‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 5 sur 18 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

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Souviennes- toi que chacun d’eux difbit r-1 A fac , à lac, qu’elle (oit embrafée ,

Et jufqu’au pied des fondemens rafée !

Vraiment! dit mon maître, il me fèmble appercevoir dans ce que je vais lire une petite touche de malédiction ; mais je trouve qu’elle a allez bonne grâce , comparée avec l’original. Voici aullî les fils d’Edom , qu’on n’épargne pas autrement.

Mais donc , fcigneur , en ta mémoire imprime L’iifFreulê Jewk&s , qui voudroic dans le crime Faire tomber ta pauvre Pamela.

Sobviennes-toi comme elle a dit : Voilà Bien des façons ! Puis d’un ton de tigreflè :

A bas , à bas , ces grands airs de- lageiïe !

*1 . ■ t * - 1 En vérité , moniteur , lui dis-je , on auroit pu palier par-deflus cet endroit : mais les dames , & M. Williams s’écrièrent qu’ils en feroient bien fâchés : ce qui me fit voir que la malheureufe Jewkes n’avoir pas un ami parmi eux.

A préfent, dit mon maître, lifez les horribles malédictions que prononce le pfidmijte. M. Williams acheva ainfi fa lecture :

Audi fera Babylon mile en cendre :

Et très-heureux qui te (aura bien rendre Le mal dont trop de près nous viens toucher :

Lïeufemt celui qui viendra arrachet Les tiens enfans de ta mammelle impure ,

Pour les froiflët contre la pierre dure !

Voici , dit très-obligeamment mon maître , <&• quelle manière J?arnela a tourné ces vers.

Aufïi feras , impudique ennemie ,

Ains non pas moi , couverte d’infamie ;

Et pour ton bien ce mal t’arrivera.

O bien heureux le mortel qui viendra ,

En me tirant de ta patte effroyable ,

Te tirer toi de la griffe du diable !

Je m’imagine, dit mon maître à M. Williams, en Ipuriant, que fi nous lavions la vériré du fait, nous trouverions qu’alors on efpéroit que vous feriez ce bienheureux mortel. A qui que ce fûc que ceci eût rapport dans ce tems-là , dit M. Williams , l’heureux mortel en queftion ne fauxoit , monfieur , être préfentement que vous-^ même.

J’olbis à peine lever la t ère, tant j’étois confùfe des louanges dont routes les dames m’accabloienc à qui mieux mieux. Cela me fait bien voir qu’il y a de la partialité de leur part , 8c que ce qu’elles en font , n’eft que parce que mon maître a tant de bonté pour moi , & qu’il le plaît à m’entendre louer. Car , outre que j’ai beaucoup pris du plàlmilte , je ne vois rien dan*

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ces vers de fi beau qu’on voudrait me le faire accroire.

Nous allâmes tous , & la cuifinière en fut aulîî, l’aprçs-dînée à l’églife , comme nous y avions été le matin , & mon cher père finit le fervice par les verfets fuivans du pfeaume 145 , y magnifiant fort à propos le faint nom de dieu pour toutes les faveurs dont il nous combloit -, mais il ne les mit pas dans l’ordre où ils font dans le pfeaume ; ce qu’il crut être d’autant moins nécefi faire , qu’il nous lifoit chaque vers avant que nous le chamaillons.

* Oui , l’éternel eft jufte en tous lès faits ,

Et les faveurs rempliflent nos fouhaitsj

“ Il le tient près de ceux qui tous les jours D’un cœur fidelle implorent fon fecours.

Sa providence , à ceux qui le révèrent ,

Donne toujours ce que leurs cœurs elpcrent :

Il eft touché de leurs cris , de leurs larmes j Il les délivre en toutes leurs alarmes.

* A toi , leigneur , s’attend la créature ;

Elle reçoit de toi la nourriture :

Quand il eft tems , ouvrant ta main puiflânte ,

Tu la repais , & remplis Ion attente.

Je veux chanter ta gloire, & ta grandeur.

Qu’on voit briller avec tant de fplendeur j Et pour louer tes miracles divers ,

J 'emprunterai la voix de l’univers.

HÉCOMPENSÉE. 143

Nous nous promenâmes dans le jardin jufqu’à ce que le thé fût prêt •, & comme nous allions par la porte de derrière , mon maître me dit.* De toutes les fleurs du jardin , il n'en efl point de fi belle que le tournefol. Ah! monfieur, Jui dis-je , oubliez préfentement tout cela. M. Williams qui l’entendit j en parut un peu déconcerté. Sur quoi mon maître lui dit : M. Williams , je ne cherche point à vous rendre férieux ; mais j’admire les reflorts étranges par lefquels les événemens font amenés. Je vois d’autres objets ici autour , qui me touchent plus par la confidération des dangers que ma chère Pamela a courus, que rien de ce que vous avez fait ne doit vous toucher. Vous êtes la générofité même , lui répondit M. Williams.

Ils fe promenèrent enfuite tête-à-tete pendant un bon quart - d’heure , parlant de chofes générales , & de littérature , & nous rejoignirent fort contens de la converfation l’un de l’autre.

Miladi Jones fe mit entre mon maître & moi, & fe tournant vers lui : A quand l’heureux jour , lui dit-elle ? Nous fouhaitons que cela Ibic terminé , afin de pouvoir après cela vous garder avec nous aulfi long - tems que vous y pourrez relier. Je voudrois , dit mon maître , que ce fût demain, ou après demain au plus tard, fi Pamela y confentoit : car j’ai envoyé chercher une licen-

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cef*), &T celui que j’ai chargé de la commifîîon fera ici ce foir à ce que j’efpère , ou demain de grand matin. De grâce , Pamela , ajouta-t-il , ne différez pas plus loin que jeudi. Quoi donc! me dit miladi Jones , feroit-il bien vrai que vous fiffiez traîner la chofe en longueur ? Fort bien , dit mon maître ; à préfent que vous êtes de mon coté , je vous laifïe avec elle pour arrêter le jour; Sc j’efpère qu’elle n’infiftera pas fur des bagatelles , conîme fur quelque chofe d’important. Là-deflus il nous quitta, & alla joindre les deux jeunes demoifelles.

