‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 6 sur 18 · Tome IL M · texte numérisé non relu

Tome IL M

178 La Vertu

dit-il, c’eft bien en ce moment que je vois qu’on peut hardiment vous mettre ie pouvoir en main; l’ufàge généreux que vous en faites , montre bien que vous n’en abuferiez pas. Je ne lâcherai pas le moindre mot , je ne m’émanciperai pas au moindre regard qui puiffe blefTer la plus fcrupuleufe de vos penfées -, mais , de grâce , eflayez de vaincre cet excès de fcrupule , & cette timidité hors de fiiifon. Je me perfuade que vous y travaillerez de tout votre pouvoir.

Oui, lui dis -je, j’y travaillerai de tout mon cœur. Je rougis de la figure que je fais avec le charmant point de vue que j’ai devant les yeux. .Vous me comblez d’honneurs ; votre condefcendance n’a point de bornes : non , je ne finnois me pardonner. Je n’ai jamais connu mon cœur, mon vraiment foible cœur, 011 il n’y a pas une feule penfée qui l’inquiète fur le compte de votre bonté ; d’un autre côté , je l’aurois en horreur , s’il étoit capable de ' la moindre affectation. LaifTez-moi donc, mon cher monfîeur, laif fez-moi un inftant feule , & je vais me parler fur un ton que votre indulgence m’épargne. Je pourrai après cela vous préfenter un cœur plus digne de vous , que fa foiblefTe ne lui permet à préfent de le paroître. Il y a bien une chofe, il eft vrai, c’efi: que je n’ai pas une feule amie de mon fèxe à qui je puilfe communiquer mes ridicules pen-

R ê C O M P fe N S É b; 17*

fées, & dont l’affeéHon puilTe me rendre le courage. Je luis abandonnée à la plus foible & à la plus lotte de toutes les créatures, à frioi-même.

Il eut la bonté de fe retirer , pour rtie donner le tenîs de me recueillir , & revint environ une demi-heure après : mais pour ne pas me parler tout d’un coup du fujet qui m’occupoit ; pour entamer en même-tems quelque choie d’agréable , il m’entretint de mon cher pcre & de ma chère mère» Je penfe, me dit -il, Pamela, qu’ils ont déjà beaucoup parlé de vous. Ah ! monfieur, répondis je , vos faveurs les ont rendus parfaitement heureux. Mais je ne puis m’empccher derre inquiète fur le compte de miladi Davers.

Je fuis fiché , me dit-il, de n’avoir pas écouté tout ce que le laquais vouloir me dire ; parce que j’ai dans l’efprit qu’il a lâché quelque chofe qui fembloit lignifier quelle viendroit ici. La réception que je lui ferai n’aura rien de trop engageant , fi elle n’y vient avec la réfoludon de le comporter mieux qu’elle ne fait écrire.

De grâce , lui dis-je, ayez patience avec cette chère dame , pour deux raifons. Et quelles lontelles , reprit-il? La première eft, monfieur, que c’eft votre fœur , & qu’alfurément elle peut penfèr ce que tout le monde penfera , que vous vous ferez extrêmement abaiflë en m ’époufant : la fécondé eft, que £ yqus vous mettez en colère.

M ij

îSô L A V E R T ü

contre miladi Davers , vous l’animerez encore davantage, & que pour chaque exprefïïon choquante qu’elle fe rappelera que vous aurez employée avec elle , elle me méprifera de plus en plus.

Ne vous en inqüiettez pas , me dit - il -, car elle n’eft pas la feule dame orgueilleufe & hautaine que nous ayons dans notre autre voifinage. II y en a qui peut-être font moins autorifées quelle à infifter fur leur extraction , & qui fe moulant fur fon exemple , diront : Il n’y a pas jufqu a là fœur qui ne refufe de lui pardonner , & même de l’aller voir. De forte que , fi je puis dompter fon humeur altière , ( & c’eft plus que fon mari ni aucun autre n’a jamais pu faire , ) ce fera un grand point de gagné : fi elle s’avife de m’en donner lieu , je tâcherai de l’humilier , je vous jure.

Mais , à propos , ma chère enfant , continuat-il , puifque le fujet eft fi important , ne puisje pas dire un mot de demain ? Monfieur , lui dis-je , j’efpère que je ferai moins fotte déformais. J’ai fait à mon cœur une réprimande auifi fëvère que j’en pourrais attendre de miladi Davers , & le revêche qu’il eft , me fuggère enfin une conduite plus raifonnable & plus reconnoifïànte.

Il fourit, & me donnant utl bai fer , me dit: J ai fait réflexion , Pamela , à ce que vous obferviez tout à l’heure j que vous n’aveï avec vous

RÉCOMPENSÉE. • l8l aucune perfonne de votre fexe. Je trouve cela un peu dur pour vous , 8c je n’aurois point été fâché que vous euffiez eu mademoifelle Darnford -T mais d’un autre côté, il auroit fallu y inviter auffi là fœur : 8c autant vaudroit-il faire; une noce publique , qui , comme vous le favez , auroit requis d’autres habits 8c d’autres préparatifs. D’ail* leurs , ajouta-t-il , on m’a fait autrefois une fotte proportion pour la fécondé des fœurs , qui a deux ou trois mille livres fterling de plus que l’autre , que fa marieine lui a lai liées -, 8c elle na peut s’empêcher d’être un peu piquée : c’étoic cependant une chofe dont on ne pouvoir guère fe promettre la réuffite : car, elle n’eft aimable ni d’elprit ni de corps ; 8c Ion bien, qui feul auroit pu me déterminer, ne me convenoit nullement ; de forte que je refufai tout net.

Je fonge encore, lui dis-je , à une autre chofo allez mortifiante : c’eft que fi vous aviez à époufer une demoifelle auffi riche 8c auffi bien née que vous , la veille du grand jour ne fèroit employée qu’à lire, ligner, 8c fceller des contrats de conftitution , 8c autres femblables -, au lieu qu’aujourd’hui la pauvre Pamela ne vous apporte rien : elle eft même fi indigente , que les habits qu’elle porte aéluellement , elle les doit en enrier à votre bénéficence , 8c à celle de feu ma chère maîttefle. Cette idée m’attrifte un peu -,

M iij

car je fuis fi accablée de vos faveurs , & fi pénétrée de ce que je vous dois , que je ne làurois montrer , en cette occafion importante , toute l’ailurance que j’aurois , fi les chofes étoient fut un autre pied.

Ma chère Pamela, me dit-il, quand le pouvoir nous manque , il y a autant de générofité à vouloir qu’à effeétuer. Tous ceux qui lavent votre hiftoire , 8c qui connoiflent votre mérite , trouveront que je ne faurois alfez vous récompenfer de ce que je vous ai fait fbuffrir. Vous n’avez eu que trop d’épreuves 8c d’agonies , que vous avez noblement furmontées : qui eft-ce qui pourra vous refufer une viâoire qui vous a coûté fî cher ? Ce que je fais aujourd’hui eft tellement l’aéfe de ma propre volonté , que je tire vanité d’avoir pu démêler un mérite fi éminent. Et ma fortune me fait d’autant plus de plaifir , qu’elle me laide l’efpérance de vous récompenfer en partie des maux que vous avez foufferts.

Toutes vos paroles, lui dis-je, font autant de faveurs que je n’ai pas méritées , 8c qui augmentent la fomme de ce que je vous dois. Je ne puis que fouhaiter de m’en rendre digne de plus en plus î mais quel dénuement n’eft - ce pas , que de ne pouvoir payer tant de générofité que par des paroles , 8c par un je vaudrois ? Car qu’eft-ce qu’un je voudrois , que l’aveu de l’impuilTance où l’on

récompensée. i8$

eft d’obliger, & une démonftration qu’on manque de tout, excepté de bonne volonté.

