‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 4 sur 18 · Tome 11, G · texte numérisé non relu

Tome 11, G

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dit le chevalier, voilà bien du bruit ici; allons, mettez-vous au haut bout , c’eft votre place , & votre père s’alfiéra auprès de vous. Ceci embarrafTant beaucoup mon père : allons, dit alors mon ,maître , je vais vous placer tous , & là-deflus il mit miladi Darnford au haut de la table , miladi Jones à fa main droite , &: madame Péters à fa gauche : il me plaça entre les deux demoifelles ; mais il mit fort adroitement l’aînée au-deflous de l'a cadette. Je vous mets ici, mademoifelle, lui ditil , afin que vous enfermiez mon petit oifeau qui vole fi bien ; car je remarque avec plaifir la bonté que vous avez pour lui ; & d’ailleurs , il faut que toutes les jeunes demoifelles foient enfemble. Cela parut faire plaifir aux deux fœurs ; car fi la plus jeune d’elles avoir été mife au - deflfous , fur le pied que les chofes avoient été autrefois , elle aurait pu fe trouver piquée de ce qu’on m’avoit mife au-defius d’elle ; au lieu que mademoifelle Darnford fon aînée lui cédant, il paroilfoit moins étrange qu’elle me cédât auffi; fur-tout après le tour aimable que mon cher maître venoit de donner à la chofe , en me fuppofant fon petit oifeau , qu’il étoit bon de tenir en cage.

Mon maître dit obligeamment à mon père : Allons, M. Andrews, vous 8c moi nous ferons enfemble. Et là-delfus il prit le bas bout de la table , 8c mit mon père à fa droite : le chevalier

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Voulut abfolument être à fa gauche : Do&eur(*), dit-il au miniftre de la paroifle , il me femble que toutes les jupes devroient être enfemble : ainfi , mettez-vous auprès de cette dame, ajouta- 1- il en lui montrant fa feeur. Comme j’avois un dindon bouilli vis-à-vis de moi : Ci l’ouvrage n’eft pas trop fort pour vous , me dit mon maître , coupez cet oifeau , pour épargner une partie de la peine à miladi Darnford. Il fut diiféqué dans un clin d’œil , & je fervis aux dames. Je donnerois bien quelque ebofe de bon , dit mademoifelle Darnford , pour faire auiïi adroitement l’office decuyer tranchant. Mademoifelle , lui dis-je, lorfque feu ma chère maîtrelïe régaloit quelques dames de fes amies, comme elle le faifoit régulièrement à certains jours , elle vouloit toujours que je lui rendilfe cet office.

Je me fouviens , dit mon maître , que quand moi, ou quelqu’autre , ne coupions pas parfaitement , ma mère difoit aifez fouvent : je vais envoyer chercher Pamela , pour vous apprendre à couper & à fervir. Mademoifelle Andrews a toutes les perfections de Ion fexe , dit miladi Jones ; c’eft un prodige pour fon âge. Je puis

(*) Titre que les anglois donnent indifféremment à tous les eccléfiaftiques , & qui répond en françois à celui de monfieur l'Abbé.

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La Vertu vous affurer encore , dit mademoifelle Darnford, quelle joue du clavecin à charmer , & chante en même tems ; car elle a une très - belle voix. Nous avons bien befoin que vous nous difiez cela, lui dit le chevalier : qui eft-ce qui ne le devinera pas en l’entendant parler ? & qui eft-ce qui verra fes doigts , & ne dira pas qu’ils font faits pour toudher quelqu’inftrument que ce foit ? Doéteur, ajoura-t-il , s’adreflant au miniftre , il eft bon que vous foyez ici ; autrement j’autois fait rougir les dames. Je n’en croirai rien , monfieur le chevalier , dit miladi Jones ; car un gentilhomme auflî poli que vous , ne voudroit pas pour beaucoup faire rougir des dames. Non , non , dit-il , pas pour tout l’or du monde ; mais fi je l’avois fait , j’aurois dit comme le poète : Elles rient , parce qu elles entendent.

Quand la compagnie fe retira , miladi Darnford , miladi Jones , & madame Peters invitèrent féparément mon maître & moi à venir les voir; & lui demandèrent en grâce de me permettre de les aller voir au moins avant que nous quittalïions l’endroit. Nous elpérons , me dirent-ellev, que , quand le charmant lien fera ferré pour toujours , vous engagerez monfieur B.... à réfide* davantage parmi nous. Nous étions toujours charmés quand il venoit ici , dit miladi Darnford ; mais a préfent nous en aurons une double railon .

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Mon père étoit rranfporté de tout ce qu’il entendoit.

Quand la compagnie eut pris congé , mon maître lui demanda s’il fumoir ? II répondit que non. J’ai dit à mon aimable Pamela, ajouta- t-il, en nous failànt alTeoir à fes côtés , que de quinze jours , dont deux font déjà paffés , il faut quelle en marque un pour me rendre heureux : je l’ai laiflee la maîtreiïe de le choifir dans la première ou dans la fçconde femaine. Souhaiter que dieu vous bénilTe , eft tout ce que je puis dire , répondit mon père en levant les yeux & les mains au ciel ! O Pamela ! continua mon maître en me prenant la main , fi vous n’en avez point d’autre railon , qu’une petite honte mal placée ne vousfalîè pas différer: car je voudrois aller dans le comté de Bedford le plutôt que faire fe pourra ; mais je n’y voudrois pas retourner , fans y amener à mes domeftiques une maîtrefïè , qui m’aide à. réparer le mal qu’elle a fait elle-même dans m« maifbn.

J.etois ïï confule , que je n’ofois lever les yeux. Ma chère fille , me dit mon père , je fuis bien sûr que je n’ai pas befoin de vous exciter à l’obéifTance dans tout ce qui peut obliger un fi bon maître. Que dit ma Pamela , ajouta ce dernier ? elle n’a pas coutume de chercher fes expreffions. Monfieur , lui dis-je , fi je montrois

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trop d’empreffement, j’aurois l’air de douter que vous demeuraflîez dans les fentimens où vous êtes , & de ne pas vouloir vous biffer le tems de la réflexion. Il eft bien sûr qu’à cela près , je dois me réfiçner fans réferve à votre volonté.

Je n’ai pas befoin de réfléchir , reprit-il ; car je vous ai fouvent dit , Si ce n’eft pas d’aujourd’hui , que je ne pouvois vivre fans vous. L’orgueil de ma condition m’a porté à tâcher par la douceur Si par la crainte , de vous pofféder fur un autre pied ; mais votre vertu s’eft trouvée plus forte que toutes les tentations , Si toutes les terreurs du monde n’ont pu lui en impofer. N’ayant donc pu vaincre ma paffion pour vous , j’ai corrigé mon cœur -, j’ai rélolu que , puifque vous ne vouliez pas être à moi aux conditions que je vous avois offertes , vous le feriez à celles qu’il vous plairoit ; Si je vous jure qu’aujourd’hui je ne voudrois pas vous avoir à d’autres. Il me paroît donc , que le plutôt ne fera que le mieux: qu’en dites -vous , M. Andrews? Il y a tant de bonté de votre côté , monfieur , Si, grâces à dieu, tant de prudence du côté de ma fille, répondit mon père , que c’eft à moi de garder le filence. Mais quand l’affaire fera terminée , nous n’aurons ma chère femme Si moi , autre chofc à faire qu’à prier pour vous deux. Si admirer avec joie, en regardant en arrière , les voies admirables de la providence.

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C’eft aujourd’hui vendredi au foir , dit mon maître; je fuppofe , ma chère fille , que ce fût pour lundi prochain, ou mardi , ou mercredi , ou jeudi matin ; dites , mon enfant.

Voulez-vous bien, monfieur , lui dis-je, me permettre de ne vous répondre que demain Volontiers , reprit-il, & là-dcfius il tira la fonnette & fit appeler madame Jewkes. Où ferez-vous coucher M. Andrews cette nuit , lui dit-il ? Prepez.foiç de lui, je vous prie; c’efl: un parfaitement honnête-homme , qui fera venir la bénédiction du ciel fur toute maifon où il mettra le pied.

Mon cher père pleuroit de joie, & je ne pus m’empêcher de lui tenir compagnie. Mon maître me donna un baifer , nous fouhaita le bon foir , & fe retira. Je conduifis mon père à fa chambre , & l’entretins avec tant de feu , fur mon bonheur futur,, qu’il me fembla prelque à moi-même , que je n’étois que langue depuis la tête jufqu’aux pieds. Il écouta mon babil avec indulgence , parut tranfporté de la plus grande joie : il fe coucha enfin , &c ne fongea toute la nuit qu’à l’échelle de Jacob , & aux anges qui montoient & defeendoient pour le bénir , lui 8c fa fille.