Miladi Jones me dit qu’elle ne balanceroit point à me trouver blâmable , fi je différois d’un moment , parce qu’elle comprcr.oit que miladi Davers feroit dans la dernière inquiétude que fon frère ne m’épousât , & que rien au monde ne feroit plus trifte fi quelque chofe venoit à la traverfe. Madame , lui dis-je , lorfqu’il eut la bonté de m’en parler pour la première fois , il me dit que l’affaire fe feroit dans quinze jours ; mais il me demanda enfuite fi je voulois que ce fût dans la première ou la fécondé femaine. Je lui

(*) C’eft un afte expédié à la cour eccléfiaftique , au tom de l’archevêque de Cantorbéry, par lequel il e(l permis à tout miniftre quelconque , de marier deux perfcnnçy, fans publication de bans.

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répondis, (car pouvois-je faire autrement?) que ce feroit dans la fécondé. Il me pria que ce ne fut pas le dernier jour de la fécondé- femaine. Or, madame, ajoutai-je , m’ayant ainfi marqué l’intention où il éroic que ce fût pour un des jours de la fécondé , je n’avois garde de montrer plus d’emprelTement que lui , en lui nommant un jour de la première.

Fort bien , me dit-elle -, mais comme il vous preffie avec tant d’égards 8c de politeffie d’en avancer le moment , il me femble qu’à votre place j’y confentirois. Comme elle me vit héfirer & rougir : Vous favez mieux que moi , ajoutat-elle, ce qui vous convient ; je vous dis feulement ce que je ferois. Je répondis que j’y parferais férieufement , 8c que , fi je le trouvois fort empreflë , affinement je croirais devoir l’obliger & confentir à ce qu’il fouhaitoit.

Mefdemoifelles Darnford demandèrent inftamment à être de la noce , 8C qu’on leur donnât un bal. Appuyez notre requête , mademoifelle Andrews , me dirent-elles ; vous ne fauriez nous obliger plus fenfiblement. En vérité , mefdames , leur dis- je, je ne vous le promettrais pas, quand même je le pourrais. Et pourquoi cela , me dirent-elles ? Je ne fais , régondis-je ; il me femble qu’on peut avec plaffir célébrer l’anniverlàire de fon mariage j mais pour le jour même , en vérité,

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mefdemoifelles , je le trouve un jour trop impor» tant pour celles de notre fexe , pour y pouvoir être tort gaies : c’eft une afFaiie tour-à-fait férieufe , & qui donne beaucoup à penfer i & je fuis sûre que , dans le même cas , vous en jugeriez comme moi. A ce compte , dit l’aînée , on n’en a que plus de befoin de fe réjouir, & de s’égayer de fon mieux.

Je vous avois bien dit, interrompit mon maître, quelle forte de réponfe vous deviez attendre de Pamela. La plus jeune dit que de fa vie elle n’avoit entendu parler de gens fi graves en pareille occafion. J’efpère auifi , monfieur , ajoutat-elle , que ce jour-là vous ne ferez que chanter des pfeaumes , & que mademoifelle le paflera en jeûne & en oraifon. Qui jamais ouit parler de porter ainfi le fac & la cendre en un jour de noces? Il me fembla qu’elle étoit un peu piquée, & je ne lui répondis point. Je vois que j'aurai allez à faire avant qu’il foit peu , s’il me faut répondre à toutes celles qui me porteront envie.

Nous entrâmes pour boire le thé ; & tout ce que les dames purent obtenir de mon maître, ce fut de leur donner un petit bal , avant que de quitter le pays : mais mademoifelle Darniord dit qu’il falloir donc que ce fût chez elles que (è fît l’afTemblée ; parce qu’en vérité , fi elle ne pouvoir pas être à la noce, elle fe croiroit in-

fultée,& ne reviendrait plus, cjue nous n’euiEons été les voir.

Quand elles furent parties , mon maître voulut faire relier mon père jufqu’après la conclufion i mais il demanda en grâce qu’il lui fut permis de partir le lendemain avec le jour , donnant pour fes raifons , que ma mère feroit doublement inquiète „ s’il tardoir plus long - tems , 8c que d’ailleurs il mouroit d’impatience de lui apprendre toutes les circonflances du bonheur de fa fille. Quand mon maître vit qu’il louhaitoir avec tant d’ardeur de s’en retourner , il appela Thomas, 8c lui ordonna de tenir prêt, le lendemain $

de grand matin , un certain cheval bai pour mon père , avec un porte - manreau pour mettre fes habits ; 8c de l’accompagner tout le premier jour, ou même jufques chez lui , fi M. Andrews l’ai— moit mieux. Et, ajouta-t-il , en s’adrelTant à mon père, comme ce cheval-là vous fervira pour aller 8c venir, quand vous nous rendrez vifite dans le comté de Bedford, je vous^en fais préfent , auflï bien que de fon équipage. Et ne vous avifez pas de dire non , continua-t-il , voyait que mon père vouloir parler ; je ne veux pas qu’on me refufe. Cela n’étoit-il pas charmant ?