Et cette bonne volonté , ma chère fille , me dit-il , tient lieu de toutes chofes : c’eft tout ce que je demande : c’eft auflî tout ce que le ciel exige de nous. Car par-tout où elle fe trouve , elle dirige néceflàirement toutes nos acftions ; autrement, elle ne feroit pas volonté. Mais, banniiïez vos petits fcrupules -, c’eft aflùrément un cœur généreux & reconnoiflànt qui vous les infpire ; mais je n’ai pas befoin de m’occuper de contrats de conftitution. C’eft à ceux-là à y prendre garde, qui ont pour objets principaux leur fortune 6c leur commodité. J’ai des biens amplement pour nous deux , & vous méritez de les partager avec moi : aufli les partagerez - vous , avec auftï peu de réferve , que fi vous m’aviez apporté ce que le monde appelle un équivalent. Car , à mon avis , vous m’apportez ce qui eft d’un prix infiniment fupérieur , une véracité reconnue , une vertu mille fois éprouvée , un efprit &c des manières qui l’emportent de beaucoup fur le rang où vous ferez placée , fans parler de votre charmante perfonne , qui feule captiveroit un roi ; de cette humeur douce , Sc de cette bonté angélique , qui vous élève à mes yeux au-delïùs de tout ce que j’ai yu de femme en ma vie.

C’eft ainfi que ce cher maître accabloit d*s

M iv

,84 La Veut? , .

careffes les plus tendres & les plus généreufes , la peu méritante , la tremblante & pourtant affu^ rée Pamela. C’eft avec cette patience qu’il eut la bonté de pardonner mon impertinente foibleffe. il m’offrit d’aller lui - même au matin chez miladi Jones, pour lui révéler l’affaire, & lui demander le fecret & fa préfençe, Mais je lui fis entendre que ce feroit défobliger la jeune demoifelle Darnford. Non , monfieur , lui dis - je , je me livrerai entièrement à votre bonté fans bornes -, car pourquoi craindrois-je de rendre protecteur de ma foibleffe , celui qui doit déformais conduire &c diriger tous mes pasî

Ne pourriez-vous pas , me dit-il , pardonner à madame Jevkes, à qui il faut tout confier, & lui permettre d’être avec vous ? Je le puis , répon< dis-je : elle eft à préfent fort civile envers moi ; & je lui pardonne fa méchanceté palfée, en faveur des heureux effets qui s’en font füivis , & parce que vous me l’avez nommée.

Eh bien , reprit-il , je vais l’appeler , fi vous voulez. Si vous le voulez vous-même lui dis^jc ; & fur le champ il tira la fonnette. Madame J ewkes , lui dit -il, quand elle entra, je vais vous confier un fecret. Je le garderai foigneufèment comme te 1 j répondit- elle. Eh bien donc, ajoutat-il , nous avons choifi demain matin pour nous marier auffi fecrètement que faire fe pourra, &c mef-

RÉCOMPENSES. iSj

fieurs Peters & Williams viendront ici , comme pour déjeûner avec moi , & pour voir ma petite chapelle. Dès que la cérémonie fera faite , nous irons prendre l’air dans le carroiïe , comme nous l’avons fait d’autres fois ; de forte qu’on ne fera pas furpris de nous voir ajuftés ; & les miniftres qui ont promis le fecret s’en iront chez eux. Je crois que nous ne pouvons guère éviter de mettre une des fervantes dans la confidence ; mais je vous en lailfe le foin.

Monfieur , répondit la Jewkes , nous avions tous conclu que la chofe fe feroit dans peu de jours ; & je crois bien quelle ne fera pas longrems fecrète. Non , dit mon maître , je ne prérends pas non plus quelle le foit ; mais pour le préfent , nous ne fommes pas pourvus de ce qu’il faudroit pour un mariage public. Je le déclarerai quand nous irons dans le comté de Bedford; ce que nous ferons dans peu. Mais, il n’eft pas nécelfaire que ceux qui couchent dans les logemens féparés du corps de la maifon , en loient inftruirs : car ma focur Davers fait d’une manière pu d’une autre tout ce qui fe paffe ici.

Savez-vous bien , monfieur , lui dit-elle , que miladi eft dans l’intention de venir vous voir dans peu de jours? Celui de fes domeftiaues qui vous a apporté la lettre , dont vous avez été fi choqué , mç la dit. J’efpète , dit-il , qu’avant

i8£ La Vertu

ce tems-là nous ferons partis pour l’autre campagne , & je ferois charmé quelle y perdît fes pas. Monfieur , continua la Jewkes , miladi fe propofe d’être ici affez tôt pour empêcher votre mariage , quelle fuppofe , auflî bien que nous , devoir fe faire vers la fin de la femaine prochaine. Quelle vienne, s’il lui plaît, reprit-il; mais pour moi , je ne fouhaite pas de la voir.

Permettez - moi , mademoifelle , de vous fouliaiter toute forte de bonheur , me dit madame Jewkes. J’ai peur d’avoir obéi à mon maître trop ponduellement , pour obtenir de vous mon pardon. En vérité , madame Jewkes, lui dis-je, vous feriez plus votre ennemie que moi. Je ne veux plus regarder qu’en avant. Je ne dirai pas même «n feul mot qui puiffe indifpofer mon cher maître contre qui que ce foit qu’il lui plaife d’approuver. Quant à fes anciens domeftiques, je les eftimerai toujours, & n’efiàierai jamais de détermina fon choix , ou de le faire dépendre de mes caprices. : . . -,

V ous voyez , dit mon maître à la Jewkes % que vous n’avez rien à craindre. Ma Pamela pardonne volontiers ; & comme nous avons été complices , notre grâce doit être eRtérinée par un feul & même adfe. . -

L exemple de condefcendance que j’ai devant les yeuX , madame Jewkes, lui dis-je, doit vous

tranquillifer beaucoup. Je ferois la plus indigne des femmes , fi je ne mettois fous les pieds tout ce que je pourrois avoir de légers refïèntimens , en confidération de l’extrême bonté dont on ufe envers aaoi.

Vous êtes bien bonne , mademoifelle , me ditselle , & vous pouvez compter que j’expierai toutes mes fautes par le profond refped & le zèle parfait que j’aurai déformais pour vous & pour mon maître.

Cela eft 1>ien dit de part 8c d’autre , reprit-il ; 8c pour vous afiiirer , madame Jewdces , que ma chère enfant que voilà ne vous en veut en aucune façon , elle votfs a choifie pour l’accompagner le matin à la cérémonie ; & c’eft à vous à lui foutenir le courage. C’eft , répondit- elle , un honneur dont je fuis très-flattée. Mais , mademoifelle, ajouta-t-elle, je ne puis m’empêcher d’être furprife de l’extrême abattement où vous êtes depuis deux ou trois jours , malgré le bonheur immenfe qui vous attend.

Madame Jewkes , lui dis - je , je ne faurois vous en donner qu’une feule raifon ; c’eft que je fuis une franche lotte. Je ne fuis pourtant ni ingrate , ni ridiculement afFeétée. Mais je fens de tems en tems mon cœur défaillir , fans favoir pourquoi ; fi ce n’efl à caufe de mon peu de mérite 3 ôc parce que l’honneur que je reçois eft

La Vertu

trop au-deffus de moi , pour que je puiflè la porter décemment. C’eft un honneur , ajoutai-je , pour lequel je n’étois pas née ; & il n’eft pas furprenant que je me comporte de fi mauvaife grâce. Elle me fit ià-defiùs un très-beau comgjiment, & fe retira , en nous a durant encore de fes foins , de fon fecret , &c.

Il me quitta d’une manière fort tendre ; 8c je montai dans mon cabinet , où je mis la main à la plume , pour amufer mes penfées , 6c écrivis jnfqu’à cet endroit. Madame Jewkes \ient d’entrer , il cft minuit , 8c je vais me coucher i mais j’ai grand peur de ne pas fermer l’tril de tout» cette nuit. Je me battrois volontiers moi-même, tant je fuis en colère. Une li étrange folie ne me pronoftique fans doute rien de mauvais. Je m’imagine que toutes les jeunes filles font dans le même cas aux approches d’un fi grand changement d’état , quoiqu’elles fe comportent avec plus de bon fens que moi.

