs regards. ) Je la lui donnai en le fcluant ; il m’aida à monter les degrés de l’alcove , 8C de l’air du monde le plus galant , il me préfenta aux dames , qui me baisèrent toutes , ÔC me dirent quelles efpéroient faire une plus ample connoiffance avec moi. Miladi Darnford eut la bonté d’ajouter , que je ferois la fleur de tous les environs. Avec votre permifllon , dit le chevalier S ** * à mon maître , en me faluant , je puis dire â préfent, ajoura-t-il , que j’ai baifé la plüs aimable fille d’Angleterre. Malgré fon compliment.
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Bc le bon tour que les chofes avoient pris , je me fentois une efpèce de dent de lait contre lui, pour fes beaux rapports. Moniteur Peters fuivic gravement fon exemple, &, en véritable évêque, me dit: Dieu vous béniffe, mon aimable enfant l Alîèvezvous auprès de moi, je vous prie, mademoifeile , me dit miladi Jones. Tous prirent des lièges i mais je leur demandai la permiflion de me tenir debout. Non, Pamela , me dit mon maître , slC-
fevez-vous avec ces dames ; ce font mes bonnes
voilines, qui vous le permettront pour Pamour de moi, en attendant qu’elles vous connoi fient mieux , & qu’elles vous en prient pour l’amour de vous-même. Moniteur, lui dis -je, je ferai toujours gloire de mériter leur indulgence.
Ils me dévoroient tellement des yeux , que je n’ofois lever les miens. C’efè, je crois,. une des prérogatives des perfonnes de diftinétion , & bien élevées , de décontenancer les gens timides. Eh biejÉfcrnonfïeur le chevalier, ajouta mon maître, n’avez-vous rieiî à dire à ma gentille campagnarde? Je faurois bien mieux ce qu'il lui faudroic dire , reprit le chevalier en jurant un gros juron , fi j’étois auûl jeune que vous. Vous êtes toujours le même , moniteur le chevalier, dit miladi Damford.
Vous êtçs un peu troublée , 5c hors d’haleine , ma
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chère enfant , dit mon maître ; niais j’ai déjà die à tous mes exceliens voifins ici préfens , une bonne partie de votre hiftoire , & de ce que vous valez. Oui , ma chère voifine , me dit miladi Darnford , car c’eft le nom que je veux vous donner , nous tous qui fommes ici , avons appris votre Jiiftoire extraordinaire. Madame, lui dis-je, vous avez donc entendu des chofes qui me rendent votre indulgence bien néceilaire. Non , non , dit madame Peters , nous avons entendu ce qui vous fera toujours regarder comme l’honneur de notre fexe , & comme un modèle digne de l’imitation de toutes les jeunes demoifelles du pays. Vous êtes bien bonne , madame , lui dis-je , de m’enhardir ainfi à lever les yeux ,Sc à vous remercier de l’hon-, neur que vous voulez bien me faire.
• Madame Jewkes entra avec le vin de Canarie, que Nanon avoit apporté jufqu’à l’alcove , avec quelques bifcuits fur une foucoupe. Permettez que je vous aide, madame Jeivkes, lui dis-je (Ékfenvirai les bifcuits aux dames. Et* difant cela, je pris la foucoupe , & fis le tour de la compagnie firilfTant par mon maître. Miladi Jones dit qu’elle n’avoit jamais été fervie de fi bonne grâce , Sc que je prcnois trop de peine. Ah I madame , lui disje, j’efpcre que la faveur du meilleur des maîtres ae me fera jamais oublier , qu’il eft de
mon devoir de fervir fes amis. Votre maître , (*) ma belle fille , reprit le chevalier : j’efpcre que vous n’appellerez pas toujours monfieur B. de ce nom-là , de peur que toutes les dames du comté n’amènent la mode générale d’en faire autant. Monfieur, lui dis-je, j’aurai bien des raifons de continuer fur le meme ton , qui ne fauroient regarder vos dames.
Vous vous égayez toujours fiir notre compte, monfieur le chevalier , lui dit miladi Jones j mais je vois très - bien , qu’il fera de l’intérêt de tous nos meilleurs d’établir une amitié intime entre leurs époufes Sc une pçrlbnne qui peut leur donner un fi bon exemple. Madame, lui dis-je, ce fera donc après que l’honneur de vous avoir pour modèle m’aura rendue digne de leur en fervir.
Iis m’accablèrent tous de poiitefie. Je vous demande mille pardons, mademoifelle (**), me dit la plus jeune fille de miladi Darnford , qui avoir fouhaité de me voir dans l’équipage où j’érois ; mais je favois combien cet ajuftement vous
(*) En Angleterre les femmes fournîtes appellent fouvent leur mari mon Maître , en parlant de lui. Les femmes du commun n’y manquent jamais ; la choie ell rare parmi les dames.
( ** ) Le mot anglois Mi/s , traduit ici par celui de Mademoifelle , efl un titre qu’on ne donne en Angleterre qu’à de jeunes demoifelles , jufqu’à ce qu’elles fe marient.
E iv
7* LàVertu
paroit i on m’en avoit appris l’hiftoire , & j avois demandé en grâce que vous vouluflïez bien vous montrer à nous fans y rien changer. Je vous fuis infiniment obligée , mademoifelle, lui dis-je , de ce que votre gracieux commandement s’eft trouvé fi bien d’accord avec mon choix* Quoi donc ï me dit-elle , aviez-vous fait choix de cet ajuftement î J’en fuis ravie ; qyoiqu’en vérité je fois perfuadée que vous devez orner tout ce que vous portez , & que vous n’en fauriez recevoir de luftre.