Il lui dit encore mille chofes obligeantes à (buper , & lui donna tout ce qu’il avoir de papiers à moi , en le priant de les lui rendre lorfi-

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que ma mère Sc lui les auroient lus. Un père Sà une fille qui s’aiment aulfi tendrement que vous, ajouta-t-il, feroient peut-être bien- aifes d’être quelques inflans feul à feul ; faites donc mes complimens à la bonne madame Andrews , Sc lui dires qu’avant qu’il foit peu, j’efpère de vous voir enfemble , dans une vifite que vous rendrez à votre fille à mon autre maifon. Je vous fouhaite donc , au cas que vous partiez avant que je vous voye, le bon foir, Sc un bon voyage. En dilànt cela, il lui prit la main , Sc laifia mon cher père fi pénétré de fes bontés Sc de fes bientaits, * qu’à peine pouvoit-il proférer une feule parole.

Vous vous imaginez allez , ma très-chère mère , la peine que j’ai eue à me féparer de mon cher père, qui ne m’a pas quittée fans répugnance; mais il étoit fi impatient de vous revoir , Sc de vous annoncer les bonnes nouvelles dont il a le cœur rempli , que je ne fouhaitois prefque qu a demi de le retenir.

Madame Jew^es apporta deux bouteilles d’eau de cerifes , deux d’eau de canelle , Sc quelques gâteaux, qifi furent mis dans le porte-manteau, avec l’habit neuf de mon père ; car il dit qu’il ne voudrait pas pour toutes chofes au monde eu paraître vêtu dans fon voifinage , avant qu’on sût publiquement que j’étois mariée ; il ne voulut pas non plus entamer par aucune dépenfe les

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vingt guinées , que ce tems-là ne fût venu, de peur des réflexions , ajoutant qu’alors il me confulteroit fur ce qu’il auroir à acheter. Faites , lui dis-je, comme il vous plaira; j’efpère à préfenr, irfon cher père , que nous aurons fouvent le plaifir d’entendre parler l’un de l’autre , fans être obligés d’avoir recours aux artifices.

Il me dit qu’il vouloit fe coucher de bonneheure , afin de pouvoir fe lever au point du jour, & prit congé de moi , me menaçant de ne m’aimer plus , fi je me levois le matin pour le voir partir ; ce qui ne feroit que rendre notre féparation plus trifte, & nous rendre l’un & l’autre mélancoliques pour tout ce jour-là.

M. Thomas lui apporta une paire de bottes, & lui dit qu’il l’appelleroit au point du jour, & empaquéteroit tout dès le foir meme. Il me donna donc fa bénédiélion f pria dieu pour moi , & me promit de vous engager à en faire autant, ma très-chère mère. Je me retirai dans mon cabinet , route trille de fon départ , qui pourtant me faifoit à demi plaifir, fi je -puis parler ainfi, parce que, quoiqu’il me quittât par néceflîté , il ne le faifoit cependant que pour aller rejoindre la meilleure des femmes , & lui porter les meilr leures nouvelles du monde. Je le priai cependant de ne pas travailler avec tant d’attache qu’il l’avoit fait jufques-là, parce que jetois perfuadée

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que mon maître ne lui auroit pas donné vingt guinées pour s’habiller , s’il n’avoit eu envie de faire autre chofe pour lui : j’ajoutai , qu’il devoit recevoir d’autant plus volontiers les bienfaits de mon cher maître , que ce dernier , qui avoit tant de perfonnes à employer fur les terres fpacieufes qu’il poffédoit, pourroit, fans faire tort à qui que ce foit , tirer de lui des fervices équivalens.

Il me le promit fortement : ayez la bonté , ma chère mère , d’avoir l’œil à ce qu’il me tienne parole. J’efpère que mon maître ne verra pas ce griffonnage ; car je ne veux pas vous l’envoyer, que je ne vous annonce en même tems la meilleure des nouvelles , d’autant plus que mon cher père peut vous apprendre la plupart des chofes que j’ai écrites depuis la date des papiers qu’il vous porte , en ayant été le témoin. Adieu donc , ma très chère mère, bon fotr; dieu veuille donner un bon voyage à mon père , & vous le ramener en joie & en fanté.

Lundi.

M O N s i E u R Colbrand étant de retour , mon maître monta dans mon cabinet , & m’apporta la licence. Oh ! que le cœur me battit en la voyant! A préfent, ma chère Pamela, me dit-.

RÉCOMPENSÉ E.f IJ7 il , dites-moi fi vous ne pourriez pas me nommer le jour J Votre parole eft la feule chofe qui nous manque. J’ofai lui baifer la main , & quoiqu’incapable de lever les yeux, je Jui dis que je ne favois comment répondre à fes bontés ; que je ne voudrois pas, pour toutes chofes au monde, qu’il pût me croire capable de recevoir indifféremment un honneur que je ne pourrois jamais reconnoître , par mille & mille égards , pendant la plus longue vie, fi dieu me l’accordoit. Je devrois, lui dis-je , dans tout ce qui m’eft poftible , me conformer implicitement , & en tout , à votre volonté. Mais..... Mais quoi ? interrompit-il avec une tendre impatience. Monfieur , lui dis - je , lorfque jeudi dernier vous parlâtes de quinze jours , j’avois lieu de croire que ce terme étoit de votre choix -, & mon cœur vous eft fi dévoué , que ma feule crainte eft de me montrer plus empreflee que vous ne le fouhaiteriez. Cela ne fè peut , ma chère enfant , me dit - il , en me ferrant dans fes bras -, c’eft l’impoifibilité pure. Si vous ne craignez que cela , la chofe aura lieu tout à l’heure , & l’heureux jour d’aujourd’hui vous rendra mienne pour jamais. Je vais fur le champ , dit ce cher maître , donner tous les ordres nécefîàires , & il fe ievoit en effet.