Jeudi, à fix heures du matin.

I L auroit autant valu ne point me mettre au Kt le foir précédent , que de me coucher pour dormir comme je fis. Madame Jewkes me parla fouvent , 6c dit plusieurs chofes qui auroient été

RÉCOMPENSÉE. l8ÿ

affez à leur place de toute autre part que de la fienne j-mais la pauvre femme a fi peu de pureté dans le cœur , que ce ne font en là bouche que de vaines chanfons , qui ne font imprelfion que fur les oreilles.

Je m’imagine que mon maître ne dormit guère mieux i car je l’entendis fe lever & fe promener dans fa chambre dès le point du jour. Certes, cê cher maître n’avoir pas moins à penfer que moi ; car il alloit époufer une pauvre jeune fille toute fimple , élevée , pour ainfi dire , par la charité , ou plutôt par la générofité de là famille : & fur le midi , cette jeune fille devoit être aulïi parfaitement la femme , que s’il avoir époufé une duchefle. Il lui falloit fe rélbudre à elfuyer les réflexions choquantes que le public a coutume de faire en pareil cas. L’iSluftre M. B.... vient de fe fignaler , diront quelques - uns ; il vient d’époulèr là petite > foui lion de fervante. Ajoutez à cela les railleries grolfières & ridicules de fes égaux & de fes amis , le mépris de toute fa famille , &c l’indignation , entr’autres , de miladi Davers fà hautaine fœur. Ce cher monfieur n’aura pas une légère tâche à remplir. Commenc mériterai-je la multitude de fes faveurs ? Tout ce que je puis faire de mieux , c’eft de prier dieu d erre lui-même fa récompenfe ; c’efl: de prendre la rélblution de l’aimer ayec une parfaite pureté.

La Vertu

& de le fervir avec une fincère obéiffance. J’efpère qu’en confidération de ce fenriment , il continuera de m’aimer j car, hélas! c’efl: tout ce que j’ai à lui offrir. Mais , comme je ne puis guère m’attendre à un fi grand bonheur, fi je fuis feulement à couvert de fon mépris , je ne me trouverai pas fouverainement malh'eureufe. Il faudra tâcher de fupporter fon indifférence , fi fes riches amis venoient à la lui infpirer, & continuer à remplir courageufement tous mes devoirs.

Huit heures & demie.

M o N cher maître , mon tendre ami , mon généreux bienfaiteur , mon digne prote&eur , & pour tout dire en un mot, mon incomparable époux , car il ne tardera pas à l’être ( o mon cœur ! qu’un jufte fenriment de ton indignité te tienne en garde contre l’orgueil ; ) ce cher époux vient de me quitter avec les expreffions les plus affe&ueufes & les plus tendres , avec des manières que la plus heureufe des femmes n’a jamais éprouvées en pareil cas de la part d un amant.

Il m’aborda avec une efpèce de tranfport , qu’il fembloit retenir. Puis -'je vous demander , ma Pamela , à quoi vous vous occupez ? En vérité je ne veux point que vous me donniez lieu de gronder aujourd’hui ma chère fille. Les deux

RÉCOMPENSÉE. I?î

miniftres viendront déjeûner avec nous fur les neuf heures , & vous n’avez pas encore touché à votre ajuftement! D’où peut venir cette abfence, & cette charmante irréfoiution ?

En vérité , monfieur ,-lui dis-je , je vais dans ce moment remédier au défordre où je fuis. Comme il apperçut le livre de prières fur ma fenêtre: J’elpère , mon aimable fille , me dit-il, que vous avez appris par cœur la leçon que vous devez répéter tantôt ? n’eft-il pas vrai , ma chère Pamela, me dit-il en m’embraflant? Oui , monfieur , répondis-je , j’ai lu de fuite tout le fervice de la folemnité d’aujourd’hui. Et qu’cft-ce que ma belle enfant en penfe î Ce fut le nom qu’il me donna. Ah ! monfieur , lui dis - je , qu’il eft propre à tenir le cœur en refpcét ! on frémit, en le lilànt , des réflexions qu’il oblige à faire. Je ne m’étonne pas , reprit- il , qu’il ait afFeété fi fortement ma chère Pamela. J’y ai jetté les yeux ce matin , & j’avoue que je le trouve augufte , & très-convenable au fujet. Mais, je puis afiurer ma chère ame , ajouta-t-il , en me ferrant encore dans fes bras , qu’il n’y en a pas une fyllabe à laquelle je ne fouferive avec joie : ceci , ma chère Pamela, devrait vous tranquillifer , & vous engager à imiter l’allégrefle avec laquelle je vais vous livrer ma liberté. O mon généreux & aimable protecteur , m’écriai-je en baifant fa chère main ,

t tji î. A V E R T tf

que vous êtes bon de raflurer ainfi le cœür aîar* nié de votre pauvre Pamela ! Elle ne craint rien tant , que le peu de mérite dont elle fent qu’elle paye les honneurs Sc les biens qui l’attendent* Je fais , ma très - chère enfant , me dit - il avec bonté , que , fuivant les airs que nous autres gens riches avons coutume de nous donner , je vous ai beaucoup promis dans ce que je viens de dire -, mais je ne vous aurois pas tenu ce langage , fi je n’avois pas fu que mon cœur voleroit à l’exécution de mes paroles. Banniffez donc tout doute & toute inquiétude de votre efprit ; qu’une confiance généreufe en prenne la place ; que votre gaieté dans ce jour important m’en convainque, & vous m’obligerez infailliblement à vous aimer pour jamais.

Veuille le dieu tout-puiflànt , lui dis-je, vous payer des faveurs dont vous m’accablez ! C’efl: tout ce que je puis dire. Mais quelle n’eft pas votre bonté , de me tenir ainfi lieu d’une chère mère, d’une tendre fœur,. ou des compagnes & bonnes amies de mon fexe , que la plupart des filles ont en pareil cas , pour adoucir , par leur préfence 8c par leurs encouragemens , les alarmes où une folemnité fi augufte 8c fi prochaine ne peut manquer de les jeter ! Je vois à la fois en vous feul toutes ces perfonnes fi chères. Votre indulgence fan? bornes m’enhardira peut-être a

lever

lever les yeux fur vous , fans ces tendres appréhenfions , qui , en pareille conjoncture , doivent jeter le trouble dans lame des filles timides , quand elles voient leur bonheur dans un point de vue moins certain que moi , & qu’on les livre à des hommes qui leur font prefqu’étrangers , dont la fidélité & les bonnes manières leur font nécelïâirement moins démontrées , & ne peuvent leur être garanties , que par des événemens encore enfévelis dans un avenir obfcur.

Rien, dit -il, n’eft plus obligeant que cette réponfe -, elle me fait voir qhe vous entrez avec plaifir dans toutes mes vues. Je veux en effet vous tenir lieu de toutes les perlonnes que vous venez de nommer ; & je vous promets , du plein confentement de mon coeur , ce que je crois que je ne pourrois pas promettre , avec cette ferme affurance , à la dame la plus qualifiée de toute l’Angleterre. Je puis vous affurer , mon aimable fille , qu’après avoir été long-tems le jouet d’une paffion très-criminelle , je fuis , en la furmontant, beaucoup moins i’efclave de votre beauté , route raviflànte quelle eft , que celui de vos vertus. Je puis donc auifi vous garantir avec confiance, une tendreffe établie fur un fondement fi inébranlable, une tendreffe qui , quand même tant de charmes extérieurs viendroient à fe détruire, ne fera qu’aug- . menter avec les perfections de votre ame , & lè Tome IL N

montrer d’autant plus éminemment , que vos belles qualités trouveront un plus illuftre champ à fe déployer dans les nouvelles occafions que la condition où vous entrez aujourd’hui leur en offrira. O le charmant & bien -aimé mortel ! Quoi de plus noble ! quoi de plus encourageant, qu’une bonté de cet ordre !