Vous êtes bien bonne, mademoifelle, lui disje -, mais tant que je trouverai du plaifir à montrer de quel degré de petiteffe le plus aimable des hommes a bien voulu m’élever , on en aura moins lieu de craindre que j’oublie les obligations infinies que je lui ai. Ma chère Pamela , dit mon maître , fi vous continuez , il faudra que j’infifte fur la première femaine. Vous favez ce que je veux dire. Monfieur, repris-je , vous êtes la bonté même.
Ils burent chacun un verre de vin de Canarie» & le chevalier , pour m’engager à en faire autant, me dit que je jetterois un blâme fur toutes les dames , fi je ne les imitois pas. Cela ne fauroic être , monfieur le chevalier, lui dis-je -, car après 1» promenade que ces dames ont faite , un verre de vin fec eft un cordial qui leur convient fort.
Je ne vous refuferai pas cependant , parce que je veux avoir l’honneur de faluer votre fanté , & celle de toute la compagnie.
J’efpère, dit la bonne miiadi Darnford à mon maître , que nous aurons la compagnie de nrademoifelle Andrews à dîner. Madame , lui dit-il fort obligeamment pour moi , elle eft encore à ellemême, & je l’en laifî'e la maîtrefle. Cela étant, répondis-je , fi ces dames veulent bien me le permettre , je les prierai de m’exeufer. Toutes dirent qu’elles n’en feroient rien. Je redoublai mes inftanccs. Quelle raifon en avez-vous , ma chère Pamela , me dit nAi maître î Ces dames vous le demandent avec fane d’inftance , que je ferois bien-aife que vous les obligeaifiez. Monfieur, lui dis-je , votre bonté me rendra chaque jour plus digne de l’honneur que ces dames me font ; &T quand je pourrai me perfuader que j’en fuis plus cligne qu’a préfent , j’embrafierai avec joie toutes les occafions qu’elles voudront bien m’en offrir.
Madame Péters dit à l’oreille de miiadi Jones, & mon maître me l’a répété depuis : Avez-vous jamais vu rien de fi accompli , de fi prudent , & de plus diferet ? Jamais de ma vie , répondit cette aimable dame; & elle ornera, dit-elle en propres termes , le rang diftingué où elle doit monter. En vérité , ajouta madame Péters, il n’efi:
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point d état dans la vie auquel elle ne donnât da relief.
Mon maître , mon généreux maître , nageoie dans la joie de voir la bonne opinion que ces dames avoient de moi ; & je m’y déle&ois d’autant plus , quelle fembloit le relever de l’abaiffement auquel il fe foumettoit.
Nous ne voulons pas vous gêner , dit miladi Darnford ; quoiqu’on pût vous blâmer d’une exactitude un peu trop pointilleufe : mais , ajoutat-elle en s’adreflanc à mon maître. fi nous nous paffons de mademoifelle Andrews à dîner , il faut ablolument infifter pour qdRle nous donne là compagnie au thé & aux cartes : car nous vous avons déjà dit , que nous voulions paffer ici la journée entière. Que dites-vous à cela , Pamela , dit mon maître ? Monfieur, répondis-je, je ferai volontiers tout ce qui pourra plaire à ces dames & à vous. Elles dirent que j’étois fort obligeante. Mais le chevalier S*** jura fes grands dieux, qu’elles pouvoient dîner enfemble fi elles vouloient mais que pour lui , il vouloit dîner avec moi , fans autre compagnie. Et je vous dirai comme le miniftre Williams , ajouta-t-il, ( ce qui me fit voir que mon maître leur avoir conté ce trait, ) que vous ne devez pas croire que vous ayez choifi une perfonne dont nul autre que vous ne puilfe fouhaiter la poffeffion.
RÉCOMPENSÉE. 7Jj
Les jeunes demoifelles dirent , que fi cela me faifoit plaifir, elles feroient un tour de jardin avec moi. Je répondis que je les accompagnerois volontiers; de forte qu’elles & moi , la belle-fccur de miladi Jones , & la nicce de M. Peters , nous nous promenâmes enfembie. Elles me traitèrent avec toute l'affabilité & toute la politeffe imaginables* & nous entrâmes bientôt dans une converlàtion'
affez familière. Mademoifelle Darnford l’aînée me
parut line très-aimable perfonne. Safceurfut un peu, plus fur la réferve , & j’appris dans la fuite qu’environ un an auparavant, elle n’auroit point été fâchée que mon maître fe fût ad refle à elle *, mais que , tout riche qu’étoit réputé Je chevalier S***, fon père, on nei’avoit pas jugé un parti fortablepour lui. Or, de le voir s’abaiffer jufqu’à moi , cela devoir mortifier une jeune & aimable demoifclle. Aulfi en avois-je grande pitié; oui, en vérité, j’en avois pitié. Je voudrois du meilleur de mon ame, que toutes les jeunes perfonnes de mon fexe fuffent au/fi heureufes , qu’il y a apparence que je le ferai.
Mon maître m’a dit depuis , que les autres dames, le chevalier, & M. Pétgrs étoient fi pleins de mes louanges quand je les eus quittés , qu’à peine pouvoient-ils parler d’aurse chofe -, l’un le jetoit fur mon teint , l’autre fur mes yeux , fur ma main , & en un mot ( car vous m’allez croire d’un orgueil affreux ) fur toute ma perfonne , &
7< LaVertu
ftrr la manière dont je me comportois r Sc tous exaltèrent jufqu’aux cieux la promptitude 8c la politefle de mes réparties , & d’autres chofes femblables. J’en étois ravie , comme je vous lai déjà dit , pour l’amour de mon cher maître , qui paroiiïoit tranfporté de plaifir. Dieu veuille récompenfer de mille bénédictions la bonté qu’il a pour moi.
