AUTEUR TRAGIQUE
Toi qui fus de mon cœur la plus chère moitié , Cesse enfin d'obéir aux conseils de la haine! Ceins ton front des lauriers qoe t'offre Melpomène, Et ne rejette pas les vœux de l'amitié. Va ! mon cœur n'est point fait pour envier ta gloire: On m'a vu le premier applaudir ta victoire. Ecarte un vain nuage et des soupçons jaloux Qu'une haine étrangère a semés entre nous.
Quoi ! nos yeux et nos cœurs ont pu se méconnaitre! Quoi ! tu me regrettas sur un sauvage bord Qu'éclairent à regret les feux glacés du Nord; Et dans l'heureux climat qui tous deux nous vit naître , Nous suivons du courroux l'implacable transport 1 Insensés.' nous croyons lin aveugle rapport! Ahl la main la plus chère est souvent imprudente; Et le dard de .Céphale a blessé son amante ! Le trait s'échappe; il fuit, moins prompt que le remord.
Laisse aux auteurs obscurs une haine vulgaire; Mais nous qu'aime Apollon, et que Minerve éclaire, il. 7.
Est-ca à nous de descendre à ces honteux débats Qai flétrissent l'esprit, et ne le vengent pas? Ces guerres de l'esprit, sont l'opprobre de lame. Que par de vils complots Zoïle se diffame; La haine même est noble en des cœurs généreux; Une noire fureur ne ternit point ses feux. Molière a pu cesser d'être ami de Racine; Applaudissait-il moins à sa muse divine? Même en se haïssant, ils s'estimaient tous deux : Mais que dis-je? haïr! non, non, je t'aime encore; La haine est désormais l'objet seul que j'abhorre.
Serions-nous ennemis, quand les Muses sont sœurs! Le fiel doit-il aigrir leurs céiestes douceurs ? Et ton plus doux concert, ô docte Polymnie! Vaut-il de l'aruitié la touchante harmonie? Muse , reprends tes dons et tes lauriers vainqueurs, Si les talens sont faits pour désunir les cœurs. Que sert de cultiver les bords de l'Hippocrène, Si la gloire, en pleurant, y recueille la haine? La gloire nous égare : ivre d'un fol honneur. L'esprit veut des succès ; l'âme veut le bonheur : Son bonheur est d'aimer et de se croire aimée. La vie est dans l'amour, non dans la renommée.
Tranquille en ses foyers, ou voyageant loin d'eux, A la ville, à la cour, dans les camps, au Parnasse, Sans la douce amitié nnl mortel n'est heureux. Elle épura les vers de Virgile et d'Horace; Du charmant Euryale elle soutint l'audace;
Elle ne change point quand le sort a changé; Nisus serre , en mourant , l'ami qu'il a vengé. Mécène qu'elle inspire, ami fidèle et juste, Du malheur de régner sut consoler Auguste. Elle rend plus légers la couronne et les fers. Elle embellit l'exil; elle orne les déserts; Elle vengeait Racine opprimé par l'envie. En yain la sœur d'Esther languissait avilie; L'amitié d'un grand homme osant la soutenir, Contre le siècle injuste arma tout l'avenir. Boileau fut un public pour l'auteur d'Athalie. Tout leur était commun, peines, plaisirs, travaux; Les faveurs de Louis , les injures des sots; Et même la dispute, armant ces cœurs de flamme, Divisait leur esprit, sans diviser leur âme. Demi-dieux delà France, hélas! vous n'êtes plus; Qaels talens ! Ah! du moins imitons leurs vertus.
Que Rufin se complaise en sa haine inflexible! Le bel esprit est dur; le génie est sensible. Malheur à l'homme affreux, au cœur envenimé. Que la voix d'un ami n'a jamais désarmé i Périsse la vengeance et sa douceur cruelle! Ah! la sainte amitié doit seule être immortelle. Etouffons ponr jamais, dans nos embrassemens. L'injuste et folle errenr de nos ressentimens. Rendons-nous ces beaux jours, prémices de la vie. Où l'émulation ne connaît point l'envie. Comme l'amour des arts animait nos loisirs ! Comme nos jeunes cœurs confondaient leurs plaisirs
8o EPITRES.
Quels dous épancliemens de gloire et de tendresse! Ah! d'un bonheur si pur goûtons entor l'ivresse: Ton cœur aime la gloire; il est digne de moi. Mon cœur est vertueux, il est digne de toi.
A rimmortalité quand ils volent ensemble. Que deux amis sont fiers du nœud qui les rassemble i La veuve de Corneille a besoin d'un époux; Melpomène le nomme; en puis-je être jaloux? L'étude nous unit ; le talent nous sépare. Euripide t'est cher, et j'adore Pindare. Quand la scène t'appelle aux tragiques honneurs. L'ode aux aiîes de flamme et l'élégie en pleurs , Et Tauguste nature à mes yeux dévoilée , 3récîairant des rayons de sa tête étoilée, M'élêveront peut-être à ces doctes soinmet3 , Où Marmontel et Blin n'arrireront jamais.