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Samedi.

Je me levai de grand matin ; mais je trouvai que mon père m’avoit déjà prévenue , & qu’il étoit allé faire un tour de jardin. Je courus l’y trouver : avec quels tranfports & quelles actions de grâces n’en parcourûmes-nous pas les endroits, qui m’y avoient été fi redoutables auparavant î l’étang, la porte de derrière, en un mot, jufqu’au moindre recoin ; que de motifs de joie & de gratitude n’y trouvâmes-nous pas ?

Sur les fept heures , mon maître vint nous y joindre en robe de chambre & en pantoufles; il avoit l’air un peu appefanti : je crains , monfieur , lui dis-je , que vous n’ayez mal repofé cette nuit. C’eft votre faute, Pamela, me dit-il : quand je vous eus quittée , je ne pus jamais m’empêcher de jeter les yeux fur vos papiers , 8c encore moins de les lire jufqu’au dernier mot ; de forte qu’il étoit trois heures avant que je me fois mis au lit. Je voudrois , monfieur , lui dis-je, que vous euflîez eu un meilleur palfe-tems. Ce qu’il y a là de pire , me dit-il , eft ce que je m’étois attiré à moi-même ; &c vous ne m’avez pas épargné. Monfieur, lui dis-je Je vous pardonne,

reprit- il en m’interrompant : vous n’efi avez eu

RÉCOMPENSÉE. ioy que trop de fujets. Mais je vois clair comme le jour , que , il vous aviez pu vous évader , vous auriez bientôt été la femme de Williams -, & je ne comprends pas meme comment cela auroit pu être autrement. En vérité , monficur, lui dis-je,* je n’avois pas la moindre idée de devenir (a femme , ni celle d’aucun autre homme. J’en fuis perfuadé , reprit-il ; mais cela devoir arriver comme une fuite naturelle de l’état des chofes , & je vois que votre père l’approuvoit. Monfieur , lui dit mon père, je ne penfois guère alors à l’honneur que vous lui feriez ; Sc je regardois ce parti -là comme fort au-deflus de ce que nous pouvions lui procurer. Mais quand je vis qu’elle . ne ÿen loucioit pas, je réfolus de ne l’en point iolliciter , Sc de laiffer le tout à fa prudence.

Je vois , reprit mon maître , qu’il n’y a eu dans toute cette affaire que fincérité , qu’honnêteté , Sc que fi^nchife ; j’en parle comme d’une chofe qui écoit prefque inévitable , fuppofé qu’elle eût eu lieu, Sc j’ai à cet égard toute la fatisfaction que je pouvois fouhaiter. Mais , ajoura-t-il , il faut que j’admire encore , comme je l’ai déjà fait mille fois , la prodigieufe mémoire , Sc le tour heureux Sc aifé de narration , qile votre excellente fille pofsède. Au milieu des petits tours Sc des charmans artifices qu’elle emploie pour éviter de tomber dans les pièges que je lui tends,

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toute là conduite eft innocente , aimable , & adorable d’un bout à l’autre. Vous êtes le plus heureux des pères, M. Andrews, & je ferai, je l’efpère , le plus heureux des maris. Si cela ne de? voit pas être ainfi , lui dit mon père , je prierois dieu que cela ne fût jamais. Je ne crains rien de femblable , répondit mon maître , & j’elpère que je le mériterai de mon côté.

Mais en vérité, Pamela , ajouta mon maître, je fuis fâché de trouver dans quelques endroits de votre journal , que madame Jewkes a un peu outré l’exécution de mes ordres. J’y fais d’autant plus d’attention , que vous ne m’avez jamais fait fur là conduite des plaintes qu’elle pouvoit s’attendre que vous me feriez. Il eft vrai qu’une bonne partie de cette conduite n’étoit fondée que fur mes ordres ; mais je vois qu’elle a eu l’infolence de frapper ma chère fille! Je crois, lui dis- je, moniteur , que je fus un peu provoquante 5 mais comme nous nous étions pardonné mutuellement, j’en avois- moins de droit de me plaindre d’elle.

Fort bien, me dit-il, vous êtes tout ce qu’il y a de meilleur au monde ; mais fi vous avez le moindre reiïentiment particulier , j’y entrerai jufqu’au point quelle n’aura déformais rien à faire où vous lèrez. Vous êtes fi bon, mon cher moniteur , répondis-je , que je dois pardonner à tout le monde , quand je vois mon bonheur amené

RÉCOMPENSÉE. 107 par les mdyens mêmes que je regardois alors comme mes plus grands fléaux : c'eft à moi de bénir ces moyens , & de pardonner à tout ce qui me déplaifoit alors , en faveur du grand bien qui s’en eft fuivi. Voilà , me dit - il en m’enibraflànt , une aimable çnanière d’envifager les chofes. Je dois m’appliquer déformais à vous dédommager de ce que vous avez fouffert , pour vous en rendre l’idée de plus en plus légère , 6c vous faire trouver des fujets de joie dans votre nouvel état.

Le coeur de mon cher père étoit plein. Au nom de dieu , dit-il à mon maître en joignant les mains, laiftez-moi partir, permettez que j’aille retrouver ma chère femme , 6c lui dire toutes ces bonnes nouvelles , pendant que mon cœur y peut encore tenir ; car il eft prêt à fuccomber fous le poids qui l’opprefle. Honnête mortel ! lui dit mon maître , j’aime à voir un cœur aufiî excellent que le vôtre , fur des lèvres fi pleines de candeur. Je vous enjoins , Pamela , ajoutat-il , de continuer votre récit , à mefiire que vous en aurez l’occafion. Quoique votre père fçit ici, écrivez à votre mère , afin qu'il ne manque rien à cette admirable hiftoire , 8c que nous puiffions, nous & nos amis , vous lire 6c vous admirer de plus en plus. Faites cela , ma chère enfant , me dit mon père , faites-le, je vous en prie. Voilà ,

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ma très-chère mère , la raifon pourquoi j’ai conti* nué de vous écrire , lorfque je croyois avoir fini, & que je penfois que mon père vous diroit tout ce qui fe feroit pafTé pendant fon féjour ici.

Mon maître avoir pris garde à mon pfeaume , Sc eut la bonté de le louer. Vous ave2 , me ditil , tourné très-charitablement les derniers verfers, qui dans l’original font pleins de malédictions , & vous les avez changés en un vœu qui montroit que vous n’aviez pas l’ame implacable ; quoique mon cruel procédé à votre égard vous eût rendue très-excufable , fi vous l’aviez eue telle. Je veux, ajouta-t-il, que vous me le chantiez demain.

Si vous n’avez rien de mieux à faire , nous irons prendre l’air enfemble apres le déjeûner , & ce fera dans le carrofTe , parce que votre père fera de la partie. Mon père auroit bien voulu s’en exempter -, mais mon maître ne le lui permit jamais. Il avoit une honte horrible du peu de brillant de fon équipage.

Mon maître nous fit déjeûner avec lui , & nous donn% du chocolat. Je voudrois , Pamela, ajouta-t-il , que vous recommençafixez à vous mettre comme de coutume : vous pouvez au moins à préfent appeler vos deux autres paquets vôtres. Si vous avez befoin de quelque chofe pour le grand jour où nous touchons , quelque fecrettc

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que je veuille tenir la chofe , j’enverrai un exprès à Lincoln , qui vous en rapportera tout ce que vous fouhai ferez. Je lui répondis que la libéraiiré «le ma chère maître lie & la fienne , m’avoienc mile beaucoup au-defîus de mon état ; que j’avois d’excellentes nipes de toutes les elpèces , 6c que je n’en fouhaitois point d’autres., ne voulant pas exciter la cenfure des dames. 11 n’en fera pas de même , me dit-il avec bonté, quand j’aurai rendu mon* mariage public en arrivant à l’autre mailon. Mais fi , pour le préfent , vous êtes contente de votre équipage , je vous laifferai faire comme bon vous femblera.

J ’elpère , monfieur Andrews , dit - il à mon père , que vous ne nous quitterez pas avant que l’affaire foit conclue : & pour lors vous ferez bien sûr que mes vues font honorables : d’ailleurs , cela engagera Pamela à fouhaiter le jour défiré. Ah ! monfieur , reprit mon père , je n’ai , grâces à dieu, aucune raifon de révoquer en doute la générofité de vos intentions , & j’efpère que vous m’exeuforez , fi je pars lundi de grand matin, pour aller retrouver ma chère femme, 6c la rendre suffi heureufe que je le fuis moi-même.