Comme le dîner netoit pas prêt , les jeunes dames me proposèrent de leur jouer un air de clavecin. Je leur dis que je ne croyois pas qu’il lût d’accord. Elles m'affûtèrent qu’il l’étoit il n’y avoit que quelques mois. Je voudrois donc bien l’avoir fu, repris- je , quoiqu’en vérité , il faut dire, ( & vous n’en ignorez pas la raifon ) que pendant un très-long tems mon efprit n’a guère été tourné de ce côté-là. Il fallut leur en jouer un air , 8c l’accompagner d’une chanfon que feu ma chère maîtreiïe m’avoit apprife , quelle avoir rapportée de Bath ( *) , 8c qu’elle fe Faifoic fouvent un plaifir de m’entendre chanter. Ces dames furent charmées de la chanfon , 8c eurent la bonté de louer ‘mon exécution. Mademoifelle Darnford me fit l'honneur de me dire , que j’a-
( *) Lien allez diftant de Londres , où la plupart des perfonnes de qualité vont prendre des bains chauds , & des eaux minérales. Ce mot anglois bath lignifie baùu
Vois à moi lèule toutes les perfections de mon lêxe. Je lui répondis, que j’avois eu dans la mère de
monfieur B la plus excellente maîrrelTe du
monde, qui n’avoit épargné ni peine, ni dépenfe pour mon éducation. Ah ! me dit - elle , fi l’on
pouvoir perfuader monfieur B de donner un
bal en l’honneur de l’heureux mariage , j’y danferois de grand cœur. Je ne lui dis pas que cela iféroit nullement de mon goût , quoique je ne puflè m’empêcher de le penfer -, une lolemnité de cet ordre eft , à mon avis , trop augufte pour ceux qui font le principal rôle , au moins pour celles de notre fexe , pour fe livrer à la joie qui y règne , fur-tout fi elles en ont la même Idéeque moi : car quelque digne d’envie que foit le point de vue où je me vois , il faut que je vous avoue , mes chers parens , que la penfée de ce grand jour tient mon ame en refpeét , & que plus il approchera , plus ce fentiment aura de pouvoir fiir moi. Voici la chanfon en queftion :
Partez , mes vers , allez , fiir l’oreiller d’EIvire , Plus fortunés que moi , vous placer doucement :
Et fi dans un heureux moment Ses yeux fixés fur vous s’amufent à vous lire , Dites- lui mon iêcret, dites- lui tendrement Ce que moi-même , hélas ! je n’ofèrois lui dire Du pouvoir de fes yeux fiir le cœur d’un amant.
La Vertu
Dites-lui qu’ils pourroient, par de tendres alarmes, Du plus (âge reclus troubler les faints loifirs :
Et que moi , pour les doux foupirs D’un cœur à qui le lien auroit rendu les armes ,
Je quitterois le monde & tous les vains plaifirs :
Je pourrois, pour jouir d’un fort lï plein de charmes, La fuivre au fond d’un antre , y borner mes délits^
là , fes divins appas répareroient l’abfence De rcutes les beautés que je ne verroîs plus :
Là , de mes vœux irréfolus Fixfbt en fa faveur la légère inconfiance ,
Elle feule, en feroit le flux & le reflux :
Je verrois tout en elle , & plein de fa préfence , J’oublîrois ces tableaux où l’art flatta Vénus.
Pour d’autres le foleil foumiroît (à carrière j J’cublîrois & cet afire & l’afire qui le fuit :
Tant que mes yeux dans ce réduit Verroient de ceux d’Elvire éclater la lumière 5 Tant qu’elle veilleroit , je dirois , h jour luit ;
Et dès que le fommeil lui cloroit la paupièrj ,
Ce feroit lors pour moi le retour de la nuit.
Partez, mes vers, partez, dût la belle inhumaine. Mécontente de yous , vous condamner au feu ;
Ré COMPENSÉ H.
Pour vous , au fond , ce feroit peu ,
Un inflant verroit naître & finir votre peine :
C’efl moi feul qui dois craindre un cruel défaveu ,
Ah ! fi de vous fur moi réjailliiïbit fa haine ,
.Vos maux, au prix des miens, mes vers , (croient un jèu.
Sur les quatre heures , mon maître monta dans ma chambre : Pamela , me dit-il , ne feriez-vous pas furprife , fi vous alliez voir M. "Williams en defoendant là-bas ? Non , monfieur , lui dis-je ; pourquoi le foroi«-je ? Attendez-vous donc, ajoutat-il , à voir un étranger , quand vous viendrez nous trouver dans la folle ; car nos dames fe préparent pour le jeu , & infiftent fur votre compagnie. Je crois , lui dis-je , monfieur , que vous avez envie d’eflayer tout mon courage. Quoi donc! reprit-il j votre cœur manque-t-il de courage pour le voir? Nullement, monfieur , répondis-je , nullement: mais vous lavez que la vue de tant de meilleurs & de dames , qui me font étrangers , ma déjà cruellement troublée; & comme quelques-uns d’entr’eux nont pas voulu écouter les prières qu’il leur a faites en ma faveur , lorfque je cherchois à m’évadet , il me paroîtra un peu étrange de le * rencontrer avec eux , & de les voir rire du reflouvenir de ce qui s’eft paffé. Fort bien , reprit-il ; mais quoiqu’à votre retour dans la falle vous ayez à voir un homme que je vous permets d’aimer beaucoup , en me réfervant cependant la pré-
La Vertu
férence , ne laiffez pas de tenir votre cœur en gai de contre les furprifes.