Je ne pouvois m’exprimer comme je laurois voulu. Ma chère fille , me dit - il , je vois que les termes vous manquent -, mais je fuis bien afTuré que vous recevez avec plaifir les proteftations que je vous «fais. Après avoir ci - devant outré avec vous le rôle de libertin , jufqu’au point qu’il vous doit être impoffible de regarder en arrière fans quelque chagrin , je ne faurois moins dire aujourd’hui que vous êtes heureufement convaincue de ma converfion. Mais pourquoi ma chère enfant perd-elle ainfi fon tems i Je ne veux plus qu’ajouter, que j’efpère démontrer pendant plufieurs années par ma conduite , la vérité de ce que ma bouche profère avec plaifir.

Mais , quoi que vous faflîez , ma Pamela , me dit -il en me bailànt encore, foyez gaie; autrement quelqu’un de la petite compagnie que nous aurons , ne fachant comment interpréter votre modeftie ijop délicate , pourroit bien s’imaginer qu'il y a quelqu’autre perfonne au monde, dont l’attachement vous feroit plus agréable que le mien.

&êGOM PENSÉE.

ÎI me dit ceci d’un air doux Sc enjoué ; mais j’en fus extrêmement alarmée , & pris la réfoludon de montrer autant de gaieté 5c de tranquillité qu’il me feroit pofllble. Car, en vérité, un pareil difcours ne pouvoir que faire fur moi la plus vive imprelfion , Sc éroit plus propre qu’aucune chofe du monde à m’obliger à tenir une conduite plus fenfée , 5c à forcer mes craintes frivoles de ceder a des elpéri ;ices autorilees par -la raifon. Je commençai prefque de fouhaiter à cette occafion , que M . Williams ne me mariat point , de peur de me comporter comme une forte , 5c de me faire accufer d’une choie dont je ne pourrois être coupable, fans me rendre en meme tems la plus indigne des créatures.

Je me hâtai donc de ■m’habiller, 5c il m’envoya la Jewkfs pour m’aider. C’eft un ouvrage qui ne prend jamais beaucoup fur mon tems' mon maître vient de m’infinuer une chofe qui me donnera de la vivacité pour une demi-heure de plus , au moins. J en luis néanmoins un peu inquiète. Je crains chez lui jufqu'à l’ombre du moindre doute que mon cœur 5c ma perfonne ne foient entièrement à lui*

Je fus bientôt prête , 5c comme on ne vint pas m’appeler* aulfitôt pour venir déjeuner , je malfis, 5c écrivis julqu’à cet endroit.

Jaurois pu vous dire que je mis une belle

N ij

La Vertu

robe de chambre de fatin blanc , qui avoir été à ma chère maîtrelfe 3 & ma plus belle coëffure , &c. J’ai tellement pris l’habitude d’écrire , que dès que je fuis feule , je ne fàurois m’alfeoir fans une plume à la main. Mais , on m’appelle pour le déjeûner. Je fuppofe que ces meilleurs font venus. Courage , préfentement , Pamela ! fouviens-toi qu’il s’agit de te bien comporter ! Quelle honte f mon cœur commence à batrre de nouveau ! Je pourrois l’injurier de fon peu de docilité ; jamais cœur de fille ne fut plus pervers , ni plus rétif. Il s’elt donné d’abord , fans mon aveu ; il n’a cefifé pendant quelques femaines de former des fouhaits ; & aujourd’hui qu’il devroit être heureux , & me rendre telle , il a la l'ottife de ne faite que palpiter , &: de me remplir d’alarmes , qui font diverfion à la joie que la foule des biens qui m’attendent me feroit naturellement fentir.

J ]S u D I y fur les trois heures.

J E croyois que je ne trouverois aujourd’hui ni le tems ni le courage d’écrire encore. Mais trois meilleurs font venus à l’improvifte,, pour dîner avec mon maître , de forte que je ne paraîtrai point. Il a fait tout ce qu’il a pu pour les renvoyer civilement ; mais ils relieront. Je fais ce-

. pendant qu’il eût mieux aimé le contraire. Je 11’ai donc rien à faire qu’à écrire , jufqu’à ce que j’aille dîner moi-meme avec madame Jevkes -, car mon maîrre netoit pas préparé pour cette compagnie, 5c on, ne mangera que tard aujourd'hui. Je vais reprendre le fil de ma charmante narration.

Quand je defcendis pour déjeuner , meilleurs Péters Sc Williams étoient déjà avec mon maîrre. Dès qu’il m’entendit venir, il courut à ma rencontre , 6c me donna la main jufques dans la falle , avec une tendrelTe extraordinaire. Il avoit eu la bonté, comme on me l’a dit depuis, de les prier de ne me parler de l’affaire qu’autant qu’il y auroit néceilîté. Je crois que je les falual d’une manière un peu gauche : j’étois prefque hors d’haleine , 5c je leur en donnai pour raifon , que j’étois defcendue un peu trop vîte.

44 Quand Abraham entra pour fervir , mon maître, pour empêcher les domeftiques de rien foupçonner , dit à ces meilleurs : Vous avez bien fait de venir déjeûner \ car ma chère enfant 5c moi allions prendre l’air jufqu’à l’heure du dîner. J’efpèie que vous dînerez avec moi. Nous n’empêcherons point votre promenade , dit M. Péters : comme j’avois quelques momens de loiflr, je ne fuis venu que pour voir votre chapelle ; mais il faut que je dîne au logis , 6c M. Williams dînera avec moi. Eh bien donc, dit mon maître, en

N iij

s’adreflànt à moi , nous continuerons notre defe fein , & nous irons faire une promenade en car-^ rolfe pendant une heure ou deux , dès que j’aurai montré ma petite chapelle à M. Peters. Voulezvous y venir avec nous après déjeuner, Pamela, ajouta-t-il? Comme.... comme il vous plaira, moniteur, répondis-je prelqu’en bégayant : quelle folie!

Je ne pus regarder aucun d’eux en face. Comme Abraham me confidéroit ; Vraiment , dit mon maître, vous êtes à peine revenue de votre frayeur: comment eft-ce que le pied vous a glifTé? Vous êtes fort heureufe de ne vous être pas bleflee. M. Péters enchériflànt fur cette fuppofition , dont il comprit la raifon : J’efpère , mademoifelle , me dit-il , que vous ne vous êtes pas foulée la cheville du pied? Non , moniteur, lui dis-je, je ne crois pas qu’elle foit foulée ; mais elle me fait uti peu de mal ; 8c je difois vrai ; car je penfois à # ma fotte timidité. Abraham , dit mon maître , dites à Robert qu’il mette les chevaux au grand carroffe, au lieu de les mettre au carroflè coupé;

8c fi ces meilleurs veulent abfolument s’en aller, nous pourrons les remettre chez eux. Cela n’eft pas nécellàire , dit M. Péters ; j’aime autant gagner le logis à pied , fi la chofe eft du goût de M. Williams. Eh bien donc , dit mon maître en s’adrclïànt à Abraham , que Robert mette , les che^yaux au carroffe coupé , comme je le lui ai dit,

RÊCOMPEN-SÉE. 1 9}

Je ne pus manger , quoique j’y elïâyafie. La main me trembloit fi violemment , que je répandis une partie de mon chocolat, & fus obligée de remettre ma tafie fur la table. Ils eurent tous la bonté de ne pas faire femblant de s’en appercevoir * & de regarder d’un autre côté. J’ai ici un anneau tout fimple , dit mon maître £ M. Péters , dès qu’ Abraham eut le dos tourné. J’elpère que la cérémonieTui donnera de la dignité , &c que je donnerai lieu à ma chcre fille , de le regarder pour cette raiion comme le plus précieux que je puife jamais lui offrir. M. Pérers répondit, qu’il étoie bien alluré que j’en ferois plus de cas que du plus riche diamant du monde.