Mais , Pamela , reprit mon maître , n’y auroitil pas moyen de conclure mardi ? peut-être qu’alors votre père voudra bien relier. J'aurois été xavi , ajouta-t-il , que la chofc eût eu lieu dès

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demain -, mais j’ai envoyé M. Colbrand me cKercher une licence ( * ) , pour lever jufqu’au moindre fcrupule ; & il n’eft guère poilîble qu’il foie de retour avanc demain au foir , ou lundi matin.

Je ne pouvois jamais apprendre une plus agréa* ble nouvelle. Monfieur , lui dis-je , je fais que mon père languira d’être chez lui. Et comme vous avez eu la bonté de me donner une quinzaine, à compter de mardi dernier , je ferois bien*aife que vous euffiez la bonté de m’accorder un'jour dans la fécondé femaine.

Eh ! bien , dit - il , je ne veux pas être trop prelTant ; mais moins vous le reculerez , 8c mieux ce fera. Il nous faut bien accorder quelque chofe à ces filles de Jephté , M. Andrews , ajouta-t-il obligeamment : je fuppofe que la petite foiblellè mêlée de modeftie , qui , dans les mariages les plus heureux, peut lailfer quelque lorte de regret de quitter l’état de fille , joint à un manque de contenance en entrant dans celui de femme, eft la raifon qui retient ma Pamela ; ainfi , elle nommera elle-même fon jour. Monfieur , répondit mon père , vous n’êtes que bonté pour elle.

( * ) C’efl un afte expédié par la cour eeelefiaflique qui autorité tout miniftre quelconque à marier deux perfonnes qui le lui préfentent. Il tient lieu de publication de bans.

Je montai peu apres à ma chambre , 8c m’équipai tout de neuf, prenant poffeffion pour cette fois , 8c à la bonne heure , de ce que mon cher maître avoit appelé mes deux paquets , failànc allufion à la manière dont j’avois ci-devant divifë les bonnes chofes que ma maîtrelTe 6c lui m’avoient données. Ainfi , je mis du linge fin , des fouiiers d’étoffe de foie , des bas de coron fins , un beau jupon piqué , un joli habit de taffetas verd , manteau 6c jupe , un collier de France, une coëffure 6c un mouchoir à dentelle, 8c des gants blancs ; puis j’eus l’impertinence , petite forte que j’étois , de me regarder , l’éventail à la main , dans le miroir , 6c encore une fois de me trouver l’air d’une dame. Mais je n’oubliai pas de remercier dieu de ce que je pouvois m’équiper de la forte , avec tant de fatisfa&ion.

Madame Jewkes voulut m’aider à m’habiller, me fit force complimens , 8c me dit entr’autres chofes, que pour le coup j’avois bien l’air de là maîtrelTe. Elle m’apprit que la petite chapelle étoit prête , qu’on y feroit le fervice divin le lendemain , ôc marqua iouhaiter beaucoup que l’heureux lien pût y être ferré le même jour. Madame, me dit-elle, n’avez-vous pas vu la chapelle depuis qu’elle eft nettoyée? Non, repris-je; mais, ne dites-vous pas qu’on y fera demain le fervice divin? J’en fuis charmée ; car en dernier lieu , 6c à mon

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grand regret, j’ai vécu en vraie payenne. Qui eft-ce qui doit y officier î Quelqu’un queM. Peters enverra , reprit-elle. Vous m’apprenez-là de bonnes nouvelles , madame Jewkes , lui dis-je : j’efpère qu’à l’avenir elle ne fervira plus de garde-meuble. Vraiment ! ajouta-t-elle , j’ai d’autres bonnes nouvelles à vous dire encore : car les deux jeunes dcmoifelles Darnford & miladi Jones , doivent fe trouver à l’ouverture de la chapelle , & dîneront ici avec vous. Mon maître ne m’en a rien dit, répondis-je. Il faut changer de ftyle,mademoifelle , me dit-elle. Ce n’eft affurément plus mon maître qu’il vous faut dire. Ah ! repris-je , c’eil un langage que je n’oublierai jamais. 11 fera mon maître tant que je vivrai , &c je me croirai de'plus en plus fa fervante.

Mon bon cher père ne favoit pas que je fullè montée pour m’ajufter ; il me dit qu’en me voyant du premier coup-d’ceil dans cet équipage, il avoir craint qu’on ne fe fût moqué de moi , &c que quelque grande dame qui me reffembloit ne dût bientôt être la véritable femme de mon maître. Il fut frappé d’admiration : Ah ! ma chère enfant , me dit-il , que votre heuïeux état vous fiera bien ! Vraiment ! vous avez déjà l’air d’une dame. J’efpère , lui dis-je en me jetcant tendrement à fon cou, que, quelle que foit ma condition, je ferai toujours pour vous la plus refpeétueufe des filles.

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Mon maître m’envoya dire qu’il étoit prêt. Des qu'il m’apperçut 3 mettez-vous , me dit-il , comme il vous plaira, ma chère Pamela, vous ferez toujours une charmante fille. Là-defliis , il me donna la main jufqu’au carroiTe , 8c voulut abfolument que mon père 8c moi fuirions alîîs au fond. Pour lui , il s’aflit fur le devant vis - à - vis de moi , 8c ordonna au cocher d’aller à la prairie où il avoir une fois rencontré M. Williams.

La converfation que nous eûmes en allant fuc infiniment agréable pour mon père 8c pour moi, mon maître redoublant toujours fa bonté 8c fa générofité. Pendant que j’étois allée m’habiller, il avoir fait préfent à mon père de vingt guinées, le priant d’en acheter pour ma mère 8c pour lui tels habits qu’ils jugeroient à propos , 8c de les dépenfer en entier : mais je ne fus cela qua notre retour au logis , mon père n’ayant pas eu i’occafion de me l’apprendre.

Il eut la bonté de me dire que la chapelle étoit en allez bon ordre , 8c qu’elle avoit trèsbelle apparence ; que la première fois qu’il reviendroit dans ce pays - ci , il la feroit reblanchir , peindre 8c lambrîffer ; qu’il y auroiç de nouveaux ornemens à la chaire ; que tous les uftenfiles en feroient neufs , 8c qu’à l’avenir on la riendroic toujours en bon état. Il me dit que les deux jeu-, nés demoifellcs Darnford & miladi Jones dîne- Tome I J. H

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roient avec lui dimanche , & qu’en comptant leurs domeftiques & les liens , il y auroit à l’églilè une petite congrégation alTez paffable. N’ai - je pas bien imaginé , ajouta-t-il, de vous faire voir, avant qu’on célèbre notre mariage dans la chapelle , quelle étoit réellement une petite maifon de dieu , & qu’elle avoit été confacrée î Ah ! monfleur , lui dis-je , vo^re bonté pour moi ne peut s’exprimer. M. Péters , ajoura - t - il, a offert de venir y officier ; mais il ne vouloit pas relier à dîner ici , parce qu’il aura compagnie chez lui } de forte que e veux que le fervice divin y foie tait par un homme auquel je donnerai tant par an comme à une efpècc de chapelain. Vous devenez toute férieufe , ma Pamela , ajouta-t-il : je devine que vous penfez à M. Williams. En vérité , moniteur , lui dis -je, vous voulez bien n’en être point fâché , je vous avouerai que j’y penfois. Le pauvre homme ! Je fuis au défefpoir d’a*

. voir été la caufe qu’il vous a défobligé.

Quand nous fûmes arrivés à la prairie où la noblelïê du lieu va quelquefois fe promener, le carroflè s’arrêta , mon maîrre delcendit & me mena au bord du foiré , qui elt une très - jolie promenade d’été. Il demanda à mon père , s’il aimoit mieux fe promener à pied , ou faire le tour de la prairie en carrolfe. Le vertueux homme choilîc de relier dans le carrolfe, de peur, dit-il, que

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(quelques perfbnnes de condition ne fe promenaffent dans cet endroit-là ; & il m’a dit depuis que , pendant prefque tout le chemin , il avoit été à genoux dans le carrofle , rendant grâces à dieu des faveurs dont il le combloit , & le priant de répandre fes bénédictions fur mon maître & fur moi.