Ce difcours m’étonna j je craignis qu’il ne commençât à erre jaloux de moi. Que vais -je devenir , me dis - je à moi - meme ? ( car il avoir l’air tout férieux. ) Bon dieu ! fi quelque revers m’arrivoit ! j’ai le cœur en preiïe! Je ne fais de quoi il s’agit. N’importe , defeendons d’un air aulfi gai qu’il nous fera poflîble , afin qu’on ne nous accufe de rien. Je voudrois pourtant bien que ce M. Williams n’eût pas choifi pour veeir.ici , le tems qu’ils y font tous, à caufo des regards malins qu’ils nous jetteront à lui & à moi. Si ce n’étoit cela , je ferois ravie de voir ce pauvre monfieur -, car je crois qu’il a le cœur bon; & il a beaucoup fouffert pour l’amour de moi.
On vint enfin m’avertir de defeendre pour jouer. J’irai, me difois-je en moi - même ; mais je crains fort de leur ôter la bonne opinion qu’ils ont de moi; car je vais être tout ce qu’il y a de plus gauche. Mon maître m’a rendu la trifteflè même, par la demande férieufo qu’il m’a faite; l’avis qu’il m’a donné de tenir mon cœur en garde contre les furprifes ; quoique j’euffe à voir un homme qu’il me permet d’aimer beaucoup, en Ce réfervant la préférence , m’alarme extrêmement. Je compte qu’il m’aime: mais quoi qu’il en foit, je me fens engagée depuis la tête jufqu’aux pieds:
je
îlÈtOMPÉNSÉ& 8i
je ne faurois m’empêcher de l'aimet -, ce feroif folie de le nier. Artiirément , je ne fournis lui préforer aucun homme vivant. Je faurai bientôt ce qu’il veut dire»
C’eft à préferlt , ma chère mcre , qu’il faut que mes lettres s’adteflent à vous. Mon cher maître avoir bien raifon de m’avertir myftérieuferîtenc comme il l’a fait , de tenir mon cœur en garde contre les furprifes. Je n’ai jamais été plus étonnée de ma vie ; ni n» pouvois jamais voir d’homme qui me fût plus cher ! Ahî ma chère mère , c’é-< *
toit mon cher , mon très-cher père , & non M. Williams , qui m’attendoit en bas , & qui fe préparoit à me donner fo bénédiction. Mon maître & lui m’ont tous deux enjoint de vous écrire comment le tout s’eft parte , & quelles ont été mes penfée*s fur cette heureufe rencontre.
Je reprendrai les chofes dès le commencement*
Ce 11- à-dire , depuis le tems où la providence a conduit mon père ici , jufqu’à préfent , telles que je les ai apprifcs de madame Je vices , de mon maître , de mon père , de ces dames , & de mon propre cœur. On m’a ordonné de le foire, & vous trouverez du plaifir à mon récit , qui fera tout d’une pièce avec le refte , parce que vous favez comment le tout eft lié.
Il paroît que mon cher père 5 C vous * étiei dans la dernière inquiétude de favoir la vérité Tome IL F
de l’hiftoire que Thomas vous avoit faite , & que craignant que je ne fuflfe trahie, & entièrefnent perdue , il obtînt de vous la permiflîon de vous quitter , & de fe mettre en chemin pour venir ici , le jour après celui où Thomas avoit été chez vous. En conféquence , il arriva vendredi matin au vidage voifin , 8c y apprit que la nobleffe des environs étoffe chez mon maître , Si qu’il l’avoit invitée à un grand fellin. Il entra dans un cabaret du lif^i , s’y fit rafer , mitaine chemife & une cravate blanches qu’il avoit apportées dans la poche , & après avoir mangé un morceau de pain & de fromage , & bu un verre de bierre , il s’achemina vers la maifon de mon maître , le cœur accablé de rriftclfe, craignant pour moi, 8c appréhenfiant fort d’être regardé de travers. Il paxoît qu’il avoit demandé dans le cabaret , quels’ domelitiques mon maître avoic amenés avec lui , dans i’efpérance d’entendre parler de moi. On lui dit qu’il y avoit pour lors dans la mai/oa une femme dç charge, deux fervantes , deux cochers, deux palefreniers , un laquais , & un aide. Eft-ce là tout, rçprit -il? On lui dit qu’il y avoic encore une jçqne, fille,, qui étoit apparemment, ou qui dçvoit être fa maîtreffe ,ou quelque chofe comme cela ; mais qui avoit été femme de chambre de fa mère. Ceci , à ce qu’il nous a dit , lui ferra le cœur 8c le confirma dans fes craintes.
RÉCOMPENSÉE. g)
Î1 continua fa route , Sc environ fur les trois heures après midi , il arriva à la porte de fer , ofc il fonna. Le cocher du chevalier y vint : mon père demanda la femme de charge , quoiqu’après ce que je vous avois écrit , il la déteftât dans fon cœur. Ne fe doutant guère qui ce pouvoit être , elle lui envoya dire d’entrer , & lui demanda dans la petite falle , ce qu’il avoir à lui dire. Madame* lui dit-il j je voulois feulement vous demander fl je ne pourrais pas dire un mot à monfieur i Non , mon ami , lui dit - elle ; il eft en affaire avec plufieurs meffieurs & dames. J’ai , reprit-il , à lui parler d’une affaire qui m’eft de plus grande confëquence que la vie ou la mort ; & en difànt cela, il avoir les larmes aux yeux.