J’avots dit à la Jewkes de ne point s ajulter , pour ne donner aucun foupçon , & elle fuivit mou confeil. rfûs:

Quand le déjeûner fut fini , mon maître dit devant Abraham : Eh bien , meilleurs , allons voir la chapelle» Vous me direz votre avis fur les changemens que j’ai delTein d’y faire. Je vous en preffe d’autant plus , que l’examen que vous allez en Étire par rapport aux* changemens , prendra un peu de tems, >& qu’il ne nous en reliera pas beaucoup entre cet examen & le dîner , pour la petite promenade que nous avons delïêin de faire-. Ne voulez -vous pas nous en dire aulfi votre fcntiment , ma chère Pamela , ajouta - 1 - il- ï

N iv •

zoo

La Vertu

Oui , monfieur , lui dis - je , je vous fuivrai-

Là - deflus ils fouirent , & je me raifis , me donnant un peu d’air avec mon éventail. Je crois, dis -je à la Jewkes, que le cœur eft prêt à me manquer. Irai* je vous chercher un peu de quelque chofe de cordial, me dit-elle ? Non, reprisje , je fuis la plus lotte des filles ! Le défaut de courage eft tout ce qui me tient. Elle tira fa bouteille d’eau de la reine d’Hon^lie , qu elle vouloir me donner. Gardez-la dans votre main , lui dis-je } peut-être en aurai-je befoin : j’efpère cependant que non.

Elle me parla fort amicalement , & me pria de partir. Je me levai -, mais mes genoux fe heurtoient tellement l’un -l’autre, que je fus obligée de me rafteoir. A la fin , je la pris par le bras * 5c paflant devant Abraham: Vraiment, dis-je à la Jewk.es., cette vilaine gliftade , que j’ai eue en defcendant l’efcalier , me fait boiter ; Sc il faut que je mefoutienne fur vous. Savez-vous, ajoutai-je* quels fi grands changemens on doit faire à la chapelle, qu’il nous en faille tous dire notre opinion*

Elle me dit qu’on ^ivoit mis Nanon dans le lécret , 5c quelle lui avoir ordonné de demeurer à la porte de la chapelle , pour empêcher que perfonne n’y entrât. Dès que j’y eus mis le pied , mon cher maître vint à moi , me pjrit la main & me conduifit à l’autel. Souvenez - vous ,

chcre enfant , me dit- il tout bas, d’être gaie comme je vous en ai priée. Je le fuis , je le ferai , monfieur , lui répondis-je : & je favois à peine ce que je dilois. Vous pouvez bien le croire, puisque je difois à madame Jewkes: Ne me quirrez pas, madame Jevckes , de grâce, ne me quittez pas -, comme fi j’avois placé toute ma confiance en elle , & que je n’en euffe mis aucune en celui qui la méritoit toute entière. Elle demeura donc collée à moi. Dieu me pardonne , je n’ai de ma vie été fi diftraite que je le fus d’abord ; cela continua meme , jufqu’à ce que M. Williams eût lu la partie du fervice , qui précède les terribles paroles , où il nous requit de parler fans deguifem#nt , parce que nous en répondrions au terrible jour du jugement. Il prononça enfuite les paroles folemnelles qui dévoient nous lier pour jamais. Prenez garde à ceci , me dit tout bas mon cher maître. Je me réveillai alors comme en furlaur. N'y favez-vous aucun empêchement, me dit-il encore du même ton J Je rougis, Sc répondis allez bas aullî : je n’en fais aucun, mon? fieur , que mon extrême indignité.

Alors M. Williams prononça ces mots charmans : V eux-tu avoir cette femme pour ton e'pou- Je , ôcc ? Et je commençai un peu à prendre courage , quand mon cher maître répondit à haute voix à çette demande } je le veux. Mais quand

toi La Vertu

il m’y fallut répondre à mon tour, je ne pus jamais le faire que par une révérence. Je fuis pourtant très-fûre que mon cœur étoit bien plus prêt à répondre que ma langue ; auflt répéta- 1 il tous les articles où je promis d’obéir , de fervir , à'aimer & d’ honorer .

M. Péters me fervit de père (*). Je répétai de meilleure grâce , auifi-bien que mon cher maître , les paroles où l’on fe donne mutuellement l’un à l’autre : & la cérémonie de l’anneau venant en fbn rang , je reçus cette chère faveur de la digne main , avec le cœur pénétré de la plus vive reconnoiilànce. 11 m’aflura depuis , lorfque nous allâmes nous promener dans le carrofTe , que , lorfqu’il avoit prononcé ces mots , de cet anufau je t'époufe , & ce qui fuit , je lui avois fait une révérence , en lui difant , monfîeur , je vous remercie. Peut-être le fis-je en effet-, car, en vérité, cette partie du fervice étoit infiniment agréable, & mon cœur étoit pénétré de la bonté , & de

(*) En Angleterre , quand une femme le marie , foit qu’elle lôit veuve ou non , il faut toujours que quelqu’un fade l’office de père dans la cérémonie , foit que ce foit Ion père en effet , ou queiqu’ autre. Le premier venu peut en remplir la place. Toute là fondion confifte, lorfque dans un endroit de la liturgie le prêtre demande , qui donne cette femme à cet homme 1 à répondre , moi j Sc à donner en même - tems au mari la main de fa femme..

RÉCOMPENSÉE. ÎOJ

la manière tendre & gracieufe dont il prononça ces paroles. J’érois charmée, que la fuite confiftât en prières , & en génuflexions ; car je rremblois fi terriblement entre la crainte & la joie , qui peine pouvois-je me foutenir.

La jonction de nos mains , la déclaration que nous étions mariés, qui fut faite enfuite au petit nombre’ de témoins qui y afliftèrent , ( car , en comptant Nanon , dont la curiofité ne lui permit jamais de refter à la porte , nous n’avions que M. Péters St madame Jew'kes pour toute compagnie , ) la bénédiction , le pfeaume , les prières qui fuivent, & l’exhortation finale, furent autant de belles & agréables parties du fervice divin , auxquelles mon cœur commença à fe déleCter, les efprits m’étant un peu revenus.

C’eft ainfi, mes chers parens , que votre heureufe , votre trois fois heureufe Pamela , fut enfin mariée : & à qui , bon dieu ! à fon tendre SC bien-aimé maître ! au fouverain de toutes fes affections. C’eft ainfi , enfin , que par un heureux décret de la providence , celui qui attaqua mon innocence autrefois , en eft devenu le tendre protecteur , le généreux rémunérateur. Dieu ' en loit à jamais béni-Sc loué , & me fafle la graCe de * n’être pas rout-à-fait indigne d’un honneur Tï fingulier ! Puiffe-t il à jamais bénir Sc récompenfer Je cher St bien-aimé mortel , qui a ainfi éleyé

a©4 I a Vertu

fa pauvre fervante , 6c lui a donné un rang dont

les plus grandes dames feroienc leur bonheur !

Mon maître me falua (*) avec toute l’ardeur imaginable. Dieu veuille, me dit -il en meme tems , dieu veuille , ma chère amie , vous donner autant de joie à l’occafion du lien que nous venons de contracter , que j’en reflens dans ce moment ! Il me préfenta tout de fuite à M.* Péters, qui me dit en me faluant : Vous voudrez bien, madame, exeufer la liberté que je prends; car je vous ai livrée à votre époux, ôc vçus êtes ma fille. M. Williams s étant retiré un peu à l’écart par diferétion : Acceptez , je vous prie , mes trèshumbles remerciemens , lui dit mon maître , & prenez part à la joie de votre fœur. Là-dêflus il me falua à fou tour , Sc me dit avec toute la cordialité imaginable : Madame , j’y prends une part très-fincère ; Sc je puis vous aflurer , que de voir tant d’innocence & de vertu fi éminemment récompenfées , c’eft pour moi un des plus grands plaifirs que j’aie goûté de ma vie. Mon maître lui fut un gré infini de ce difeours obligeant.

( * ) En anglois , faluer une dame , lignifie la bailet en cérémonie. Lorfqu’un homme eft préfenté pour la premier» fois à une maîtreiïe de maifon , il la falue ; c’eflà-dire , il la bai le d’un air refpeâueux , & ce baifer eft toujours donné fur la bouche , que la dame lui prélênte fans fcrupule & fans façon.