A notre arrivée à l’endroit où l’on fc promène à l’ombre , je fus toute furprife d’y voir M. Williams qui y étoit encore feul avec un livre à la main. 11 paroît que ce n ’étoit point un bafard ; car j’ai fu depuis qu’on avoit prié M. Péters de lui dire de fe trouver dans cette promenade, à une telle heure du matin.

Ah ! ah ! ancienne connoiflànce , lui dit mon maître , je vous retrouve encore ici ! Quel beau livre lifez - vous - là ? C’eft , dit - il , le lutrin de Boileau. Vous voyez , reprit mon maître , que j’ai amené avec moi ma petite fugitive , ou du moins celle qui avoit envie de letrej pendant que vous vous perfectionnez dans le françois , je travaille à apprendre l’anglois , & j’efpcre y être maître dans peu.

Ce que je lilbis, monfieur, lui dit- il, eft un très- beau morceau de poéfie françoife; mais l’an-, glois dont vous parlez eft incomparable.

Vous êtes très - poli , M. Williams , répondit mon maître ; mais quiconque ne penfera pas comme vous, ne méritera pas de la polféder. Conv

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ment donc , Pamela , ajouta-t-il de la meilleure grâce du monde, vous.agiflez bien en étrangère avec M. Williams, après avoir été fi familière autrefois avec lui ? Je puis vous affurer l’un & l’autre , que je n’ai prétendu en vous procurant cette entrevue, ni inl'ulter M. Williams, ni rendre confufe ma Pamela. M. W illiams , dis - je alors , je fuis charmée de vous voir en bonne fanté, & quoique la générofîré de mon cher maître ait heureufement changé la fcène depuis que nous ne nous fommes vus , je fuis ravie d’avoir une occafion de vous alTurer de ma reconnoiiïance , pour la bonne intention que vous avez eue de me rendre fervice , non tant par égard pour moi , que comme à une perfonne qui, pour lors, avoit grande raifon de le croire dans la détrefle; &j’ cfpère , moufieur , ajoutai-je en m’adreflànt à mon maître , que votre bonté me permettra bien de parler de la forte.

Pour vous , Pamela , me dit - il , vous pouvez vous montrer aufll reconnoîflante qu’il vous plaira de la bonne intention de M. Williams ; je fuis bien- ai fc que vous parlièz en çonféquence de ce que vous penfez ; mais., quant à moi , je ne me trouve pas tout - à - fait fi obligé à cette bonne intention,

Permettez-moi , lui dit M. Williams , de vous repréfçnter que je ftvois que vous noyiez pas été

élevé en libertin ; & que je n’avois aucune raifbn de vous croire tel par inclination. J'efpérois que vous nt feriez pas fâché contre moi , quand vous viendriez à réfléchit fur nia conduire. Et ce n’a pas été d’abord un petit motif pour moi de faire ce que j’ai fait.

Oui, dit mon maître; mais, M. Williams, pouviez-vous croire que je dufTe vous remercier, fi, aimant une perlbnne plus que tout le reite de fon fexe , vous me l’aviez dérobée pour l’époufer enfuite vous-mcme? D’ailleurs, ajouta-t-il, vous deviez confidérer que c’étoit une connoiflànce toute nouvelle pour vous , & très-ancienne pour moi : que je l’avois envoyée à une de mes maifons , pour m’en affûter davantage , & qu’ayant accès dans cette maifôn , vous ne pouviez effectuer votre deffein , fans violer en quelque forte les loix de l’hofpitalité & de l’amitié. Quant à mes vues fur elle, j’avoue qu’elles ne paroifloient pas des meilleures; mais il eft toujours vrai que je n’étois pas obligé d’en rendre compte à M. Williams; beaucoup moins devoit-on vous excufer d’envahir un bien qui m’éroit fi cher , & de tâcher de gagner fon cœur dans un rems où vous ne pouviez pas jurer que les chofes ne prendroient pas le tour qu’elles ont pris en effet.

J’avoue , répondit M. Williams , que ma conduire , telle que vous la repréfentez, paroît blâ-

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mable à quelques égards. Mais , monfieur, je ne fuis qu’un jeune homme , & mes intentions étoient bonnes. Afliirément , il netoit pas de' mon intérêt d’encourir votre difgrace ; & fi vous voulez bien pefer impartialement toutes chofes & faire réflexion aux grâces incomparables du corps & aux perfections de lame de l’aimable demoifelle que voici , ( c’eft ainfi qu’il me nomma } ) peut-être votre généralité regardera-t-elle comme l’exténuation d’une faute , ce que votre colère n’en a pas voulu accepter comme l’excufe»

N’en parlons plus , dit mon maître ; je ne fuis pas venu ici pour m’y mettre en colère contre vous. Pamela ignorait quelle dût vous voir ; &c à préfent que vous vous rencontrez enfemble , je voudrais vous demander , M. Williams , fi , aujourd’hui que vous connoilTez mes vues honorables fur cette excellente fille , vous fentez que vous pouvez trouver , je ne dis pas autant , mais prefiqu’autant de plaifir à pofleder l’amitié de ma femme , qu’à être sur du cœur de mademoifelle Andrews.

Monfieur , reprit - il , je vous répondrai fans détour. Il me femble qüe , fi je n’avois confidéré que moi - même , quelle qu’eût pu être ma condition , je l’aurais préférée avec elle à l’état le plus brillant. Mais je n’avois rien moins que lieu de me flatter de gagner fon cœur; j’avois au con-

traire grandi fujet de croire que , fi elle avoir pu s’attendre aux bontés que vous avez pour elle , fon cœur étoit déjà trop prévenu en votre faveur^ pour pouvoir penfetà aucun autre homme. J’ajouterai encore , en vous difant avec franchile ce que je ferois , fi je n’avois à confidérer que moimême, que je trouve cependant y en failânt réflexion à fon avantage particulier & à fon mérite , que ce feroit manquer de générofité au dernier point, lï, ayant toutes chofes à mon choix, j’hélîtois à lui fouhaiter un état fi fupérieur à tout ce que je pourrols faire pour elle , & fi proportionné à fon mérite* *

Vous êtes obligée à M. Williams, me dit mon maître ; & vous lui en devez un remerciment. La diftin&ion qu’il vient de faire eft très-judicieufe : mais moi qui ai penfé vous perdre par fon moyen , je fuis ravi que les chofes n’aient point été laifïees à fon choix. M. Williams , continua-t-il , je vous donne la main de Patnela en témoignage de fon eftime 8c de fon amitié pour vous , parce que je fais que cela lui fera pîaifir ; & je vous donne la mienne poar vous affurer que je ne veux pas être votre ennemi. Il faut pourtant encore que je vous dife que je crois devoir la manière railbnnable dont vous penfez , au peu de fuccès que vous avez eu , plutôt qu’à la générofité dont vous venez de parler.

H iv

ixio La Vertu

M. Williams baifa ma main au moment que mon maître la lui donna; 8c ce dernier lui dit: Monfieur , vous viendrez dîner chez moi , & je Vous- montrerai ma petite chapelle; 8c vous*, Pamela , vous pouvez librement compter M. Williams au nombre de vos amis.

Quelle nobleffe,&: quelle affabilité! M. Williams en verfoit des larmes de plaifir , 8c moi auffi. Je gardai le filence , mais M. Williams lui dit : Monfieur , votre générofité m’apprendra à me croire inexcufable dans toutes celles de mes démarches qui ont pu vous déplaire, & le refie de ma vie fera voir mon refpeél 8c ma reconnoiffance pour vous.

Nous continuâmes de marcher jufqu’au carïoffe où étoit mon père. Pamela , me dit mon maître , dites à M. Williams qui eft cet honnctehomme. Oh ! M. Williams , m’écriai - je , c’eft mor. père : à quoi mon maître eut la bonté d’ajouter , 8c un des plus honnêtes - hommes d’Angleterre , M. Williams. Pamela lui efl redevable de tout ce qu’elle doit être , aufir bien que de fon exiflence : car je crois qu’elle ne m’aurqit jamais amené où j’en fuis , ni réfifté fi courageufement à mes pourfuites , fans les bonnes leçons 8c l’éducation religieufè qu’il lui a fait lucer avec le lait.

Mon bon M. Andrevs , dit M. Williams à

ïtêCOMPENSÉE.

mon père en lui prenant la main , vous voyez fans doute avec un pîaifir inexprimable , le fruit de vos foins religieux , & vous êtes à préfent, vous &c votre chère fille, en chemin d’en reflentir les heureux effets. Je fuis comblé des bontés de monfieur, répondit mon père •, &c tout ce que je puis foire, c’eft d’en bénir dieu & lui.