Là-deffus , elle entra dans la grande falle, où mon maître entrerenoit les dames de la meilleure humeur du monde. Monfieur : lui dit-elle, il y a ici un bon vieux homme , affez proprement mis , qui voudroit vous parler d’une affaire de la dernière importance , & où il y va, dit- il , de fa vie & de fa mort. Qui peut être cet homme-là, dit mon maître? Faites-le attendre dans la petite falle , je m’en vais lui parler toutà-i’heure. Ils fembloient tous s’entre-regarder ; & le chevalier S*** dit : Je gage, notre ami, que ce n’eft , ni plus , ni moins , qu’un petit bâtard qu’on vous reftituc. Si c’en eft un , dit miladi
Fij
?4 LaVertu
Jones , apporter- le-noas ici. Je n’y manquèraî pas , reprit-ii.
La Jewkes m’a dit que mon maître fut dans la dernière furprife quand ii vit qui c’écoit , & quelle -même le fut beaucoup plus , quand elle entendit dire à mon père : Bon dieu , donnezmoi patienCe ! Tout grand que vous êtes , moniteur, il faut que je vous demande mon enfant;
6c là-delïus il fondit en larmes. ( Ah ! que de .chagrins je vous ai caufés à tous deux! ) Tranquiltifez- vous , mon bon M. Andrews, lui dit mon maître , en le prenant par la main ; votre fille eft fur le point d’être heureufe.
Ce difcours alarma mon père. Quoi ! repricïl , elle eft donc mourante ! Il trembloit fi fort , qu’à peine pouvoit-il fe lôutenir. Mon maître le fit afteoir ; & s’afleyant auprès de lui : Non , dieu #
fint loué, lui dit -il, elle fo porte à merveille.
De grâce , raflurez-vous ; je ne fàurois fupporter de vous voir dans les frayeurs où vous êtes ; elle vous a écrit une lettre pour vous aiTurer qu’elle a lieu d’être très-fàtisfaite , & de fe croire heureufe.
Ah ! monfieur , reprit mon père , 'vous m'avez dit une fois qu’elle étoit à Londres , auprès de lepoufe d’un évêque, & dans ce tems-là, vous la reteniez prifonnière ici. Cela eft vrai , dit mon maître ; mais à préfent il n’eft plus queftion de
RÉCOÜPBNStB, $ j
tout cela : les tems lont changés > car actuellement , cette aimable fille me retient .priibnnier -, & dans peu de purs , je me chargerai des plus agréables fers que jamais homme ait portés.
. Eh ! moniteur , dit mon père , voilà trop de bonne humeur pour mes chagrins. Mon cœur eft prefque aux abois. Mais eft-ce que je ne pourrai pas voir ma pauvre fille ? Vous l'allez voir routà-l’heure , lui dit-il , car elle va defeendre pour jouer avec nous -, 8c fi vous ne voulez pas ru’en croire , j’elpère que vous l’en croirez elle-même.
En attendant là venue, permettez-moi , mon cher moniteur , de vous faire une feule 5c unique queftion * afin que je lâche comment je dois la regarder quand je la verrai. Eft-elle honnête ; cltelle vertueulè ? Comme l’enfant qui vient de naître , M. Andrews, dit mon aimable maître, & j’cfpèr© que dans dix ou douze jours d’ici elle fera ma femme..
Ah ! ne me flattez pas , mon bon mon (leur ,
. IGB * %
dit mon pète ; -celfi ne fe peut, cela ne le ‘peur. Je crains que vous ne l’ayez trompée par de trop belles efpérances, Sc que vous vouliez me faire croire l’impoffible. Madame Jewkes, ajouta mon maître , pendant que je vais fortir , dites au père de ma chère Pamela tout ce que vous favez de moi,& de celle qui fera bientôt votre rmîtrefle: traitez-lç auffi. de mieux -, fervez-lui de ce
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$*■ La Veatü
que vous avez -, & faites lui boire un verre du vin qu’il aime le mieux. Si c’eft-là du vin , ajoutat-il, donnez-m’en un plein verre.
Elle le lui donna , & mon maître prenant la main de mon* père, croyez-moi, M. Andrews * lui dit-il , tranquiilifez - vous , je vous prie ; car je ne faurois vous voir dans le doute cruel qui .vous tourmente : votre aimable fille eft tout ce que j’ai de plus cher au monde. Je fuis ravi que vous foyez venu ; car vous nous trouverez tous remplis de ce que je vous dis. Allons, à la bonne madame Andrews , dieu vous bénilTe l’un & l’autre , d’être les heureux moyens qui m’ont procuré un fi grand bonheur ! Si là-defltts , fl but une rafade à fa chère fanté.
Qu’entenJs-je ? Il n’eft pas poffible ! dit moi» père. Mais je penfe que monfieur eft trop bon pour fe moquer d’un pauvre vieillard. Monfieur y ajouta-t-il, cette vilaine hiftoire de la femme de l'évêque me trouble encore i’efprit. Mais vous dites que je verrai ma chère fille , & que je la verrai honnête. Sans cela , monfieur , tout pauvre que je fuis , je ne vc^drois pas l’avouer pour mon enfant.