Madame Jewkes vouloir me baifer la main à la porte de la chapelle; mais les efprits m 'étant entièrement revenus , je lui palTai tries bras au cou & la baifai. Je vous remercie , madame Jevtkes, lui dis-je , de m’avoir accompagnée. Je m e fuis étrangement comportée. Je vous demande pardon , macîSme , reprit -elle; vous vous en êtes allez bien tirée , paflablement bien.

M. Péters fortit avec moi ; & M. Williams Sc mon maître fortirent après nous en converlànc enfemble.

Madame , me dit M. Péters , quand nous fùmeS dans la falle , permettez-moi de vous afïurer encore de la part que je prfnds aujourd’hui à votre joie. Puifle chaque jour y ajourer un nouveâu furcroît, & puifïîez-vous faire long-tems le bonheur l’un de l’autre i car vous êtes le plus aimable couple que j’aie jamais vu s’unir. Je lui dis , que je lui étois infiniment obligée de fa bonne opinion & de fes bons fouhaits , & que j’efpérois que ma conduite à l’avenir ne m’en rendroit pas indigne.

Eh bien , ma chère ame , me dit mon aimable bienfaiteur en entrant ave M. Williams , comment vous portez-vous? Je compte que vous êtes un peu plus tranquille. Vous voyez pourtant , que ce n’étoit pas une chofc aufiî terrible que vous vous le figuriez.

C’efi: une crifc des plus importantes, lui dit

*o£ La Vertu

très - obligeamment M. Peters , & j’aime à voi# qu’on s’y comporte avec autant de révérence & de gravité que madame l’a fait. C’eft le meilleur de tous les lignes ; & plus la réflexion a lieu dans un commencement , plus elle annonce de prudence pour la fuite.

Mon maître tira un beau diamant de fon doigt , & en fit préfent à M. Péters , qui parut très-fenfible à cette marque d’amitié. Pour vous, mon ancienne connoiflànce , dit -il à M. Williams , je vous ai réfervë , en dépit’ des foliicitations d’une foule de rivaux , le bénéfice que je vous avois toujours deftiné : je vous prie de vous préparer à en prendre pofleflion ; & comme cela peut occafionner quelques 'frais , je vous prie auflî, ajouta-t-il, en lui donnant un billet de banque de cinquante livres fterling , comme il me l’a dit depuis , d’accepter ceci , pour vous aider à les payer.

C’eft ainlî que ce généreux mortel nous combla tous de fes faveurs ; & moi en particulier , qu’il traita avec autant de diftin&ion , que s’il eût époufé la première femme d’Angleterre.

II prit finalement congé de ces meflieürs , leur recommandant encore le fecret pour quelques jours, & ils partirent. Aucun des domeftiques n’eut le moindre foupçon , du moins madame Jewkes le croit-elle. Pour moi, je me jetai à fes pieds.

béniffant dieu & le béniflànt lui - même de feS bontés , dont il m’accabla encore , m’appelant fa chère époufe , 5c me donnant mille autres noms fi charmans , que mon cœur épanoui de reconnoiflànce me rendoit incapable de rien exprimer.

Il me conduifit enfuite au carrofTe ; & nou% fîmes la plus délicieufe promenade du monde , autour des villages voifins. Il s’efforça de diffiper ces angoiffes étranges qui s’obftinoient encore à me tenir compagnie , & qui , malgré tous mes efforts, répandoient encore, comme il l’a dit depuis , un air trop pcnfif fur toute ma contenance.

Nous retournâmes au logis entre une & deux heures, & il fe déleéloit à penfer qu’il ne feroic pas un inftant de ce charmant jour hors de ma compagnie , afin , comme il eut la bonté de me le dire , de travailler à m’infpirer une familiarité qui augmentât ma confiance en lui , lorfqu’on vint lui dire , qu’un des domeftiques du chevalier Hargrave étok ^enu pour l’avertir que fon maître &c deux autres meilleurs étoient en route pour Nottingham ; & que, chemin faifant, ils viendroient prendre un dîner chez lui.

Ce contre-rems lui fit une peine incroyable. II me dit qu’il auroit été charmé de leur compagnie en toute autre occafion -, mais que pour ce jour-là , venir ainfi lui tomber fur les bras ,

c’écoir le comble de la barbarie -, &c qu’il auroif fort fouhaité, qu’on leur eût dit qu’il ne dînoit pas au logis. D’ailleurs , ajouta-t-il, ce (ont des buveurs éternels , & il me fera peut-être impofïîble de les renvoyer ce foir ; car ils n’ont autre choie à faire qu’à courir le pays , & à visiter leurs amis fur toute la routes & ce leur elt tout un de relier une nuit ou un mois dans un endroit. Mais, ajouta-t il, je trouverai , fi je puis, quelque moyen pour m’en défaire après dîner. La pelle les étouffe ' dit-il outré de dépit ! on dirait qu’il n’y avoit que ce feul jour dans l’année, Sc qu’ils l’ont choifi tout exprès.

A peine étions-nous defcendus de carrofTe , & rentrés dans le logis , qu’ils arrivèrent. Je regardai par la fenêtre : ils me parurent trois bandits écervelés , qui , en arrivant à la porte de fer , entonnèrent une fanfare , & firent tous à la fois claquer leurs fouets avec tant de fureur que toute l’avant-cour en retentit. «

Je montai donc àmia cH&mbre , & vis, non iâns un violent battement de cœur , madame Jewkes officieufement occupée à la mettre en ordre , pour y recevoir un hôte , qui , quelque bien venu qu’il y foit , comme c’ell à préfene mon devoir de le dire, ne lailTe pas de me paroîrre redoutable , quand j’y penfe. Ainfi , je me réfugiai dans mon cabinet , & eus recours à ma

plume ,

plume , pour m’amufer & faire diverfion aux angoilTes de mon efprir. Si le cœur- d’une personne qui aime auffi tendrement &c qui efl: accablée d'autant de faveurs que moi , peut éprouver de Semblables alarmes , de quelles horreurs ne doivent pas être failles de pauvres filles, que des parens ou des tuteurs tyranniques forcent, par des vues fordides , d’époufer un homme qu’elles haïlTent , en jetant peut-être dans le défefpoir celui qu’elles aiment le plus tendrement î O l’affreufe fituation ! De quoi des parens fi cruels n’auront-ils pas à répondre , & quelles ne doivent pas être les tortures de ces pauvres viétimes innocentes ? Mais , grâces au c|el , mon fort eft bien différent du leur.

Mon cher maître , ( car je ne fautois me téloüdre encore* à l’appeler d’un nom plus tendre ,) mon aimable maîcre vint me trouver : Je ne viens, dit-il en entrant , que pour demander à ma chère époufe , ( oh ! le charmant mot ! oh ! la plus charmante de toutes les expreflîons ! ) que pour demander à ma chère époufe comment elle fe porte ? Vous écrivez , à ce que je vois, ma chère , dit-* il. Je crois que ces maudits coquins font à plus de moitié fous}i& que bientôt ils me rendronc fou moi-même. Quoi qu’il en foit , j’ai ordonné qu’on mît les chevaux au carrolfe , comme lî j’avois donné parole de me trouver à cinq milles Tome IL O

210 La Vertu

d’ici , Sc je les chaflerai , s’il fe peut , du Jogis , en faifanc moi -même un tour avec eux ; après quoi, je tournerai bride dès que je m’en ferai débarraifé. Je comprends que miladi Davers s’eft beaucoup mêlée de nos affaires. Elle s’eft donné carrière fur mon compte avec le chevalier N***} 8c ils m’ont tous impitoyablement brocardé. J’ai même été obligé de prendre mon férieux ; autrement ils vouloient à toute force monter ici pour vous voir , parce que j’ai refufé de vous faire defcendre. Nous aurons eux & moi maille à partir, ajouta- t-il en me bailànt , Ci je ne viens pas à bout de m’en dépêtrer; car ils m’ont dérobé deux ou trois heures précieufes , que j’aurois paffées avec celle qui fait les délices de mon ame. Il me quitta là-delTus , 8c ^lla retrouver fa compagnie.