M. Williams & moi nous étions plus près du carrofTe que mon maître , & le premier fe retirant pour foire place au dernier , celui-ci lui dit avec bonté : M. Williams , faites à Pameia le plaifir de lui donner la main ; & montez vousmême. Il me préfenta. la main avec une inclination ; mon maître le fit monter 5c s’affeoir à côté de moi ; ce qu’il eut toutes les peines du monde à l’obliger de faire , & il s’aflît lui-même vis-àvis , à côté de mon père , qui étoit en face de moi.

M. Andrews , dit-il à mort père , je vous dis hier que l’eccléfiaftique qui étoit chez moi n’étoic pas M. Williams j mais je vous dis aujourd’hui que c’eft monfieur que voilà. Quoique je lui aie témoigné que je ne me croyois pas obligé à fes intentions , j’avouerai cependant que vous l’êtes vous Sc Pameia-, & fi je n’ai pas promis de l’aimer, je voudrais que vous le lui promiflïez.

Monfieur , dit M. Williams , vous avez une manière de pénétrer les coeurs, dont j’ai à peine

i z z La Vertu

trouvé un exemple dans tout ce que j ai lu- de ma vie ; & elle eft d’autant plus noble que vous en ufez avant l’heureufe cérémonie qui , je le fuppofe , ne tardera pas à s’enfuivre. Toute brillante qu’eft votre fortune , cette cérémonie vous rendra redevable à la belle & vertueufe Pamela , quand elle fe fera donnée à vous j car alors vous poflederez un tréfor que des rois pourroient vous envier.

Il eft impoftïble que vous & moi dilputions long-tems enfemble , dit mon généreux & bienaimé maître à M. Williams, tandis que nos fentimens s’accorderont fi bien fur les fujets les plus importans.

J’érois toute confufe. Mon maître , qui s’err apperçut, me prit la main, & me dit : Allons, ma chère fille , levez les yeux 5c tâchez de vous remettre. Ne faites pas à M. Williams & à moi la cruelle injure de penfer que nous répétons ici des complimens , comme nous récitions autrefois des vers à l’école. J’oferai répondre pour tous deux , que nous ne difons pas un mot qui ne foit diélé par le cœur.

Ah ! monfieur , m’écriai-je ; que tant de bonté eft fiipérieure à toute la gratitude que je pourrois exprimer ! Chaque inftant ajoute- au poids des obligations qui m’accablent.

Ne penfez pas trop à cela, me dit -il de la

SêCOMPENSÏï. I2J

meilleure grâce du monde. Les complitnens que vous fait M. Williams ont un grand avantage iur les miens : car , quoiqu egalement fincère , j’ai beaucoup à faire & à dire pour compenfer tous les maux que je vous ai fait fbuffrirj encore ne pourrai-je jamais à cet égard erre content de moi-même \ tout ce que je puis faire n’érant jamais capable de vous en donner une pleine fatisfa&ion.

Il vit que mon père étoit comme hors de luimême par tant de marques de bonté , & qu’il en verfoit des larmes. Je ne fuis pas étonné , lui dit-il en quittant ma main & prenant la fienne, que le père de ma chère Pamela exhale ainfi par des pleurs la joie de voir toutes fes épreuves finies. Je ^ne dirai point qu autrefois j’aie eu le pouvoir ou la Volonté d’en agir pomme je fais. Mais depuis que je me fuis déterminé au changement que vous voyez , j’y 'ai trouvé un plaifir fi pur & fi doux , que mon propre intérêt m’affermira dans ma réfblution car ce n’eftque depuis quelques jours que je connois le vrai bonheur.

Quel heureux événement pour vous , lui dit M. Williams en pleurant de joie , que la grâce de dieu vous ait touché le cœur , avant qu’une pa/Iïon effrénée vous ait entraîné à commettre des crimes , que le repentir le plus profond n’auroit pu expier qu’à peine I Dieu vous a donné

124 I A Vertu

la force d’en arrêter tout-à-coup le torrent : Scil ne vous refte plus , après avoir évité le mal , qu’à vous livrer au bien , qui fera d’autant plus grand , que vous en jouirez fans que jamais votre confidence vous faffe le moindre reproche.

Vous avez raifon , lui répondit mon maître , de me faire fouvenir que c’ell à la grâce de dieu que je dois tous ces avantages. Je l’en bénis-, je rends grâces au digne homme que voici , des excellentes leçons qu’il a données à fa fille : je la remercie aulïï de les avoir luivies ; Sc j’efpère , M. Williams , qu’avec le tems , fcs bons exemples Sc votre amitié me rendront la moitié aulfi bon que ma chère compagne. Vous avouerez aullï , je n’en doute point , que , fans faire tort à aucun de nos gentilshommes , cela me rendra le rtieilleur chalfeur de renards qu’il y

ait en Angleterre ^M. Williams alloit répliquer

à ces derniers mots. Vous prenez tout- d’un-coup un air fi grave , ajouta-t-il en fe tournant vers lai , que je m’imagine que ce que j’ai dit ne feroit pas ablolument approuvé de vous autres meflîeurs les moralises: mais nous étions devenus tout- à-fait férieux j & il ne faut pas l’être trop non plus.

Que votre Pamela eft heureufe , ma chère mcre î Puilfe mon cœur reconnoi fiant, & le bon ufage que je pourrai être en état de faire des

RÉCOMPENSÉE. nj;

biens qui m’attendent , contribuer à foire durer long - tems l’état délicieux que j’ai lieu de me promettre , &?en reculer la fin , pour l’amour du cher & aimable mortel , qui devient ainfi dans les mains de la providence , un moyen pour répandre la bénédi&fon fur tout ce qu’elle regarde de bon œil ! Certes , je ne pourrai jamais aifez reconnoître le prix qu’il veut bien mettre à mon peu de mérite , & la bonté avec laquelle il a prévenu mes fouhaits, en cherchant, fons en être requis, l’occafion de fe réconcilier avec un honnêtehomme, qui, pour l’amour de moi , avoit encouru fa dilgrace , & dont il ne me permettoit pas de prononcer le nom peu de jours auparavant. Mais voyez , je vous prie , combien les voies de la providence font admirables ! Cela même que je redoutois le plus qu’il vît ou qu’il connût , le contenu de mes papiers a, je m’en flatte, levé tous fes fcrupules , & eft devenu un moyen poui hâter mon bonheur.

Ne prétendons plus déformais , pauvres aveugles que nous fommes , faire fond fur notre propre foge/Te ; & n’ayons plus la vanité de penfor que nous devons régler abfolument tout ce quP nous concerne. J’ai en vérité routes les raifons du monde de dire que je ne me fuis jamais trouvée plus prés de mon bonheur , que quand j’ai été le plus trompée dans mon attente. Car , Ci je

îïz2 1a Vertu

m’étois évadée , ( ce que j’ai eu fi fouvent en vue! * & fi ardemment fouhaicé , ) j’aurois échappé au bonheur qui vient aujourd’hui au-devant de moi -y & je me ferois peut-être précipitée dans toutes les misères que je voulois éviter. Il étoit néanmoins néceilaire que je fifle les pas que j’ai faits, pour amener les chofes admirables qui m’arrivent. O làgefle impénétrable du créateur ! Combien ne dois- je pas adorer la bonté divine, & m’humilier devant elle de ce qu’elle a bien voulu me rendre , à ce que j’efpère , un infiniment , non-feulement pour verfer fes faveurs fur l’aimable époux qu’elle me deftine , mais encore pour répandre fes bienfaits fur mes frères. Puiflè-t-'die m’accorder cette grâce !

Ce fut de la manière agréable dont je viens de parler , que nous pafsâmes notre tems dans cette fécondé &c charmante promenade. Je crus que madame J évités rentreroit en terre, quand elle vit M. Williams revenir avec nous , & traité avec de grands égards. Nous dînâmes avec toute la gaieté, la liberté & la cordialité imaginables & je vis bien aux manières généreufes de mon maître , que je n’avois point à me gêner avec cet honnête eccléfiaftique ; car routes les fois qu’il apper :ut en moi quelqu’air de réferve, il m’excita à ne me point gêner avec lui , & me pria à plufieurs reprifes de fervir mon père &c M. Williams \

parodiant charmé de me voir couper & diftribuer à la ronde , comme il i’eft en vérité de tout ce que je fais.