Mon maître ordonna à madame Jewkes de me laifler encore ignorer que mon père fût venp , Si alla retrouver la compagnie. Je viens d’être agréablement furpMHfclui dit - U ; le boa
EÉ COMPENSÉE. $j
vieux 'Andrews vient d’arriver ici à l’inflant , inquiet de (à fille : il eft au défcfpoir • car il craint quelle n’ait été féduire , Sc le bon Sc honnctehomme qu’il eft , m’a dit qu’il ne l’avouera pas pour fa fille , fi elle n’eft pas vermeufe. Ah ! monfieur, s’écrièrent -ils prefque tous à la fois, ne verrons - nouj pas ce bon vieillard , dont vous nous avez tant exalté la fimpliciré , le bon fcns Sc la probité? Si je croyois , dit-il, que Pamela ne fut pas trop émue de la furprife , je vous rendrois tous témoins de leur première entrevue; car jamais père Sc fille ne fe font auflî tendrement aimés que ces deux - là. Madernoifcllc Darnford , toutes les dames , Sc les meilleurs demandèrent en grâce que la chofe fe fît comme il l’avoit dit. Mais cela n etoit-il pas bien cruel , ma mère ? car ils pouvoient bien penfer que je ne foutiendrois pas une fi agréable furprife.
Je ne crains qu’une choie , leur dit -il avec bonté ; c’eft que cette chère fille n’en foit rrop émue. Oh ! dit miladi Darnford , nous aiderons tous à lui foutenir le cœur. Je vais , dit-il , monter là-haut pour la préparer ; mais je ne lui dirai pas de quoi il s’agit, il monta donc dans ma chambre, comme je vous l’ai déjà dit, Sc m’amulà de M. Williams , pour me préparer à quelque forte de furprife , quoique celle qu’il me caulà n’approchât en rien de celle où j’allois être
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expoféej& il me laiflà, comme vous fa\fe2, en[ fulpens fur le fens myftérieux de fes paroles, en me difant qu’il m’enverroit chercher, quand on feroit prêt à fe métré au jeu.
Dès qu’il m’eut quittée , il alla retrouver mon pcre , & lui demanda s’il avoit mangé quelque chofe. Non , dit» madame Jewkes , le pauvre homme a le cœur fi plein , qu’il ne fauroit manger , ni rien faire , qu’il n’ait vu fa chère fille. C’eft un plaifir qu’il aura bientôt , dit mon maître. Je veux , ajouta-t-il , parlant à mon père , que vous entriez avec moi ; car elle va faire un quadrille avec ma compagnie, & je vais lui envoyer dire de defcendre. Ah! monfieur, dit mon pcre, difpenfez-m’en , je vous prie \ de grâce , difpenfez-m’en. Je ne fuis pas en état de paroître devant votre compagnie : permettez , au nom de dieu , que je voye ma fille en particulier. Mon bon M. Andrews , dit mon cher maître , ils favent tous que vous êtes le plus honnête-homme du monde , & ils meurent d’envie de vous voir pour l’amour de Pamela.
Il prit donc mon père par la main , & malgré lui il le préfenta à la compagnie. Tous l’aecablèrent de civilités. Mefdames & meilleurs, dit obligeamment mon maître , je vous préfente le plus honncte-homme d’Angleterre ; c’eft le père de moi* aimable Pamela» M. Péters s’avança vota
lui , & lui prenant la main : Nous fommes tous charmés de vous voir , mon (leur, lui dit-il ; vous êtes le plus heureux de tous les pères , dans la perfonne de votre fille. Nous la voyons aujourd’hui pour la première fois -, & nous ne nous lalîbns point de l’admirer.
M. Andrevrs , dit mon rflhître , monfieur eft le miniftre de la paroifie ; mais il n’eft pas allez jeune pour être M. Williams. Cette raillerie piquante fit pour un moment craindre à mon père, à ce qu’il m’a dit depuis , que le tout ne fût qu’un jeu joué. Le chevalier le prit aulfi par la main : Vraiment , notre cher , lui dit-il , vous avez un ange pour fille , nous en fommes tous amoureux. Les dames s’approchèrent aulfi , & lui dirent mille choies obligeantes. Miladi Darnford , entr autres , lui dit qu’il pouvoit bien fe regarder comme l’homme d’Angleterre le plus heureux, d’avoir une aulfi aimable fille. Madame , répondit mon père , fi elle eft feulement honnête-fille , je ne lui en demande pas davantage ; c’eft-là le rout du tout : car le refte n’eft $re hafard. Mais j’ai peur que monfieur n’ait été un peu trop fur le ton de moquerie avec moi. Non , non , dit madame Péters , nous fommes tous témoins qu’il n’a que des vues très - honnêtes pour la chère Pamela. C’eft , reprit - il en s’efliiyant les yeux , une confolation pour moi , que de fi bonnes
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dames me parlent de la forte. Mais , quand pourrai-je donc la voir?