Madame Jewkes vint me dire que mon dîner m’attendoit dans la petite telle. Je defcendis: elle eut la politelfe d’offrir de me fervir à table, & ne fe laiflà perfuader qu’avec peine de manger avec moi. Mais j’infiftai tant , qu’enfîn elle fe rendit. Madame Jewkes , lui dis-je , il feroit étrange que je le prilfe tout-d’un-coup fur un fî haut ton. Quoi que mon nouvel état puiflè exiger de moi, j’efpère que je me conduirai toujours de façon à ne laiiïer entrevoir ni orgueil ni impertinence dans mon cara&ère.

Vous êtes bien bonne, madame, me dit-elle; mais je n’oublierai jamais ce que je dois à l'époufe de mon maître. Eh bien donc , repris-je, puisqu'il faut que je le prenne fi-tôt fur le haut ton , j’exige de vous ce que vous appelez votre devoir , & que vous vous affeyez quand je vous en prie.

Je la forçai ainfi de s’afleoir ; & tout ce que je pus faire , ce fut de manger un peu d’un pâté de pommes , & autant d’un flan.

Mon cher maître revint encore me voir. Dieu foit loué , me dit-il , mes fcélérats vont décamper ; mais il faut que j’aille les conduire un bouc de chemin. J’ai choifi pour cela mon carroflfe ; car fi je montois à cheval , il me feroit difficile de m’en délivrer. Ce font de vraies pelotes de neige, qui, chemin faifant, raiïemblent le plus de compagnie qu’ils peuvent , pour s’en mieux divertir quelques jours de fuite.

Nous nous levâmes toutes deux dès qu’il entra. Fi donc , Eamela , me dit-il, les cérémonies font- elles de faifon à préfent? Demeurez aflïlè, madame Jevrkes. Non, monfieur,dit celle-ci, je ne voulois pas prendre cette liberté; mais ma maîtreflTe m’y a forcée. Elle a fort bien fait , répondit mon maître en me donnant un petic coup fur la joue ; car nous ne fortunes encore qu’à demi-mariés ; 6c elle n’eft votre maîcreflè

Oij

La Vertu

tout au plus qu’à moitié. Allons , ma chère , ajouta-t-il , celiez de bailTer ainlî les yeux , & de garder le lîlence. Je crois, en vérité, que vous ne m'avez pas dit quatre paroles dans tout le tems que nous nous fonmies promenés enfembie. Je veux bien accorder quelque chofe à votre timidité ; mais' aufli trop eft trop. Madame Jewkes, ajouta-t-il , n’avez-vous pas quelques contes divertilTans à faire à ma Pamela , pour l’égayer jufqu’à mon retour? Oh ! que oui, dit la Jewkes, je pourrais lui en débiter une kirielle des plus drôles ; mais ma maîrrelTe a l’oreille trop chatouilleufe pour les entendre ; je ne dirois rien cependant qui pût la choquer. Ah! pauvre femme! dilois-je en moi-meme , je te connois mal , où tes contes les plus chaftes feraient rougir une perfonne modede -r je n’en veux entendre aucun.

Dites-lui-en devant moi un de vos plus courts, madame Jewkes , ajouta mon maître. Eh bien ! monlîeur , reprit-elle , j’ai connu une jeune dame qui rougilfoit aulïï aifément que ma maîtrelle

peut le faire , & qui avoit époufé De grâce,

ma chère madame Jewkes , interrompis-je , demeurez-en là de votre conte : le commencement

ne m’en plaît pas. JJourfuivez , lui dit mon maître. Au nom de dieu, m’écriai-je , ne l’en requérez pas. Eh bien donc, madame Jewkes, lui ditil, nous autons votre conte une autre fois.

KÏCOMPENSÎE. il y

Abraham vint l’avertir que ces melfieurs pattoient , & que fon carroife étoit prêt. J’cn fuis charmé, reprit-il, & tout de fuite il alla les retrouver, lk fortit avec eux.

Après leur départ , je fis un tout de jardin avec madame Jewkes. Quand je me fus promenée quelque tems : Je lerois bien-aife, lui disje , que vous vinifiez avec moi jufqu’à l’allée d’ormes , pour rencontrer le carroife ; car je ne fais comment le regarder en face , quand il eft avec moi ■, ni comment fupporter fon abfence , quand j’ai lieu de m’attendre qu’il viendra. Les étranges contraires que ceux auxquels cette pafiîon in déchiffrable donne lieu !

Que l’afpect de tout ce qui eft dans cette mailon & aux environs , eft différent de ce qu’il m’a paru autrefois ! Le jardin , l’étang , l’alcove , l’allée d’ormes , tout a changé de face ■, mais quoi de plus naturel ? ma prilbn eft devenue mon palais.

Je vis enfin revenir mon bien-aimé , qui descendit de carroife où nous étions. Madame Jewlces me quitta pour-lors. Quoi ! ma Pamela! s’écria t-il en me donnant un baifer ! qu’eft-ce qui l’amène de ce côté ? C’eft , je penfe , l’envie de venir à ma rencontre ? C’eft cela même , ré- ^ pondis-je. En vérité, me dit-il, vous m’obligez Je plus fenfiblement du monde. Mais pourquoi ces yeux qui Semblent fuir les imiens ? pourquoi .

O iij

214 I a Vertu

cct air abattu , comme fi vous aviez peur de riioi ? Vous auriez tort de le penfer , monfieur, répondis-je. Réjoui fiez- moi donc le cœur par une contenance plus gaie , dit-il , & banniflèz de deffus le plus charmant vifage du monde , ces apparences d’angoifiè & d’inquiétude qui en troublent la férénité. Avez - vous , ma chère enfant , des craintes que je puiffè diffiper , des doutes que je puifTe lever , des efpérances que je puifie fortifier, des requêtes que je puifie vous oéfroyer? Parlez , ma chère Pamela -, fi c’eft quelque choie qui dépende de moi , dites feulement le mot , je remplirai tous vos défirs , au prix de vous voir fourire une feule & unique fois.

Je ne làurois , lui dis-je , avoir d’autres doutes ni d’autres craintes que celle de ne pouvoir jamais mériter toutes vos bontés. Je me borne à efpérer que ma conduire à l’avenir pourra ne vous pas déplaire , & que ma confiance à remplir tous mes devoirs fera de votre goût. Pour des requêtes, l’unique que j’aie à vous faire , eft de me pardonner tous mes défauts ; entr’aurres , cette ridicule & fotte foiblefie , qui , après un procédé aufli généreux que le vôtre , me fait paroître à vos yeux , comme vous refufant cette comptaifance &c ces marques de tendrefle que vous exigeai de moi. Mais , en vérité , monfieur , je fuis fi accablée de vo's faveurs , que je fuccombe fous

leur poids ; & je le foutiens d’autant moins , que je ne vois pas comment je pourrai , dans tout le tems qui me relie à vivre , & en y employant tous mes efforts , mériter jamais la moindre de \os faveurs.

Je connois , me dit - il , votre cœur reconnoilTant : mais fouvenez-vous , ma chère amie , de ce que les jurifconfultes nous difent , que les loix ne connoilTent point de confédération plus puilfante que celle du mariage. C’eft lui , ma chère époufe , qui vous a rendue mienne , & qui m’a rendu vôtre, & vous avez le droit du monde le mieux établi , à partager avec moi tous mes biens. Mais fi nous mettons cette confédération à part , quelle obligation m’avez-vous , je vous prie ? Votre cœur efl pur comme celui des anges , 5c efl autant au - déifiés du mien , que je leur fuis inférieur. Je ne fuis rien moins que votre égal pour l’efprit & le jugement. Vous avez toutes les grâces qu’une femme peut devoir à l’éducation , 8c ces grâces font relevées par un génie qui vous les rend naturelles : votre douceur 5c votre noble fincérité font fans pareilles, & vous fur— pafTez en beauté toutes les dames que j’ai connues. De quel côté peut donc erre l’obligation , ma chère enfant, fi ce n’efl du mien? Mais pour éviter d’en venir à ces comparaifons , ne parlons déformais que d’égalité : la condefcendance fera

O iv

La V e s T ïï

cependant de votre côté , fi l’on met en parallèle les tréfors de votre ame , & votre vertu fans reproche, avec des biens que je pourrois appeler les préfens du hafard , & qui font les feuls avantages dont il me foit permis de me vanter. AulK ne croirai-je jamais pouvoir vous mériter, jufqu’à ce que , profitant de votre aimable exemple , ma conduite foit devenue , avec le tems , prefque auffi exempte de blâme que la vôtre.