Après le dîner , nous allâmes voir la chapelle, qui eft très-jolie & décemment ornée ; elle lera charmante quand on y aura mis la dernière main , comme il en a le deffein au premier voyage qu’il fera dans lé comté de Lincoln.

Mon cœur plein d’une joie mêlée de vénération , au moment que j’y mis le pied pour la première fois , fut violemment ému de l’idée de la cérémonie qui, je l’eipère, y fera célébrée dans peu de jours. Arrivée au pied du petit autel , comme ils confidéroient un tableau repréfentant la communion , & en admiroient les touches , je me gliflai doucement dans un coin où je ne pouvois être vue , & à deux genoux je répandis mon ame devant dieu en a&ions de grâces, de ce qu’après avoir été fi long - tems éloignée du fèrvice divin , il permettoit qu’en entrant pour la première fois dans une maifon dédiée à fon culte , je le fille avec de fi magnifiques efpérances. Je le fijppliai de me maintenir toujours dans des fentimens d’humilité , de me rendre digne de lès faveurs , & de Vouloir bien en bénir la caufe fécondé , mon cher & bien-aimé maître.

Ma prière fut plus courte que je n’aurois voulu , parce qu’ayant entendu mon maître deman-

Îi8 I A V E R T Ü

der où j’érois , je vins le retrouver fiir lé champ.

J’aère , dit-il à M. Williams , que , quelque fcandale que je vous aie donné par ma conduite pafTée , ( & c’eft fur-tout de cela que je dois véritablement avoir honte , ) vous ne refuferez pas d'officier ici demain , & de nous y donner vos infmictions. M. Péters a eu la bonté de m’offrir de le faire pour la première fois -, mais je fais que cela l’embarraflerôit -, d'ailleurs , je voulois que la requête que je viens de vous préfènter , fut le garant de notre réconciliation.

Je vous obéirai de tout mon cœur, & dans les fentimens de la plus parfaite reconnoiffance , dit monfieur Williams ; j’avouerai cependant que, fi vous exigez un difcours , je fuis abfolument pris au dépourvu. Je ne vous demande pas, dit mon maître, de nous parler a l’occafion d’aucun évènement particulier } mais fi vous avez quelque

difcours fur ce texte Il y a plus de joie au

ciel pour un pécheur qui vient à s'amender , que. pour quatre-vingt-dix-neuf jujles qui n’ont pas befoin de repentance : & qu’il ne me mette pas dans un jour à me faire montrer au doigt par ihes donieftiques , & par ceux des dames que nous aurons ici , j’en ferai très-content. C’eft un fujet général qui me fait parler de cela , ajouta-» t-il : au refte , tout ce que vous nous donnerez

fera

fera bien reçu ; car je fais que vous ne faurieï faire un mauvais choix.

J’en ai un fur ce texte , répondit M. \y illiams; mais s’il m’étoit permis de prendre pour mon fujet les faveurs que je reçois de vous , je croirais quJun fèrmon d’adions de grâces , que j’ai fait à l’occafion d’une faveur fingulière du ciel , répondroit fort aux fentimens de gratitude dont je fuis pénétré. Le texte eft celui-ci..— Tu laij/es mainte nam aller ton J'erviteur en paix : car mes yeux ont vu ton Joint.

Ce texte - là , interrompis - je , me conviendra . parfaitement. Pas fi parfaitement , Pamela , reprit mon maître ; car je ne vous faille pas partir avec, paix ; mais j’elpère que vous rejlere ^ ici avec plaifir.

Cela eft vrai , monfieur, lui dis -je; mais j’ai vu le falut de dieu. J’ai bien lieu , ajoutai - je., ou jamais femme ne l 'eut , de dire avec la fainte vierge : Mon ame magnifie le feigneur ,• car il a regardé la petitejfie de Ja fervante & a éle-

vé celle qui étoit dans V abaij/ement.

Je luis bien sûr, dit mon bon cher père, que fi l’on en avoit le tcms , le livre de Ruth fourniroit un beau texte fur l’honneur que ma chère fille reçoit aujourd’hui.

Pourquoi dites - vous cela , mon cher M. An-, drews , répliqua mon maître ? Je fais l’hiftoire Tome II . I

ijo La Vertu

dont vous parlez , & M. "Williams confirmera ce

que je dis , que la chère enfant que voici me

fera pour le moins autant d’honneur qu’elle en

recevra.

Monfieur , répondis - je , votre généralité eft inexprimable -, mais je ne ferai jamais de votre opinion. C’eft ici une autre affaire , ma chère Pamela , me dit-il. Il me vaut mieux penfer que .vous ferez de mon fentiment , 8c ce fera une bonté en vous de penfer que vous n’y viemjrez jamais -, 8c voilà un principe excellent , qui pourra toujours régler notre conduite l’un envers l’autre.

N’étoit-ce pas là , ma chère mère , un difcours * plein de nobleffe } de délicateffe & de bon fens? Oh ! qu’une femme eft heureufe , de fe trouver unie à un homme généreux 8c fpirituel ! Quoi de plus édifiant? Quoi de plus.... Mais les expreffionS me manquent , 8c je ne fais quç dire.

Au fortit de la petite chapelle , monfieur "Williams nous dit , qu’il vouloir aller chez lui , 8c chercher parmi fes fermons un difcours convenable au jour fuivant. J’ai une chofe à vous dire avant que vous partiez , répondit mon maître : quand ma jaloufie fur le compte de mon aimable Pamela , me fit tenir à votre égard une conduite que m’infpiroit la vengeance , vous favez que je *prls de vous une obligation de la fomme pour laquelle je vous avois fait des affaires. J’en fuis

très-fincérement honteux ; parce qu’en vous propofant de la ligner , je n’avois , 8c vous pouvez m’en croire , nulle intention de vous en demander le paiement ; mais je ne favois pas ce qui pouvoit arriver entre Pamela & vous , ni jufqu’oû vous pouviez l’un & l’autre pouffer les chofes ; de forte que je voulois avoir cette pièce, pour vous tenir en refped. Je ne crois donc pas, lui dit-il, en tirant de fa poche l’obligation & la lui donnant , je ne crois pas vous faire un grand préfent de vous la rendre déchirée. Je penfe, ajouta-t-il, que les hais qu’elle a coûtés , 8c ceux qu’on vous a faits auparavant , ont été payés par mon procureur; du moins le lui avois-je ordonné. Il a fuivi vos ordres, répondit monfieur Williams; je vous rends mille grâces de cette bonté , 8c de la manière obligeante dont vous l’exercez. Si vous vous en allez , lui dit mon maître , vous ne ferez peut-être pas fâché de vous en retourner dans ma berline 3 Non , monfieur , reprit-il , je vous rends grâces. Le plaifir de fonger à vos bienfaits, m’occupera fi agréablement pendant tout le chemin , que je choifis de le faire à pied , pour m’en occuper plus à loifir.

Mon cher père avoit quelqu’inquiétude fur fon habit , avec lequel il lui falloit paroître le lendemain à la chapelle : le vertueux homme crai-v gnoit de faire^ déshonneut à mon maître , à cauf«

132 La VïKTtr

de la jeune mademoifelle Darnford & des domeftiques. Il rqjen parla , 8c me dit en même tems que mon maître avoit eu la bonté de lui * faire préfenr de vingt guinées , pour les frais de fcs habits 8c des vâtres ; ce qui me mit véritablement la joie au cœur. Certes , je ne mériterai jamais la centième partie des bontés qu’il a pour moi. C’eft pre! qu'un malheur d’ctre accablé du poids de fi grandes obligations ; & en même tems de fcnrir fi bien fon peu de mérite. Oh î que le pouvoir de faire du bien eft divin ! c’eft tout cé que j’envie aux riches & aux grands.

Ah ! monfieur, dis - je à -mon maître qui venoit jufiement à nous , vos bontés n?auroient-elles point de bornes ? Mon père ^’a dit ce que vous lui aviez donné. C’efi: une bagatelle , ma chère Pamela , me dit-il , une légère marque de ma tendrelfe : aînfi , n’en parlez plus. Mais n’ai-je pas entendu cer ‘honnête vieillard témoigner de l’inquiétude fur quelque chofe ’:Ne me cachez rien. Pâmé! a. Tout fon embarras , répondis-je , étoit lïmpoffibilité de s abfenter du fèrvice divin , & la crainte de vous expofér à rougir du peu de brillant de fon équipage.