Non , de grâce , m’écriai-je -, non , mon cher monfieur -, écoutez-moi , je vous en conjure. Ce

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ne fàuroit être pour aujourd’hui ! Cela ne fàüroit ctre, reprit- 1. Non, en vérité, lui dis-je...*. ( &: j’écois pénétrée de lui voir une impatience fi généreufe ). Pourquoi donc , ajouta -t-il , pourquoi flattiez-vous tout-à-l’heure mon tendre cœur , de l’efpérance que cela fe pouvoir ? Monfieur , repris-je j fi vous voulez bien daigner m’écouter, je vous dirai à quoi j’ai penfé. Parlez , me dit- il.

. Monfieur , continuai-je , j’aurois fort à cœur que ce grand jour , s’il doit venir , fût un jeudi. Ce fut un jeudi que mon cher père Sc ma chère mère fe marièrent, & tout indigens qu’ils font, jamais couple ne fut plus heureux : ce fut un jeudi que la pauvre Pamela vint au monde : ce fut un jeudi que feu ma chère maîttefle me prit des mains de mes parens , &c m’accorda fà protection : ce fut un jeudi , monfieur , que vous me fîtes enlever & emmener ici , où , par la grâce de dieu , & moyennant la continuation de vos bontés, je me vois réfervée à un bonheur miraculeux -, & ce fut en comptant d:un jeudi , que vous me dîtes que dans quinze jours vous m’afi» fureriez ce bonheur pour jamais. Vous m’obligerez donc fenfiblement , monfieur, fi vous voulez bien avoir quelque complaifance pour ma force fuperftition. C’eft pour cette raifon, monfieur, que lorfque vous me priâtes de ne pas différer juk

feëcOMPENsêE. IJ $ qu’au dernier des quinze jours, j’étois fâchée que le jeudi de la femaine prochaine fût ce dernier jour-là. ^ *

Ma chère Pamela , me dit-il , il faut que je vous avoue qu’en etFet vous me paroiffez un peu lùperftiticufe. Il me femble que vous devriez bien commencer à rendre quelqu’un des autres jours de la femaine, le jour heureux par fatalité. Par exemple, ce fut un lundi, pouvez -vous dire, que mon père & ma mère conclurent qu’ils fc marieroient le jeudi d’après : il y a tant d’années qu’un lundi ma mère faifoit tous fes préparatifs pour accoucher le jeudi fuivant. Ce fut un lundi, (3c il y a de cela quelques femaines,) que vous n’aviez plus que deux jours à attendre pour être enlevée un jeudi. Moi-même, ajouta- t-il , je me fouviendrai toujours que c’étoit un lundi que je vous écrivis la lettre à la leéhire de laquelle vous eûtes la bonté de vous laiiTèr perfuader de revenir chez moi ; ce fut ce même lundi que vous rentrâtes dans cette maifon ; Sc cette époque fera , & je l’efpcre , ma chère fille , aufix heureule qu’aucune de celles que vous avez nommées : 8c enfin vous pourrez dire dès-à-préfent , ce qui couronnera l’oeuvre : ce fut un lundi que je me mariai. Allons, allons , ma chère, ajouta-t-il , en vérité , jeudi a régné affez long-tems ; mettons préfent lundi à fa place , ou du moins mettons-

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les de niveau. Vous voyez meme qu’il y a un jufte droit , & que dans la femaine que nous avons devant nous, il efl: le premier en date. Et alors j’efpère que nous rendrons le mardi , le mercredi , le vendredi, le famedi , & le dimanche , -d’auflî heureux jours que le lundi & le jeudi ; & qu’avec la bénédi&ion du ciel nous ferons de tous les jours de notre vie un cercle fi délicieux , que nous ne faurons plus auquel donner la préférence.

O le charmant difeours ! O la délicieufe ré-

En vériré , monfieur , lui dis-je , vous raillez ma foiblefi'e d’une manière angélique -, mais de grâce , que fi peu de chofe ne vous arrête pas , puifque vous m’avez fi génereufement obligée dans ce qu’il y a de plus important. Si vous me permettez de choifir , je donne la préférence au jeudi.

Si vous pouvez , ajouta-t-il , me faire voir que vous avez une meilleure raifon que la mienne, je , vous accorde votre demande ; finon , j’envoie fur le champ chercher le miniftre.

Et je vous jure qu’il y alloit fout de bon

Ah ! comme je tremblai! Arrêrez , lui criai-je, monfieur , arrêtez : nous avons mille chofes à nous dire auparavant : j’ai à vous entretenir encore d’un tas d’impertinences. Dites -m’en donc

les

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les principales dans une minute , reprit il : car tout ce que nous avons à nous dire peut être débattu pendant que le miniftre viendra. Mais en*vérité, lui dis-je, ce ne fauroit erre aujourd’hui. Sera-ce donc demain , reprit-il ? Eh bien ! monfieur , puifque vous ne voulez pas que ce foit un jeudi , & que vous avez plaidé d’une façon fi aimable en faveur du lundi , que ce foie donc lundi prochain. Quoi ! encore toute une lèmaine , s’écria-t-il! Oui, monfieur, répondisje, ce fera ce jour- là, fi vous le voulez bien, & il fera encore un des jours de la fécondé femaine , comme vous le requériez. Savez -vous bien , ma chère fille , me dit-il , qu’il fe paflera lèpt mois entiers entre aujourd’hui & lundi ? Si ce? n'eft pas demain , que ce foit mercredi ; je vous déclare que je n’attendrai pas davantage.

Eh bien ! donc, monfieur, répliquai-je , je ne vous demande pour dernière grâce que de reculer d’un jour de plus , 8c ce fera encore mon cher & bien- aimé jeudi. Si je confens à différer jufques-là , me dit -il, puis -je efpérer, ma chère 'Pamela, que jeudi prochain fera infailliblement le jour heureux J Oui , monfieur , répondis-je : 8C je fuis sûre que j’avois l’air d’une franche forte en difant ce oui-là.