Ah! monfieur , m’écriai -je, de quelle joie ne remplilfez-vous pas mon cœur ! Loin de me fentir expofée aux dangereufes féduétions de l’état "brillant auquel votre bonté m’élève , vous me faites elpérer que je me confirmerai de plus en plus dans tous mes devoirs en vous imitant , 8i que peut-être nous contribuerons à éternifer & affiner le bonheur l’un de l’autre , pour cette grande époque où il n’y aura plus de tems. Mais, comme vous m’en avez déjà avertie, je ne veux pas être férieufe à l’excès. Vous m’encouragez d’une manière fi touchante, que je prends une ferme réfolution d’être , en toutes chofes , ce que vous voudriez que je fulFe. J’efpcre vous démontrer de plus en plus , que je n’ai d’autre volonté que la vôtre. Il m’cmbralTà le plus tendrement du monde , & me remercia de mes affurances , qu’il voulut bien appeler obligeantes. Nous rentrâmes enfemble dans le logis.

fe É COMPENSÉ E.

Huit heures du foir.

y O U s me direz à préfent , mes chers païens , que de fi douces proteftations , abfolument volontaires de fa part , éroient tout ce que je pouvois fouhairer , & dévoient bien me raffiner le cœur : aufîi pris - je la réfolution de vaincre , s’il fe pouvoit , mes craintes & mes angoiffis frivoles.

Dix heures du foir.

T o u T le tems que nous foupâmes , il ne fit & ne dit rien qui ne fût la bonté toute pure. Il me fit fèntir avec toute la délicatelfe imaginable , qu’il s’appercevoit que je luttois contre moimême. Je vois , dit-il , avec plaifir les efforts que fait ma chcre enfant pour fe comporter d’une manière conforme à mes fouhaits. Je déincle même au travers des combats charmans que lui livre une modeftie un peu trop tyrannique , combien je fuis redevable à l’envie qu'elle auroit de m’obliger. Je vous l’ai déjà dit , ma chère Pamela , je fuis la conquête de votre vertu , plutôt que de votre beauté : aufîî , ma chère , pouvez-vous compter ,

2 1 S La Vertu

qu’aucune de mes paroles , qu’aucun de mes regards n’aura droit de vous alarmer, ni de vous faire foupçonner la vérité de mes proteftations. Vous pouvez m’en croire d’autant mieux que vous appercevez fans doute combien je fouffre de vous voir inquiète , même fans fujet. J’entrerai cependant dans le foible de ma chère fille , jut qu’à avouer qu’une ame auffi pure qu’eft la fienne, peut être fàifie de quelque crainte, à la vue d’un changement fi important. Etant donc réfolu de m’étudier à adoucir vos peines , en toute occafion , & dans toutes les diverfes époques de ma vie, je ne faurois déformais vous blâmer, que de chofes qui rendroient vos maux plus grands que les miens.

Après le fouper , dont je pus à peine goûter, malgré fes plus tendres follicitations, il me fit boire deux verres de Champagne , & enfuite un verre de vin de Canarîe , qu’il me força d’accepter , en me nommant obligeamment vos chères fantés. Le tems du repos approchoit , il me vit changer vingt fois de couleur , & trembler comme une fotte. Quelle ne fut pas pour lors fa délicatefle ! Certes , jamais fille , dans une fituation auffi charmante , ne fe comporta plus extravagamment que moi. Ma chère fille , me dit-il , j’ai peur que tant d’heures de fuite dans ma compagnie , ne foient un peu trop pour vous. Peut-être aimeriez - vous >> ’

mieux demeurer feule pour le préfent , & vous recueillir quelques inftans dans votre cabinet.

C’étoit bien ce que je fouhaitois ; mais je n’o~ (ois en parler de peur de le fâcher: car à mcfure que les heures s'écoutaient , je fentois mes alarmes fe fortifier ; chaque inftant que je levois les yeux fur le vifage de ce cher ami , augmentoit l’agitation de mon pauvre cœur , dont les terreurs tenoient à la fois du ravilTement & du fupplice. Vous êtes tout ce qu’il y a de meilleur dans le monde , lui dis-je , en faifiiïant à deux mains une des fiennes , que je baifai avec tranlport. Il me baifà avec toute l’ardeur imaginable, me donna la main , parce qu’il vit que je pouvons à peine me foutenir , me conduifit jufqu’à la porte de ma chambre , & fe retira le plus généreufement du monde.

Je me renfermai dans mon cabinet , où d’emblée , je me jettai à genoux , & rendis à dieu de nouvelles a&ions de grâces pour les faveurs dont il m’avoit comblée dans ce jour. Je le fuppliai^e vouloir bien , par fà divine bonté , guider tellement tout le refte de ma vie , que je puiTe devenir un heureux infiniment pour avancer là gloire. Laiflée enfuite à moi feule, je pris un peu de courage -, mon ame devint plus légère , 8c voyant devant moi de l’encre 8c du papier , je m’amulài à écrire jufqu’à cet endroit.

ÎIO

La Vertu

/ É u D i y à on^e heures du foir.

JVÎadame Jewkes eft venue me demander fi Ton maître ne pouvoir pas me rendre vifire dans mon cabinet. Elle m’a même infinué , que ce n’éroit pas-là qu’il s’atrendoit de me Trouver. Je l’ai chaînée de le prier de m’accorder un fetrl quart - d’heure de plus ; 5c je me remets enfin entre les mains du tout-puiffant , qui , après m’avoir fait pafTer par une fuite fi étrange de terreurs 5c d’effroi , m’a conduite enfin à cet heureux , Sc pourtant redoutable moment. Bon foir, mes chers parens ; vous n’aurez cette lettre de Iong-tems : mais je fais que vous priez incefiamment pour moi , 5c qu’au moment que je vous écris , j’ai part à vos vœux. Adieu donc , bon foir , dieu vous béniffe ; amen , amen -, 5c fi c’eft fa fainre volonté, qu’il me béniffe aulîi , 5c que je puifi'e me dire toute ma vie la plus refpeftueufe des filles , 5cc. $

Vendredi au foir.

M o N cher époux fe montre à mon égard , & en toutes chofes , le plus excellent des humains : fon indulgence fans bornes rend chaque inftant de ma vi-e plus heureux que le précédenr. Il a pitié de mes petites foiblefles , &c me les pardonne toutes ■, il s’étudie à difliper mes craintes : fes expreflîons font fi chartes , Pes idées fi pures , & toute fa conduite fi fcrupuleufcment décente, que jamais , non jamais mortelle ne fut iî heureufe que votre Pamela. Je ne pouvois de ma vie efpérer d’avoir en partage un fcmblable mari-, beaucoup moins pouvois-je me flatter qu’un jeune gentilhomme , qui s’éroit permis des attentats que je vais tâcher d’oublier pour^amaîs, fe feroit comporté avec une délicatefle fi parfaitement inacceflîble à la critique. Il ne s’émancipa jamais à la plus légère plaifanterie. Pas un mot tant foit peu offenfant, pas le moindre gefte, pas le plus petit badinage ne lui échappa,

qui pût blefler, ni meme alarmer les oreilles^Üe

votre heureufe Sc trois fois heureufe Pamela. En un mot, il ne profère rien qui ne doive m’enhardir à lever les yeux avec plaifir fur le généreux auteur de ma félicité.

Au déjeuner, comme je ne, làvojs pas trop

Page 1