N’avez- vous point de honte, monfieur Andrews, lui dit-il? Je croyois que vous faviez que l'extérieur n étoit rien. T^lôt-à dieu que je fuffs dans le cœur aolfi-bién équipé que vous 1 Mais,

RÉCOMPENSÉE. Ijj

à propos, Pamela , ajouta-t-il, votre père n’eft guère plus mince ni plus petit que moi ; nous irons lui & moi dans ma garderobe , &c quoiqu’elle ne foit pas aulli-bien fournie ici que dans le comté de Bedforc, nous y trouverons peut-être ce qu’il lui faut.

Ainfi, ne vous avifez pas, me dit-il enfuite plaifamment, de nous venir trouver que je ne vous appelle \ car il ne faut pas que vous fâchiez encore comment les hommes s’hahillenc & fe déshabillent. Dilpenfez-m’en , de grâce , lui dit mon père : je fuis fâché qu’on vous ait parlé de cela. Et moi j’en fuis bien aife , reprit-il •> venez avec moi fans plus de façon.

11 le mena en haut, & lui montra divers habits, infîftanc fur ce qu’il en choisît un. Mon pauvre père étoit tout confus • car mon maître n’er» rrouvoit aucun de trop beau , Sz lui n’en voyoit aucun qu’il jugeât affez fîmplc. Comme il fixoit fes yeux fur un beau drap , qui lui paroiffoit le plus moderte , mon cher maître, à la fin , lui aida, bon gré, malgré, à cflâyer l’habit & la verte. Je ne l’aurois jamais cru , parce qu’il me fembloit que mon maître étoit plus grand , & qu’il avoir plus d’embonpoiht que mon père ; mais je vis dans la fuite qu’ils lui alloient à merveille : comme le tout étoit fimple , doublé de la même couleur, & fait pour voyager en carrofTe , mon cher père-

1 iij

i34 I A' Vertu

ne s’en accommoda que mieux. Mon maître lui en fit préfent; & appelant tout de fuite la Jewkes: Madame Jewkes , lui dir-il , chauffez-moi bien cet habit pour demain au matin ; M. Andrews, qui ne croyoit pas refter avec nous dimanche , n’a apporté que ce qu’il a de plus commun : je vous prie aufii de voir parmi mes bas & mes fouliers, s’il n’y en auroit point qui lui fuffent propres : voyez aufll parmi mon linge ; car en gardant cet honnête vieillard plus iong-tems que dimanche , nous Pavons entièrement dérangé. Il eut la bonté de lui donner en même tems les boucles d’argent qu’il avoir à fes fouliers. Ainfi, ma chère mère , attendez-vous à voir mon cher père beau comme un Adonis. De perruque , dit mon maître , il ne lui en faut point j car les cheveux blancs & vénérables qu’il porte , valent mieux que toutes les perruques d’Angleterre. Pour des chapeaux, je jurerois bien que j’en ai ici à revendre. Je prendrai foin de tout, monfieur, lui dit madame Jewkes. Pour mon père , il vint me trouver, & ne put retenir fes larmes. Je ne fais, me dit-il, comment me comporter fous le poids de tant de bienfaits. Ah ! ma chère enfant , c’eft à la bonté divine & à votre vertu que nous femmes redevables de tout.

XiE lendemain, dimanche , il fembloit que

toute la famille prît plaifir à s’ajufter pour la cé- r

lébradon du fabbat dans notre petite chapelle.

Milady Jones amena M. Williams dans (on cartoffe , & les deux jeunes demoifelles Darnlord vinrent dans le leur , avec chacune un laquais , fans compter le cocher. Nous déjeunâmes enfemble avec tout l’agrément imaginable. Mon cher père avoir l’air tout magnifique, 8c fut très-carefTé des trois dames. Comme nous déjeûnions, mon maître dit à M. Williams , qu’il croyoit que faute d’un clerc , il nous faudroit laifTer là les pfeaumes : à quoi celui-ci répondit que non , 6c qu’il fuppléeroit à rAit ce qui dépendrait de lui. LàdelTus mon père dit que , fi on vouloit bien le lui permettre, il rempliroit cet office tout de fbn mieux , s’en étant’ toujours fait un plaifir. Je (àvois que dans là jeunefle il avoit appris à chanter les pfeaumes , qu’il l'avoit pratiqué conftamment , en particulier 6c en famille , chaque dimanche au loir, & qu’il avoit auffi tâché de l’enfeigner dans la petite école qu’il avoit tenue avec fi peu de fuccès au commencement de fes difgraces , avant qu’il fè donnât à un genre de vie dur ; de forte

I iv

SiCOMPEtfséE. Ï37 entier , parce qu’il ne contenoit que trois verfets. Il nous en lut chaque vers , & en commença l’air avec un cœur fi rempli de ce qu’il faifoit , qu’il l’acheva avec auranc de tranquillité que de zèle, prononçant le tout très - diftinèlement : fur quoi miladi Jones me dit à l’oreille, que les gens de bien étoient propres pour toutes fortes de compagnies , & que leur cœur étoit toujours préfent à tout ce qui s’appelle aétion bonne & louable. Pour la jeune mademoifelle Darnfofd , elle nè celfoit de répéter : Dieu béniffe un fi bon & fi digne homme ! Jugez de la joie dont mon ame étoit remplie.

Je fiiis , ma chère mère , que vous fàvez par cœur la plupart des pfeaumes qui font courts ; de forte que je n’ai pas befoin de vous tranfcrire celui-ci , d’autant moins que votre principal tréfor eft une bible -, & en eft-il de plus grand au monde ? Je ne fâche perfonne qui en falfe un meilleur ulage que vous.

Monfieur Williams nous fit un excellent dit-

De tous mes jours tu fais des jours de fete. Et de fe meurs tu parfumes ma tête.

Tant de douceurs accompagnent ma vie , Que mon bonheur en eft digne d’envie.

J'efpère ainfi que dans ta maifon fainte Je paiïerai tous mes jours en ta crainte.

cours fur la libéralité & la générofité , & fur la bénédi&ion attachée au véritable ufage des richelTes. 11 avoit Ion texte dans i’onzièmé chapitre du livre des Proverbes , aux verfets 24 & 25: Tel répand , qui fera augmenté davantage ; 6* . tel rejferre outre mefure , qui n'en aura que di~ fette. La perfonne qui bénit fera engraiffée , & qui arrofe abondamment , regorgera lui - meme. Il traita fon fujet avec tant d’art , que la délicatefTe de mon maître , qui craignoit quelqu’apoftrophe perfonnelle , n’en fut nullement blefîee.

Il fut alfez judicieux pour ne point fortir du général i & mon maître trouva qu’il s’en étoit tiré avec autant d’éloquence que d’efprit.

Mon père s’étoit mis précifément fous le pupitre , qui eft la place du clerc , & miladi Jones faifant ligne à fon laquais de venir , le chargea tout bas d’aller lui demander en grâce de nous chanter un autre pfeaume , quand le fermon feroit fini. Il choifit le plus court de tous, que vous favez être le 117 (*) ; parce qu’il crut, comme

(*) Nations, louez le feigneur % Peuples , chantez à fon honneur.

Pour nous, lès (oins & (on amour Se renouvellent chaque jour j Et fa confiante vérité Demeure à perpétuité.

il me le die après , que le précédent avoic été allez long.

Mon maître remercia M. Williams de fon excellent fermon, les dames en firent autant; je le fis auffi de grand cœur ; & il eut la bonté , auffi -bien que M. Williams, de prendre mon père par la main , & de le remercier de la manière dont il avoit rempli fon office. Chacun lui en fit des complimens , & il n’y eut pas un domeftique qui ne parût le regarder avec refpeét 8c avec plaifir.

A dîner je fus obligée , malgré mille inftances de ma part , de prendre le haut bout de la table ; & mon maître fe mit au bas bout f entre M. Williams 8c mon père. Pamela , me dit - il, vous êtes fi adroite , què je crois pouvoir vous charger du foin de fervir les dames ; pour moi , je fervirai mes deux bons amis. J’aurois dû vous dire que j’avois mis un fatin à fleurs , qui avoit été à ma maîtrefle. Il avoit encore tout Ion lut tre , & paroifioit neuf. C’étoit un des premiers préfens que m’eut fait mon maître ; & les dames qui ne m’avoient vue que dans mon petit habit de laine, me firent mille & mille complimens, dès qu’elles me virent paroître.