Ils vouloient tous le faire afleoir auprès d’eux ; mais il ne voulut fe mettre que derrière la porte , dans un coin de la chambre ; de forte qu’en entrant on ne pouvoit le voir, parce que la porte ouvrait fur lui , & 4e cachoit prefqu’entièrement. Toutes les dames s’affirent , & mon maître envoya dire à madame Jewkes de monter dans ma chambre , & de m’avertir que les dames m’attendoient. defcendis,
Mademoifelle Darnford fe leva , 8c vint me rencontrer à la porte. Hé bienl mademoifelle y me dit-elle , nous vous attendons avec impatience. Je ne voyois pas mon cher père; il avoir ap- ♦ paremment le cœur trop plein , pour pouvoir ouvrir la bouche •, car il fe leva & fe raflrt trois oit quatre fois de fuite, fans pouvoir venir à moi, ni proférer un feul mot. Les dames avoient les yeux fixés de fon côté; mais croyant toujours que M. Williams étoit là , je me gardai bien d’y jeter les miens. «Ils me firent affeoir entre miladi Darnford & miladi Jones , & me demandèrent à quel jeu je voulois que nous jouaflîons ? Au jeu qui plaira à ces dames , répondis-je. J’étois furprife du fourire univerfel qui règnoit fur tous les vifàges , & de les voir regarder tantôt de mon côté, & tantôt de celui de mon père : mais
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quoique je fufle en face de lui , avec la table devant moi , j’évitois de jeter les yeux vers la porte , de peur d’appercevoir M. Williams.
Ma chère enfant , me dit mon maître , avezvous envoyé à la pofte votre lettre pour M. Andrews ? Sans doute j moniteur, répondis -je. Je pavois garde de l’oublier : j’ai pris la liberté de charger M. Thomas de la porter. Je voudrois pour beaucoup , ajouta-t-il, favoir ce que le bon vieux couple en dira. Ah! monfïeur, m’écriai -je, votre bonté remettra bien le cœur à ces deux bonnes chères âmes. A ce mot , mon père ne pouvant plus fe contenir, ni en même rems remuer de la place, laiiTa couler un torrent de larmes, que ce rcfpeétabie vieillard s’étoit efforcé de retenir. Ah ! ma chère enlant, s’écria-t-il !
Je reconnus fa voix, levai les yeux, & ne l’eus pas plutôt apperçu , que je m’élançai vers lui, renverfai la table fans aucun égard pour la compagnie , & me jetai à fes pieds. Ah ! mon pè^e , mon père ! m’écrjai-je , cll-il bien poflîbie ? cttce vous ? Oui , c’efl: lui - même. Donnez votre bénédiction à votre lteureufe Je ne pus ache-
ver, & je m’évanouis.
Mon maître parut vraiment inquiet. J’ai toujours craint , leur dit-il , qu’une fi grande furprife feroit plus forte qu’elle. Toutes les dames’ accoururent autour de moi , &C me firent boire un verre
d’eau. Il me rendit mes efprits, & je me trouvai dans les bras du plus cher de tous les pcres. Ah! m’écriai-je , en le regardant , dites - moi au plus vît* tout ce que vous favez. Y a-t-il long-tems que vous êtes ici ? Quand êtes-vous arrivé ? Comment fè porte ma chère & très - honorée mère ? Je lui avois déjà fait une douzaine de queftions , avant qu’il eût pu répondre à une feule.
On me permit de me retirer avec lui , & ce fut alors que m’exhalant en vœux , en aélions de grâces envers dieu , pour ce furcroît de bonheur, je lui confirmai l’excès des bontés de mon maître , que fà muette furprife fembloit refufèr de croire. Nous nous agenouillâmes , au milieu de mille bénédictions que nous nous donnions mutuellement, nous remerciâmes dieu de concert, & demeurâmes allez long - tems dans une efpcce d’extafe. Mon maître entra peu après. Ah ! monfieur , lui dit mon père , quel changement eft celui - ci ! Dieu veuille vous bénir , & vous récompenfer dans ce monde & dans l’autre !
Dieu veuille nous bénir tous, répondit mon maître. Mais comment le porte mon aimable enfant ? Vou9 m’avez donné bien de l’inquiétude, Pamela. Je fuis au défefpoir de ne vous avoir pas avertie d’avance.
Ah ! monfieur, lui dis-je, c’eft vous qui avez tout fait , ainfi tout étoit bien : mais pouvois-j© jamais m’attendre à un fi grand bsnheur S-
Vraiment, ajouta- c-il , vous avez mis en peine toute la compagnie. Quand vous pourrez les aller rejoindre, ils feront ravis de vous voir; car, vous avez dérangé tous leurs plaifirs, quoiqu’en mêmetems vous les ayez attriftés avec quelque forte de délice. Vous êtes chez vous, M. Andrews , dit-il à mon père , & plus vous relierez ici , plus on fora ravi de vous*y voir. Et vous , ma chère Pa~ mêla, quand vous aurez un peu repris vos efprits, venez rejoindre la compagnie. Je fois charmé de vous retrouver fi bien. Là-deflus il nous quitta.
Voyez, voyez, dis- je à mon cher père, juf» qu’où va la bonté de ce maître qui m’a été fi méchant 1 Ah ! priez pour lui, & priez pour moi, que je puifle m’en rendre digne.
Depuis quand cet heureux changement s’eft-il foit , ma chère enfant , me dit mon père ? II y a déjà plufieurs jours , repris- je ; j’ai mis tout par écrit , & vous verrez de quel abîme de misère dieu a retiré votre heureufe Pamela.
Son laint nom foit béni , me dit-il 1 mais m’afforez- vous donc qu’il vous époufera : fe peut -il qu’un fi brave gentilhomme fera une dame de la fille d’un pauvre homme comme moi î Ah ! que dieu eût bon ! comment votre pauvre çhcre mère foutiendra - t - elle le poids de tant de bonnes nouvelles? Je partirai demain pour aller les lui annoncer : car je ne ferai qu’à demi - heureux ,
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jufqu’à ce que cette chère femme en partage la joie avec moi. Certes , ma chère enfant , nous devrions nous retirer dans quelque campagne éloignée ,pour nous y cacher, de peur que notre pauvreté ne vous faife déshonneur.
