‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 39 sur 74 · A MON FILS · texte numérisé non relu

A MON FILS

Né en 1780, à l'époque des découvertes les plus • étonnantes dans tes arts , et de la paix la plus glorieuse.

O toi, né dans ce temps de prodiges semé, Où tous les arts ont pris un essor enflammé. Où, d'un cristal magique armant leur Zoroastre, Herschsl à l'univers ajoute un nouvel astre; Où des enfans de Penn, vengeur audacieux, Francklin soumet la foudre et désarme les cieux; Où, sans ailes, dans Tair s'élevant à ma vue, Les Dédales français ont plané sur la nue; Jeuue Alphonse, ô mon fils I toi dont l'heureux berceau Console mes regards des horreurs du tombeau, Ah! puisses-tu, croissant au milieu des merveilles. Toi-même aux arts divins donner un jour tes veilles! Puisses-tu, de ma lyre héritier généreux, Consacrer leurs succès et toi-même avec eux •' Qu'un jourmes cheveux blancs s'ombragent de les palmes!

Ton berceau voit nos lis et glorieux et calmes;

Mars a conquis la paix; la Frauce arme ses ports ; L'insolent léopard est chassé de nos bords; L'Europe vient de prendre un nouvel équilibre; L'Océan rompt ses fers, et l'Amérique est libre. Enfant i goûte l'espoir d'un avenir serein.

Mais la nécessité qui de son bras d'airain Hélas ! vers le malheur courbe la race humaine , Et soumit aux revers même le fils d'Alcmène; Celte nécessité qui vint, dans sa rigueur. Lier mon front superbe au char de la grandeur, Peut-être nsaitrisant tes jeunes destinées, De souffles orageux troublera tes années.

Arme-toi de courage, alors sois tout mon fils ! Le palmier, sous les vents, croît aux bords de Memphis, L'habile nautonier, disciple de Torage, Empruntant du péril son art et son courage. Des vents, même opposés, déconcerte l'effort. Et contraint leur furie à le conduire au port. Je l'imitai; suis-moi; donne le même exemple; Aux grands cœurs à ce prix la gloire ouvre son temple : Cest du sein de la mort et de l'adversité Ou'Alcide s'élevait à l'immortalité.

Un autre te dira, dans son langage esclave. Comme on sert la fortune, et moi , comme on la brave. Connais et la bassesse et les crimes de l'or. Que la sainte vertu soit ton premier trésor !

Que loujoursloin de toi la céleste indulgence Repousse également Plntus et l'indigence! Enfant ! ne perds jamais ta naïre candeur. Ah! si tu devais rendre, esclave sans pudeur. Aux passions des grands de coupables services. Et ramper aux honneurs par le sentier des vices; Si tu devais souiller ta naissance et ton nom. Que ton lait, à mes yeux , se change en noir poison! Que dis-je? ciel! ô ciel! écarte un vain présage ! Alphonse de ses jours doit faire un noble usage.

Mon fiis, conti-e Vénus je ne veux point t'armer : Né d'un sang amoureux, tu dois sans doute aimer. Eh ! qui n'aimerait pas le doux sexe des grâces ? Lui seul fait nos plaisirs, hélas ■'• et nos disgrâces. Les pleurs de l'élégie ont arrosé mes vers ; Si tu les lis un jour, ta sauras mes revers. Ah! plus heureux que moi , sur les rives de Gnide Puisses-tu ne trouver jamais d'Adélaïde!

Puisse une autre Fanni, source de tes regrets. Un jour ne point changer les myrtes en cyprès! Aux nymphes d'Amalhonte, à leurs folles ivresses, Préfère des neuf sœurs les fidèles caresses. Trompé de la fortune et trahi de l'amour. Je me réfugiai vers leur paisible cour : Le bonheur m attendait dans les bras de la gloire; Les arts ont de mes pleurs adouci la mémoire , C'est par eux qu'avec toi je puis m' entretenir; Par eux je te rends cher aux siècles à venir.

Des Muses et des arts douce et frêle espérance! Mon fils, laisse contre eux murmurer l'iguorancej D'an vulgaire insensé dédaigne les mépris. Heureux qui delà gloire enfin cueille le pris 1 Ce prix cherche l'audace et fuit les mains timides. Un dragon défendait le fruit des Hespérides : Le Pinde a ses lauriers dont i! est plus jaloux. Ah ! la gloire! la gloire est un trésor si doux! Noble amant de la gloire et non de ses vains titres. Je bravai du succès les friroles arbitres: Mon silence étonna la déesse aux cent voix : Qui sait l'attendre, un jour lui peut donner des lois JEmule généreux des aigles du Parnasse, Ton père quelquefois atteignit leur audace. Que mon vol soit un jour derancé par le tien '. Ce triomphe, ô mon filsl serait encor le mien.

Et vous, dieux de mon âme, ô mes amis fidèles î Si je meurs, de l'aiglon vous soutiendrez les ailes. Qu'à vos destins heureux son destin soit lié! Je dépose mon fils au sein de l'amitié.

Page 1