Au lever du dîner on parla des pfeaumes , 8c mon maître fut très-méofcant , fi j’ofe l’appeler afiifi i car il fe tourna du côté de mon père , -8c

14» t a Vertu

lui dit: M. Andrews , il me femble que , comme nous n’aurons les prières que cette après -dînée, nous pouvons bien avoir un plus long pfeaume. Si vous nous donniez le 137 ? Qu’en penfezvous 2 De grâce , mon cher moniteur , m’écriaije, ne parlez plus de cela. Pamela , reprit - il, vous direz tout ce qu’il vous plaira -, mais vous nous le chanterez félon votre veriîon , avant que ces dames s’en aillent. Mon père fourir , quoiqu’il fouffrît un peu pour moi ; & dit , croyezvous j monfieur , qu’il puiife être chanté ? Sans doute j dit mon maître, il n’y a rien à craindre tant que madame Jewdces ne l’entendra pas.

Ce’ peu de mots excita la curiofité des dames; & miladi Jones dit, qu’elle ne voudroit pas pour beaucoup demander à rien entendre qui pût me faire de la peine ; mais qu’elle feroit charmée que ce fut de mon confentement. En vérité , madame , lui dis-je , il faut que je vous demande en grâce de ne pas infifter là - delfus : je n’y faurois confentir. Vous le verrez en vérité, mefdames, die mon maître. Allons, Pamela, ajouta-t- il , il ne faut pas non plus que tout aille à votre fontailïe. Je vous prie donc, monfieur, répliquai - je , que je n’en entende rien. Pamela , me dit - il , je fuis bien alluré que vous ne voudriez pas écrire Ce qu’il ne feroit p* à propos qu’on entendîr. Oui , monfieur , lui dis - je -, mais il eft des oas ,

& des occafions , qui peuvent rendre pafTable en un rems, ce qui feroit infupportabie dans un autre. Ah ! reprit - il , Pamela , j’en fuis auffi boa juge que vous. Ces dames lavent une bonne partie de votre hiftoire; & vous me permettrez de vous dire , que ce qu elles en favent vous fait plus d'honneur qu’à moi ; de forte que , fi je n’ai pas de répugnance à réveiller la choie , vous pouvez bien fouffrir que je le falfe. Je vais, continua-t-il, vous tirer de peine. Le voici j & en mcme-tems il le tira de fa poche.

En vérité , monfieur, lui dis-je, en me levant, je ne faurois y confentir. J’efpère que , fi vous voulez le lire , vous me permettrez de fbrtir de la chambre pour un moment. C’eft ce que je ne permettrai pas, reprit-il. De grâce, monfieur, qu’il n’en foit rien , lui dit miladi Jones, nous ne l’entendrons point, fi m^demoifelle Andrews y a tant de répugnance. Eh bien ! donc, Pamela , die mon maître, je vous donne à choifir , que je le lifë -à prêtent , ou que vous nous le chantiez tanrôr. L’alternative elt fâcheufe , monfieur , lui dis-je. Je .vous promets , reprit- il , que ce fera l’un des deux. Faites donc ce qu’il vous plaira, répondis-je; car je ne faurois le chanter.

Je vois bien , dit mon maître , qu’il faut que je le Ülè ; & pourtant , tout confidéré , il me vaudroit autant de n’en rien faire ; car je n’en reti-

lerai pas beaucoup d’honneur. Lifez-Ie-nous donc, je vous en prie , dit la jeune demoifelle Darnford, afin que nous en jugions.

Eh bien donc, continua -t- il, voici de quoi il eft queftion. A ce qu’il paroîr , Pamela , dans le tems de fa détention , c’eft-à-dire , lorfqu’eile fut faite prilonnière , pour me rendre bientôt fon prifonnier , car c’eft - là la fomme de tout : Pamela dit dans fon journal , qui ne devoit être*lu que de fes parens , qu’un jour elle fut follicitée par madame Jewkes de lui chanter un pfeaume} & que la trifteffe ne le lui permettant pas, elle n’en voulut rien faire ; mais qu’après que madame Jewkes l’eut quittée , elle fit réflexion que le pfeaume 1 37 fe pouvoit appliquer à la fituation préfente, madame Jewkes l’ayant fouvent priée à d’autres jours , & inutilement , de lui chanter une chanfon j que là - delfus elle en fit une application plus particulière au cas où elle fe trouvoit , & que regardant madame Jewkes comme une geôlière qui en vouloir à fon honneur , elle tourna le pfeaume en queftion de la manière fuivante. M. Williams , ajouta-t-il, vous aurez la bonté de lire un verfet de la traduéfion ordinaire , & moi je lirai le verfet de celle de Pamela qui y répond. Là-defiùs M. Williams tira de fa poche fon petit livre de prières, & lut ce premier verfet.

fcéCOMPENséE. 143

Etant alïis aux rives aquatiques De Babylone , piorions mélancoliques ,

Nous (ouvenant du pays de Sion :

Et au milieu de l’habitation ,

Où de regret tant de pleurs épandîmes.

Aux faules verds nos harpes nous pendiçies.

Mon maître lut ce qui fuit :

Etant affilé au manoir horrifique De Belton-Hall , plorois mélancolique.

Me délôlant de ma détention:

Et au milieu de l’habitation ,

Où de regret épandis tant de larmes ,

Seulette un jour penfois à mes alarmes.

Les dames dirent que rien n’étoit plus joli ; & mademoifelle Darnford ajouta , que quelqu’un de la compagnie avoit très-bien obfervé que la lecture de ces vers me devoir moins inquiéter que lui.

Je fàvois bien , dit mon maître , que je ne macquerrois pas grand honneur , en montrant cette pièce; mais, lifons toujours. M. Williams continua ;

Lors ceux qui li captifs nous emmenèrent De les fonner fort nous importunèrent ,

Et de Sion les chanfons réciter.

Las ! dîmes-nous , qui pourroit inciter Nos trilles coeurs à chanter la louange De noue dieu dans une terre étrange ?

Ce verlèt , interrompit mon maître , fe rapproche beaucoup de l’original. Il eft tourné avec une charmante fimplicité.

Lors celle-là que l’on fit ma geôlière,

Infolemment fa pauvre prifonnière Vint requérir de pfalmes lui chanter.

Las ! de quel front oies - tu m’exciter ,

Dis-je en mon coeur , à chanter la louange De notre dieu dans ce féjour étrange ?

Il ne fe peut rien de mieux , dit M. Williams. Quoi donc î ajouta miladi Jones , en s’adreflànt à moi , avez-vous bien pu fouhaiter que nous fuffions privés de ce nouvel échantillon de vos ta- Iens 8c de votre génie ?

Ah ! s’écria mon père , vous allez rendre ma chère enfant orgueilleufe ! Non , non , lui dit mon généreux maître ; Pamela ne fauroit être orgueilleufe. Car les louanges n’enorgueillilî'ent que ceux qui ne font pas accoutumés à les entendre. Mais continuons. M. Williams lut :

Or toutefois puifle oul-Her ma dextre L’art de harper , avant qu’on te \oyectre,

Jérufalem , hors de mon fiwvenir !

Ma langue puîffe à mon pq^is tenir.

Si ie t’oublie , & fi jamais j’ai ‘o-e ,

Tant que premier ta délivrance j’oye.

Voici

RÉCOMPENSÉE* I4j

Voici, dit mon maître, la parodie de Pamela, qui approche auili beaucoup de l'original.

Or toutefois puifle oublier ma drette L’art de fonner de la douce épinette ,

Si d aller droit ne fais me fbuvenir 1 Ma langue puiflè à mon palais tenir.

Si je m’oublie , & fi jamais ai joye ,

Tant que premier ma délivrance voye.

Au nom de dieu, lui dis -je, faites - moi le plaifir d’en demeurer là. Permertez-moi , mademoifeile , répondit M. Williams , de vous demander en grâce "de me laiiTer lire le refte : je languis de voir ce que vous faites des fils d’Edom , 8C comment vous tournez les exécrations du pfalmi/le contre les babyloniens infultans,

En vérité, M. \7illiams, répondis-je, voua n auriez pas dû dire cela. Oh! interrompit mon naître , c’eft ici un des meilleurs endroits. La pauvre madame Jevxdces y tient la place des fils tPEdonj ; gardons-nous d’autant moins dé nous en priver , que ma chère Pamela y fait briller une vertu qui lui eft propre, en ne fouhairanc aucun mal à* fa perfécutrice. Lifez la ftance fui-vante, 1\1. Williams. Ce dernier luts

Mais donc , feigneur , en ta mémoire imprimât Les fils d Edom , qui fur Jérofblyme Crioient au 'our que l’on la détruifôit*

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