Ma fottife, vous l’avouerez, mes chers patens, étoit pourtant hors de faifon , ayant à faire à un Tome II* r L

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homme aufTî charmant , que j’aimois fi tendrement , 8c qu’il m ’étoit , qui plus eft , fi honorable d’aimer ? Mais la ckconfiance de la folem-

nifation prochaine , 8c le changement de ma condition, ( changement louhaitable à la ■vérité , pat tout ce qu’il paroît me promettre , mais pourtant changement fans retour,) m’en impofent malgré moi , & me jettent dans la rêverie. Je ne puis m’empêcher d’admirer l’étourderie & la précipitation avec laquelle la plupart des jeunes gens changent ainfi toute la fcène de leur vie. ,

C’eft de cette manièfe , mes chers parens , qu’on m’a enfin amenée à fixer le jour au terme prochain de jeudi ; & il eft lundi au moment que je vous écris. Bon dieu ! la feule penfée m’en ôte prefque la refpiration. C’étoit pourtant me mettre bien loin de mon compte. M’ôter une femaine entière fur dix jours ! J’efpère que je n’ai rien précipité. Je fuis bien sure au moins , que l’envie d’obliger mon cher maître juftifie amplement ma conduite : car il mérite que je baffe pour lui tout ce qui dépend de moi.

Après ce petit débat , il alla faire un tour à cheval , accompagné d’Abraham , & ne revint que le foir. Voyez , je vous prie , comme le cœur nous gagne infcnfiblement ! Cette courte abfence m'ennuya à la mort , d’autant plus que nous l’at-

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tendions à dîner. J’efpère que je ne deviendrai pas attache'e à lui jufqu’au point de le rendre indifférent. Cependant , nies chers père &: mère , Vous avez toujours été l’un pour l’autre l’attachement même , & jamais , quoi qu’il foit arrivé , l’indifférence n’a eu lieu entre vous.

A fon retour , il me dit qu’il avoir fait une promenade charmante *, quelle l’avoit mené plus loin qu’il ne fe l’éroi: propofé. Je fouhaiterois fort , me dit-il à fouper, que M. Williams nous mariât , pour le convaincre de ma parfaite réconciliation ; mais , d’un autre côté , ajoutat-il très-généreufement , je crains , après ce qui s’e/l pafTé entre veus deux , de blefTer le cœur du pauvre garçon , Sc qu’il ne regarde mon choix comme une infulte , que je ne fuis affurémenc pas capable de lui faire. Qu’en dites -vous, ma chère fille ? penfez - vous qu’il prenne la choie fur ce ton -là? J’efpère que non , répliquai - je £ car, fi je ne làurois répondre de ce qu’il pourrait peut-être penlèr , je répondrais bien qu’il n’a aucune raifon de penfer rien de femblable. Mais , en vérité , monfieur , vous en avez déjà ufé fi noblement avec lui , qu’à mon avis, votre bonté ne fauroit lui être équivoque.

Il rpe parla enfuite avec quelque reflêntiment de la conduite de miladi Davers , & je lui demandai s’il étoit arrivé quelque chofe de nouveau.

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Oui , me dit-il , on ma remis une lettre impertinente de fon mari , qu’il ne défavoue pas m’avoir écrite à fon inftigation. Ce n’eft guère qu’une infolente bravade , fondée fur la fuppoûtion que je fuis près de vous époulèr. J’étois fi irrité, ajouta-t-il , que je la déchirai en mille morceaux , après l’avoir lue , 6c que je les jetai au vent, donnant ordre à celui qui me J’avoic apportée, de dire à fon maître ce que j’avois fait de là lettre. Je ne voulus jamais écouter le garçon , qui auroit bien voulu me parler : je crus, il eft vrai , entendre qu’il m’annonçoit quelque choie de la venue de ma fœur ici ; mais elle ne mettra pas le pied chez moi , 8c je* m’imagine que ce traitement l’en empêchera.

Cette affaire me fit beaucoup de peine. Pamêla , me dit-il d’un ton ferme , quand j’aurois une centaine de fœurSj toutes leurs oppofitions n’auroient nul poids fur mon efprir -, 8c mon intention n’étoit pas que vous le fulfiez; mais il faut bien vous attendre à trouver quelques légers obftacies dans l’orgueil de ma fœur ^qui a eu tant à fouffrir de celui de fon frère. Je vois alTez que nous nous touchons d’aulîl près pat l’efprit que par le làng. Mais ce ne font pas fes affaires -, 8c fi elle vouloir que les chofes ailafTent à fa fantaifie , c’étoit à elle à le comporter plus décemment. Il no lui convenoit guère de Æ

RÉCOMPENSÉE. lC$

Vanter tant de fa naiflance, à elle qui fait fi peu fe conduire en femme de fon rang.

Je fuis au défefpçir , lui dis-je , de me trouver la caufe malheureufe d’une divifion entre un fi bon frère & une fi digne fœur. N’en parlez pas ainfi, Pamela , reprit -il , puifque c’eft une fuite indifpenfable du bonheur que nous attendons. Supportez feulement la choie , parce que c’eft ma fœur , & me lailTez le foin de lui faire fentix fa té mérite.

Si la conduite la plus fourni fe , & le comportement le plus humble , joint à un refpeét profond , & qui fe manifefte en tout pour miladi Davers , peuvent ctre de quelqu’efficacité fur foa elpric, comptez , lui dis-je , fur tout ce que je fuis capable de faire pour la toucher. Non , Paxnela , repit-il j ne vous imaginez pas., quand vous ferez ma femme , que je vous iailfe rien faire d’indigne de ce titre. Je fais quels font les devoirs d’un mari , & je protégerai votre douceur de tout mon pouvoir , comme fi vous étiez née princeffe.