Ah! mon cher père, m’écriai -je, vous me mortifiez dans ce moment pour la première fois de votre vie. Votre pauvreté a <*cé ma gloire &C ma richeiïe -, & fi je puis me vanter de quelque ebofe , c’eft de l’avoir toujours regardée comme un honneur , plutôt que comme une honte, parce que vous avez toujours été fi remplis de probité, que votre fille n’a jamais eu lieu que de fe glorifier de -tels parens.
C’eft ainfi, ma très-chère mère , que nous parlions cesdoux momens , quand mademoifelle Darnford vint me trouver. Comment vous portez-vous, ma chcre demoifelle , me dit-elle î Je fuis ravie de vous voir fi bien. Allons, donnez-nous votre compagnie ; & vous auffi , M. Andrews , ajouta-t-elle en prenant mon père par la main.
Rien n éroit plus obligeant ; je l’en remerciai ; Sc nous allâmes dans la grande falle. Mon maître fe'faifit dé mon père, le fitaffeoir à côté de lui , & ils burent un verre de vin enfemble. Pendant ce tems-là je demandai pardon de mon mieux à nos dames , qui me l’accordèrent de très-bonne ,,tace. Pour le chevalier S***> il mit fes deux
mains fur mes épaules , & avec fbn air jovial : Voyons , voyons , me dit-il , fi c’eft-là que croiflent vos ailes •, car je n’ai jamais vu d’oileau voler comme vous. Savez - vous bien que vous avez brifé les jambes à miladifones avec la table? Montrez- lui, madame , ajguta-t-il.
Cette plaifanterie fit rire toute la compagnie. Je 'dis que j’étois au défèfpoir de mon extravagance , & que fi mon maître n’en avoir pas été l’auteur , j’aurois dit qu’on avoit tort de m’expofer à tant de furprife , & de me forcer de fortit ainfi hors de moi - même , devant une fi bonne compagnie. Tous firent que j’étois bien excufàble , 5c qu’ils étoient charmés que je ne m’en fuilè pas trouvée plus mal.
Iis eurent la bonté de 'me difpenfer du jeu, SC jouèrent entr’eux. J’allai , par ordre de mon maître , m’affeoir de l’autre côté de la falle, dans la plus délicieufe place où je me fois trouvée de ma vie, entre les deux- hommes du monde que j’aime le mieux , 5c qui me tenoient chacun pat une main. De tems en tems , mon père levoic vers le ciel fes yeux baignés de larmes , 5c difoic : Pouvois-je jamais efpérer rien de fembiable ?
Je lui demandai s’il avoit eu la bonté d’apporter avec lui les papiers ? Il me dit qu’oui , en me regardant fixement , comme pour dire , vous les livrerai-je à préfentî Je les lui demanr
dai : il les tira de fa poche : je me levai , & le plus relpeftueufement qu’il me fut poifible , je les remis entre les mains de mon maître. Je vous remercie, ma chère Pamela, me dit -il. Votre père remportera le totit , pour Vbir non - feulement comment les chofes ont toiçpé pour le mieux , mais encore jufqu a quel point j’ai été un méchant garçon. Mais je veux qu’il me le redde pour l’amour de l’auteur.
Les dames & les meilleurs , quoi que je puifle dire , voulurent abiolument que je fiiTe le rhé^), & Abraham demeura auprès de moi , pour le fervir à la compagnie. Mon maître & mon père demeurèrent enfemble , & au lieu de thé , burenç quelques vertes de vin. Le chevalier dit en badinant à mon maître : Je gagerois bien que pour tout l’or du monde vous ne voudriez pas être galant jufqu’au point de boire le thé avec les dames (**)• Mais votre tems approche, & je ne doute pas que bientôt vous ne foyez d’auffi bonne affaire que moi.
(*) En Angleterre , c’eil toujours l’ouvrage de la dame du logis.
(*") C’eil ericore un ufage en Angleterre , qu’après le repas , les dames ie retirent pour boire le thé entt’elles , tandis que les hommes demeurent autour d’u*e table coavçne de vertes & de bouteilles.
Mon
Mon maître les prefla tant de refter à fouper , qu’à la fin ils fe rendirent , à condition que je viendrois orner la table : ce fut l’expreflîon dont ils voulurent bien fe fervir. J'infiftai pour qu’on m’en exemptât : mais mon maître me pria de céder , puifque les dames le vouloient. D’ailleurs , dit - il , nous ne laiderons pas aller votre père ; ainfij vous ferez anfli bien de refter avec nous.
Je- m etois flattée que mon père & moi louperions , ou tête à tête , ou feulement avec la Jewkes. Mais mademoifelle Darnford, qui eft une jeune dame des plus obligeantes , me dit : Nous ne vous laiderons point aller, en vérité, nous n’en ferons rien.
Quand on eut fervi , miladi Darnford me prit par la main : Avec votre permiflîon , monfieur, dit-elle à mon maître , voulant me placer au plus haut bout de la table. De grâce , madame , lift dis-je , difpenfez-m’en , je ne faurois le faire , je ne m’y réfoudrai jamais. Pamela , dit mon maître , au grand contentement de mon cher père dans les yeux duquel je lifois , obligez miladi Darnford , puifqu’elle le louhaite , vous lavez que ce n’eft anticiper que de peu de jours fur vos propres droits.
Mon cher monfieur , lui dis -rje , au nom de dieu , ne me l’ordonnez point ; permettez , de grâce , que je m’aflfeye auprès de mon père. Ouais,