‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 35 sur 74 · A M. CHÉNIER L'AINE · texte numérisé non relu

A M. CHÉNIER L'AINE

Ouij l'astre du génie éclaira ton berceau ; La gloire a sur ton front secoué son flambeau ; Les abeilles «lu Pinde ont nourri ton enfance. Phébus vit à la fois naître aux murs de Byzance, Chez un peuple farouche et des arts ennemi, A la gloire un amant, à mon cœur un ami.

Qae le nom dePéra soit vanté d'âge en âge ? Dans ces mêmes instans , sur ce même rivage Oui donnèrent Sophie à l'amour enchanté, Apollon te vouait à l'immortalité.

Lui-même sur les flots guida la nef agile Qui portait des neuf soeurs l'espérance fragile ; Lui-même sur nos bords, dans ton sein géuércux. Souffla l'amour des arts, l'espoir d'un nom fameux Le vulgaire jamais n'eut cet instinct sublime. Sur les arides monts que voit au loin Solyme, Le cèdre , dans son germe , invisible à nos yeux. Médite ces rameaux qui toucheront les cieux. Ton laurier doit un jour ombrager le Parnasse; J'entrevois sa hauteur dans sa naissante audace, II. 6

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Si , mocleste en son luxe , et docile aux nenf sœurs, Il permet de leurs soins les heureuses lenteurs.

Non , non ; i'en ai reçu ta fidèle promesse : Tu ne trahiras point les nymphes du Permesse. Non , tu n'iras jamais , oubliant leurs amours , Adorer la fortune, et ramper dans les cours. Ton front ne ceindra point la mitre et le scandale Tn n'iras point, des lois embrouillant le dédale. Consumer tes beaux jours à dormir sur nos lis , Et vendre, à ton réveil, les arrêts de Thémis.

Ton jenne cœur, épris d'une pins noble gloire, A choisi le sentier qui mène à la victoire ; Les armes sont tes jeux : vole à nos étendards ; Les muses te suivront sous les lentes de Mars. Les muses enflammaient l'impétueux Eschyle. J'aime à voir une lyre aux mains du jeune Achille. Un cœur ivre de gloire et d'immortalité , Porte dans les combats un courage indompté. Du vainqueur des Persans la jeunesse guerrière Toujours à son épée associait Homère.

Frédéric, son rival, n'a-t-iî pas sous nos yeux Fait parler Mars lui-même en vers mélodieux? Couché sur un drapeau noir de sang et de poudre , N'a-t-il pas, d'une main qui sut lancer la foudre. Avec grâce touché la lyre drs neuf sœurs. Et goûlé dans un camp leurs paisibles douceurs ? Son camp fut leur séjour, son palais fut leur temple.

Imile ces héros , suis leur auguste exemple. Laisse un oisif amas de braves destructeurs. De l'antique ignorance orgueilleux protecteurs. Ériger en vertu leur stupide manie.

Dégrader l'art des vers et siffler le ginie. Le langage de? dieux n'est point fait pour les sots. L'art c[ui rend immortels ne plait qu'à des héros.

Insensés ! que du moins vos fureurs indiscrètes Sachent des vils rimears distinguer les poètes. A ces fils d'Apoîion, ingrats! n'en doutez pins. Vous devez des plaisirs, des arts et des vertus. Et sans ressusciter les merveilles antiques. Les chênes de Dodone et leurs vers prophétiques. Et la lyre d'Orphée assemblant l'îiorame épars , Et la voix d'Arnphion lui créant des remparts , Quel autre qu'un poète , en ses nobles images. Sut rendre à la vertu de célestes hommages, La placer dans l'Olympe, et sur les sombres bords Des supplices du crime épouvanter les morts? Les cienx à nos accens s'ouvrirent pour Alcide, Et rÉrèbe engloutit la pâle Danaïde.

Un monde juste est né des vers législateurs. Et l'homme doit une âme à leurs sons créateurs.

Avant que la parole à nos yeux fût tracée. Et qu'un papier luuet fit parler la pensée. Par un art plus divin, les vers ingénieux Fixèrent dans l'esprit leur sens harmonieux;

L'âinç en sons mesurés se peignit à l'oreille : La mémoire retint leur frappante merveille. Vainqueur du noir oubli, ce langage épuré , Des usages , des lois , fut le dépôt sacré. Grâce aux vers immortels, la seule Mnémosyne Des siècles et des arts conserva l'origine. Nul art n'a précédé l'art sublime des vers: II remonte au berceau de l'antique univers ; El cet art j le premier qu'inspira la nature, S'éteindra le dernier chez la race future.

Aime cet art céleste , et vole sur mes pas Jusqu'aux lieux ou la gloire affronte le trépas. Soit que ton Apollon , vainqueur dans l'épopée. T'honore d'une palme à Voltaire échappée; Soit que de l'élégie exhalant les douleurs, De Properce en tes vers tu ranimes les pleurs ; Soit qu'enivré des feux de l'audace lyrique. Tu disputes la foudre à l'aigle pindarique; Ou soit que de Lucrèce effaçant le grand nom y Assise au char ailé de l'immortel Newton , Ta Minerve se plonge au sein de la nature, Kt nous peigne des cieux la mouvante structure Tu me verras toujours applaudir tes succès, Et du haut Héiicon t'aplanir les accès.

Que du faite serein de ce temple des sages , Tu verras en pitié le monde et ses orages! Tant d'aveugles mortels s'agiter follement. Aux sentiers de la vie errer confusément.

Se croiser, se choquer, disputer de richesse, Combattre d'insolence, ou lutter de bassesse. S'élever, en rampant, à d'indignes honneurs. Et se précipiter sur l'écueil des grandeurs.

Mais tandis qu'agité du souffle de l'envie. Fuyant, touchant à peine aux rives delà vie, Ce torrent des mortels roule à flots insensés, A travers les débris des siècles entassés, La gloire, et l'amitié plus douce que la gloii-Cj Fix;eront nos destins au temple de mémoire.

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