Votre bonté eft au-delïus de mes exprelïïons, lui dis-je ; mais je fuis fort éloignée de regarder une difpofition à la douceur , comme la marque d’un cœur bas, C’eft ici une épreuve à laquelle je dois m’attendre j & il me fera bien aifé de la fupporcer , à moi qui puis la Contrebalancer pat

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ite La Vertu

tant de bienfaits , qui partent tous de la mêmd

caufe.

Fort bien , dit-il, voici tout ce que nous avons à faire. Nous parlerons de notre mariage , comme d’une chofe qui fe fera la femaine prochaine. Je m’apperçcis que , quelque part que j’aille , ou quoi que je fade , je fuis environné d’efpions, Mais ce que je m’apprête à faire eft fi louable, que je ne me fouéie ni d’eux , ni de ceux qui les emploient. J’ai déjà ordonné à mes 3omeftiques de ne parler à ame qui vive d’ici à dix ou douze jours-, 8c madame Jewkes m’affure qu’ils difent Vous que nous devons nous marier de jeudi en huit. Ainfi , je prierai M. Péters , qui voudrait Vbir rtn petite chapelle, de venir, fous prétexte de déjeûner avec moi, affilier M. Williams jeudi prochain , puifque vous’ ne voulez pas que cela fe faffe plutôt : nous n’aurons befoin que de ces deux meilleurs , 8c je prierai M. Péters d’en faire un fecret pendant quelques jours , même à là famille. Ma chcre fille â-t-elie quelque chofe à ofyeéler à cela ?

Ah ! monfieur , lui dis - je , votre -générofiré , qui n’a point de bornes , peut - elle me laifïcr quelque lieu à des objeétions ? J’efpère que miladi Davers , 8c vous , ne conferverez pas votre iefientiment ait point d’en devenir irréconciliables*, 8c quand elle viendra vous voir pour de-

R É C O M Pï K S É E. j6y

jneurer quinze jours ou rrois femaines avec vous, comme elle avoir coutume de Je taire . je me renfermerai fo:gneufement, pour ne la pas choquer par ma vue.

Fort bien, Pamcla , me dit-il -, nous parlerons de cela dans fon temsj vous ferez pour lor$ ce que je trouverai à propos , & je pourrai juge* de ce que yous moi aurons à faire. Mais ce qui aggrave le procédé de ma fueur , c’efl qu’elle ait pu pouffer fon linge titré de mari , à m’écrire, après y avoir elle -même, fi mal réuilî. Je voudrais avoir gardé fa lettre, pour vous faire voir comment un homme , qui n’a en général que les allures d’un fot , peut s’ingérer d’écrire fur le ton d’un grand feigneur. Mai? je dois croire que mp four a tout 'diété , Sc que le pauvre homme p’-eic que fon humble copifle.

- Ma R n ii : ... •••• ■»'• j

E lendemain au marin , Thomas ipvinf d’avep vous , mon tics-cher père , .chargé de la. bppne nouvelle que vous étiez es parfaite fanté ,, 8£ qu’il vous avoit laiffé continuant votre route pour .aller r.efrouvet ma chère mère. J’efpèrc apprendre bient&t votre arrivée. Mon .m^re me fit jpij^r du clavecin, ôc chanter en tems ; & ei^C

a'ïf ' t A V E R T Ü * la bonté de louer l’un & l’autre. Mais U loiffe également tout ce cjue je fais , tant fa bonté le rend partial à mon égard.

Vers une heure après midi , nous revînmes de la promenade que nous avions faire en carrofle. J’y fus enchantée de fa converfation , qui roula fur les auteurs anglois , & en particulier fur les poètes. 11 m’entretint auffi de la defcription de quelques-unes des curiofités qu’il avoir «vues en Italie & en France , lorfqu’il avoit fait ce que les gens du beau monde appellent le grand tour. Il me dit qu’il languifloit de fe voir à fon autre campagne , ne fachant à quoi s’employer ici , où il ne s’étoit pas propofé de refter la moitié fî long-tems. Quand nous y ferons fixés , ajoutat-il , il vous arrivera rarement de m’avoir fi conftamment avec vous ; car j’ai bien des affaires à régler , qui me mettront dans la néceffité d’aller à Londres , où j’ai avec mon banquier des comptes que j’ai JailTë courir beaucoup plus longtems qu’à l’ordinaire. Je ne fais pas, ajouta-t-il, H l’hyver prochain je ne vous ferai pas goûter un peu des plaifirs de la ville , pendant un mois ou fix femaines. Je répondis , que fa volonté réglerait toujours la mienne , & qu’autant qu’il me ferait poffible , je ne délirerais ces plaifirs-là, ni aucuns autrès amufemens, qu’autant qu’ils feroient de fon choix, - ■ < • •

S È C O M ï B N S ï E. 169 • 7e ne douté point , me dit-il avec bonté , que je ne fdis fort heureux avec vous \ & j’efpère » ma chère enfant , que vous le ferez avec moi : car les pafÏÏons que j’aurai déformais à fatisfaire , ' ne font pas fort énormes ; quoique je ne prétende pas non plus à une pureté parfaite. Si vous pouvez vous rendre à vous-mêm* un compte fatisfaifant de vos actions, répondis je , je ferai toujours contente de tout ce que vous ferez: mais notre plus grand bonheur ici - bas efl: de trèscourte *durée -, & cette vie , dans fon plus long période , n eft qu’une fcène pafïàgcre Sc miférable.

T efpère que notre bonheur confinera à pouvoir envifager l’avenir avec une confolation mutuelle, & à penfer fans inquiétude à ce lieu où nos plaiürs feront éternels.

Vous parlez comme un ange , ma chère Pamela , me dit -il, & peu-à-peu je contrarierai cette manière de penfer , en convenant de plus en plus avec vous : mais pour le préfent , vous ne devez pas tomber tout d’un coup avec moi dans un fërieux outré. Je vous Ibmme néanmoins de ne jamais balancer à mêler dans nos convergions votre charmante théologie , toutes les fois qu’elle y pourra venir à propos , & dé lé faire avec une aimable ga'eté, qui ne puilTe jamais jeter un voile de triftefli fur nos plaifirs innocens. M

170 L a. Vertu’ ,

Je fus un peu confufe de ce laJtgage , 8c demeurai muette , dans la crainte de l’avair choqué. Si vous avez bien compris ce que je viens de vous dire, me die il voyant mon embarras, je n’aurai pas befoin , ma chère Pamela , de vous inviter une. fécondé fois à me faire part avec confiance , & quand cela viendra à propos , de tout ce que les pieux mouvemens de votre belle ame pourront vous fuggérer. Je ne doute pas , lui disje, que tant que mes intentions feront louables, vous n’ayez toujours beaucoup d’indulgence pour mes défauts.

Il me fit dîner avec lui , 8c ne voulut jamais manger que ce que je lui fervis ; en un mot t fies complaifances & fes bontés , qui redoublent à chaque inftant , mettent de plus en plus mon cœur à l’aife : il fent pourtant quelque chofe qu’il ne connoît pas -, un poids allez étrange l$ppefantit à mefure que. jeudi s'approche., qui fouvent me fait foupirer malgré moi , & émou (Ta de tems en tems.les plaifirs que j’attends de mon état futur. J’efpère que ce mouvement fecret ne me pronoftique aucun mal i & que ce n’eft ail plus que la tbiblelfe d Une ame livrée avec excès à la re^erie, dans une circonftance qui, après celle qui termine la fcène de notre vie , eft ls plus importante où nous puilfions nous trouver;

Un rien me rendait férieufe au dernier point i

.mais je veux remettre ma conduite entière entre les mains de cette providence adorable , qui jufqu’à préfent m’a amenée , à travers tant de maux réels , au période charmant qui me promet un fi grand bonheur.

Je ne crains , ' 8c avec grande raifon , que de ne pas mériter allez l’affedion confiante d’un aufiï aimable homme. Dieu veuille in’er.feigner l’humilité , & m’apprendre à connoître mon peu de valeur. Ce fentiment fera , après fa grâce , ma plus fûre garde dans l’heureux état auquel, toute indigne que j’en fuis , je me vois prête d’être élevée. Ne celfez donc jamais vos prières pour moi, mes chers parens : car ma nouvelle condition m’expofèra peut-être à de pires hafards que ceux que j’ai déjà courus. Tel feroit mon cas , fi la préemption , l’orgueil , 8c la vanité dévoient s’emparer de mon foible cœur ; & fi , pour mes péchés , je devois être abandonnée à ma propre conduite 3 comme une foible barque fur une mec orageufe , fanÿ left , ou fans autre pilote que mon bon plaifïr inconfidèré. Mais mon maître m’a déjà dit dans une autre occafion , que ceux qui fe défioient le plus d’eux-mêmes étoient toujours les plus exempts d’erreurs ; & j’efpère que je me défierai conftamment de mes propres forces , 8c du peu que je puis valoir.

Je ne vous importunerai point du récit de

i7* * I a Vertu

mille chofes charmantes , qui firent partie de ma converfation avec mon excellent bienfaiteur , ni des civilités dont je fuis accablée par M. Col-, brand , madame Jewkes , & les autres domefti- ' ques , qui tous femblent être infiniment contens de moi , & de ma conduite à leux égard. Et Gomme jufqu’ici mon maître ne me taxe point d'être trop humble , ni eux d’être trop altiers , fefpère que tous ceux qui m’environnent perfévéteront dans leur bonne volonté pour moi. Je ne chercherai pas cependant à gagner celle d’aucun d’eux , par de petites manières baffes 8c rampantes. Je veux , au contraire , avoir une conduite uniforme & régulière v être toujours prête à cacher des fautes involontaires, comme je voudroîs qu’on me pardonnât les miennes ; ne pas montrer trop d’habileté à découvrir des fautes réelles , ni trfer d’artifice pour en cacher aucunes qui puîffent favotifer les difpofitions d’un mauvais cœur , dans des cas importans , ou une inclination au larcin , qui pût devenir préjudiciable à mon maître, ou quelqu’autre aélion qui marquât dans le coupable une corruption habituelle 8c volontaire. En un mot, je fuis xéfolue de ne négliger rien , pour qu’un honnête domeftique trouve en moi une bonté qui l’encourage à redoubler fon zèle; pour rendre meilleur celui qui ne feroit pas tout ce qu’il devroit être , eu lui infpirane

RÉCOMPENSÉ E. I7î'

une louable émulation ; & pour obliger celui qui feroic mauvais , Il la nature ne l’avoit pas fait méchant fans retour , pour l’obliger y dis-je , pac la douceur , par des admonitions , ou même , s’il le failoit , par des menaces convenables , mais , plus que- toutes chofes , par un bon exemple , à réformer fon mauvais train. Le tout , *avec l’aide de dieu, t

Mercredi.

Enfin, mes chers parens , je n’ai plus que ce jour à paffer , pour en être à la plus augufte cérémonie où je puilîè jamais me trouver. Mon cœur ne s’eft point encore affranchi de ce#poids fecret qui l’accable. En vérité , je me trouve moi-même ingrate envers la bonne providence , & trop peu fenfible aux faveurs du meilleur des maîtres ! J’ofe pourtant efpérer le contraire : car il y a des momens où mon ame n’efl qu’alegrefîè , quand je confidère tout le bien que la folemnité de demain me mettra peut-être en état de faire , avec la permiilîon de mon généreux bienfaiteur. Bon dieu ! de quels termes me fervirai - je pour exprimer comme je le dois ma gratitude pour tous les avantages qui m’at-< tendent ?

La Vertu

Mercredi au foir.

Mo N cher maître n eft que tendreffe & qu’amour. Il voit ma foibleffe , il en a généreufemenC # pitié , & fait tout ce qu’il peut pour m’égayer. Je le priai de me difpenfer de fouper ; mais vint me chercher lui - même dans mon^cabinet , & me donna la main jufqu en bas. Il me plaça à côté de lui , & ordonna à Abraham de fe retirer. Je ne pouvois manger : mais j’y tâchai , de peur de l’irriter. Il eut la bonté de sabftenir de nommer le terrible , Sc pourtant charmant jour de demain, & mit de tems en tems un petit morcébu fur mon afiîerte , qu’il porta lui-meme jufqu’à ma bouche. J etois fachee de recevoir tant de faveurs de fi mauvaife grâce. Eh bien , ditil , fi vous ne voulez pas manger avec moi , du moins buvez-y. Vaincue par fes follicitations prelfantes , je bus deux verres de vin , en protsftant que j’avois fincèrement honte de moi - meme.

. Vraiment, ma chère, me dit-il, je penfe que je ne fuis pas un ennemi bien redoutable. Je ne faurois fouffrir l’idée de quoi que ce foir qui vous chagrine le moins du monde. Ah ! monfieur , répondis- je, tout mon embarras ne vient que

d’un vif fentiment de ma propre indignité. Aflurément ce ne fauroit être ciue cela.

11 rira une fonnetre pour qu’on vînt delTervir. Quand cela fut fait , il prit une chaife , s’aflît à côté de moi , me ferra dans fes bras , & me die des chofes auflî tendres , aufTi délicates , & aulïï touchantes, que jamais l’amour le plus parfait en ait dicté. Je n’aurois jamais le tems de vous répéter le tout. Je vous en dirai feulement une partie : & de grâce , ayez quelqu’indulgence pour votre heureufe fille , qui vous importune de Ion ridicule caquet , parce que ce qu’elle a à vous dire la touche très - fenfiblement , 8c qu’elle ne dormirait pas , fi elle fe mettoit au lit fans avoir griffonné.

Cette aimable confufion , me dit mon cher maître^1 cette charmante rêverie dans ma bienaimée Pamela, aux approches de notre heureufe Union , 8c au moment où je fais tpe tous fes doutes font évanouis , 8c qu’elle n’a plus de déshonneur à craindre , me fait fentir jufqu’au fond de famé combien j’étois malheureux d’attenter à tant de pureté , avec des intentions moins bonnes que celles où je fuis aujourd’hui. Je ne m’étonne plus qu’une perfonne fi verrueufe fe foit regardée comme déjà hors de ce monde, à l’idée d’une violence fi redoutable à fon bonheur , & quelle ait cherché dans l’ombre de la

ifs I a Vertu

mort un refuge contre cet affreux délàftre. Mais, ' à prélent , ma chère Pamela , que vous avez vu de mon côté une pureté qui imite la vôtre d’auflï près que nous autres hommes pouvons approcher de votre charmant fexe ; à préfent que Irous avez vu que , de peur d’alarmer votre délicatefTe , je me fuis abftenu du moindre mot qui eût rapport au jour heureux où nous touchons ; pourquoi vous livrer à un 11 grand abattement , à une confufion , charmante à la vérité , mais qui pourtant me fait fouffrir 2 Vous avez en moi , ma chère fille , un ami généreux ; je ferai déformais le prote&eur , & non le violateur de votre innocence. Pourquoi donc , encore une fois , pourquoi cette étrange perplexité , cette confufion qui me charme & me blelTe tout-à-la-fois?

Ah ! moniteur , lui dis-je , en me calant le vifage dans fes bras , n’attendez pas de raifon d’une petite*fotte qui n’en a pas l’ombre : En vérité y vous auriez dû m’accorder la faveur de me laiffer dans ma chambre 1 Je me battrois volontiers moi-même , pour l’ingratitude dont je

paye vas bontés. Mais je ne fais Je fuis en

vérité une ridicule créature. Ah ! fi vous m’aviez permis de demeurer feule dans ma chambre , je me ferois fait honte à moi-même d’un comportement fi blâmable. Mais vos faveurs, qui redoublent à chaque infiant , jointes au fentiment de

mon

rnon peu de mérite , me jettent dans le plus grand défotdre. r

Eh bien! dit mon généreux maître, je vais* quoiqu avec répugnance , faire une propofition à ma chère fille. Si vous trouvez que je vous aie rrop prefTée d’avancer le jour de mon bonheur * fi c’eft vous obliger que de vous accorder un jour de plus -, fi vous avez à préfent des craintes , que vous n’aurez pas pour lors ; dites un feul mot , & je m’y foumets. Oui , ma chère Pamela ; quoique chaque heure des trois derniers jours qui le font palfés dans l’attente de celui de demain , m’ait paru un fiècle , fi vous le louhaitez bien ardemment, je le reculerai encore* Parlez , ma chère enfant , & parlez hardiment 1 mais n’acceptez pas mi propofition , (ans en avoif de fortes raifons , dont je ne vous demanderai pourtant aucun compte.

Monfieur , lui dis - je , accoutumée depuis fi long-tems à vos faveurs , je ne puis attendre de vous qu’une bonté (ans mefure. Vous m’en donnez à préfent Une marque des plus touchantes ;

mais je crains oui , je crains bien , fot’te

que je luis ! de nôtre pas un grain plus fage , lorfque dans quelque rems d’ici je me trouverai auffi voifine qu’à préfent du jour heureux , Sc pourtant fi redouté.

Fille charmante & aimable au poflible , me

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